Le meilleur de la vie de Pierre Gascar
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Les livres vous arrivent souvent de façons étranges et inopinés. J’ai appris l’existence du roman « Le meilleur de la vie », écrit par Pierre Gascar, par la lecture que m’a faite un ami, d’une liste de romans ayant trait à l’enfance; liste établie par une docte universitaire qui en outre faisait un résumé alléchant du roman de Gascar. Las des tristes nouveautés pourtant toujours estampillées comme chef d’oeuvre, sinon du siècle du moins de la décennie, je me suis donc procuré cet ouvrage paru en 1964.
Après son attentive lecture, je recommanderais ce livre seulement aux vieux bonzes comme moi, qui ont déjà un pied dans la tombe et qui ne le regrette pas. A ceux qui ont la nostalgie perverse du moment lointain, lorsqu’ils étaient encore tout minot, où, à l’école, le maitre annonçait la redoutable épreuve de la dictée; car « Le meilleur de la vie » de Pierre Gascar m’a apparu être qu’une longue dictée de 250 pages décrivant à hauteur d’enfant un village durant les quatre saisons de l’année. Néanmoins je ne me souviens pas du nom de Gascar en tant qu’auteur de ces réguliers pensums qui assombrissaient mes quiètes journées prés du radiateur. Le maitre pourtant n’oubliait jamais de signaler le nom de leur auteur. L’énoncé de ce nom, seul mot qu’épelait l’instituteur, était le sésame de notre délivrance. Je me rappelle ainsi les noms d’Henri Bosco, de Tristan Derème ou de Paul Carême mais pour ce dernier c’était peut être pour les récitations? Vous voyez que je vous parle d’un temps que les moins de soixante dix ans ne peuvent connaitre, tout ce folklore dictées, récitations, leçons de vocabulaire, a été balayé par mai 68 puis définitivement lessivé par le wokisme des tricoteuses.
La première particularité qui s’impose au lecteur de ce roman se rapporte à son écriture, d’autant que l’inaction décrite n’est pas palpitante et ne le distraira pas du plaisant agencement des mots. En effet tout est écrit à la première personne du pluriel. Comme il est difficile d’imaginer ici que nous ayons à faire à un pluriel de majesté (quoique), nous admettrons que le narrateur parle au nom d’un groupe. Nous pourrions parler d’un héros collectif, terme approprié pour un écrivain qu’après la lecture de son livre, je découvris qu’il fut un temps compagnon de route du Parti communiste. On décèle assez vite que ce groupe est composé d’enfants même si on en a la confirmation écrite que seulement à la page 75. On comprend également rapidement que la troupe n’est composé que de garçons. Ce que l’on déduit de la description méticuleuse de la fabrication d’un lance-pierres, puis de son utilisation dans des tentatives, la plupart du temps infructueuses, pour tuer un oiseau ou celles, plus efficaces, de faire tomber un fruit de son arbre grâce à la pierre propulsée par cet engin. Des garçons donc, car On voit mal une fillette utiliser cet instrument. Combien de jeunes garçons recouvre ce nous? 0n ne le saura pas. Pas plus que nous apprendrons leur âge ou leur nom…
Faisons une incise au sujet de ce lance-pierre. Si en lisant les pages consacrées à cette arme nous avons en tête les années de leur écriture, soit les années 60, on ne peut que penser à deux littérateurs se vouant alors à la description de l’objet: Pons et Robbe-Grillet. Mais contrairement à eux, Gascar n’est pas dans le descriptif « objectal », pour lui l’objet n’est pas « donné », il a une histoire et un devenir et cette mise en perspective de l’ustensile lui fait acquérir une poésie.
Dès les premières pages consacrées à la description d’une tour nous savons que le roman est situé dans un village et plus précisément dans un village d’ Aquitaine. Cette tour ayant été édifiée par les anglais lorsqu’ils étaient maitre de la région, semble la seule particularité de la bourgade, qui restera, comme les garçons, anonyme. A la description du contenu de l’unique magasin du bourg dans lequel s’entassent entre jambons et pièces de tissu des sulfateuses, on subodore donc que nous sommes dans un pays de vignes; cependant une forêt ne doit pas être très loin; mais dans laquelle les garçons ne s’aventureront jamais, puisque un de leurs lieux de prédilection est une scierie.
Que contient « Le meilleur de la vie » pour nous renseigner sur l’âge des garçons dissimulés sous le « nous »? Une seule scène peut nous en informer. Les garçon sont en catimini chez un camarade. Les parents de ce dernier sont à l’étage. Soudain ils entendent un cri qu’ils ne savent pas identifier sinon qu’il n’a pu être émis que par la mère de leur camarade. Ils sont interloqué ne sachant pas comment expliqué un tel cri, dont ils n’avaient jamais entendu un de la sorte. Le lecteur sait lui qu’il s’agit du cri d’extase de la femme pendant l’amour. Le fait que les enfants ne conçoivent pas la nature du cri, indique qu’ils ne devraient pas avoir plus de dix ans.
Si le livre n’est qu’approximativement situé dans l’espace, il l’est encore plus vaguement dans le temps. Si l’on tient à faire du roman de Gascar une oeuvre naturaliste, ce qu’elle n’est pas vraiment, même si d’emblée elle s’en pare des apparences, nous reviendrons sur le sujet, il parait indispensable d’envisager dans quelle période de l’Histoire se meuvent les protagonistes de ce récit champêtre. Pour cela, il faut repérer dans le corps du texte quelques indices qui peuvent nous aider à évaluer la période durant laquelle ces enfants villageois vivent. Dans les premières pages on nous présente des sulfateuses. Le sulfatage est un remède contre le Phylloxéra, maladie mortelle de la vigne qui a sévi en France à partir de 1870. Nous sommes donc après cette date. Sur la tour, la particularité du village, qui serait un peu le lieu de ralliement des enfants, est apposée une réclame sous la forme d’une plaque métallique émaillée sur laquelle un dessin vente les vertus d’une machine à coudre « S ». Les lecteurs qui ont eu une mère s’adonnant aux travaux de couture auront identifié sans peine ce S comme la première lettre de la fameuse firme de machine à coudre Singer qui depuis la fin du XIX ème siècle vendait ses engins à pédale jusque dans les campagnes françaises. Nous pourrions être ainsi dans les toutes premières années du XX ème siècle, mais dans une contrée pas encore effleurée par les ailes du progrès. Si un tortillard, à vapeur, bien sûr, passe deux fois par jour à proximité du village, c’est la seule trace de modernité que l’on puisse découvrir dans tout le récit. Dans ce village, l’électricité est y encore inconnue; on y utilise que des lampes-tempêtes et l’automobile n’a pas encore fait sa pétaradante intrusion. Même le vélocipède n’y est pas parvenu. Cet archaïsme explique que les deux seuls adultes mis en avant soient un charron et un bourrelier, personnes exerçant chacune une activité liée à la locomotion équestre. Un autre marqueur de la période de ce qui pourrait être l’aube du XXème siècle est non une présence mais une absence; celle de toutes allusions à la Grande Guerre, évènement qui a profondément bouleversé la société française particulièrement dans les campagnes et qui ne pourrait être occulté si nous étions après cette grande boucherie. Nous en concluons définitivement que « Le meilleur de la vie » se situe temporellement au tout début du XX ème siècle. Du moins comme nous le verrons un début du XX ème siècle plus rêvé que réel, période à laquelle Gascar situe son mythique « Age d’or » de la société française.
Revenons au style de ce livre. Si le fond, cette idéalisation d’un village français avant la souillure du modernisme, au conservatisme exacerbé n’aurait pas déplu au Maréchal et dans un autre temps aurait certainement valu la Francisque à son auteur, sa forme est paradoxalement à l’unisson des théories romanesques contemporaines à sa parution, soit 1964. « Le meilleur de la vie » c’est le nouveau roman à l’eau de Vichy où pour revenir à la littérature, Henry Bordeaux corrigé par Robbe-Grillet. Le livre de Gascar n’illustre-t-il pas la lapidaire définition que proposait Roland Barthes pour cette pseudo école littéraire: << Une « littérature littérale » qui donne enfin aux objets un privilège narratif accordé jusqu'ici aux seules rapports humains.>>. Si l’on ajoute les animaux (les enfants innomés nous apparaissent guère différents de ces derniers…) aux objets c’est exactement ce programme que parait s’être fixé Gascar pour écrire son roman. Dans lequel le personnage et l’action disparaissent au profit de la description des choses et des lieux. Le véritable héros du livre c’est le décor. Un décor que les protagoniste ne peuvent fuir. Leur territoire n’excède pas ce qu’ils aperçoivent lorsqu’ils sont juchés sur un tas de bois de la scierie qui est un de leur repaire. Il vivent le village comme une ile entouré d’une mer hostile dont on ne saurait sortir.
Au début de ma recension j’évoquais des souvenirs scolaires anciens ceux de la dictée, le livre m’évoque une autre séquence de ma très ancienne scolarité, celle des leçons de vocabulaire. L’institutrice, je ne sais pourquoi c’est l’image d’une femme que cette fois ma mémoire convoque, accrochait au tableau une grande feuille cartonnée d’environ 1,50 sur 1 mètre sur laquelle figurait une scène de la vie censée être quotidienne, le plus souvent très décalée de ce que nous vivions journellement. Je me souvient spécialement d’une de ces grandes images qui illustrait la chasse. La maitresse avec sa baguette désignait un élément de la scène en l’occurence le fusil, le chien de chasse, la perdrix, le lièvre, le chasseur, la cartouchière, la gibecière… Elle notait au fur et à mesure ces mot sur le tableau qu’à notre tour nous devions recopier sur notre cahier de vocabulaire pour les apprendre. A ce propos presque soixante dix ans plus tard je n’ai toujours pas vu « en vrai » par exemple une gibecière. Si j’évoque cette pratique de jadis c’est que j’ai eu un peu le sentiment en lisant « Le meilleur de la vie » d’assister à nouveau à un cours de vocabulaire. Ce qui est assez plaisant tant on ressent le plaisir qu’a eu l’auteur à nommer exactement les choses. Gascar n’a pas chercher à faire de l’esbroufe pour épater son lecteur avec des mots rares et savants, non, il emploie seulement les mots justes, mais ces termes, s’ils étaient communs pour le fils d’un paysan en 1900, paraitront, même pour un jeune campagnard d’aujourd’hui, tout à fait exotiques. Mes cours de vocabulaire de jadis ont du être efficace, car lors de la lecture de ce roman, je n’ai utilisé qu’une seule fois le dictionnaire pour connaitre le sens d’un mot. Ce mot est foirail qui désigne le champ de foire. Il revient plusieurs fois dans la narration; ce foirail étant présenté comme le centre du village. A noter que le centre de cette communauté n’est ni la mairie, jamais citée ni l’église dont la fréquentation semble relever plus des us et coutumes que de la foi.
Le nom de Gascar ne m’évoquant pas grand chose et comme je suis un lecteur sérieux, j’ai fait à son sujet quelques recherches. J’ai ainsi appris qu’il était né en 1916. Cette date confirme ma sensation que ce qu’il décrit ne relève pas d’une quelconque remémoration de son enfance mais du fantasme. Le fantasme, encore très partagé aujourd’hui par nombre de français, celui d’une société agreste idéale. Une sorte de paradis quiet et clos imperméable à l’Histoire. Si en outre on le peuple de garçons nubiles préoccupés que d’observer le cycle des saisons on obtient pour certains ce qui leur conviendrait en tant que paradis. En anti-moderne absolu, même s’il n’a pas l’honneur d’être cité chez Antoine Compagnon, Gascar au milieu des « trente glorieuses » a écrit à bas bruit sa « France contre les robots » mais sans les vitupérations de Bernanos.
Mais je crois qu’aujourd’hui le pan anti-moderne d’un tel livre est moins perçu et même occulté par une lecture « écologique ». Car si j’ai évoqué préalablement des souvenirs scolaires liés à la découverte de la langue et de ses richesses, on se rappelle aussi, à la lecture de Gascar, les lointaines leçons d’histoire naturelle que l’on appelait alors de l’indéfini terme de « Leçon de choses ». Ce qui caractérise les descriptions des plantes et des bêtes de Gascar s’est sa volonté d’être le plus concret possible et pourtant dans ce prosaïsme perce souvent la poésie.
La thèse de Gascar est toute contenue dans son titre: Le meilleur de la vie. Pour l’écrivain ce meilleur de la vie serait cette période comprise entre huit et dix ans pendant laquelle le jeune mâle serait indifférent au sexe. Il ne serait pas alors encore titiller par les mystères et les envies qui s’y rattachent. Pour l’auteur ce n’est néanmoins pas le temps de l’innocence qui serait l’ignorance du bien et du mal (le péché originel est passé pas là), car on voit que les enfants du livre ont bien un vague remord d’avoir tué gratuitement une grenouille et les jours suivant la vision de la dépouille du petit animal les met mal à l’aise. Ce qu’illustre Gascar avec « Le meilleur de la vie » est que Le garçon déchoit lorsqu’il devient pubère comme le pays a déchu avec l’intrusion de la machine.
commentaire lors de la première édition du billet:
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