TROCA 87
Paris, Le Trocadéro, été 1987
un regard sur les arts et les lettres
Paris, Le Trocadéro, été 1987
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De gauche à droite Maurice Sachs, Jean-Loup Simian, Louis Emié
et Max Jacob.
« J’ai dîné, un soir de 1924, chez les H***, protestants alliés à toutes les bonnes familles du Havre.
Dans ce milieu gai des Havrais de Paris, où l’on attache quand même plus de prix aux sports d’hiver qu’aux ballets russes et à un canapé neuf qu’à un livre, la parution de Corydon a causé une sensation profonde, plus profonde encore qu’ils ne le savent. Et premier symptôme, on a parlé à table de l’homosexualité, calmement, froidement, comme d’un cas clinique assez répandu. Cela semblera peut-être tout naturel dans dix ans. C’est incroyable aujourd’hui et d’autant plus que les enfants étaient à table (des enfants majeurs, mais la chose en est à peine moins curieuse).
C’est un sujet qu’on n’aurait peut-être jamais abordé dans une salle à manger bourgeoise et protestante si André Gide n’avait été lui-même un bourgeois protestant à l’aise, un homme par conséquent qu’on ne soupçonne d’aucune vilenie. La publication des ouvrages de Proust n’avait pas du tout fait le même effet. Les bourgeois les plus osés, pour ce livre-là, se contentaient de chuchoter d’un air entendu (et était-ce assez odieux) : « Proust… ma chère », en se donnant sur le menton un coup de doigt léger. Gide l’emporte. Ce n’est du reste pas certains parents seulement que ce livre libère. On m’a dit que beaucoup de jeunes gens qui osaient à peine (ou pas du tout) s’avouer la singularité de leurs inclinations se sont tout à coup reconnus, et qu’ils ont pris le parti d’un goût dont la pratique est peut-être nécessaire à leur équilibre. »
Maurice Sachs, Au temps du Boeuf sur le toit, Paris : Les Cahiers rouges, Grasset, 1987 (1ère édition, 1939).



Paris, septembre 2012
Extrait :
« Hier à huit heures Mme Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C’était une douce et gentille et fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules(1).elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieeilese.je lui ai dit dés le premier jour quand elle a toussé : » Ne vous allongez surtout pas !... Restez assise dans votre lit ! » Je me méfiais. Et puis voilà.. et puis tant pis.. Je vais leur écrire qu’elle est mort Mme Bérenge à ceux qui l’ont connu, qui l’ont connue.. Où sont-ils ?..
Je voudrais bien que la tempête fasse encore plus de boucan, que les toits s’écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse.
Elle savait Mme Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire. Tous ces gens sont loin.. Ils ont changé d’âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d’autre chose..
Vielle Mme Bérenge, son chien qui louche on le prendra, on l’emmènera...
Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt s’est arrêté chez elle. Il est là dans l’odeur de la mort récente, l’incroyable aigre gout…Il vient d’éclore..Il est là..il rôde..Il nous connait, nous le connaissons à présent.il s’en ira pus jamais.il faut éteindre le feu dans la loge.
A qui vais-je écrire ? je n’ai plus personne. plus un être pour recueillir doucement l’esprit gentil des morts..pour parler après ça plus doucement aux choses..courage pour soi tout seul !
Sur la fin ma vieille bignolle, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait elle me retenait par la main...Le facteur est entré.Il l’a vue mourir. Un petit hoquet. C’est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander.Ils sont repartis loin, très loin dans l’oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi ».
Céline, mort à crédit (Pléiade page 512)
Une des pages les plus émouvantes de la littérature française, un méchant homme Céline, allons donc...
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Paris, juillet 2025
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Sainte-Adresse, aout 2024, photo B.A

Comme vous l'avez peut être remarqué, je m'évite le ridicule de commenter les grands textes et réserve mes oiseuses critiques à mes contemporains, ce qui ne manque déjà pas d'audace quand il s'agit par exemple de Modiano ou de Rinaldi pour ne parler que des français. Mais je crois n'avoir jamais ressenti à ce point le péril d'outrecuidance qui me guette à critiquer un texte aussi parfait, aussi poli que ce « Signe de Mars » de Claude Michel Cluny.
Avant d'en arriver à ce que l'auteur nomme l'acte fondateur (C. M. C. est pourtant peu susceptible d'être enrôlé sous la bannière freudienne) qui, ne nous faisons pas d'illusions de nombreux lecteurs trouveraient scandaleux s'ils étaient capables de gouter la prose poétique et janséniste de l'auteur, Claude Michel Cluny en une vingtaine de pages nous expose sa philosophie de la vie. Le moraliste, chez lui, ne prend jamais congé, même dans ses transports amoureux: << La première loi morale est celle du consentement mutuel. >>. Il entre dans son attirance exclusive pour les corps jeunes un goût de la responsabilité.Son ton et l'élévation de son point de vue mettent Claude Michel Cluny dans la lignée du Montherlant de « La relève du matin » mais sans le prosélytisme moral de son ainé. Il faut dire qu'il chaut guère à C.M.C. de passer pour un maitre à penser, ne s'imaginant pas que la recette de son hédonisme raisonné puisse être transposable à autrui (il ferait, avec l'élégance de sa langue, son intransigeance hautaine et son dandysme de globetrotteur, néanmoins un idéal phare de la nouvelle réaction.). Puis vient l'évocation de son enfance, sans épanchement, C.M.C. n'aime pas plus l'être baveux et titubant qu'il a été, qu'il aime les autres enfants, pour arriver à la peinture de son adolescence. Les pages, d'une écriture magistrale, sur sa formation intellectuelle éclairent tous les tomes de son passionnant journal littéraire.
Ce récit autobiographiquese déroule pendant une jeunesse, à cheval entre l'enfance et l'adolescence, durant la Seconde Guerre mondiale. Si le titre n'avait pas déjà été pris par Augérias (sur lequel C.M.C a écrit), il aurait pu s'appeler: « Une adolescence au temps du Maréchal ».
« Sous le signe de Mars » est né de l'impérieuse nécessité qui s'est imposée à Claude Michel Cluny de dire que son initiation sexuelle a eu lieu en 1944, il avait alors 14 ans, et fut faite par un jeune soldat allemand âgé que de trois ou quatre ans de plus que lui, au milieu d'un champ de la campagne française. << Ennemi si beau et si douloureux, avait commencé de m'apprendre l'amour que l'on fait, et laissé pressentir celui que l'on donne; un désir impossible me serrait le coeur lorsque nous nous séparâmes, et c'était de l'aimer.>>. (expérience qui n'est pas sans rappeler celle que vit le héros du film « Pour un soldat perdu », on peut aller voir mon billet sur ce film: POUR UN SOLDAT PERDU de Roeland Kerbosch ). Le garçon était déjà Sereinement conscient de ses préférences sexuelles, et très épris d'un camarade un peu plus jeune que lui, qu'il appelle l'Aimé. Tout le livre illustre cette réflexion que l'on trouve dans « Le passé nous attend », page 78: << Nous passons notre vie à tenter de ressaisir ce qui, un jour de plus en plus ancien, nous fit naître à nous même.>>.
Comme semble-t-il tous les livres de Claude Michel Cluny (je ne les ai pas encore tous lus et je crains ce moment où j'arriverai à la dernière page du dernier livre qui me restait à lire de cet auteur, comme le naufragé s'angoisse à avaler la dernière bouchée de ses vivres de survie.) « Sous le signe de Mars » est une méditation sur le temps. Comme le résume très bien la dernière phrase du livre: << De la perte du bonheur naît l'invention du temps.>>.
Ce récit me conforte dans l'idée que nos qualités et nos penchants ne doivent rien aux contingences qui ne sont que les déclencheurs de nos désirs. D'ailleurs Claude Michel Cluny ne dit pas autre chose dans « Le passé nous attend » le tome VIII de son journal littéraire: << … Je note cela pour souligner l'attirance naturelle des teenagers pour leurs aînés, et pour réaffirmer que nos préférences sont inscrites en nous, chair et coeur, avant même toute influence sociale, religieuse ou morale. Je suivis ma nature qui pencha tôt vers l'amour des garçons plus jeunes que moi, lesquels me paraissaient plus désirables que les filles sana avoir jamais hésité sur son bien fondé tant cet élan inné participait des émerveillements de la vie. La jeunesse et sa grâce, le charme, les dons du corps, les épices de l'impatience et la confiance amoureuse chez celui qui acceptait d'être aimé, bref, la fascination pour les adolescents, ce que les japonais, si je ne fais erreur, nomment enjo kosai, me possédait alors que j'étais encore moi-même ado. Nos vrais passions sont innées et naturelles.>>.
L'autoportrait que dessine ce court et dense récit est celui d'un homme d'une singularité totale et d'une curiosité inextinguible. Le livre est un constant va et vient du particulier au général sans que jamais l'auteur n'abdique de sa spécificité. Les quelques lignes suivantes est tout le crédo de Claude Michel Cluny: << Je pressentais que la société s'oppose toujours au bonheur. Les déchirements d'ordre moral que Gide s'imposait me paraissaient privés de bon sens. Je n'avais – faut-il écrire « Dieu merci »? - aucune conscience religieuse, ne croyant pas à ce qu'on me racontait, et m'en suis bien trouvé. Je n'y voyais que des interdits et de mauvaises fables. Au contraire, la sexualité me parut très tôt une voie simple et naturelle pour aimer la vie, quel que soit le sexe de la personne qu'on désire; cela n'avait pas un rapport obligé à l'amour, ni que faire l'amour signifiât éprouver un sentiment d'amour. Sans avoir encore lu Lucrèce, ni éprouvé son conseil d'offrir ses jeunes charmes à plusieurs pour éviter les souffrances inutiles de la passion, la nature ne me portait pas vers l'exclusivité. Surtout, j'appris vite que cet amour de la vie n'entraîne pas le bonheur en récompense, mais prépare à une sagesse païenne. Aimer et être heureux d'aimer tient souvent de la gageure.>>.
Paris, juin 1986
L’Église de Sainte-Marie est un édifice du XIIIe siècle, probablement construit à l’endroit où se trouvait une ancienne mosquée. Elle subit des modifications ultérieures, après avoir été ébranlée par le tremblement de terre de 1755.
Sur la façade, on remarquera les éléments de style gothique : le portail, décoré de chapiteaux à l’ornementation végétaliste, la fenêtre en ogive et une petite rosace. La tour de l’horloge appartient aussi à la construction originelle, tout comme les ajouts décoratifs ultérieurs. On notera la curieuse disposition des tours situées près du chevet, qui normalement se situent du côté opposé.
À l’intérieur, dans la chapelle principale se trouvent les tombeaux des sept chevaliers de l'Ordre de Santiago et de Paio Peres Correia qui conquirent la ville aux musulmans. Dans la Chapelle du Très Saint, on remarquera les panneaux d’azulejos historiés, du XVIIIe siècle, qui revêtent les murs. Dans les Chapelles des Âmes, un retable en bois sculpté du XVIIIe siècle présente dans l’élément central un haut-relief de l’iconographie religieuse, daté du XVIIe siècle. Finalement, dans la sacristie on observera quelques azulejos du XVIIIe siècle, décorés de paniers de fruits et de vases de fleurs.
Tavira, Algarve, Portugal, juillet 2021
Camogli, Italie, aout 1992