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André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (1)

23 Avril 2025, 06:55am

André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret

 

Ne croyez pas que je vais vous entretenir de vieilles lunes mais au contraire je vais vous parler d'ouvrages d'une éternelle modernité. Ils traitent principalement d'un sujet tabou depuis l'avènement des monothéismes: la relation amoureuse et sexuelle entre un homme mûr et un adolescent. Cette proximité entre André Gide (1869-1951) et Marc Allégret (1900-1973), puisque c'est d'eux qu'il s'agit, à la double particularité de s'étendre sur près de quarante ans et d'intéresser un des plus grands esprits du XX ème siècle et un garçon qui deviendra un cinéaste estimable et reconnu. 

Pierre Billard dans « Le roman secret » raconte ce commerce au long cours. Concomitamment au livre de Billard, il me paraît indispensable de lire le volume de la correspondance entre Gide et Allégret. Elle s'étend de 1917 à 1949. Ma recension mêle intimement les deux ouvrages, c'est ainsi que je les ai lus. Ce sont deux lectures étonnantes car on y découvre, en particulier dans leur échange de lettres un Gide plus intime que dans ses autres correspondances publiées et paradoxalement que dans son journal dans lequel il est néanmoins utile aussi de se replonger, en particulier pour les années 1917 et 1918. A cette occasion on sera d'ailleurs frustré de ne rien trouver sur l'escapade à Cambridge. Mais heureusement Pierre Billard vint... Il n'est pas inutile non plus de reprendre l'amusant ouvrage « Le diable à la NRF » de José Cabanis qui montre qu'André Gide y était accompagné de nombreux diablotins... Et de picorer dans les autres correspondances de Gide avec nombre de personnages qui vont passer dans ce roman. Toutefois ce n'est pas indispensable à l'immersion dans cette histoire tant les notes en bas de page de la correspondance Gide-Allégret nous renseigne sur les fait et geste de Gide et de ses amis durant la période concernée.

Marc Allégret (à environ 20 ans) et André Gide

Marc Allégret (à environ 20 ans) et André Gide

Pierre Billard avec à la fois un prosaïsme réjouissant, tout en étant pudique, et respectueux de l'intime, décortique avec un allant entrainant les rapports entre André Gide (oncle André) et Marc Allégret de 31 ans son cadet. Nous avons ainsi les quarante dernières années de la vie d'André Gide vues sous l'angle de cette amitié hors du commun. Les liens entre les deux hommes ont comme paysage toutes l'intelligentsia de toute l'Europe dans l'entre deux guerres.

Billard bien que loin de ramener la relation entre l'ainé et le cadet à une simple affaire de sexe, cet aspect là ne sera qu'éphémère entre ces deux êtres d'exception, nous entretient néanmoins avec beaucoup de précision sur leurs pratiques respectives fort différentes l'une de l'autre. Disons que la « chose » les occupait beaucoup et si l'oncle André aimait surtout se tirer sur la tige et le futur cinéaste combler ces dames (très jeunes de préférence). Lors de la vente publique de ses papiers privés, le 17 décembre 2014, on s'est aperçu que Marc Allégret avait été littéralement couvert de femmes. Il y avait un lot de 265 lettres de jeunes femmes dont certaines au contenu explicite. Il me semble que Gide et Marc avaient un point commun dans leurs activités sexuelles: le voyeurisme. Ce qui, à la réflexion est bien naturel pour un romancier et surtout pour un cinéaste...

Villa Montmorency demeure de Gide avant "le vaneau"

Villa Montmorency demeure de Gide avant "le vaneau"

Cette narration de l'amour d'un homme à l'approche de la cinquantaine pour un garçon de 16 ans (l'âge de Marc au début de leur relation intime) reste parfaitement actuelle alors que les prémices de leurs rapports datent d'un siècle. Elle raisonnera chez beaucoup de ceux qui ont été dans une situation similaire, et on vécu quelque chose d'approchant à l'histoire d'amour entre le grand écrivain et le futur cinéaste, en particulier si le garçon se révèlera, à l'usage, si je puis dire, hétérosexuel. Sans m'identifier à l'oncle André, j'ai retrouvé dans son exemple, des stratagèmes d'approche que j'ai utilisé pour un cas ressemblant à ce qui nous est décrit; j'ai jadis remplacé Cambridge par Naples, ce qui est un peu moins chic... A la lecture de cet essai et surtout à la lecture de la correspondance, on voit combien dans une telle histoire, il est important de circonvenir les parents ou du moins de les séduire. Certes aujourd'hui, on a rarement la chance, comme Gide, de tomber sur un père catéchumène parti évangéliser le bamboula dans une lointaine Afrique... et une mère aussi évanescente. Gide applique dans ses stratagèmes de séduction s'approprier le jeune Marc tout en le libérant, le beau raccourci qu'a donné de lui Kléber Haedens: << Gide hait les familles où l'enfant étouffe, où les désirs se meurent et il fait signe à l'inconnu qui passe sur les routes et appuie son beau visage de démon à la fenêtre où l'enfant ébloui l'aperçoit. >>. Une partie non négligeable des lettres de Marc est consacrée à l'étouffoir que constitue sa famille, archétype des familles protestantes que j'ai pu connaître quelques 80 ans plus tard. On y voit que l'étouffoir protestant est moins le fait d'interdits moraux comme celui des familles catholiques que d'une occupation intégrale du temps et de l'espace de l'adolescent; ne lui laissant pas un instant de liberté, moment qui serait aussitôt considéré comme de la paresse. Ces familles protestantes, dans lesquelles Dieu est bien peu présent, rien sur la religion, ni sur la croyance dans la correspondance, c'est aussi pour cela qu'elle nous apparaît comme si moderne, notre fils de pasteur semble un parfait athée, ne prêche pas la foi, mais traque le sybarite...

Pour bien lire cette extraordinaire correspondance entre les deux hommes, il faut avoir en mémoire ce que disait Roland Barthes à propos d'une adolescence protestante: << Je pourrais dire à la rigueur avec la plus grande prudence, qu'une adolescence protestante peut donner un certain goût ou une certaine perversion de l'intériorité, du langage intérieur, celui que le sujet se tient constamment à lui-même.>>. Gide est donc d'abord pour Marc, l'homme qui lui permet de s'évader de sa cellule familiale. Oncle André pour se faire est un maitre à duper les geôliers. Tout obstiné à sa tâche libératrice, il ne se départit pas néanmoins d'une extrême prudence dans ses ruses de sioux pour mentir à la tribu des Allégret. Sartre avait bien vu le personnage: << C'est peut-être ce mélange de cautèle et d'audace qui rend Gide exemplaire : la générosité n'est estimable que chez ceux qui connaissent le prix des choses et, semblablement, rien n'est plus propre à émouvoir qu'une témérité réfléchie.>>.

Il est bon d'avoir également en mémoire la différence d'aisance entre les deux protagonistes. Gide n'a d'autre préoccupation que celle de gérer des biens et il se consacre, sans souci matériel, à la passion d'écrire, de voyager, de sentir, d'analyser et d'aimer. A ce propos, il n'est pas interdit d'avoir le regret d'un temps où la vie littéraire était plus généreuse que la nôtre et plus pourvue des loisirs favorables à l'entretien de soi-même et des amitiés, à la poursuite de la seule œuvre d'art... Les revenus chez les Allégret sont plus chiches et Marc ne peut envisager aucun héritage. 

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