Les dieux nus de Claude Michel Cluny
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Je vais essayer dans ce billet de me conformer aux désirs de l’auteur: << qui est un bon lecteur, est aussi, ce qui ne doit pas être si aisé, l'interlocuteur rêvé : tour à tour chaleureux, ironique sans agressivité, connaissant le texte, frayant à l'auteur la voie étroite de l’auto-commentaire. >>. C’est ainsi que Claude Michel Cluny défini le « bon lecteur ». Tentons d’en être un.
« Les dieux nus » est le tome V du journal de l’auteur. Il couvre les années 1978 et 1979. Cluny est né en 1930, il a donc 48 ans quand commence ce tome du journal qui n’a été publié qu’en 2006, ce qui a laissé le temps à C.M.C de l’émonder, ce qu’il n’aura pas manqué de faire…
Chaque volume de ce journal de C.M.C est une invitation au voyage. Cette fois ce sont les Etats-Unis qu’il parcourt, principalement en train. De la Nouvelle Orléans à la Floride, de Seattle à Chicago. Un peu plus tard il nous emmènera avec lui dans un ubuesque périple au Soudan pour un improbable projet cinématographique. Le temps de vaquer à ses occupations parisiennes, dont beaucoup restent floues pour le lecteur, il repartira pour une escapade vénitienne puis sans trop s’attarder sur les rives de la Seine il repartira pour les Etats-Unis cette fois pour sillonner l’ouest américain, la Californie, le Nouveau Mexique, Las Vegas…
Une fois de plus, il montre dans ses récits de voyage qu’il est un des plus grands écrivains paysagistes de langue française, l’égal d’un Nicolas Bouvier, mais en ce domaine c’est surtout à paul Morand, qu’il cite à plusieurs reprises, qu’il fait penser par sa façon de voyager, par ses réflexions sur les manières de vivre et sa détestation du tourisme de masse.
Jamais notre diariste, même s’il en a la tentation, s’abstrait de la rumeur du monde dans ces années là c’est la révolution iranienne et le génocide au Cambodge qui le préoccupe.
Le journal pour C.M.C est aussi le journal de ses amours, en l’occurrence, au début de 1978, celui qu’il éprouve pour un garçon de 17 ans, Dominique que CMC surnomme « l’escholier »*. Il réapparaitra de façon sporadique dans les tomes suivants du journal. L’escholier est bientôt supplanté par un Thierry du même âge. A ce propos, je m’interroge sur les rapports amoureux de l’auteur. Il semble beaucoup s’investir dans ceux-ci jouant volontiers les pygmalions ce qu’il fait pour l’escholier, comme il le fera plus tard pour « les Dioscures ». L’escholier est encore lycéen et visiblement issu d’un milieu modeste et doté de parents accommodants (il semble vivre seul avec sa mère). Je constate que lorsque le sujet a pris de l’âge, C.M.C s’en désintéresse, sa sollicitude s’évapore et il garde que des relations distendues avec celui qui a pourtant, durant quelques temps, été le réceptacle de son savoir et de sa sollicitude. Peut être ai-je pratiqué ainsi, mais je ne m’en souviens plus, à moins que je veuille l’oublier… C’est du moins ainsi que j’analyse les pratiques amoureuses de l’auteur. Mais il est vrai que l’on ne connait pas de quelle manière évolueront ses rapports avec « les Dioscures » puisque, hélas l’édition du journal s’est arrêtée au tome X alors que les quatre autres tomes suivants étaient prêt à être édités. Mais il y a des exceptions au relative désintérêt de C.M.C pour ses amours anciennes, par exemple envers Béto, son ami brésilien, qui, en 1978, a trente ans et lui rend visite ce dont C.M.C. est très heureux, il l’emmène chez sa mère qui est ravie de le revoir**… Par ailleurs on comprend, à demi mot qu’il lui est arrivé d’user de gigolos, cela sans doute exceptionnellement. Ce n’est pas moi qui lui jetterait la pierre.
Chez C.M.C le poète est toujours présent ce qui nous vaux presque à chaque page des bonheurs de style, des accouplements inattendus de mots, des images qui nous font nous envoler loin de la page, comme ici: << La sérénité de Goa et les splendeurs du Rajasthan, ce rêve d’architectes qui auraient frotté sur leur coude la lampe d’Aladin, des couleurs du ciel empire Moghol, les ocres, les pourpres, les ors, les crépuscule jade et turquoise…>>.
Ses bonheurs d’écriture touches parfois des sujets inattendus: << Les W.C. dans le jardin, guérite d’où voir venir de loin les temps modernes.>>
Le temps comme il l’est toujours dans les grandes oeuvres est une interrogation majeure de l’écrivain: << Les ombres s’allongent terriblement, qui font nos amours si belles, nos désespoirs si nets, notre temps si compté.>>, << Tu voudrais arrêter le temps prendre le visage aimé entre tes mains, le confier à l’heure qui passe afin qu’elle s’arrête, qu’elle fixe à jamais la perfection du bonheur d’aimer - qu’elle admette cette illusion du temps suspendu, des amours parfaites, des erreurs effacées, des déchirements aussi anciens que l’amour d’aimer.>>
L’amitié tient une grande place dans la vie de C.M.C. Dans ce tome il fréquente particulièrement Guibert et Zouc, Alice Sapritch et aussi Jean-Louis Bory broyé par la dépression qui lui sera fatale. Il tient une sorte de journal du naufrage de Jean-Louis Bory.
Plus par obligations professionnelles que par gout, il côtoie le milieu littéraire, artistique et journalistique parisien ce qui lui donne l’occasion de brosser des portraits souvent cruels: << Jean d’O, le zéro des 40.>>, << Chéreau, un petit maitre à talons rouges se déhanchant pour faire croire qu’il pense.>>, << Mary Marquet, un mètre quatre vingts et des pieds qui entraient en scène deux alexandrins avant elle.>>, mais aussi de faire de fines analyses: << Il m’a toujours paru qu’il y avait quelque chose de faussé, voire de faux dans le rapport de Barthes à l’écriture: il ne lui fait pas confiance, il la craint pour ce qu’elle révèle en dépit de soi. Il est un voyeur des textes, et la passion, fut-elle une passion froide, qui anime tout véritable écrivain lui fait peur.>>, << Guitry, Anouilh, théâtre de répliques sans personnages, où des pantins échangent des mots comme autrefois les cocus échangeaient des balles.>>.
Un peu comme les carnets de Montherlant, C.M.C. parsème son journal d’aphorismes et de réflexions morales: << Séparer la sexualité de l’amour: une manière de donner du temps au bonheur.>>, << Le nationalisme n’est souvent que la réduction du politique à une pulsion primaire, dont les foules aiment à s’aveugler.>>
C.M.C n’est pas sans s’interroger sur le fait de tenir un journal en se référant à d’autres prestigieux pratiquants de cette discipline: << Pour Green et pour Gide à ses débuts, le journal s’irriguait à la source du non dit. Une oeuvre, fut-elle de nature romanesque, se fortifie de ses réserves qui le jour venu, en se révélant emportera l’obstacle du doute, emportera les hésitations. >>. Cette intéressante remarque donne un alibi au diariste pour ne pas tout révéler, ce qui n’est en général pas le projet de celui-ci… Ou encore sur le même sujet: << C’est une discipline qu’un journal, mais je m’y astreins non sans plaisir. C’est Gide qui avec Léautaud, a fait du « journal » le miroir du temps et le miroir intérieur.>>. Son intérêt s’étend bien sûr à d’autres modes littéraires: << Savoir en quelques lignes, le temps d’un oeuf à la coque et d’un toast avec le thé du matin, boucler un destin ou défaire sans y toucher un noeud gordien romanesque, voila bien à quoi excellent les nouvellistes anglo-saxons.>>
C.M.C rend compte, mais assez brièvement de ce que l’on pourrait appeler sa vie culturelle, cinéma bien sûr puisqu’il est partie prenante dans le dictionnaire du cinéma qu’édite Larousse, mais aussi théâtre, il n’est pas tendre avec les mises en scènes de Vittez et comme il se doit pour un écrivain, la littérature, s’il lit constamment ses lectures ont relativement peu d’échos dans son journal. Les dieux nus me font entrevoir ce que je pensais déjà. C.M.C au fond n’aime pas le roman, même s’il lit avec plaisir certains romanciers comme Graham Green, mais il n’aime pas ceux de Modiano: << Les roman de Modiano sont des meringues nappées de brouillard.>>. Cette constatation m’amène à m’apercevoir que pour être un grand diariste, et même un moins grand, on ne peut pas être vraiment un romancier. Pour tenir son journal, il faut être empli de soi-même, il n’y a plus de place pour les personnages d’un roman. Vous me rétorquerez qu’il y a des exceptions mais elles sont rares, Julien Green certainement et peut être Gide; mais oncle André n’a selon son propre aveu, écrit qu’un roman, « Les faux monnayeurs » mais est-ce vraiment un roman ? N’est-ce pas plutôt une auto-fiction dans laquelle la fiction aurait pris le pas sur l’autobiographie, contrairement à la plupart des auto-fictions que l’on peut lire aujourd’hui dans lesquelles la fiction n’a qu’une minime part.
Un journal est surtout le portrait de son auteur mais celui de C.M.C fait un peu exception à la règle, bien des pans du personnage reste dans l’ombre; pourtant j’ai déjà lu plusieurs centaine de pages de « L’invention du temps », titre générique qui coiffe tous les volumes du journal de C.M.C. Je commence donc à connaitre un peu le personnage, d’autant que dans « Les dieux nus », une fois n’est pas coutume, notre diariste laisse entrevoir quelques fragments triviaux de son quotidien. Oh rassurez vous rien des épanchements hypocondriaques d’un Amiel ou d’un Renaud Camus, très peu de choses sur ses soucis de trésorerie, on n’est pas chez Brenner mais tout de même une légère ouverture sur le quotidien prosaïque de l’auteur. Malgré cela je ne comprend toujours pas comment financièrement il parvient à faire autant de voyages et en plus presque toujours en première classe. Ceux qui verront dans cette interrogation un soupçon de jalousie n’auront pas forcément tort… Et puis il ne descend presque que dans des hôtels de première catégorie. Ce que j’approuve complètement. Pourquoi en voyage être plus mal que chez soi? Mais justement nous apprenons que C.M.C habite un studio rue de La Harpe et cela depuis douze ans. Il me semble qu’il y a un hiatus entre habiter un studio et retenir des suites dans les hôtels mais à la fin du volume notre globe-trotter se rend acquéreur d’un appartement plus vaste avenue Parmentier…
Mais au delà de mon verbiage ce qui fait l’immense qualité du journal de Cluny c’est, que comme Flaubert, il hausse la prose à la hauteur de la poésie. Cluny est l’héritier à la fois de Flaubert et de Morand.
- On peut espérer que l’ « escholier » et Thierry soient toujours de ce monde, ils seraient aujourd’hui aux abords de la soixantaine. Si par miracle ils lisaient ces lignes j’aimerais beaucoup avoir leurs témoignages sur Claude Michel Cluny. Cet appel s’étend à tous ceux qui ont connu l’écrivain.