Christopher Richard Wynne Nevinson

Il faut se souvenir que durant presque deux siècles, la peinture de guerre, de batailles, de la fin du XVII ème siècle jusqu’aux trois quarts du XIX ème, a été le grand genre. Il tomba en désuétude et fut petit à petit supplanté par la photographie dès qu’il fut possible de photographier le théâtre des opérations militaires. Les premières guerres photographiées furent celle de Crimée et de Sécession. Les pouvoir virent immédiatement le parti pris qu’ils pouvaient tirer de la croyance naïve des populations d’alors, et qui perdure largement encore, que la photographie peut que restituer la vérité. Cette naiveté aujourd’hui est beaucoup moins de mise; depuis par exemple qu’il a un doute sur la spontanéité de la photo de Capa sur son fameux combattant républicain de la guerre d’espagne ou que le magistale film de Clint Eastwood, “La gloire de nos pères” a rendu célèbre la fabrication d’une des photos les plus emblématique de la seconde guerre mondiale.

Aujourd’hui je voudrais vous présenter un artiste que je considère comme le plus grand peintre de la guerre de 14.
Nevinson (1889-1946, Il est souvent appelé par ses initiales CRW Nevinson.) a abordé une grande variété de sujets durant sa carrière. Il fut aussi bien un peintre de paysages, qu’un grand illustrateur de la révolution industrielle mais c’est par ses scènes de guerre qu’à la fois ce peintre me touche et qu’à mon sens il s’imposera de plus en plus dans l’histoire de la peinture. Il a été aussi un remarquable graveur et lithographe qui a travaillé dans une large gamede styles.
Il nait à Londres en 1889, son père est journaliste radical et sa mère une célèbre suffragette. Ses parents à cause de leurs opinions étaient si impopulaires que Christopher se souvenait qu’ enfant il était conspué par des voisins lorsqu’il sortait dans la rue! Contrairement à beaucoup de ses pairs, Nevinson a été soutenu par sa famille dans son choix de carrière, et l’ importance des contacts de ses parents dans le monde intellectuel lui ont été précieux. Il étudie les beaux arts à la St John's Wood School of Art en 1907 puis à la Slade School de 1908 à 1912. Alors qu’il y est étudiant il réalise un magistral autoportrait en vu d’ attirer des clients! L'influence de son maître à la Slade, qui avait déclaré que Nevinson n'avait pas le talent pour devenir un artiste, y est évidente dans l'attention au détail avec lequel il a peint son visage. Son profil se détachant sur le fond sombre, n'est pas sans rappeler les portraits de la Renaissance italienne et en particulier ceux de Sandro Botticelli.

L’ Exposition des Futuristes en Mars 1912, à la Sackville Gallery de Londres, se révélera décisives pour le développement de son style. Il y rencontre Gino Severini.
Il revendique son affiliation avec le futurisme par une peinture appelé Rising Ville (1912, la toile serait perdue) qu’il expose en Janvier 1913. Son titre est un hommage à la peinture de Boccioni, “Ville Rises” (1910, New York, MOMA), qui avait été présentée au Salon futuriste.

Comme presque tous les aspirants artistes de l’époque il fait le voyage à Paris où il fait la connaissance d’ Umberto Boccioni, d’ Ardengo Soffici et de Guillaume Apollinaire. Il fréquente l'Académie Julian. En 1913. Il partage un atelier avec Modigliani et se lie d'amitié avec Severini.
Lors de son séjour à Paris, il est l'un des premiers artistes anglais à être profondément influencé par le cubisme et le futurisme alors qu’auparavant il se situait dans le postimpressionnistes. Il fait sa première exposition à la Galerie Dore en 1913. Il organise un banquet pour Marinetti, le chef de file des futuristes, lors de son passage à Londres la même année.
Il est un des membres fondateurs d’un Groupe d’artistes Londoniens très actif, le Rebel Art Centre. Il écrit avec Marinetti, le manifeste futuriste “Vital English Art”, publié en 1914 dans l'Observer, dans lequel on pouvait lire: << Je suis un poète futuriste italien qui aime passionnément l'Angleterre. Je veux guérir l'art anglais de la plus grave des maladies: le passéisme. J'ai donc tous les droits de parler haut et sans périphrases et de donner, avec mon ami Nevinson, peintre futuriste anglais, le signal du combat. >>.
Futurisme est désormais un des mots clés à Londres pour désigner quelque chose de nouveau et de scandaleux. Mais bientôt les artistes britanniques d’avant-garde sont ulcérés de cette influence étrangère. Wyndham Lewis et d'autres artistes rebelles ressentent la nécessité de rompre avec Marinetti, car ils sont particulièrement furieux quand il a publié avec Nevinson le manifeste futuriste Lewis et le groupe associé avec le Rebel Art Centre le dénoncent immédiatement et dans les semaines qui suivent annoncent la naissance du Vorticisme auquel on assimile à tord Nevinson. Qui, quant à lui, continue à faire des peintures futuristes célébrant machinisme comme dans cette grande toile de 1914, en honneur du métro londonien appelée Tum-Tiddly-Um-Tum-Pom-Pom.
En 1914, se produit le tournant décisif dans la vie et dans l’oeuvre de Nevinson lorsque au début de la Première Guerre mondiale, en tant que pacifiste, il refuse de s'impliquer directement dans les combats. Il se porte volontaire pour travailler à la Croix-Rouge. Il est envoyé en France . Il travaille comme conducteur d’ambulance et brancardier près du front. Plus tard, il rejoint le Royal Army Medical Corps et aide les infirmière à soigner les soldats gravement blessés au General Hospital de Londres.

En 1916, il est réformé en raison de graves rhumatismes articulaires. L'année suivante, il expose des toiles traduisant son expérience de la guerre en France. L’exposition attire l'attention de Charles Masterman, chef du bureau gouvernemental de la propagande de guerre (WPB). Nevinson est envoyé au front afin de transcrire par sa peinture les expériences des soldats. Au total, en deux ans il a peint plus de 60 tableaux. Il est devenu en quelque sorte, un artiste de guerre officiel, un peu sur le modèle de nos peintres de la marine. C’est ainsi que l’on peut voir une grande collection de ses travaux à l'Imperial War Museum de Londres. Mais certaines de ses peintures telles que des chemins de la gloire, ont été considérés comme inacceptables par le ministère de la guerre et n'ont pas été exposés après l'armistice.

Comme tout futuriste, Nevinson a d’abord célébré la violence, la mécanisation et la vitesse des engins de l'ère moderne. Mais son expérience dans les d'ambulances change radicalement sa perception de la modernité. Ses premières peintures des tranchées comme “La mitrailleuse” (1915), qui n’est pas sans rappeler “la guerre” de Gromaire, sont encore grandement influencées par Severini; les soldats sont réduits à une série de plans anguleux à la coloration dominée par le gris. Ils apparaissent presque comme des machines eux-mêmes. Ils ont perdu leur individualité, leur humanité même; ils semblent fusionner avec la mitrailleuse qui donne à cette peinture son titre.

Il va plus loin encore avec “Retour vers la tranchée” exposé à Londres en 1915 (dont le dessin préparatoire est à la Tate britain) quand il déclare que: << Le futuriste est le seul moyen pour exprimer la brutalité des émotions vu et ressenti sur le champs de bataille. >>.

Nevinson est un des très rares a avoir appliqué les nouvelles formes de représentation d’alors à la représentation de la guerre. Par exemple en France il n’y a guère que de Fernand Léger, dans son “Infirmerie à Villepinte” (1917), qui structure l'espace avec des formes géométriques réduites à l'essentiel, et duquel l'illusion de la profondeur et du relief sont bannis. Seul Léger utilisa vraiment le cubisme pour ses oeuvres de guerre. Affecté dans l'artillerie, non sans humour noir, il affirmait qu' << il n'y a pas plus cubiste que cette guerre-là qui te divise plus ou moins proprement un bonhomme en plusieurs morceaux et te l'envoie aux quatre points cardinaux. >>.

Il revient a une figuration plus classique et très vite à travers ses oeuvres, on constate qu’il est d’une part bouleversé par les horreurs de la guerre et fasciné par les machines volantes comme à la même époque Delaunay. Les tableaux de Nevinson ayant pour thème la guerre dans le ciel sont les plus beaux tableaux que je connaisse sur ce sujet.



L’horreur qu’éprouve le peintre pour les atrocités de la guerre éclate dans son tableau intitulé ironiquement “la Patrie” qui veut témoigner de l’abandon des blessés mourants qu’il a constaté dans sa fonction d’ambulancier près du front. Lorsque “la Patrie” a été montré à Londres en 1916, un critique a écrit: << La Patrie sera, l'étonnement et la honte de nos descendants, comme un exemple de ce que l'homme civilisé a fait dans le premier quart du 20e siècle. >>.


La route de Bapaume à Arras
Dans ses tableaux sur la guerre de 14 Il montre aussi bien l'anonymat de l'individu dans une colonne qui monte au front que la puissance destructrice de la guerre dans la route de Bapaume à Arras, 1918, et l'horreur que lui inspirent les combats dans “Paths of Glory”, qui a été censuré et lui a valu une réprimande de la War Office. L’expérience de la Grande Guerre renforcera ses convictions pacifistes.
Lorsqu’il présente son tableau “Les chemins de la gloire” à ceux qui l’on envoyé en France et en Belgique sa peinture les scandalisent et ils censurent.

La toile est dominée par le brun et le vert. Elle montre deux soldats britanniques morts, étendus sur un talus sali par des débris épars. Le titre du tableau suggère ironiquement que les deux cadavres sont au bord du chemin qui les mène non à la gloire mais à la mort. L’effet de morbidité est renforcé par la lumière mystérieuse et artificielle qui nimbe les deux tommys morts entourés de débris dérisoires. On peut aussi interpréter l’exéguité de la surface attribuée au ciel, comme illusoire l’espoir d’une survie céleste de l’ame après l’anéantissement du corps. Cette peinture devait faire partie de la grande exposition des peintures de Nevinson organisé par le gouvernement anglais qui avait pour but de servir de propagande pour l’effort de guerre. “Les chemins de la gloire” fut jugé impropre à figurer dans l’exposition en raison que l’image de soldats britanniques morts minerait le moral du public. D’autre part le titre de la toile était aussi une allusion ironique au poème patriotique de Thomas Gray, “Elegy written in a country church yard”, très connu alors où figurait ce terme. La toile a été laissé à Nevinson qui la fait figurer dans son exposition personnel à la Leicester galerie de Londres en mars 1918. En travers du tableau le peintre y mis une banderole sur laquelle était écrit censuré! Il est aujourd’hui accroché à l’Imperial war museum de Londres...

Nevinson peint immédiatement après la guerre une toile très intéressante dont le titre est “Il a gagné une fortune, mais il a donné un Fils”, que l’on peut mettre en parallèle avec les caricatures réalisé au même moment dans l’Allemagne de Weimar par Georg Grosz. On y voit un ploutocrate à la fois repu et triste. Cet homme est un archétype, une figure majeure contemporaine de la haine, celle du profiteur de guerre, qui a fait fortune dans la fabrication d'armement ou quelque chose comme ça. Mais dans la même guerre qui l’a enrichi, son fils a été tué. Cette ironie dramatique est lisible dans ce visage - et notre sentiment sur cet homme en sont partagé. Quelle belle démonstration de la force de la peinture et de l’absurdité de la guerre.


Un autre pan très intéressant de son oeuvre, à l’instar d’un Paul Nash, est celui qui prend pour sujet les travailleurs en usine et l’architecture industrielle. Dans ses gravures autour de la guerre l’artiste a aussi mis en exergue le travail des femmes en usine durant la première guerre mondiale. Les peintre anglais mais c’est aussi vrais des américains n’ont jamais rechigné, contrairement à leurs homologues français, à peindre les réalités triviales de leur époque. Ce souci de la représentation par les artistes du monde ouvrier perdure en Angleterre aujourd’hui à travers le cinéma.

Ses estampes, avec leurs forts contrastes, leurs traits gras et leurs formes anguleuses marquent une rupture totale avec la tradition de Whistler. En 1919 et 1920, il se rend à New York. La ville lui inspire toiles et dessin où il traduit le sentiment qu’il a d’une sans âme.

A partir de la fin des années vingt il est élu dans plusieurs instances officielles. Il se consacre de plus en plus à la représentation de fleurs et de paysages. Dès 1924 un tableau comme “Sunday evening, punts on the Thames at Henley” montre le retour de Nevinson au postimpressionnisme. Sa peinture se fait plus douce et moins radicale dans sa conception. Elle ne retrouvera jamais la force qu’elle avait avant 1925.
En 1937, il publie son autobiographie, “De la peinture et des préjugés”. Pendant la seconde guerre il est à nouveau “un artiste de guerre” jusqu'à ce qu'il soit terrassé par un grave accident cérébral vasculaire en 1942. Il meurt quatre ans plus tard.

A ceux qui pourraient en douter, les toiles de Nevinson sur la première guerre mondiale démontrent quelle peut être la force émotionnelle de la peinture.