Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

livre

Hotel de Dream d'Edmund White

11 Juin 2026, 06:26am

51G78f86DtL

 

 

Hotel de Dream le nouveau roman d'Edmund White est tout simplement une complète réussite ! C'est bête mais après sa bio Ma Vie j'avais presque oublié que White écrivait aussi des romans et qu'il était un redoutable comteur, oui j'abuse je sais. Je ne m'attendais surement pas à ce que le roman qui suivrait Ma Vie serait ce style de roman. 

Hotel de Dream comte les derniers jours de Stephen Crane, écrivain-poête-journaliste Américain, atteint de la tuberculose, sa femme Cora oragnise son dernier voyage vers l'Allemagne dans une clinique de la Forêt-Noire dans le but de le soigner. Parallèlement et pendant le voyage il dicte à son épouse un dernier roman, une histoire auquel il semble tenir particulièrement et qui le tient en vie jusqu'au dernier souffle ! Ce roman a pour titre "Le garçon maquillé". Ce "Garçon maquillé" s'appelle Elliott, Stephen Crane le rencontre à New York, le New York de la fin du 19éme crasseux, le New York des hommes élégants, le New York Mafieux et de la prostitution... et de prostitution il en est précisément question puisque le jeune Elliott échappé de sa ferme familliale se prostitue à des hommes argentés pour survivre en parallèle à son job de vendeur de journaux à la criée !
"Le Garçon maquillé" est donc un haletant roman dans le roman, une histoire de destins où la tragédie à toujours son mot à dire...

Edmund White a  completement écrit  l'histoire de "Le garçon maquillé", car si Crane à bien écrit un texte qui porterait le titre de "Fleurs d'asphalte" et qui raconte une histoire de ce genre il n'y en a à ce jour aucune trace concrete. White s'est donc comme à son habitude beaucoup documenté sur Stephen Crane, sa vie son oeuvre et s'est inspiré de tout ça pour ré-écrire cette histoire poignante. Le tour de force de Edmund White c'est qu'à la lecture de Hotel de Dream on oubli complètement qu'on est en train de lire un roman écrit par Edmund White... parfois j'avais même plutot l'impression dans certaines tournures de phrases de lire un roman classico-romantique genre "Une vie" de Maupassant.  
Chaque personnage est attachant et chaque page est une torture, on brûle de connaître la suite.

Ma cerise sur le gateau c'est que la couverture est illustrée par une photo de l'artiste Robert flynt qui à depuis longtemps tous mes suffrages. L'image colle parfaitement au récit !

 

L'auteur

Voir les commentaires

ALIX SENATOR, LES AIGLES DE SANG, DESSIN THIÉRRY DÉMAREZ, SCÉNARIO VALÉRIE MANGIN

8 Juin 2026, 07:44am

421741_436764686374955_938746930_n

 

 

D'emblée je dois dire que je suis très réservé sur l'idée de créer une nouvelle série sur Alix, le héros de Jacques Martin, d'autant que le voilà vieilli d'une trentaine d'années. Ma réserve principale vient qu'ayant connu Jacques Martin, je doute fort qu'il ait approuvé cette idée de projeter son personnage à un autre âge.

Je rappellerais que souhaitant que ses héros vivent après sa mort, survenue le 21 janvier 2010, Jacques Martin avait mis en place en 2005 un comité de surveillance, aujourd'hui composé de ses deux enfants et de deux représentants de son éditeur, Casterman qui sont Simon Casterman et Jymmy Van den Hautte directeur de la collection, pour veiller sur son univers, mais il n'était question que de poursuivre les séries déjà existantes.

Ensuite il me semble que la seule véritable raison de la mise en oeuvre de cette série soit de faire de l'argent. Il me semblait que l'oeuvre de Jacques Martin en générait déjà suffisamment, il faut croire que non... On peut penser aussi que les ayant-droits du maitre avaient peur que la célébrité d'Alix s'étiole d'où cette idée de lui faire vivre d'autres aventures sous Auguste.

Autre but avoué de cette série dérivée, faire connaitre Alix à un nouveau public, je me demande si sur ce point les éditeurs ne se bercent pas d'illusions. Lors de la création de la série mère, en 1948, une grande partie des collégiens et des lycéens faisaient du grec et du latin. En sixième le cours d'histoire était entièrement dévolu à l'antiquité autant de choses qui ne sont plus d'actualité et qui jadis donnaient à notre belle jeunesse (de moins en moins belle car de plus en plus crépue et bouffie) une appétence pour les récits se déroulant pendant l'antiquité. Le contexte actuel est beaucoup moins favorable à ce type de livre. Je crois plutôt qu'Alix senator touchera d'abord, et je le crains presque exclusivement, les fans du jeune gallo-romain blond.

Dans ces « Aigles de sang » Alix âgé d'une cinquantaine d'année, sénateur ( l’ascension d’Alix comme notable lui donne une plus grande crédibilité pour ses enquêtes dans les arcanes du pouvoiret pourvu d'un fils nommé Titus (mais où est sa femme?), en outre il s'occupe du fils de son ami Enak qui serait décédé. Le centre de l'intrigue est un complot contre l'empereur, thème récurrent dans les aventures d'Alix et aussi dans l'histoire de l'empire romain.

Venons en maintenant à l'album en détail. La première chose qui apparaît lorsqu'on ouvre un album de bande-dessinée c'est le dessin. Celui de Thierry Démarez, que je découvre avec cet album, est en rupture avec celui de Jacques Martin et de ses continuateurs pour les aventures d'Alix. Il s'inspire visiblement de celui de Delaby qui dessine Murena qui est le modèle plus ou moins avoué d'Alix senator. Si le dessin de Thierry Démarez qui fait aussi ses couleurs, c'est un auteur complet, n'est pas sans qualité, mais on ne sent pas encore chez lui la maitrise complète de son art en particulier pour le dessin des personnages; les visages sont parfois empâtés par un encrage trop gras. Le crayonné doit mieux mettre en évidence le talent du dessinateur qui en revanche se révèle un excellent coloriste jouant avec les camaïeux de couleurs subtilement éteintes. Démarez utilise classiquement peinture acrylique et crayons de couleur. Le vieillissement du visage d'Alix est crédible et son fils a une charmante frimousse. A propos de la physionomie du héros, le dessinateur confesse que cela n'a pas été facile: <<il suffit d' un rien pour qu' il  devienne méconnaissable . Vous lui enlevez  quelques cheveux et ce n' est plus lui . Je ne pense pas avoir dessiné  une seule fois Alix sans avoir un  album de Jacques Martin sous les yeux  ; je n' ai jamais cherché à le travailler de mémoire , mon style aurait  repris le dessus et je me serais  éloigné davantage de l'original . Il  a une forme de visage assez particulière  et difficile à traiter , il y a  des codes à respecter , comme le rapport entre la bouche  le nez et le menton, tout cela ne peut s' inventer;>>. En outre les perspectives de certains bâtiments ont quelque fois du « vague à l'âme ». Néanmoins la reconstitution de la Rome sous Auguste est très réussi. C'est un mélange de la reconstitution qu'en a fait Gilles Chaillet dans son magnifique « Dans la Rome des Césars » (aux éditions Glénat) et de celle que l'on peut voir dans la série télévisée « Rome ». J'ai pourtant scruté les dessins des vues panoramiques de la ville sans y déceler des anachronismes. Mais le plus réussi graphiquement sont les intérieurs remarquable d'exactitude et de réalisme. La formation de décorateur de théâtre de Démarchez ne doit ps être pour rien dans ses prouesses. Ma principale réserve en ce qui concerne le graphysme est le manque de sensualité dans le regard de Démarez, irremplaçable Jacques Martin. 

 

 

 

l_gions

La Rome de Jacques Martin (Les légions perdues)

rome_Chaillet

La Rome de Gilles Chaillet

alix_senator_rome

La Rome de Thierry Demarez

 

Mais une bande dessinée, c'est aussi une histoire et c'est souvent par ce biais que l'on s'attache à une série. En ce qui concerne la partie historique on peut penser qu'Alix n'est pas tombé en de trop mauvaises mains puisque Valérie Mangin esthistorienne de formation. Après un prix au Concours général en version latine, elle est entrée en classe préparatoire littéraire à Henri IV puis a intégré l’Ecole des Chartes où elle a soutenu sa thèse en 1998. Ce n'est pas non plus une débutante en B.D, elle a déjà travaillé  avec Thierry Démarez. Ils ont fait ensemble « Le Dernier Troyen », une adaptation de l’Enéide et de l’Odyssée en space opera. « Les Aigles de sang » est leur septième album commun.

 

interview_demarez

 

La chance qu'a la scénariste est que le règne d'Auguste, en particulier dans sa deuxième moitié est une période très riche de l'Histoire romaine où le concept d'empereur doit s'affirmer. C'est durant cette période qu'Auguste bâtit les fondement administratif d'un gouvernement qui durera plusieurs siècles.

Valérie Mangin à la pieuse et bonne idée de mettre ce premier tome d'Alix senator dans la continuité à 30 ans d'écart d'un des albums de Jacques Martin. Dans "Le tombeau étrusque", un aigle (représentation symbolique de Jupiter célèbre entre autres par l'enlèvement de Ganymède) laisse un présage favorable en rendant son morceau de pain à Octave, le futur Auguste, en présence d'Alix et Enak en cela le majestueux volatile désignait le garçon comme le futur maitre du monde. Trente ans après la prophétie s'est réalisée mais l'aigle, qui a une place majeur dans "Les aigles de sang" ne sera plus l'animal bénéfique. C'est Alix qui sera chargé de savoir, qui se cache dérière le symbole divin...

Le scénario met avec justesse en son centre les supertitions qui obscurcissaient la raison chez les anciens romains. Gilles Chaillet fait de même dans la série Les boucliers de Mars 

 

 

titus_et_khephren

 

Jacques Martin avait l'habileté de faire intervenir dans ses histoires les personnages historiques seulement à dose homéopathique. On y a vu plusieurs fois Jules César mais fugitivement, s'il est souvent cité, on le voit peu, et aperçu Crassus, Pompée et quelques autres mais jamais au premier plan. La scénariste Valérie Mangin n'a pas des pudeurs de cette sorte, ce qui est un gros risque et surtout une grosse contrainte scénaristique, puisque l'on voit dans « Les aigles de sang » mourir d'une façon spectaculaire Lépide et Agrippa.

 

n_b_alixcouleurs_alix

 

Selon diverses source ces deux grands de la Rome impériale ont trépassé d'une façon plus prosaïque: << Agrippameurt enCampanieentre le 19 et le 24 mars de l'année 12 av. J.-C. (à la même date que dans l'album)à l'âge de 50 ans. Selon Pline l'Ancien, Agrippa souffre depuis des années de violentes crises de goutte ainsi que de rhumatismes, comme en témoignent les nombreuses dédicaces à laSantélors de son séjour en Gaule. Agrippa, affaibli, n'aurait pas résisté à la rigueur de l’hiver dans les montagnes pannoniennes ou aurait été emporté par une épidémie touchant l'Italie dans les premiers mois de l’année 12 av. J.-C., à l'instar de Lépide, selon les historiens modernes.

 

 

alix_senator_interview_vm

 

Très habilement Valérie Mangin fait passer la version de la mort par maladie des deux notables pour la version officielle qu'impose Auguste et la vérité l'horrible trépas mystérieux des deux hommes. Le scénario de cet épisode est brillant, meilleur que les scénarios des aventures du jeune Alix. Il laisse le lecteur en plein suspense puisque cette histoire semble prévue en deux tomes. Il y aurait peut être un troisième. Le second est déjà annoncé et aura pour titre « Le dernier des pharaon ». Surtout « Les aigles de sang » est fidèle à l'esprit des récits de Jacques Martin avec cette de dose de fantastique et d'irrationnel dont les anciens romains étaient friands. Ce n'est pas un hasard si l'album préféré de Jacques Martin que préfère Valérie Mangin est « Le dieu sauvage », cela se sent dans « Les aigles de sang ».

Un album qui par ses belles et savantes reconstitutions de l'antiquité romaine et son scénario passionnant a su vaincre mes réticences de départ.

 

Nota: on peut lire les interviews des auteurs sur l'excellent site: http://alixmag.canalblog.com/ 

 

 

 

 

AS_cover

Couverture du tirage de tête

 

 

Voir les commentaires

Villa Mauresque par Floc'h & Rivière

7 Juin 2026, 07:14am

Villa-Mauresque.jpg

  

  

  

Villa mauresque est un livre mélancolique. Sans doute parce que c'est le fantôme de Somerset Maugham, qui errant dans sa chère maison nous raconte sa vie, en commençant par son enfance.

Je n'ai jamais rencontré Somerset Maugham. Je ne suis pas plus allé me promener du coté de sa villa mauresque pourtant j'ai l'impression de l'avoir connu tant Edouard Mac Avoy dans son atelier du cherche midi à l'ombre des grands ficus qui s'y épanouissaient dans l'entêtante odeur de la peinture. Je ne doute pas qu'également le fantôme du peintre y règne encore.

  

  

Somerset Maugham photographié en 1951 par Edward Quinn devant son portrait par Mac Avoy

Maugham_S_38E_039.jpg

Maugham_S_38H_030.jpg

avec Alan Searle en 1953 à la villa Mauresque

 

En 1946, le peintre écrivait à propos de l'homme de lettre: << Somerset Maugham me reçoit à 11 heures ce matin, vieilli, c'est à dire embelli. Il y a six ans, j'avais constaté déjà une mystérieuse influence asiatique qui prenait possession de ce visage de grand seigneur anglo-saxon. Aujourd'hui, je retrouve un masque bouddhique pur. Sagesse, renoncement, paix profonde née d'une désillusion entière. Et cette gaieté qui est la gaieté du scepticisme. >> plus loin dans son livre de mémoire, « Le plus clair de mon temps » Mac Avoy écrit: << La mauresque, où Somerset reçoit comme un maharadjah: le confort, le luxe, la beauté, les tableaux rares, les jardins, la piscine bleue. Maugham, parfaitement nu, et sa souveraine aisance, plongeant tel un jeune homme...>>. Presque vingt ans plus tard Mac Avoy à une de ses (sa?) dernières visite à la Mauresque: << Ai-je vu tout à l'heure Somerset pour la dernière fois? Alan est bouffi, grossi, triste. Il voit décliner Willy. Il sait qu'au lendemain de sa mort, il sera chassé par Lady Hope de la Mauresque. Somerset ressemble à un très vieil aigle déplumé, qui se traine. Il est sourd. Je hurle en anglais. Il me semble qu'il comprend mieux. Il montre à Lillian Kaufmann le portrait que je peignais en 1947 et qui est exactement le Somerset d'aujourd'hui. Il dit le bien que Braque pense de ce portrait. Son charme singulier subsiste, mais le bégaiement est devenu terrible.>>.

   

Somerset Maugham at Villa Mauresque St Jean Cap Ferrat

 

Mac Avoy lui aussi a résidé souvent sur les bord de la Méditerranée le jardin de sa maison dégringolait dans les flots. Son corps repose dans un petit cimetière tout près de là...

Cocteau disait de son confrère anglais: << Il y a chez Maugham un besoin extraordinaire de duchesses et un besoin extraordinaire d'assassins... Alors il mélange: ses ladie sont des voleuses.>>.

Villa Mauresque est aussi un beau film de Patrick Mimouni, que presque personne a vu. Mimouni a fait dans un remarquable documentaire le portrait d'une autre villa remarquable de la côte; la villa de Noaille que Mallet-Stevens a érigée à Hyères pour les Noaille. Mac-Avoy dans sa jeunesse était un des obligés du couple de mécènes... Floc'h a croqué leur villa...

Je ne sais pas si on lit encore beaucoup Somerset Maugham. Je ne le crois pas, en France tout du moins. J'ignore tout de son statut actuel en Grande Bretagne, pays dans lequel en définitive il n'aura que peu vécu.

J'ai pour ma part un grand souvenir de la lecture d'un roman de cet écrivain. C'était « Le fil du rasoir » lu un été de mon début d'adolescence, étendu sur le sable de la plage de La Baule. Il me semble que Somerset Maugham est un auteur à lire au bord de la mer... Depuis cette lecture j'associe toujours Maugham, sans doute abusivement, avec son confrère allemand Hermann Hesse qui connaissait dans les année 60 une grande vogue.

  

Somerset Maugham rêvait de« voyager et de devenir le plus célèbre écrivain vivant », il y a presque réussi mais la villa Mauresque a été le port d'attache de la longue vie de ce grand errant qu'était Somerset Maugham. Philip Kerr a fait de la villa mauresque le décor de ce que je tiens pour son meilleur livre: "Les pièges de l'exil". Ainsi Bernie Gunther y aurait joué au bridge avec le maitre des lieux...

Si le héros du livre est o combien singulier, l'aspect de l'album l'est tout autant. Il ressemble a un livre illustré pour enfant de naguère, ce qui renforce le coté nostalgique de l'ouvrage, où au détour d'une page on découvrirait une « frontal nudity » masculine...

  

  

Villa

 

C'est peut-être l'anglomanie partagée qui rend la symbiose entre Rivière et Floc'h aussi parfaite depuis... quarante ans.

Dés les premières pages de Villa Mauresque, le lecteur sait qu'il est autant chez François Rivière que chez Somerset Maugham. On admire la légèreté, l'élégance du style de François Rivière bien en accord avec celui très « café society » de l'anglais dans un texte où tout est plus suggéré que dit. L'ellipse est je crois la marque des grands biographes qui ne nous encombrent pas de détail superfétatoires, en la matière Rivière est un maitre. Pourtant la vie extraordinaire de Maugham incite au profus. Il a parcouru la terre entière et y a même un peu espionné (en particulier dans la Russie de 1917 après avoir connu le front de la Grande Guerre!) dans la grande tradition des lettres anglaise de Burton à Graham Green en passant par Ian Fleming. Il est d'autant difficile de ne pas être disert que sa fabuleuse villa reçu entre autres Churchill, le duc de Windsor et sa duchesse (ceux probablement pas ensemble en regard à leurs détestations mutuelles), Lord Beaverbrook et l'Aga Khan, ou encore T. S. Eliot, Cocteau, Virginia Woolf, Wells, Kipling, Fleming. J'ajouterais à cette liste non exhaustive que Maugham a rencontré et parfois bien connu dans ses multiples pérégrinations et son exil américain durant la seconde guerre mondiale D. H. Lawrence, Noël Coward, Cecil Beaton, Henry James, Joseph Conrad, Arnold Bennett, Lytton Strachey, Charlie Chaplin, Aldous Huxley, Christopher Isherwood, Eric Ambler et beaucoup d'autres qui eux ne passent pas dans la biographie de François Rivière.  

Je rectifie ou plutôt complète ce que j'écrivais au début de mon billet. Le je du livre n'est pas seulement celui du fantôme de l'illustre écrivain. Rivière fait habilement alterné la voix de Somerset Maugham avec celle de ses ami(e),employée, amants, frère... Ceux qui dresse un portrait contrasté de Maugham ne sont pas de pâles potiches mais eux aussi de sacrés numéro comme son neveu Robin, lui aussi écrivain, auteur entre autres de The servant dont Losey tira son fameux film avec Dick Bogarde.

   

 
© Floc'h et Rivière / La Table Ronde 
  
© Floc'h et Rivière / La Table Ronde 
  

  

Si la biographie de Rivière est elliptique, le portrait de Somerset Maugham, lui, ne cesse de gagner en complexité et en nuances, au fil des témoignages: « petit homme contrefait mais charismatique, réputé pour ses bons mots vachards et son bégaiement »pour l'un, mais pour une autre, plus tendre, un « homme contrarié depuis toujours, et qui, quelle que fût sa posture, attirait les sarcasmes des gens si prompts à juger ». Un « heureux hédoniste », concluait-il lui-même...

A l'émotion qu'étreint le lecteur à la lecture des dernières pages du livre s'ajoute celle de l'annonce que cet ouvrage serait le point final de la collaboration de Floc'h et Rivière, l'un des plus célèbres duos de la bande dessinée depuis le milieu des années 70. Espérons qu'il n'en sera rien, il y a eu déjà par le passé des déclarations de l'un et l'autre dans ce sens. Ce serait bien dommage qu'une telle association meurt d'autant qu'elle ne les empêche pas de mener chacun de leur coté une brillantes carrière sous leur seul nom.

A la fin de l'album, qu'il faut reprendre depuis le début pour bien apprécier les dessins de Floc'h, traités uniquement en noir et blanc, on ne peut être que jalous de la vie de Somerset Maugham (du moins celle racontée par François Rivière) qui portant n'a pas été que pur sucre.

  

  

Graham Sutherland, Somerset Maugham, 1949 

 

  

Simultanément à la sortie le 7 mai du livre de Floc'h et Rivière consacré à Somerset Maugham, Villa Mauresque, les éditions de la Table Ronde publient dans leur collection La Petite Vermillon deux romans de l'écrivain anglais, Il suffit d'une nuit et Le grand écrivain, dont elles ont confié l'illustration des couvertures à Floc'h :
  
  
© Floc'h / La Table Ronde 

  

© Floc'h / La Table Ronde 
 

Maugham photographié par Platt-Lynes

 

Voir les commentaires

L'ILE DES TÉMÉRAIRES DE SYUHO SATO

5 Juin 2026, 06:31am

Beaucoup moins connu que les attaques suicides par avion lors de la deuxième guerre, sont les raids suicides au moyen de torpilles pilotées, les kaiten, par un soldat qui tout comme dans les avions ne peut (et ne doit) pas survivre à l'opération. Le manga de Syuho Sato suit la formation d'un de ses hommes, Yuzo Wanatabe dans une petite ile secrète qui va se sacrifier pour son pays et l'empereur. Nous sommes à la fin de 1944.

Le manga détaille avec grand soin aussi bien les problèmes techniques et stratégiques que posait cette opération que les affres dans lesquels se trouvaient les jeunes hommes qui se préparaient à une mort prochaine et certaine.

 

Capture-d-ecran-2013-03-05-a-11.27.59.jpg

 

Le deuxième tome paraît près de trois ans après le premier, manga que j'avais chroniqué lors de sa sortie: L'ile des téméraires. Cela devait, d'après mes informations bien lacunaires, être un one-shot, ce qui n'est vraiment pas évident à sa lecture, mais devant le succès rencontré, je reviendrais sur ce point, une suite a été demandée à l'auteur. Un troisième est prévu; espérons qu'il ne faudra pas attendre aussi longtemps (il y a cinq tome parus au Japon).

La qualité du dessin de Syuho Sato est remarquable (pourquoi avoir fait réaliser la jaquette, qui est fort laide par un autre dessinateur alors qu'il y a de magnifiques dessins à l'intérieur?). Syuho Sato, l'auteur de "Say hello to BlackJack" possède un dessin à la fois très nerveux et très hachuré. On voit qu'il s'appuie sur des photos d'époque, qui doivent être rares en raison de l'absolu secret qui entourait cette stratégie.

 

Capture-d-ecran-2013-03-05-a-11.34.36.jpg

 

A la fin de volume est indiqué que le mangaka a bénéficié de la documentation du sanctuaire Yasukuni dont je recommande la visite, comme je l'ai fait moi même, (j'ai consacré un billet à ce lieu: Le sanctuaire de Yasukuni-jinja, Tokyo, Japon) à tous ceux qui s'intéresse à la seconde guerre mondiale et plus largement aux opérations militaires montées par la Japon de la fin du XIX ème siècle à la fin de la dernière guerre.

Un de mes fidèles lecteurs trouvait que cette recommandation n'était pas forcément judicieuse alléguant que cet endroit était un lieu de propagande pour les révisionnistes japonais, ce qui n'est pas faux mais ce n'est pas que cela c'est surtout une mine d'informations pour qui s'intéresse à la chose militaire. C'est aussi une sorte de gigantesque monument aux mort pour tous les soldats japonais morts pour leur patrie. Faut-il considérer les monuments aux morts de nos villages, comme des marques de propagande? Il est néanmoins opportun de réfléchir sur leurs significations... Il faut être donc vigilant lorsque l'on visite le sanctuaire de Yasukuni, tout comme il faut l'être lorsque nous voyons un film sur la guerre du pacifique, presque tous réalisés par des américain. N'oublions jamais que les guerres sont toujours raconté par les vainqueur et même si c'est l'argument que met toujours en avant les révisionnistes japonais ce n'est pas pour cela qu'il est faut.

 

Capture-d-ecran-2013-03-05-a-11.41.21.jpg

 

La vision de Syuho Saito sur les kamikazes me paraît moins critique, il met en avant l'héroïsme de ces tout jeunes hommes, tout en montrant bien leurs doutes et leurs peurs, sans oublier de mettre en évidence le conditionnement de ces presque encore adolescent, leurs recruteurs pour ces missions sans lendemain faisait vibrer leur fibre patriotique en leur disant que le destin du Japon reposait sur leurs épaules, que celles développée dans d'autres mangas comme Zéro pour l'éternité ou Tsubasa. Son point de vue est semblable à celui de Kawaguchi dans Zipang.

Il est très important en lisant ce type de manga de ne jamais oublier le contexte dans lequel se déroule l'action qui nous est raconté. Par exemple ce n'est pas la même chose de faire une action kamikaze en janvier 1945 ou quelques mois plus tard.

 

Capture-d-ecran-2013-03-05-a-11.45.53.jpg

 

Sato donne plus d'épaisseur à son héros que dans le premier tome. Dans ce deuxième volet Watanabe est moins résolu qu’il ne semblait l’être à la fin du premier. De fait, ses émotions vont le voir évoluer sur la question de sa mort, notamment lorsqu'il retrouvera sa famille (les Kamikazes avait une courte permission pour dire adieu à leur famille avant leur mission suicide). Il faut rappeler que Yuso Wanatabe s’est engagé pour aider sa famille et leur retirer l’image de mauvais japonais qui leur colle à la peau. L'auteur développe sa réflexion sur ce qui peut pousser un jeune homme doué (Yuzo est un bon dessinateur et il est passionné de peinture) à s'immoler pour une cause.

 

Capture-d-ecran-2013-03-05-a-11.51.41.jpg

Voir les commentaires

Silver Spoon

4 Juin 2026, 06:27am

 

.

Capture-d-ecran-2013-02-28-a-18.41.09.jpg

.

 

 

Le sujet de ce manga est extraordinaire du fait qu'il traite paradoxalement d'un quotidien prosaïque, celui d'un adolescent Yugo venu de la ville qui a fait le choix étrange, au sortir du collège, de rentrer dans un lycée agricole alors qu'il ignore tout de la campagne et des métiers de l'agriculture auquel l'établissement prépare et qui est logiquement peuplé presque exclusivement d'élèves venant des champs.

 

On peut saluer l'audace et le talent de certains mangakas japonais pour leurs

silver_spoon_image1

dons à rendre passionnant des histoires dont les thèmes, de prime abord, ne paraissent pas particulièrement affriolants.

Autre fait remarquable son auteure, Hiromu Arakawa, est mondialement célèbre pour avoir signé "Fullmetal Alchimist" série qui n'a aucun rapport avec "Silver spoon" et que je ne connais que par ouïe dire et par quelques picorages n'étant pas friand des innombrables quêtes qui sont les sources, semble-t-il inépuisables, du shonen.

Le ressort comique de Silver spoon réside dans le décalage entre les réactions de Yugo, pur urbain, face à son nouveau quotidien, la dure réalité du travail agricole. L'enseignement du lycée est constitué pour une moitié de travaux pratiques effectués dans la ferme de l'établissement. Un des épisodes les plus savoureux est celui où Yugo découvre avec stupeur que les oeufs sortent du cul des poules; déstabilisé par cette dégoutante révélation, il décide désormais de ne plus en manger.

La déconvenue de Yugo est maousse d'autant qu'il comptait bien briller sans trop d'efforts dans ce lycée oùces fils de fermiers sont incapables d’aligner deux équations. Mais c’était sans compter les cours d’élevage, de sciences de la nutrition, de gestion agricole sans oublier les sempiternels clubs de sport épuisants (en plus de leur cursus, les lycéens japonais sont sommés d'intégrer un club, souvent de sport, Yugo choisit l'équitation plus pour se raprocher de la jolie Kiki que par passion des canassons). Il se demande vite comment va-t-il faire pour survivre dans cette galère !

Dès le début de son histoire Hiromu Arakawa a réussi à bien camper des personnages secondaires attractifs et pittoresques ce qui aide à rendre le manga attachant.

 

silver-spoon-wallpaper-2

 

Outre les péripéties drolatiques des mésaventures minuscules de Yugo, le manga est très intéressant par ce qu'il nous apprend, un peu en contrebande, comme Bakuman, sur le Japon d'aujourd'hui. Ainsi on croit comprendre, petit à petit, que Yugo a fait son étrange choix surtout pour fuir la pression familiale qui s'exerçait sur lui. Ce devoir de réussite accable nombre de jeunes japonais et parfois les tue! On voit aussi combien est grande la coupure entre le centre et la périphérie au japon, certainement plus grande qu'en France ce qui est probablement due à la géographie du pays qui est un archipel très étiré. Silver spoon nous renseigne aussi sur les traditions d'Hokkaido, l'ile du nord du pays (à ce propos il faut lire « Chronique japonaise » de Nicolas Bouvier) et fait découvrir aux lecteurs les tradition de cette froide ile qui est un peu en marge de la société japonaise (elle n'a vraiment été intégrée au pays qu'au début du XX ème siècle), y compris japonais, par exemple cette curieuse course de chevaux auxquels on attelle un traineau lesté.

 

 

Le dessin de la mangaka est très propre et clair, c'est un manga « blanc ». Elle utilise peu de trames et ne se perd pas en détails graphiques superflus, chaque trait est utilitaire.

Il semblerait que la très discrète Hiromu Arakawa, il n'y a presque aucune photo d'elle, se soit cette fois inspirée de son enfance qu'elle a passé dans une laiterie de Hokkaido (l'ile du nord du Japon) où se déroule Silver spoon.

Le manga qui au Japon en est au volume 6, a connu un succès inattendu. Le tirage de ce sixième volume y culmine à 1 million d'exemplaires! Mais ce succès n'est peut être pas aussi surprenant que cela à un moment où le gouvernement japonais s'inquiète enfin de la dépendance du pays envers ses importations en matière de nourriture.

Seul a ce jour le premier volume de la série est disponible en France. On attendra avec impatience la suite de ce manga aussi instructif qu'amusant.

 

silver_spoon_image2

Voir les commentaires

La biographie de Paul Morand par Pauline Dreyfus

16 Mai 2026, 07:10am

9782072740480_1_75

 

J’aime bien Paul Morand, l’oeuvre et l’homme. L’oeuvre parce que dans tout les textes de Morand on trouve des fulgurances d’écriture. Celui qui ne me croirait pas n’a qu’à lire ou relire son « Venises »; ce chef d’oeuvre qui n’est comparable qu’aux "Mots" de Sartre et à « Si le grain ne meurt » de Gide, mais chef d'oeuvre encore en plus coruscant que ces deux là. L’homme parce que nous avons plusieurs traits de caractère et de gouts en commun en premier lieu le mépris de classe, pas dans le sens marxiste, mais un mépris de classe dans la sphère culturelle ; pour faire simple et brut Morand méprisait les incultes, peut être plus que les imbéciles. Je partage ce mépris. Pour lui, la culture chez un homme effaçait ce qu’il considérait comme des défauts par exemple la judéité ou l’homosexualité car si vous ne le saviez pas Morand était antisémite et homophobe, et pour lui être juif ou (et) homosexuel étaient des tares. Cela semble d’ailleurs tout ce que les mandarins cultureux et leurs affidés retiennent de l’homme et de l’oeuvre de Morand aujourd’hui! On peut ajouter une autre de ses détestations qu’est l’alcoolisme.  Mais toutes ces taches, à ses yeux chez un homme, était effacées je le répète par son savoir. C’est ce qui explique qu’il ait été ami, il était d’une fidélité exemplaire en amitié, avec Proust, Cocteau, Marcel Schneider, Jean-Louis Bory, Roger Nimier, Maurice Rheims, Antoine Blondin, Mathieu Galey, Kleber Haendens et quelques autres qui avaient un ou plusieurs des défauts qui auraient été rédhibitoires au yeux de Morand s’ils n’avaient pas été, chacun dans leur genre des puits culture. C’est ce n’a pas vu Pauline Dreyfus dans sa biographie. Elle a pourtant réussi, sans les préjugés de notre temps, a brosser le portrait de Morand, cela au fil des différents chapitres qui découpent judicieusement la vie de son modèle en phases successives. La vie de cet homme extrêmement compliqué était à la fois marqué par une grande fidélité à certaines idées, à ceux qu’il aimait et des constants virages dans sa vie. Morand était d’abord un homme de contradictions ce méprisant, qui ne s’aimait pas, avait un besoin vital d’admirer. L’objet de sa plus grande admiration sera Marcel Proust.

 

Resized_20190528_225925_3517

 dédicace de Marcel Proust à Paul Morand

 

L’existence de Morand sera remplit de paradoxe. Le premier est littéraire. Ses deux mentors en écriture, Marcel Proust et Jean Cocteau n’auront aucune influence sur son oeuvre pas plus que Giraudoux, son plus grand ami, presque son frère. Mais en fait, personne n’aura stylistiquement d’influence sur Morand qui révolutionnera la littérature française du XX ème siècle autant que Proust et Céline. Ce dernier disait que Morand avait été le premier à faire jazzer la langue française. Me vient alors une question, pourquoi Paul Morand n’est pas considéré à l’instar de Proust et Céline comme un grand rénovateur de la manière d’écrire le français? Je crois avoir la réponse: Parce que le genre où il a excellé n’est pas le roman mais la nouvelle et que pour les français le grand genre c’est le roman.

Ce qui caractérise le mieux le style de Morand c’est sa sécheresse servit par l’acuité de son regard/ << Les soldat conquièrent les colonies, les prêtes les éduquent, les administrateurs les organisent, les touristes les enlaidissent, les commerçant les ruinent et les politiciens les perdent.>>. Une phrase suffit à l’écrivain pour dire son désenchantement du monde. Pourtant il sera toute sa vie un infatigable voyageur mais qui aussitôt arrivé, n’aura qu’une idée celle de repartir. C’est l’anti Bouvier et pourtant comme lui c’est l’un des grands écrivains voyageurs qui a été beaucoup lu par cet autre grand paysagiste qu’est Cluny. Toutefois Borges, en une phrase, circonscrit bien les limites du Morand voyageur: << Morand, un gentleman bilingue et sédentaire qui monte et descend inlassablement dans les ascenseurs  d’un immuable hôtel international et qui vénère la contemplation d’une malle.>>.

Il y a des biographes qui ont de la chance, Pauline Dreyfus est de celles là quel avantage sur la plupart de ses consoeurs et confrères d’avoir pour sujet un homme qui de son propre aveux déclarait qu’il avait des « Moi » successifs qui plus est furent, la plupart du temps, antagonistes et que même ses « Moi » furent chacun partagés. La vie de Morand fut ainsi éminemment romanesque, nourrit de voltes-faces mais curieusement presque jamais de reniements. Grand écrivain et grand styliste il fut aussi un arriviste acharné, un snob impénitent, un avant-gardiste et un fieffé réactionnaire, un raciste et un admirateur du peuple noir, un grand voyageur et sporadiquement un ermite, un homophobe et un homme qui avait de nombreux amis homosexuel, mais peut être que ce dernier paradoxe s'explique par cette confession dans "Venises": << Le contraste entre la vie sexuelle cachée et la vie sociale m'a toujours émerveillé. Ses mues successives lui firent rencontrer à peu près tout ce qui a compté au XX ème siècle dans la littérature, la diplomatie, la finance mais il a aussi côtoyé des musiciens Darius Milhau (accompagné de Radiguet) avec lequel il passe des vacances ou Ravel, des peintres à commencer par Picasso dont il est proche dans les années 20, des ingénieurs tel Voisin et tout « le gratin ». A l’instar du narrateur de « La recherche » de son cher Proust, il n’a eu de cesse que de fréquenter les duchesses (il a même fait un enfant à l’une) et s’est marié avec une princesse (princesse, un peu de la main gauche). Machiste il a parfois été mené par le bout du nez par les femmes. Cet homme qui avait la dent très très dure avait aussi un besoin viscéral d’admirer: Ces grandes admirations ont été Proust, Giraudoux, Berthelot et Pierre Laval. On voit déjà à l’énoncé de ces noms combien Morand était un homme compliqué ( avec les autres et d’abord avec lui même).

 

f1499f6_626308398-dreyfus-pns-3578111

 

Paul Morand, dessin d’Adrien Barrère pour le magazine « Fantasio », en 1928. 

 

La concision et le brio de son écriture permet à Pauline Dreyfus de parsemer son texte de fulgurances signées Morand. Autre aide pour notre biographe le fait que Morand soit un graphomane compulsif dés qu’il rentrait d’un diner où il était souvent muet, mais où il fonctionnait comme un véritable magnétophone, notant à son retour ce qu’il avait entendu pour son journal intime, qu’il a tenu par intermittence, et pour sa pléthorique correspondance. Pauline Dreyfus a eu accès à ces sources dont beaucoup sont encore inédites. On peut espérer (mais je n’y crois pas trop en raison de la pesante bien-pensance ambiante) qu’elles ne vont pas le rester.

La situation de Pauline Dreyfus vis à vis de son sujet est particulière et privilégiée. Elle est la petite fille d’Alfred Fabre-Luce avec qui Morand était lié de longue date, et surtout de Lolotte Fabre-Luce (née de Faucigny-Lucinge) grande amie de Morand dés 1928 et jusque à la mort de l’écrivain. Lolotte Fabre-Luce est souvent cité dans « Le journal inutile » ainsi que dans la correspondance Morand-Chardonne. Bien que n’ayant probablement jamais rencontré l’écrivain, lorsque son modèle meurt sa biographe avait six ans, comme elle le mentionne le nom de Paul Morand était omniprésent dans les conversations familiales. Cette proximité familiale lui a fait lire très tôt les livres de l’écrivain et surtout lui a donné un accès direct à la correspondance entre sa grand mère et Morand. Pauline Dreyfus ne s’est pas contenté de ces inédits familiaux, elle a consulté le journal de 1940 a 1950 aujourd’hui récemment partiellement édité, ainsi qu’au fond Morand de l’Académie française  et à d’autres correspondances en particulier celle entretenue par Morand avec ses parents et surtout celle avec sa femme, la terrible princesse Soutzo. Comme on le voit cette biographie est un travail sérieux. A une préface et a des remerciements très personnels s’ajoute un précieux et pratique index ainsi que des notes précisant d’où viennent les citations de Morand ou les allégations des uns et des autres à son sujet, sans oublier un cahier de photos au centre du volume. Le sérieux de l’entreprise n’empêche pas qu’elle est d’agréable lecture.

 

20922447lpw-20922433-libre-jpg_7446699

Morand à la fin des années 20

 

Même si contrairement à la biographie de Proust par Jean-Yves Tadié, cette biographie de Morand n’est pas une biographie de l’oeuvre mais de l’homme, néanmoins à chaque livre paru de Morand, Pauline Dreyfus fait un rapide résumé de son contenu et informe sur sa réception tant critique que publique. Elle donne de surcroit son sentiment sur l’ouvrage. Avis, qui pour les ouvrages que j’ai lu, je ne partage pas toujours. Je trouve qu’elle sous estime la correspondance Morand-Chardonne que je considère comme un des chef d’oeuvre de Morand, peut-être parce que son grand père y est souvent maltraité de même qu’elle ne tient pas en assez haute estime les récits de voyage sans doute parce que ce sont des écrits « mercenaires ».

La principale information que les morandien trouveront dans l’ouvrage de Pauline Dreyfus est que Paul Morand a toute sa vie couru après l’argent et a été un inlassable quémandeur de piges, et c’est tant mieux pour le lecteur. Servi par une facilité d’écriture exceptionnelle Morand ne raturait que très peu, ce que prouve ses manuscrits, ce qui explique que parfois ses écrits qu’il considérait comme alimentaires peuvent-être les meilleurs. Cette quête d’argent jusqu’à ses derniers jours s’explique certes, parce que Morand était un panier percé et a toujours vécu au dessus de ses moyens, mais surtout pour ne pas avouer le fait que mis à part son somptueux home, la princesse Soutzo était à peu près complètement ruiné et ça depuis 1930. Ses contemporains ont cru qu’il était une sorte d’écrivain dandy entretenu par une femme de dix ans plus âgée que lui alors que c’était lui qui a toujours fait bouillir la marmite.

Pour en revenir à Jean-Yves Tadié, Pauline Dreyfus a un désaccord avec lui. Pour le biographe de Proust, il pense que le divin Marcel était amoureux du jeune Morand alors que Pauline Dreyfus pense que c’est la princesse Soutzo sur laquelle il avait des vues…

 

paul-thevenaz-portrait-de-la-princesse-soutzo-épouse-de-paul-morand

 

Paul Thevenaz, portrait de la princesse Soutzo, 1916 

 

La biographie d’un homme ne vaut, mis à part le style de son écriture, que par les questions qu’elle nous fait nous poser sur l’homme et en l’occurence pour un écrivain sur l’oeuvre, dans le cas présent très liée aux péripéties vécu par l’homme, sur son époque et donc sur l’Histoire, sinon ce n’est qu’un misérable tas de petits secrets mis en forme. 

Comme Pauline Dreyfus n’est pas le genre de biographe qui met la poussière sous  le tapis, elle traite sans barguigner les deux sujets (il devrait y en avoir même plus de deux) qui fâche chez Morand son antisémitisme et son vichysme (ou plutôt son Lavalisme). Revenons donc sur l’antisémitisme de Morand que l’on peut considérer, à l’instar de celui de Céline, comme pathologique de, antisémitisme privé contrairement à l’antisémitisme public d’un Céline ou d’un Rebatet puisque c’est par sa correspondance avec Chardonne et son « Journal inutile », textes publiés plus de trente ans après sa mort que l’on a quasiment découvert son obsession haineuse pour les juifs. J’avance l’hypothèse que cet antisémitisme est d’abord chez Morand dicté par son trait de caractère principal: le mépris (d’à peu près tout le monde y compris lui-même). Pour Morand le juif était le pouilleux échappé du shtetl pour cause de pogrome, un juif fantasmé qu’il n’avait jamais vu mais qu’il imaginait ainsi. Quand il est confronté à des juifs réels, c’est à dire des juifs de son milieu, il ne les perçoit pas réellement comme juif. Au fond de lui même, un Proust, un Max Jacob, un Tristan Bernard pour Morand ne son pas juifs ou du moins pas de vrais juifs. C’est pour cela par exemple qu’il se démènera pour sauver Tristan Bernard des nazis. L’autre fantasme est que le juif menace son style de vie. Morand est avant tout un bourgeois et un conservateur (mais pas en art, encore une de ses nombreuses contradictions) d’où sa haine et sa peur du bolchévisme qui le conduira comme  ses semblables à préférer Hitler (qu’il déteste) à Staline, ce qui du point de vue de la bourgeoisie n’en déplaise était le bon sens, à condition de n’être pas juif, bien entendu.

Voir les commentaires

Une couverture des années 30

15 Mai 2026, 06:30am

 

Voir les commentaires

Ministère de l'espace de Warren Ellis et Chris Weston

3 Avril 2026, 06:36am

Et si ?

     Été 1945, les Américains tentent de faire main basse sur les scientifiques travaillant sur le site secret de Peenemünde. La fine fleur de la recherche nazie sur les fusées. Une surprise de taille les attend sur place : les lieux ont été vidé de leurs occupants et du fruit de leurs recherches. Prélude à un tapis de bombes, made in England.

 

 

Numeriser.jpeg

    

2001. L'Empire britannique s'étend dans les étoiles. Grâce à l'action conjointe de Wernher Von Braun et de l'aviateur anglais John Dashwood, tous deux soutenus par Winston Churchill, du moins au début, le Royaume-Uni est devenu la première puissance spatiale de la Terre. L'espace terrestre proche, la Lune, Mars et bientôt les confins du système solaire, rien ne semble s'opposer à la domination d'Albion. Rules Britannia, rules...

     Alors que les États-Unis s'apprêtent à lancer leur premier vol spatial, le secret du financement du ministère de l'espace resurgit, obscurcissant la vieillesse auréolée de gloire de Sir Dashwood.

 

Numeriser-1.jpeg

     Astronefs multicolores, esprit pionnier, sense of wonder, il flotte comme un parfum de nostalgie sur cette uchronie. Un sentiment renforcé par une esthétique décalée, pour ne pas dire rétro-futuriste.

     Hommage avoué à Dan DareRoyal Space Force ne manquera pas de réjouir les amateurs chenus de space opera. Pour les autres, même si l'histoire paraît un peu légère – on devine très rapidement l'origine du financement du ministère de l'espace –, au moins a-t-elle le mérite de ressusciter le goût de l'aventure, du dépassement et de l'exploration spatiale.

 

 

Numeriser-2.jpeg

 

     Avec ce comics, Warren Ellis donne libre cours à un fantasme. Il condamne les calculs politiques et économiques d'une humanité enferrée dans sa bulle d'hyperconsommation. Il renoue avec une certaine SF, celle qui donnait à voir et à rêver, provoquant accessoirement quelques vocations.

     Sans abonder complètement dans le sens de Warren Ellis, il faut reconnaître que Royal Space Forceest une œuvre bien distrayante. Pas totalement utopique puisqu'elle rappelle aussi que le rêve a un prix.

RoyalSpaceForce.jpg

Royal Space Force de Chris Weston & Warren Ellis – Delcourt, collection Contrebande, format comics, mars 2011

Voir les commentaires

L'ile du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

3 Mars 2026, 07:35am

 

 

Je n'avais pas encore lu Blas de Robles, lorsque naguère j'écrivais dans ce même blog que les romanciers français se méfiaient du post-modernisme et même en avaient honte. Avec « L'ile du point Némo, le moins que l'on puisse dire c'est que son auteur assume ce post-modernisme et même s'en fait un étendard. Les références à d'autres oeuvres littéraires et autres dans le roman sont si nombreuses qu'il faudrait être un Pic de la Mirandole pour toutes les repérer. Je vais néanmoins essayer d'en répertorier quelques unes malgré le rideau de mon ignorance qui m'en a dissimulé de nombreuses. Mais avant cette nomenclature qui risque d'être aussi incomplète que fastidieuse, il faut d'abord ne pas oublier de mentionner combien cet ouvrage est oulipien et est placé sous le discret patronage du Pérec de « La vie mode d'emploi.

Dès le titre le nom de Némo évoque Jules Verne, il sera la référence constante du livre. Les premières pages, à mon avis les meilleures, nous plongent en pleine guerre antique. Elles doivent beaucoup à Gustave Flaubert (Salambo) et peut être un peu à Mary Renault (L'enfant grec); puis il nous est révélé que c'est un leurre et que nous somme à l'époque moderne chez un dandy qui joue avec des soldats de plomb. Le personnage a pour nom Canterel, ce qui nous rappelle Raymond Roussel (C'est le nom du personnage principal de Locus solus.). A propos de ce dernier Blas de Robles dote Canterel, mélange d'Hercule Poirot et de lord Peter, d'un véhicule extravagant proche de celui que possédait Raymond Roussel. Le romancier a plus que probablement lu Caradec l'excellent biographe de l'auteur d' « Impressions d'Afrique ».

Surgit rapidement un autre personnage nommé Holmes, plus ou moins détective de son état mais ce n'est pas Sherlock mais un petit cousin ou petit neveu de la créature de Conan Doyle. Sans tarder apparaît une madame Bonacieu qui nous renvoie chez Alexandre Dumas (Les trois mousquetaires). Jean-Marie Blas de Robles joue constamment avec les noms de ses personnages ainsi on croise un Shylock et un Karaboujan, une manière d'associer Shakespeare et Tintin à l'affaire... Je m'en voudrais d'omettre de signaler qu'outre le héros d'Hergé, le romancier n'a pas hésité à puiser dans le vivier de la bande dessinée. Canterel et Holmes s'interpellent comme Blake et Mortimer et quelques passages font songer aux aventures d'Adèle Blanc-sec. Pour faire bonne mesure je suppute que l'auteur a également regardé quelques épisodes de « Lost » et de la série animée « Les cités d'or ».

Jean-Marie Blas de Roblès au détour des aventures échevelées du groupe très vernien qui s'est aggloméré autour de Canterel et Holmes nous offre une longue citation de Pierre Louys et des pastiches de Fénéon dont la présence ne s'imposait pas.

Le passage se déroulant dans le transsibérien évoque plus Dekobra et sa « Madone des sleepings » que Blaise Cendrar. Quant aux chapitres ayant pour cadre le voilier qui conduit l'aréopage au Point Némo, ils semblent tout droit sortis du « Trésor dans l'abîme » de Jean de La Hire. La fin du périple revient à Jules Verne après un détour par Lovecraft.

Après cette revue de détail des auteurs convoqués par le romancier, essayons de voir en quoi consiste ce livre gigogne.

Dans une entreprise de montage de liseuses électroniques, installée en Dordogne, dirigée par un chinois libidineux mais néanmoins colombophile et installée dans une ancienne fabrique de cigares, Arnaud, l’ancien propriétaire de cette usine fait la lecture à haute voix aux ouvriers pendant qu'ils montent les petites machines qui devraient rendre bientôt caduque l'objet livre. Il leur lit une histoire qu'il invente au fur et à mesure. Ce roman feuilleton relève du genre steampunk. Nous faisons le va et vient entre aujourd'hui et l'histoire qu'invente le lecteur. Ces aventures se passent, disons dans un 1910 d'un monde parallèle dans lequel un diamant d'une taille colossale a été volé à une belle et riche aventurière. Cette dernière charge Holmes de retrouver le joyau. Holmes pour cela demande l'aide de son vieil ami Canterel aussi riche qu'excentrique. D'autres énergumènes pittoresques vont se joindre aux deux hommes pour les aider dans leur quête. Elle les conduira jusqu'au point Némo. Ce lieu géographique est le point de l'océan le plus éloigné de toute terre émergée... Pour récupérer la fabuleuse pierre, ils devront affronter un génie du mal une sorte de Fantomas à moins que cela soit plus un clone de Fu Manchu.

Dans les 50 premières pages on pense que le feuilleton lu par Arnaud se déroule au début du XX ème siècle jusqu'à la page 68 ou l'on tombe sur des phrases telles que celles-ci: « Après une courte nuit, abrégée par de légitimes récapitulations sur la poursuite qui s’engageait, mais surtout par l’aptitude de Holmes à renouveler son verre de whisky avant d’émettre le moindre avis, ils grimpèrent tous les quatre dans un cab aux alentours de midi. Depuis la réouverture des mines de houille et le retour du coke dans tous les domaines de l’industrie, un épais brouillard pesait désormais sur les métropoles européennes. Autrefois célèbre, le fog londonien avait repris sans peine ses lettres de noblesse, si bien que même à cette heure du jour il réduisait les rues à de lugubres canyons peuplés de silhouette vagues. ». Elles nous font soudain comprendre qu'Holmes et sa bande gravitent dans un monde parallèle au notre.

La kyrielle de références précédemment citées ne se rapporte qu'au feuilleton lu par Arnaud car pour les chapitres se déroulant à la période moderne, je n'y vois que l'échos d'un seul auteur, Michel Houellebecq. Mais un Houellebecq où l'on aurait gardé que le graveleux en y expurgeant toutes traces d'humour. Notre présent décrit par Jean-Marie Blas de Robles semble habité que par des pervers sexuels ou des impuissants, autant de personnages inconsistants qui ne semblent exister que par leur vie sexuelle particulièrement pitoyable.

Si l'on ne s'ennuie jamais à suivre les péripéties loufoques et souvent horrifiques de l'enquête que mène Holmes et ses compagnons, la surabondance d'extravagances de leurs aventures empêche une quelconque empathie avec les personnages à moins d'avoir largué depuis longtemps tout esprit logique et tout souci de vraisemblance. D'autant que les différents acteurs du roman, on devrait des deux romans, ne recèlent pas vraiment d'humanité. Ce qui fait que le roman de Jean-Marie Blas de Roblès est loin d'atteindre l'excellence de celui de Pérec dans lequel malgré l'abracabrantesque de la trame chaque personnage générait son poids d'émotion.

Car je le répète la foultitude de références et en particulier aux feuilletonistes du début du XX ème siècle, aux auteurs déjà évoqués on peut rajouter entre autres Gaston Leroux et Maurice Leblanc, ne sert qu'à dissimuler le modèle visé qui est « La vie mode d'emploi », le chef d'oeuvre de Pérec.

Amateurs de romans naturalistes et psychologiques passez votre chemin car sachez que dans « L'ile du point Némo » il ne faut pas s'étonner de voir le transsibérien bombardé par des éléphants et des rhinocéros blancs projetés par une catapulte géante actionnée par des cosaques... Mais le livre n'est pas constamment délirant l'auteur laisse échapper parfois des réflexions qui sont comme des bouffée de mélancolie, comme celle-ci: << Toute phrase écrite est un présage. Si les évènements sont des répliques, des recompositions plus ou moins fidèles d'histoires déjà rêvées par d'autres, de quel livre oublié, de quel papyrus, de quelle tablette d'argile nos propres vies sont-elles le calque grimaçant ? >>.

Le romancier réussit à glisser même dans la course échevelée au diamant des critiques sur notre monde: << Les Créationnistes s'étaient emparés d'Irkoutsk ; avec la Sainte-Chemise de la Vierge pour étendard, ils saccageaient et pillaient la ville dans la plus grande des anarchies. Ses propres troupes tenaient encore l'embouchure de l'Angara, et Oulan-Oudé, de l'autre côté du lac Baïkal, le noeud ferroviaire à partir duquel les trains bifurquaient vers le sud. La ligne orientale fonctionnait toujours, mais celle qui traversait la Mongolie venait d'être coupée à la hauteur de Naouchki. Leur propre train, celui qui les avait abandonnés durant l'attaque des Zépistos, n'était passé que de justesse. >>.

J'ai conscience malgré une fréquentation presque assidue des « Décraqués » et autres « Papous dans la tête » sur les ondes de France-Culture depuis vingt cinq ans d'être toujours aussi ignare en matière de contre-pétries, d'homophonies approximatives et autres jeux de mots et ainsi subodore que je suis passé à coté d'un certain nombres de réjouissances lexicales dissimulées dans ce ce volume, comme m'invite à le penser quelques titres des 62 chapitres qui découpe les 460 pages du volume, comme: « L'anse du mouton mort », « C'est horrible un lapin qui brule », « L'huile de serpent du docteur Mulbach », « L'eunuque aux trois joyaux », « La terrible vengeance de la truie afghane »...

Je suis à peu près certain que Jean-Marie Blas de Roblès s'est beaucoup amusé (et a beaucoup travaillé) en écrivant son roman; c'est tout le mal que je lui souhaite. C'est une excellente chose pour lui mais moins pour la littérature car l'incontestable jouissance que connait le lecteur en découvrant les premières pages de « L'ile du point Némo » se dissipe petit à petit au fil des chapitres. Non que l'auteur ne ménage pas à la fin de chacun d'eux un coup de théâtre qui vous contraint à poursuivre la lecture de son ouvrage, comme savaient si bien le faire les feuilletonistes d'antan mais la répétition de ces rebondissements de plus en plus improbables finit par lasser.

Mais le plus gros défaut du livre est la faiblesse de la partie se déroulant dans notre monde, heureusement beaucoup moins développée que l'odyssée d'Holmes et de ses compagnons inventée par Arnaud. En effet, il est difficile de s'intéresser aux histoires graveleuses du petit monde de l'usine de liseuses et encore moins aux critiques grossières sous jacentes de notre monde moderne. On n'a pas attendu Jean-Marie Blas de Robles pour savoir qu'il était mal de polluer les océans, que les conditions de travail des ouvriers n'étaient guère enviables et que la misère sexuelle et la misère tout court existaient même dans une région aussi belle que la Dordogne. Quand à la solution qu'il évoque, comme quoi le monde pourrait être sauvé par la B.A. Quotidienne de chacun dans sa petite sphère c'est à peu près ce que m'enseignait la dame du catéchisme il y a presque soixante ans. Jean-Marie Blas de Roblès préconise un retour à la morale scout du « Toujours prêt »!

La couverture signée David Pearson comme toutes les couvertures Zulma est superbe.

 

Voir les commentaires

Laisse pleurer la pluie sur tes yeux de Valérie Valère

24 Février 2026, 07:31am

 

Il y a des livres qui demandent au lecteur d'être pugnace, un peu comme sur certaines plages, qui exigent que le nageur passe la première barre de vagues pour nager avec bonheur dans l'océan, car l'auteure de « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » inflige au lecteur durant les quarante premières pages, la description de la grosse déprime de son héros, Yan, 20 ans. Ce dernier est un étudiant nécessiteux qui vit dans une sordide chambre de bonne sise dans un immeuble se trouvant près du métro Pasteur, un quartier qui n'est pas un des plus déshérités de Paris. Il se terre dans son antre depuis qu'il se pose des questions sur la finalité de ses études et qu'il fuit sa mère possessive.

Cette description d'une dépression adolescente sonne juste, mais par exemple celle de Pérec dans « L'homme qui dort » également avec des moyens littéraires d'une toute autre altitude. Dans le cas présent on peut se demander qui peut avoir envie de lire cela. Mais peut être que se pose à mon encontre, dans ce cas précis, un problème de la sociologie du héros. Je réitère l'idée que pour qu'il y ait empathie du lecteur envers un héros, à l'exception faite si l'auteur est un génie littéraire de la trempe d'un Céline, d'un Proust ou d'un Flaubert, il faut que le lecteur ne soit pas totalement étranger sociologiquement avec les personnages du roman qu'il lit. Cela étant particulièrement valable pour des récits se déroulant grosso modo à notre époque. Et je doit avouer que je n'ai jamais eu à choisir, en tant qu'étudiant ou plus tard, entre acheter une place de cinéma ou un steak. Et je n'ai guère envie de me trouver projeter, même par mots interposés dans une turne qui doit empester le tabac froid et le slip douteux...

<< Et de nouveau, j'ai poussé la porte de mon sanctuaire. Un lit défait, une table jonchée de livres et de feuilles, une odeur de renfermé et une atmosphère de désespoir, voilà mon unique refuge.

Mon corps, vidé de sa belle énergie, se traîne d'un mur à l'autre, mes pensées, reprises par leurs barreaux, tournent autour du point d'interrogation sans espoir de le faire disparaître. Résignée, j'enlève mon blouson, reste pantelante au milieu de la pièce, incapable de réfléchir.

Je scrute mes mains, me gratte la tête, soupire, arrache mes ongles... Je fais trois pas, m'assieds devant la table, me relève, soupire à nouveau, observe mes pieds. Et les images de mon horrible scénario se pressent autour de moi : elles veulent m'anéantir.

Elles peuvent toujours essayer, je m'en moque, on ne détruit pas les êtres déjà mort. >>

Comment dans sa piaule se lave notre Yan?. Voilà le genre de question que je me posais, commençant à me lasser de la description des malheurs du garçon; je me demandait aussi, le livre ayant été publié en 1987 et probablement écrit plusieurs années auparavant, l'auteure est décédée en 1982 à 21 ans*, si une telle complaisance dans le malheur, un tel renoncement au monde serait toujours possible à l'ère des téléphones portables, ordinateurs, réseaux sociaux variés et autres G.P.S.? Page 55 nous apprenons que nous sommes en 1979.

J'en étais là de mes cogitations et m'apprêtais à lâcher l'affaire, malgré un style non dénué d'intérêt qui avec ses phrases courtes et ses rabâchages obsessionnels m'a fait un peu penser à celui de Duras, quand, O miracle, voilà que notre yan est littéralement séché sur le trottoir par l'apparition d'un ange de son sexe, en fait un adolescent dégingandé aux boucles folles de 14-16 ans selon son évaluation. Yan est submergé par cette beauté. Le lecteur est encore plus pris au dépourvu que le héros, car rien dans ce que nous disais Yan, le texte est écrit au masculin à la première personne, c'est une sorte de monologue intérieur, jusqu'à cette formidable intrusion laissait penser qu'il avait de tels goûts, d'autant que c'est le départ de sa meilleure amie pour l'Allemagne de l'est (en 79, il fallait vraiment être pervers pour rêver de l'Allemagne de l'est) qui a déclenché la grosse déprime de notre étudiant en philosophie. A la lumière de ce coup de foudre aussi soudain qu'inattendu on peut penser que la relation avec cette jeune donzelle épris du paradis de Walter Ulrich n'était qu'une manière inconsciente de fuir ses pulsions homosexuelles.

Je suis obligé, arrivé à ce stade de la recension de ce roman, de faire une incise ayant pour sujet un épisode de ma vie, non que mon existence présente un quelconque intérêt, mais pour montrer, une fois de plus, que la lecture d'un roman ne se fait pas hors sol, loin de toutes contingences. En effet il m'est arrivé exactement ce qui se passe pour Yan. Au début des années 80, j'ai été, moi aussi, subjugué par l'apparition d'un garçon (il avait 19 ans mais sa belle étrangeté faisait qu'il était difficile de lui donner un âge) sur un trottoir de la banlieue où j'habitais alors. D'ailleurs les habitués du blog l'on croisé puisque j'ai eu ensuite le loisir de le photographier, mais c'est une autre histoire... (inutile de m'en demander plus, je resterai muet comme une carpe à ce sujet.).

Lui aussi préoccupé de sa beauté qui faisait comme un écran à son être véritable, c'est du moins ce qu'il pensait, me disait des choses comme celles là:

<< C'est pas marrant d'être beau en fin de compte. Bien sûr, ça t'aide à se sentir bien dans ta peau mais les autres, eux, ne regarde que ta gueule et tu finis par avoir l'impression qu'à l'intérieur de toi il n'y a rien, rien que le vide. Ils n'écoutent même pas ce que tu dis, ils te jaugent, te soupèsent, te notent et finissent par te détester ou par t'enfermer dans ce seul adjectif: « beau ».>>

Or donc je suis en mesure d'apprécier l'exactitude de la description des affres de Yan dans la crainte de ne plus revoir la merveille qui l'a soustrait à sa torpeur mortifère. C'est parfaitement observé. C'est tellement confondant que plus de trente ans plus tard, ce chapitre m'a fait revivre les beaux hier de jadis, ce qui n'est pas une expérience ni courante, ni banale même pour un gros lecteur. J'ai ainsi éprouvé, et je suis bien conscient de n'être pas le seul ce que décrit le passage suivant:

<< L'adolescent passe et votre vie s'écrase sur le sol gris d'un trottoir indifférent, l'adolescent passe et vous devenez un étranger en exil qui meurt et renaît indéfiniment, l'adolescent fuit et votre solitude qui un moment avait disparu vous reprend avec un peu plus de cruauté... Et celui qui ne faisait que passer, celui pour qui vous êtes mort n'a pas écouté la voix de votre espoir, ni d'ailleurs de votre désespoir...>>

Au bout de quelques pages sur les angoisses qu'a Yan de ne jamais revoir l'ange, peut être salvateur, j'ai vu dans « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » une transposition de « Mort à Venise » dans le XIV ème arrondissement de Paris, la géographie parisienne est très présente; car Yan, tout comme Gustav von Aschenbach dans la nouvelle de Thomas mann, a le sentiment de son inutilité au monde, d'être à la fin (prématurée pour l'étudiant de 20 ans) de son parcours. On peut également se demander aussi si cet ange adolescent n'est pas que le fantasme né du cerveau malade de Yan...

Puis aux alentours de la page 80, le roman connait une nouvelle inflexion. Ne comptez pas sur moi pour vous dire si Yan est mort d'inanition sur un trottoir de Paris en songeant à son ange, comme Gustav a trépassé sur la plage du Lido avec comme dernière image mentale celle du beau Tadzio... Ou encore si Yan partira pour cythère et s'enverra en l'air avec son ange... J'ai envisagé également, à un moment de ma lecture si cette histoire n'allait pas ressembler au moyen métrage de Jacques Duron, « Le voyage à Deauville » qui doit être à peu près être contemporain de l'écriture de ce roman...

Je ne savais rien de l'auteur de ce roman, sinon le peu que m'en avait dit Bruno (fidèle lecteur et contributeur du blog) que je remercie de me l'avoir fait connaître ce roman. Depuis je me suis renseigné sur Valérie Valère et la toile s'est montrée fort bavarde à son sujet, ce dont je ne me plains pas. Ainsi j'ai compris que la description de l'état dépressif de Yan était entièrement autobiographique et était la transposition du mal vivre de l'auteure. Comme était tirée de la vie de la romancière, la mésentente de Yan avec sa mère.

Ne voulant pas déroger à une règle que je me suis toujours imposée dans mes textes de critiques littéraires, (mots bien pompeux j'en conviens pour mes articulets) qui est ne ne pas déflorer l'intrigue d'un livre pour ne pas gâcher le plaisir du futur lecteur, car si vous ne l'aviez pas encore compris mon but principal est en vous faisant partager mes considérations, souvent oiseuses, sur les livres que j'ai aimés, de vous inciter à les lire. Pour cette raison vous trouverez que très peu de critiques entièrement négatives sur ce blog. Or donc je suis gêné pour vous expliquer le fait que la deuxième partie du roman, qui est d'une toute autre couleur que la première, paraitra peu crédible à des jeunes lecteurs alors qu'elle est tout à fait plausible en 1979. Je vous demanderais donc de me croire sur parole d'autant qu'il m'est arrivé une histoire assez semblable...

Mais je n'ai jamais pensé à l'homosexualité comme une fuite vers l'ailleurs, ce qui est une proposition aussi détonante qu'originale du roman.

Ce livre est précieux car il restitue une parole adolescente, un ton et des postures si fugitives que même les jeunes adultes ne savent plus les restituer. L'extrait ci-dessous m'en paraît être une bonne illustration:

<< Les rêves,ça t'aide à supporter l'absence.Mais si tu rêves pendant que l'autre est là,c'est comme si tu voulais qu'il n'existe que dans ta tête.Et moi,je ne suis pas un personnage idéal,je ne veux pas avoir à deviner tes rêves pour en copier le modèle.Je suis comme toi et ce n'est pas parce que je suis beau que je suis parfait.Ni parfait, ni heureux, ni rien du tout...seulement moi...et moi tu ne peux pas me connaître autrement qu'en m'écoutant.Faut se méfier des rêves,quelquefois ils t'empêchent de vivre... >>

On voit ainsi que ce livre, en particulier par les passages sur l'incapacité qu'a le héros à dépasser le présent et les dialogues entre les protagonistes ne peuvent être écrits que par un adolescent, qui est une adolescente en l'occurrence. On peut supposer l'action étant situé en 1979 que cela correspond à la date d'écriture du livre. Valérie Valère avait alors 18 ans...

Je crois qu'il ne faudrait pas oublier lorsqu'on lit « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » que ce roman n'a pas été publié du vivant de l'auteur et que c'est son éditeur Christian de Bartillat qui avait auparavant publié tous les livres de Valérie Valère. Il précise dans une courte note d'éditeur, placée en avant propos, qu'il a laissé le roman en l'état, << dans sa spontanéité et sa jeunesse qui lui donne sa vrai réalité.>>. On ne peut que louer la justesse des propos de Bartillat et sa déontologie d'éditeur. Mais on peut surtout se demander pourquoi Valérie Valère n'a pas voulu le faire paraître de son vivant? D'après un site le livre aurait été refusé par Stock qui était l'éditeur des premiers texte de Valérie Valére mais mais Bartillat avait alors quitté la maison. Son texte est plus achevé que celui bien des livres qui paraissent aujourd'hui. « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » aurait seulement gagné à être densifié en coupant dans la première partie certains monologues dépressifs de Yan.  

Même si je pense que l'on peut lire un roman donné à tout âge, n'importe où et dans n'importe quelle condition, il me semble qu'il y a des âges et des états plus propices que d'autres pour appréhender une oeuvre. Ainsi pour « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux », il pense que ce roman par son romantisme parlera plus à un adolescent, qu'à un vieux birbe comme moi...

 

 

 

Voir les commentaires

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>