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HANNAH ARENDT, UN FILM DE MARGARETHE VON TROTTA

9 Mai 2025, 06:29am

 

 

Ayant choisi le 1er mai pour allez voir, la biopic d'Hanna Arendt (1906-1975), vous vous doutez bien que je ne suis pas adepte de l'usure de semelles derrière un quelconque calicot, la plus grande surprise ne fut pas le film, mais le fait que la salle du cinéma qui le programmait était archi comble. A tel point qu'un des employés de l'établissement, juste avant la projection, est venu voir s'il pouvait encore caser deux personnes. Je n'avais pas vu cela depuis ma pré-adolescence où le cinéma de la station balnéaire où je résidait ne commençait à projeter le film en saison que lorsque tous les sièges étaient occupé. Je ne me serais jamais douté qu'Hannah Arendt et sa théorie de la banalité du mal avait autant d'adeptes à moins que Finkielkraut est donné rendez vous à cette séance à tous les thuriféraires de la philosophe... Mais je n'ai pourtant pas aperçu le résistant de France-Culture dans la salle. Ma surprise fut redoublée lorsque je m'aperçu que l'assistance ne comptait pas que des chenus mais aussi de jeunes pousses.

Pas grand chose à dire de ce film qui est néanmoins à voir, ne serait-ce pour ceux qui l'auraient oublié, de leur rappeler l'importance d'Hannah Arendt dans l'histoire des idées au XX ème siècle, tant il est d'une impeccable facture classique. Les cinéastes semblent enfin, après Spielberg et son Lincoln, s'apercevoir que le format d'un film de cinéma est trop court pour narrer toute une vie. Margarethe Von Trotta s'est ainsi concentré uniquement sur l'épisode de la couverture en 1961 du procès d'Eichmann pour le New-yorker par la philosophe ( C’est elle-même qui, malgré son inexpérience du journalisme, a suggéré à William Shawn, directeur du magazine, de la charger de cette mission). Le film s'étend sur quatre année de 1961 à 1965. Son texte où elle expose sa théorie de la banalité du mal déclencha une vive polémique mais ce qui ulcère particulièrement les juif c'est surtout qu'elle dénonce le fait que des autorités juives ont aidé à la shoah.

Très intelligemment grâce à un retour en arrière qui laisse entrevoir la relation qu'entretenait Hannah Arendt avec Heidegger (Klaus Pohl). Le film évoque avec mesure la liaison entre la jeune Hannah Arendt et son professeur. La scène de leurs brèves retrouvailles après la guerre, au cours de laquelle elle somme Heidegger de s’expliquer sur son engagement nazi, est particulièrement réussie. on comprend l'intransigeance intellectuelle d'Hannah Arendt pour qui la raison doit toujours primer sur l'émotion comme le lui a appris son maitre à penser (Heidegger n'a pas vraiment appliquer son dogme dans sa relation avec le nazisme). Ce qui peut être audible aujourd'hui était parfaitement inentendable en 1961 par la communauté juive dont beaucoup des membres étaient des rescapés des camps de concentration. C'est ce paramètre que ne pouvait du fait de sa formation intégrer dans sa manière d'exposer ses arguments sur la question du mal. Ainsi son ami Yosef Hayim Yerushalmi lui reproche d’avoir condamné en bloc tous les conseils juifs et d’avoir contribué, par cette généralisation, à l’effacement de la distinction entre victimes et bourreaux. Un de ses meilleurs amis, Kurt Blumenfeld (Michael Degan), sioniste et père spirituel d’Hannah depuis sa jeunesse, l'accuse de vouloir défendre les bourreaux du peuple juif. Il meurt sans lui avoir pardonné.

On entre et connait certains épisodes de la vie d'Annah Arendt par le biais de conversations qu'elle a avec son mari ( Heinrich Blücher, joué par Axel Milberg, l’homme de sa vie, rencontré à Paris, et qui l’accompagne dans sa fuite à travers l’Europe puis à New York, où ils se sont mariés et ont vécu ensemble pendant près de trente-cinq ans, jusqu’à la mort de Blücher)et ses amis dans lesquelles elle évoque des souvenirs comme son incarcération au camp de Gurs en 1939, alors qu'elle était réfugiée en France. Cet artifice permet à la réalisatrice de dépeindre le milieu new-yorkais dans lequel gravite la philosophe en particulier la romancière féministe américaine Mary McCarthy, interprétée par Janet McTeer, qui l’a soutenue alors qu’elle était attaquée pour ses articles sur le procès Eichmann.On voit également Hannah Arendt donner des cours à ses étudiants américains. Il faut se rappeler que grâce à la parution en 1951 de son ouvrage intitulé « Les origines du totalitarisme », Arendt était déjà en 1961, considérée comme un des grands penseurs du XXe siècle.Margarethe von Trotta réussit à filmer la pensée en train de s'élaborer.

L'interprétation est remarquable bien sûr Barbara Sukova est parfaite dans le rôle titre mais les autres acteurs ne sont pas en reste. Le choix à première vue de Barbara Sukova peut paraître surprenant car elle ne ressemble pas physiquement à Hannah Arendt mais l'intensité de l'interprétation de l'actrice fait oublier rapidement ce hiatus. L'insertion de bandes d'actualités (les images du procès d'Eichmann) est habilement fait. les images d’archives en noir et blanc sont intégrées au récit par le montage alterné avec les séquences reconstituées de la salle d’audience. Mais le tour de force est de parvenir à nous donner une idée de la philosophie d'Hannah Arendt et de Martin Heidegger.

Margarethe von Trotta en spécialiste des grands portraits de femmes fictives ou réelles, depuis L’Honneur perdu de Katharina Blum(1975) jusqu’à Rosa Luxemburg(1986) et Hildegarde de Bingen(2009) était la cinéaste la mieux à même pour réussir le portrait de cette femme intransigeante et courageuse. Margarethe Von Trotta montre bien le caractère passionné d’Arendt et sa vive intelligence, qui lui valurent autant d’amitiés que d’hostilité.

 

 

COMMENTAIRES Lors de la première parution de ce billet

C'est bien de ranimer par le cinéma des écrivains qui sont intéressants, et pas assez connus .
Voilà qui me donne à moi aussi envie de relire "La Bâtarde" et "Thérèse et Isabelle" que j'avais aimé il y a bien longtemps, et aussi "le Sabbat" de Maurice Sachs ... et envie de lire enfin René de Ceccaty, plutôt que d'aller perdre mon temps avec ce film qui à l'air bien convenu, d'après ce que vous en dites .
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR ISMAU LE 07/11/2013 À 18H53

Certes il est convenu du point de vue stylistique mais on y apprend beaucoup. Je dirais même qu'il est indispensable pour ceux qui s'intéresse à l'histoire littéraire car comme peut être je ne le souligne pas assez il a un véritable point de vue sur les évènement et les personnages. En particulier sur Simone de Beauvoir.  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 07/11/2013 À 20H59
Je me doute bien qu'il s'agit d'un film soigné, où il y a beaucoup à apprendre . Mais je méfie des fresques sur le milieu artistique et littéraire . Je me méfie en particulier de personnages comme celui de Simone de Beauvoir, trop longtemps mythifiée . J'espère que ce film adopte un point de vue plus critique à son sujet, à la lumière entre autres de jugements réprobateurs comme celui de Michel Onfray .
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR ISMAU LE 07/11/2013 À 22H31

Le centre du film est Violette Leduc qui était tout de même impossible. Simone de Beauvoir apparait comme très bonne pour Violette Leduc avec en même temps une sécheresse et une dureté des gens qui savent ce qu'ils veulent. J'aime beaucoup les causeries d'Onfray particulièrement celles sur le couple Sartre Beauvoir, mais je trouve Beauvoir beaucoup plus intéressante que Sartre. Ele avait une grande maitrise d'elle même; ce que le film transcrit bien. Je trouve que la postérité est beaucoup plus douce pour Sartre que pour Beauvoir. Je ne comprend pas qu'elle ne soit pas par exemple dans la Pleiade alors que c'est un auteur Gallimard... (il y a bien Ponge!) Le film n'est pas manichéen même si l'image de Violette Leduc apparait comme positive mais par exemple il y a un passage où elle refuse à un ami de Sachs de signer une déclaration comme quoi elle est enceinte de lui ce qui lui aurait permis de revenir en France. L'ami de Sachs dit à Violette Leduc qu'elle le condamne à mort. Je doute d'abord qu'une telle déclaration aurait pu sauver Sachs et je ne vois pas de quel ami il peut s'agir. Mais comme pour Violette Leduc ma lecture de Sachs est ancienne... 

Je maintiens que le film vaut la peine d'être vu.    

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 07/11/2013 À 23H32
j'en sors... je m'y prodigieusement ennuyé... c'est du biopic alla francese avec toute la lourdeur hagyographique dont nous avons l'habitude... évidemment, c'est propre, c'est joli... justement, on ne voit pas d'évolution... on évolue par blocs uniformes... j'ai du m'endormir, je n'ai pas compris qui était "berthe"... Kiberlain est une fausse-bonne idée... elle n'apporte rien au personnage pourtant passionnant de Simone de Beauvoir... Py, je l'aime beaucoup au théâtre... au cinéma, il n'accroche pas la lumière... là, c'est flagrant... même Bonnafé n'est pas bon (c'est un comble) en Genet... et la musiiiiiiiiiiiiique d'arvo pärt qu'on nous colle à chaque instant... pourtant, j'aime cette musique diaphane et douloureuse... mais trop c'est trop... j'ai souffert dans ma tête et dans mon corps... :(
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR PÉPITO LE 08/11/2013 À 21H03

C'est rien de dire que je ne suis pas d'accord mais peut être que c'est un film où il faut avoir des connaissances en Histoire de la littérature française pour l'apprécier. Comme je baigne dedans depuis l'adolescence cela m'est difficile à juger. Il est peut être aussi utile d'avoir lu au moins la Batarde pour bien comprendre le film, une fois encore ayant lu presque tout Violette Leduc ainsi que Genet et Sachs mon jugement ne peut pas s'abstraire de ces connaissances. 

Py est mauvais comme toujours même au théâtre mais Bonnafé est très bon au cinéma comme au théâtre. Berthe est la mère de Violette Leduc.   

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 08/11/2013 À 21H53
Moi, je ne me suis pas ennuyée un seul instant ... une excellente surprise, que je dois à vos bons conseils ! Effectivement, ce film mérite d'être vu, et pas seulement à mon avis par les amateurs d'histoire littéraire . Je pense même que certains cinéphiles ne seront pas trop déçus ...
D'abord il est extrêmement bien joué ( même Olivier Py n'est pas si mauvais ; Sandrine Kiberlain est surprenante par la qualité de son interprétation froide et décidée de Beauvoir ; Emmanuelle Devos est excellente, très émouvante ; les autres rôles très bien aussi ... j'aime en particulier comme toujours Olivier Gourmet ) .
L'image à beau être classique, elle n'est jamais ridicule, même pas trop proprette : la chambre, les entrées et couloirs, les vêtements, et aussi les livres sont bien sales . J'ai d'ailleurs remarqué pour vous à ce sujet un petit détail d'éventuel anachronisme, chez Gallimard : des rayonnages de Collection Blanche, dont certaines tranches me paraissaient exagérément sales et vieillies pour avoir au maximum 40 ans .
Le travail de la lumière a, me semble-t-il, une certaine originalité, très soigné en tous cas, volontairement trop sombre et terne dans la première partie, pour devenir de plus en plus lumineux mais toujours juste, sans trop d'esthétisme . les cadrages et mouvements de caméra aussi : rien de remarquable mais tout fonctionne sans ostentation .
Curieusement, je trouve ce film plus émouvant et plus juste, pour parler de sentiments, d'amour et de désir, que « la vie d'Adèle », avec tout autant de sensualité suggérée, sans être montrée de façon aussi appuyée . Le corps de Violette est très présent, du bain de pieds, jusqu'à la nudité par fragments entrevus, habillé et déshabillé sans cesse, se lavant devant nous plusieurs fois, ou dans les très belles scènes de communion avec la nature . Contrairement à vous, les scènes de sexe avec son mari puis avec son amant à la fin me semblent absolument indispensables ( et d'ailleurs ne sont pas trop longues !) Même chose avec les femmes, c'est encore plus furtif, mais suffisamment bien filmé pour être intense .
Enfin, il y a une extraordinaire matière à réflexion historique sur les rapports sociaux, sur les rapports de l'argent et de la création, et surtout bien sûr sur les rapports homme-femme et la place de la femme dans la société . Simone de Beauvoir théorise tout cela, mais c'est le personnage hors norme de Violette Leduc qui ose bousculer plus encore avec la franchise de son témoignage .
Ce film a le mérite d'éclairer tout le chemin parcouru .
Il a aussi le mérite, comme vous le dites, de nous donner envie de lire ou de relire...
COMMENTAIRE N°4 POSTÉ PAR ISMAU AVANT-HIER À 18H58

Je suis content de vous avoir donné l'envie de voir ce film où effectivement on ne s'ennuie pas. Et il est intéressant d'avoir le point de vue d'une femme. Il faut songer qu'il n'y a pas encore si lontemps il était très difficile pour une femme d'ouvrir un compte en banque par exemple et que le droit de vote des femmes en France ne date que de 1945. Il ne faut pas l'oublier. On voit aussi le chemin parcouru dans les rapports homme-femme en lisant Annie Ernaux. 

Dans La vie d'Adèle, il s'agit d'un amour partagé alors que Simone de Beauvoir n'a jamais aimé Violette Leduc. Elle admirait l'écrivain mais comme il est dit dans le film on ne pouvait pas être ami (e) avec Violette Leduc. 

Vous avez parfaitement raison pour la lumière et pour le soin apporté aux décors intérieurs, mes réserves allaient aux extérieurs. 

Pour les livres de Gallimard je regarderai cela quand j'aurai le dvd (espérons un blue ray mais je ne crois pas trop à cette dernière possibilité.  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 19H36
 

 

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