
J’aime bien Paul Morand, l’oeuvre et l’homme. L’oeuvre parce que dans tout les textes de Morand on trouve des fulgurances d’écriture. Celui qui ne me croirait pas n’a qu’à lire ou relire son « Venises »; ce chef d’oeuvre qui n’est comparable qu’aux "Mots" de Sartre et à « Si le grain ne meurt » de Gide, mais chef d'oeuvre encore en plus coruscant que ces deux là. L’homme parce que nous avons plusieurs traits de caractère et de gouts en commun en premier lieu le mépris de classe, pas dans le sens marxiste, mais un mépris de classe dans la sphère culturelle ; pour faire simple et brut Morand méprisait les incultes, peut être plus que les imbéciles. Je partage ce mépris. Pour lui, la culture chez un homme effaçait ce qu’il considérait comme des défauts par exemple la judéité ou l’homosexualité car si vous ne le saviez pas Morand était antisémite et homophobe, et pour lui être juif ou (et) homosexuel étaient des tares. Cela semble d’ailleurs tout ce que les mandarins cultureux et leurs affidés retiennent de l’homme et de l’oeuvre de Morand aujourd’hui! On peut ajouter une autre de ses détestations qu’est l’alcoolisme. Mais toutes ces taches, à ses yeux chez un homme, était effacées je le répète par son savoir. C’est ce qui explique qu’il ait été ami, il était d’une fidélité exemplaire en amitié, avec Proust, Cocteau, Marcel Schneider, Jean-Louis Bory, Roger Nimier, Maurice Rheims, Antoine Blondin, Mathieu Galey, Kleber Haendens et quelques autres qui avaient un ou plusieurs des défauts qui auraient été rédhibitoires au yeux de Morand s’ils n’avaient pas été, chacun dans leur genre des puits culture. C’est ce n’a pas vu Pauline Dreyfus dans sa biographie. Elle a pourtant réussi, sans les préjugés de notre temps, a brosser le portrait de Morand, cela au fil des différents chapitres qui découpent judicieusement la vie de son modèle en phases successives. La vie de cet homme extrêmement compliqué était à la fois marqué par une grande fidélité à certaines idées, à ceux qu’il aimait et des constants virages dans sa vie. Morand était d’abord un homme de contradictions ce méprisant, qui ne s’aimait pas, avait un besoin vital d’admirer. L’objet de sa plus grande admiration sera Marcel Proust.

dédicace de Marcel Proust à Paul Morand
L’existence de Morand sera remplit de paradoxe. Le premier est littéraire. Ses deux mentors en écriture, Marcel Proust et Jean Cocteau n’auront aucune influence sur son oeuvre pas plus que Giraudoux, son plus grand ami, presque son frère. Mais en fait, personne n’aura stylistiquement d’influence sur Morand qui révolutionnera la littérature française du XX ème siècle autant que Proust et Céline. Ce dernier disait que Morand avait été le premier à faire jazzer la langue française. Me vient alors une question, pourquoi Paul Morand n’est pas considéré à l’instar de Proust et Céline comme un grand rénovateur de la manière d’écrire le français? Je crois avoir la réponse: Parce que le genre où il a excellé n’est pas le roman mais la nouvelle et que pour les français le grand genre c’est le roman.
Ce qui caractérise le mieux le style de Morand c’est sa sécheresse servit par l’acuité de son regard/ << Les soldat conquièrent les colonies, les prêtes les éduquent, les administrateurs les organisent, les touristes les enlaidissent, les commerçant les ruinent et les politiciens les perdent.>>. Une phrase suffit à l’écrivain pour dire son désenchantement du monde. Pourtant il sera toute sa vie un infatigable voyageur mais qui aussitôt arrivé, n’aura qu’une idée celle de repartir. C’est l’anti Bouvier et pourtant comme lui c’est l’un des grands écrivains voyageurs qui a été beaucoup lu par cet autre grand paysagiste qu’est Cluny. Toutefois Borges, en une phrase, circonscrit bien les limites du Morand voyageur: << Morand, un gentleman bilingue et sédentaire qui monte et descend inlassablement dans les ascenseurs d’un immuable hôtel international et qui vénère la contemplation d’une malle.>>.
Il y a des biographes qui ont de la chance, Pauline Dreyfus est de celles là quel avantage sur la plupart de ses consoeurs et confrères d’avoir pour sujet un homme qui de son propre aveux déclarait qu’il avait des « Moi » successifs qui plus est furent, la plupart du temps, antagonistes et que même ses « Moi » furent chacun partagés. La vie de Morand fut ainsi éminemment romanesque, nourrit de voltes-faces mais curieusement presque jamais de reniements. Grand écrivain et grand styliste il fut aussi un arriviste acharné, un snob impénitent, un avant-gardiste et un fieffé réactionnaire, un raciste et un admirateur du peuple noir, un grand voyageur et sporadiquement un ermite, un homophobe et un homme qui avait de nombreux amis homosexuel, mais peut être que ce dernier paradoxe s'explique par cette confession dans "Venises": << Le contraste entre la vie sexuelle cachée et la vie sociale m'a toujours émerveillé. Ses mues successives lui firent rencontrer à peu près tout ce qui a compté au XX ème siècle dans la littérature, la diplomatie, la finance mais il a aussi côtoyé des musiciens Darius Milhau (accompagné de Radiguet) avec lequel il passe des vacances ou Ravel, des peintres à commencer par Picasso dont il est proche dans les années 20, des ingénieurs tel Voisin et tout « le gratin ». A l’instar du narrateur de « La recherche » de son cher Proust, il n’a eu de cesse que de fréquenter les duchesses (il a même fait un enfant à l’une) et s’est marié avec une princesse (princesse, un peu de la main gauche). Machiste il a parfois été mené par le bout du nez par les femmes. Cet homme qui avait la dent très très dure avait aussi un besoin viscéral d’admirer: Ces grandes admirations ont été Proust, Giraudoux, Berthelot et Pierre Laval. On voit déjà à l’énoncé de ces noms combien Morand était un homme compliqué ( avec les autres et d’abord avec lui même).

Paul Morand, dessin d’Adrien Barrère pour le magazine « Fantasio », en 1928.
La concision et le brio de son écriture permet à Pauline Dreyfus de parsemer son texte de fulgurances signées Morand. Autre aide pour notre biographe le fait que Morand soit un graphomane compulsif dés qu’il rentrait d’un diner où il était souvent muet, mais où il fonctionnait comme un véritable magnétophone, notant à son retour ce qu’il avait entendu pour son journal intime, qu’il a tenu par intermittence, et pour sa pléthorique correspondance. Pauline Dreyfus a eu accès à ces sources dont beaucoup sont encore inédites. On peut espérer (mais je n’y crois pas trop en raison de la pesante bien-pensance ambiante) qu’elles ne vont pas le rester.
La situation de Pauline Dreyfus vis à vis de son sujet est particulière et privilégiée. Elle est la petite fille d’Alfred Fabre-Luce avec qui Morand était lié de longue date, et surtout de Lolotte Fabre-Luce (née de Faucigny-Lucinge) grande amie de Morand dés 1928 et jusque à la mort de l’écrivain. Lolotte Fabre-Luce est souvent cité dans « Le journal inutile » ainsi que dans la correspondance Morand-Chardonne. Bien que n’ayant probablement jamais rencontré l’écrivain, lorsque son modèle meurt sa biographe avait six ans, comme elle le mentionne le nom de Paul Morand était omniprésent dans les conversations familiales. Cette proximité familiale lui a fait lire très tôt les livres de l’écrivain et surtout lui a donné un accès direct à la correspondance entre sa grand mère et Morand. Pauline Dreyfus ne s’est pas contenté de ces inédits familiaux, elle a consulté le journal de 1940 a 1950 aujourd’hui récemment partiellement édité, ainsi qu’au fond Morand de l’Académie française et à d’autres correspondances en particulier celle entretenue par Morand avec ses parents et surtout celle avec sa femme, la terrible princesse Soutzo. Comme on le voit cette biographie est un travail sérieux. A une préface et a des remerciements très personnels s’ajoute un précieux et pratique index ainsi que des notes précisant d’où viennent les citations de Morand ou les allégations des uns et des autres à son sujet, sans oublier un cahier de photos au centre du volume. Le sérieux de l’entreprise n’empêche pas qu’elle est d’agréable lecture.

Morand à la fin des années 20
Même si contrairement à la biographie de Proust par Jean-Yves Tadié, cette biographie de Morand n’est pas une biographie de l’oeuvre mais de l’homme, néanmoins à chaque livre paru de Morand, Pauline Dreyfus fait un rapide résumé de son contenu et informe sur sa réception tant critique que publique. Elle donne de surcroit son sentiment sur l’ouvrage. Avis, qui pour les ouvrages que j’ai lu, je ne partage pas toujours. Je trouve qu’elle sous estime la correspondance Morand-Chardonne que je considère comme un des chef d’oeuvre de Morand, peut-être parce que son grand père y est souvent maltraité de même qu’elle ne tient pas en assez haute estime les récits de voyage sans doute parce que ce sont des écrits « mercenaires ».
La principale information que les morandien trouveront dans l’ouvrage de Pauline Dreyfus est que Paul Morand a toute sa vie couru après l’argent et a été un inlassable quémandeur de piges, et c’est tant mieux pour le lecteur. Servi par une facilité d’écriture exceptionnelle Morand ne raturait que très peu, ce que prouve ses manuscrits, ce qui explique que parfois ses écrits qu’il considérait comme alimentaires peuvent-être les meilleurs. Cette quête d’argent jusqu’à ses derniers jours s’explique certes, parce que Morand était un panier percé et a toujours vécu au dessus de ses moyens, mais surtout pour ne pas avouer le fait que mis à part son somptueux home, la princesse Soutzo était à peu près complètement ruiné et ça depuis 1930. Ses contemporains ont cru qu’il était une sorte d’écrivain dandy entretenu par une femme de dix ans plus âgée que lui alors que c’était lui qui a toujours fait bouillir la marmite.
Pour en revenir à Jean-Yves Tadié, Pauline Dreyfus a un désaccord avec lui. Pour le biographe de Proust, il pense que le divin Marcel était amoureux du jeune Morand alors que Pauline Dreyfus pense que c’est la princesse Soutzo sur laquelle il avait des vues…

Paul Thevenaz, portrait de la princesse Soutzo, 1916
La biographie d’un homme ne vaut, mis à part le style de son écriture, que par les questions qu’elle nous fait nous poser sur l’homme et en l’occurence pour un écrivain sur l’oeuvre, dans le cas présent très liée aux péripéties vécu par l’homme, sur son époque et donc sur l’Histoire, sinon ce n’est qu’un misérable tas de petits secrets mis en forme.
Comme Pauline Dreyfus n’est pas le genre de biographe qui met la poussière sous le tapis, elle traite sans barguigner les deux sujets (il devrait y en avoir même plus de deux) qui fâche chez Morand son antisémitisme et son vichysme (ou plutôt son Lavalisme). Revenons donc sur l’antisémitisme de Morand que l’on peut considérer, à l’instar de celui de Céline, comme pathologique de, antisémitisme privé contrairement à l’antisémitisme public d’un Céline ou d’un Rebatet puisque c’est par sa correspondance avec Chardonne et son « Journal inutile », textes publiés plus de trente ans après sa mort que l’on a quasiment découvert son obsession haineuse pour les juifs. J’avance l’hypothèse que cet antisémitisme est d’abord chez Morand dicté par son trait de caractère principal: le mépris (d’à peu près tout le monde y compris lui-même). Pour Morand le juif était le pouilleux échappé du shtetl pour cause de pogrome, un juif fantasmé qu’il n’avait jamais vu mais qu’il imaginait ainsi. Quand il est confronté à des juifs réels, c’est à dire des juifs de son milieu, il ne les perçoit pas réellement comme juif. Au fond de lui même, un Proust, un Max Jacob, un Tristan Bernard pour Morand ne son pas juifs ou du moins pas de vrais juifs. C’est pour cela par exemple qu’il se démènera pour sauver Tristan Bernard des nazis. L’autre fantasme est que le juif menace son style de vie. Morand est avant tout un bourgeois et un conservateur (mais pas en art, encore une de ses nombreuses contradictions) d’où sa haine et sa peur du bolchévisme qui le conduira comme ses semblables à préférer Hitler (qu’il déteste) à Staline, ce qui du point de vue de la bourgeoisie n’en déplaise était le bon sens, à condition de n’être pas juif, bien entendu.