Je ne voulais pas être moi de Claude Arnaud
Je suis reconnaissant à Claude Arnaud de nous avoir donné de ses nouvelles par le biais de « Je ne voulais pas être moi », même si ces dernières nouvelles sont moins gays et gais que dans ces deux précédentes missives. L'écriture de ce troisième tome, de ce que l'on pourrait appeler des mémoires, certes des mémoires d'un caméléon, mais des mémoires tout de même, est toujours aussi fluide et précise. On n'y retrouve moins qu'auparavant les échos d'une époque mais c'est parce que les années 90 sont moins riches que les deux décennies qui les ont précédées et que surtout le narrateur s'y sent comme un exilé. Et puis la quarantaine venant vis à vis des garçons qu'il désire et rêve d'aimer pour le plus longtemps possible bien qu'il les trouve vite trop différents de ceux qu'il a aimé jadis, il n'incarne plus un objet de désir pour ces jeunes gens formatés et pressés: << Le moule d'où sortait les garçons qu'à vingt ans je désirais s'est brisé en emportant mes ressorts érotiques: Je ne retrouverais plus jamais les bouches pulpeuses, les chevelures abondantes et les regards insolents qui m'électrisaient chez les héros du Satyricon fellinien. Les professionnel du muscle et les androïdes huilés du XXI ème siècle approchant ne me disaient pas plus que les chauves mutiques dont chaque tendon fait valoir le travail de la fonte. Ségrégué pour raison d'âge, j'invective l'uniformité de ces corps usinés (…) La dernière bizarrerie de ce monde est d'avoir encore besoin d'un ghetto pour s'épanouir, de reproduire le cadre de son exclusion passée pour entretenir le fantôme de sa singularité.>>. Rarement on aura aussi bien décrit l'exil intérieur que vivent aujourd'hui les homosexuels qui ont eu 20 ans dans les années 70.
La perte du désir qu'il ne voit plus dans le désir de l'autre, la mort de son frère qui n'a pu se résoudre à son in-adaptabilité envers la trivialité du quotidien (portrait juste et terrible de beaucoup d'hommes qui aiment les jeunes adolescents et ne voit pas d'issus à leur vie), le décès de son père, sont autant de causes de la dépression dans laquelle tombe le narrateur (dans quelle mesure le narrateur est Claude Arnaud, quelle est l'importance du pas de coté de l'histoire qui nous est racontée par rapport à la réalité?). Qui l'eut cru mais le narrateur a toujours décidément un avatar inattendu qui surgit, c'est une femme et une ile, Haiti qui vont le tirer du marasme.
La découverte d'un nouveau pays fait d'Arnaud un très bel écrivain géographe. L'amoureux des hommes est surprit la quarantaine venu de découvrir l'hétérosexualité sans rien renier de ses gouts passé. S'il juge les année 90 avec sévérité, il n'idéalise pas pour autant mai 68 et ses prolongements. Claude Arnaud est sans remord ni regret seulement lucide et irrémédiablement blessé par ses deuils, mais ses blessures ne sont plus mortelles. En une phrase il résume ses drames et sa chance: << De l'inceste latent qui travailla notre fratrie, l'homosexualité m'avait semblé la perpétuation la moins trompeuse, à l'âge adulte. Quand je n'ai plus mérité l'amour des hommes, je me suis retourné vers cette forme antérieure d'affection qu'incarnait ma mère.>>.
Claude Arnaud quelques fois avec emphase souvent d'une manière elliptique, toujours avec coeur nous raconte dans un style fluide les méandres de son existence. Pour reprendre le beau titre du roman de Constantin-weyer qu'on ne doit plus beaucoup lire « Un homme se penche sur son passé », Je ne voulais pas être moi » est un peu « Un homme se penche sur son passé » nomenclaturant avec émotion ses vies multiples...
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