Je parlerai de toi à mon ami d'enfance de Jérôme d'Astier
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Un ami m’a parlé de ce livre dont le beau titre jouant sur la temporalité a déjà attiré mon attention mais c’est surtout le nom de son auteur qui a titillé ma curiosité: d’Astier. C’est un patronyme qui a marqué mon adolescence. En cette lointaine époque la télévision n’avait qu’une chaine. Une fois par mois, quelques personnalités, chacun leur tour nous gratifiaient d’une demi-heure de causerie à une heure de grande écoute, après le journal de vingt heure si je me souviens bien. Celle que je ne manquais sous aucun prétexte était celle d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Cet homme me fascinait alors que je ne connaissais rien de son Histoire, tant par son allure aristocratique que par la liberté de ses propos.
Un jour, par le plus grand des hasards, attendant mon tour chez le coiffeur, j’ai été attiré dans la pile des magazines destinés à distraire le client lors d’une attente qui pouvait s’avérer longue, par une belle revue titrée « L’évènement ». En la feuilletant, je me suis aperçu que son rédacteur en chef et fondateur était ce même d’Astier de la Vigerie dont les péroraisons faisaient mes délice mensuels sur le petit écran. Aussitôt ma tignasse ratiboisée, je me suis précipité à la maison de la presse pour acquérir le dernier numéro paru de l’Evénement. Je me souviens qu’elle coutait fort cher, pour ma très modeste bourse et qu’elle vécu peu de temps. Mais c’est dans cette revue que j’ai pu lire les bonnes feuilles des Antimémoires de Malraux. Livre qui éblouit mon innocence crédule. Et voila que près de soixante ans plus tard, je retrouvais le nom de d’Astier bien oublié de moi et des autres…
Je m’enquis de ce Jérôme d’Astier qui se révéla être bien le fils de cet Emmanuel d’Astier, jadis idolâtré. De plus découvrant que la couverture arborait une très jolie photo d’un tout aussi joli garçon sur fond vraisemblablement de la lagune de Venise, je m’empressais d’acquérir cet élégant petit volume.
Or donc dans « Je parlerai de toi à mon ami d’enfance » Jérôme d’Astier nous livre d’assez classique souvenirs d’enfance tout en prenant le soin, modernisme oblige, de les déconstruire. Ils ne sont pas chronologiques. Les réminiscences de Jérôme d’Astier semble se situer entre sa huitième et sa douzième année. Il a cinquante ans lorsqu’il les rédige. Le livre est paru dans la collection « Haute enfance » aux éditions Gallimard en 2008. On comprend d’une façon quasi subliminale qu’il s’adresse à un ami de vingt ans qu’il connait que depuis un an mais devant lequel il éprouve le besoin de dénuder son âme. Le jeune Jérôme nous apparait comme un garçon falot tout en étant hypersensible: << Vais je avoir une vie? Ai je envie d’en avoir une à moi? N’ai je pas plutôt envie de vivre la vie des autres? Etre l’échos de leurs pensées, de leurs émotions? Me faire leur caisse de résonance? Ma personne n’est peut être pas ce qu’il faudrait pour avoir une vie. Je suis une vapeur faite d’infimes ramifications nerveuses, je suis un nuage d’influx qui frôle les êtres, les habille, les épouse un instant. Je prend la couleur de leur sentiment.>>. Il a le courage d’écrire une question que tant d’adolescents se posent sans pouvoir la formuler: Etre ou ne pas être?
C’est l’enfance d’un garçon de riche, mais de riche communiste. Les vacances d’été se passent à Venise où le père de Jérôme, Emmanuel, donc, discute sur la plage avec un philosophe et sa femme. Par une curieuse coquetterie l’auteur ne nomme pas les personnages célèbres qui traversent le récit mais les désigne par une allusion ou une périphrase. Le philosophe se prénomme Louis et sa femme Hélène. Bientôt le premier étranglera la seconde. Vous aurez reconnu Louis Althusser. Le père tout ouïe des propos du philosophe ne s’intéresse pas au château de sable de son fils Jérôme. Il apparait qu’Emmanuel a eu un fils pour faire plaisir à sa femme ou parce que c’est la coutume. C’est ainsi que les intellectuels s’encombre d’enfants qui ne les intéressent pas…
Le père de Jérome est strict et sérieux. La mère d’origine russe est frivole. Jérome n’aime pas son père. Jérôme aime sa mère. Les garçons sensibles comme lui aiment leur mère même, comme c’est le cas ici, elles sont bêtes. Je ne devais pas être un garçon sensible…
« Je parlerai de toi à mon ami d’enfance » est le récit de l’inavoué, de l’inavouable. Tout laisse croire que l’auteur-narrateur est homosexuel mais apparemment un homosexuel non pratiquant comme on le dirait d’un chrétien qui ne va pas à l’église mais à dieu en son coeur. Plusieurs passages de ces souvenirs d’enfance baignent dans une atmosphère homoérotique comme le passage où son oncle, dont on apprendra quelques pages plus loin qu’il est homosexuel, apporte à Jérome alors qu’il est au lit une grappe de raisins sur un plateau et le regarde, un regard que l’on devine concupiscent, en silence croquer les grains un à un. Cet oncle, un riche esthète londonien a épousé la soeur de la mère de Jérome. Il loge parfois un ami de la famille très empressé auprès du jeune garçon. Un homme fantasque et élégant dont << La vue du moindre garçon l’exalte.>>. L’évocation de cet ami de son oncle nous vaut un beau passage de la fin de l’amour entre garçons: << Alors c’est fini. Il n’y aura plus de lit partagé.. Il n’y aura plus de chaleur de chair entre les draps. Il n’y aura plus d’éveil. Avec la figure ensommeillée qui monte au dessus de la blancheur froissée comme un astre rose. Un astre que l’on embrassait.>>. Il y a ainsi de belles et justes formules dans ces souvenirs qui sont aussi une méditation sur le temps qui passe et les passants de notre temps: << Ma vie aura été le trait d’union de personnes qui ne se sont pas connu et qui ne se connaitront jamais.>>.