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André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (2)

23 Avril 2025, 07:08am

André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche

André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche

Cette correspondance n'est pas heureusement constituée que de récriminations familiales et de stratagème pour fuir la pieuse prison. Les passages amusants abondent et sont souvent dus à la plume de Marc qui ne se prive pas d'égratigner les pontifiants, en particulier Jacques-Emile Blanche (vieil ami de Gide). On y découvre également des portraits surprenants comme ceux des tout jeunes Balthus et Pierre Klossowski (fort encombrante cette fratrie!).

C'est une belle histoire d'amour que relate le livre de Billard et la correspondance croisée. A propos des rapports entre Gide et Marc, dans sa compacte biographie de Cocteau, Claude Arnaud affirme: << C'est la première fois, ce sera la dernière, que Gide éprouve un sentiment violent.>>.

Le commerce entre l'ainé et le jouvenceau est aussi une association fructueuse. Gide pendant des années entretient financièrement Marc. Il lui ouvre surtout les portes de tout un univers intellectuel et mondain qui éblouit le jeune homme. De cette liberté, le garçon, fort dégourdi, en profite aussitôt, parfois un peu trop lorsqu'il se tourne vers la « concurrence » (Cocteau). Gide est un véritable Pygmalion, il est l'éveilleur de la conscience et de l'intelligence de son ami. veillant sans relâche sur ses études, ce qui n'est pas inutile car le courage en la matière ne semble pas être la qualité dominante de Marc, qui est en revanche un insatiable lecteur comme Gide d'ailleurs. En échange l'apport de Marc tout au long de leur relation sera important, changeant et divers, amant, factotum (le garçon est d'une incroyable débrouillardise et possède un entregent inné) chauffeur, confident, secrétaire, aide traducteur... Et à l'occasion rabatteur pour l'oncle André, ainsi dans une lettre datée du 24 mars 1921, Marc écrit: << J'ai fait la connaissance d'un très gentil groom des wagons-lit (…) je vais tâcher de l'emmener à la Sapinière (maison dans le midi où réside alors Gide)>>. Ce qui est très rigolo c'est que le garçons, Roger, treize ans, s'est pris les doigts dans une porte et que Marc Allégret a pris se prétexte pour prendre langue avec le garçon et le fait soigner chez le pharmacien avec les deniers que lui a fourni oncle André pour ses menus besoins. N'est-ce pas là un exemple d'une fructueuse collaboration? Dans la lettre suivante Marc raconte qu'il s'est fait draguer par un marcheur des boulevard et songe à accepter son invitation à diner. Gide répond au deux lettres, il encourage Marc, à se rendre chez le monsieur et se dit « furieusement » intéressé par le petit Roger tout en indiquant qu'il espère bien retrouvé lorsqu'il reviendra à la Sapinière l'année prochaine, le petit jardinier qui venait s'asseoir près de lui... Dans une autre missive, datée d'octobre 1923 Marc raconte une petite aventure: <<en pensant à toi j'ai parlé à un collégien avec qui nous fumes seul dans un wagon pendant une heure et demie. Larges pantalons comme ceux que tu apprécie chez les boyscouts; il s'est blessé au genou dimanche dernier et nous a fait tâter la bosse douloureuse. Je me suis improvisé étudiant en médecine et j'ai recherché l'origine du traumatisme au dessus du genou brun, le long d'une cuisse dorée...>> où comment faire vivre à son correspondant une extase pédérastique par procuration... Tout cela est d'une époustouflante liberté...

Mais il est surtout durant la période de leur grande passion (1917-1926) la muse d'oncle André. Sans Marc pas de « Faux monnayeurs » que je tiens pour être le chef d'oeuvre de Gide. Livre que Beigbéder loue en ces termes irrévérencieux: << Les Faux-Monnayeurs sont le cri de sincérité d'une bande d'adolescents dans une époque de mensonge confortable. 43 ans avant Mai 68, le vieux scrogneugneu était un vrai révolté, un immoraliste hédoniste, qui osa dire qu'il aimait les mecs à une époque où Proust restait dans son placard. >>. Paul Morand d'après l'abbé Mugnier n'est pas en reste:  << Paul Morand a fait l'éloge des Faux-monnayeurs de Gide. Un renouveau littéraire. Gide est parti à la suite du Charlus de Proust disait-il. Jusque-là Gide ne disait rien de son mal, Mme Gide l'ignora jusqu'à la conver­sion de Ghéon. >>.

Ces deux livres montrent combien Gide a une propension et une habileté à faire travailler les autres pour lui. A sa décharge on constate qu'il est sollicité pour une multitude de choses. Parfois la nébuleuse gidienne fait penser à une société d'entraide dont les membre seraient les uns les autres dans une dépendance consentie.

Il n'est pas inutile de rappeler que néanmoins Marc Allégret est essentiellement hétérosexuel, ce qui ne l'empêche pas quelques entorses à cette « normalité ». Tout dans cette relation tord le cou à une vieille antienne qui a bien du mal à trépasser, celle que la fréquentation d'un ainé homosexuel par un jeune peut lui donner le goût des hommes alors qu'il ne l'avait pas. On voit bien avec Marc Allégret que cette idée est fausse, puisque le neveu préféré d'oncle André a été ensuite un éternel coureur de jupons qu'il s'est marié et a fait souche... On voit que dans le « voyage au Congo » où il ne parle à propos de ses désir que de femme qu'il a fait définitivement le choix de l'hétérosexualité après à mon avis une longue période d'ambiguité en ce domaine. Le périple africain montre Marc très sensible aux très jeunes filles. Malgré son sens de l'ellipse on comprend en lisant ses carnets qu'il a une relation sexuelle avec une jeune fille de quatorze ans. Mais que les bonnes âmes ne s'effarouchent pas, il était (et l'est toujours) courant en certaines contrées d'Afrique de marier les adolescentes à cet âge.

Une telle recension d'une passion pédérastique qui se mue en compagnonnage est unique. Qu'avons nous dans nos bibliothèques sur le sujet, ou approchant? A part ce livre étonnant, je ne vois guère (mais vos bibliothèques sont peut être plus copieuses que les miennes) que les navrantes péripéties de Roger Peyrefitte avec Malagnac, gigolo de petite envergure. Les avanies de l'auteur des « Amitiés particulières » avec ce garçon sont romancées dans deux ouvrages, « Notre amour » d'une belle sincérité et « L'enfant de coeur » dans lequel pointe déjà la sénilité de son auteur.

Plus intéressantes sont les aventures amoureuses avec des adolescents que nous conte sans ambages Claude Michel Cluny (1) dans les tomes de son journal où il n'omet pas non plus de rendre hommage à Gide: << Les générations qui viennent n'imagineront pas de quel empois moral il a contribué à nous débarrasser. Pour moi, il m'a conforté dans un souci d'exigence. La liberté sexuelle, elle m'était acquise, naturellement, sans questions inutiles : je voulais aimer qui j'aimais, et n'avais besoin ni d'un guide ni d'un blanc-seing. Mais il a eu, certainement, une influence libératrice sur beaucoup, et surtout sur la société. Ce n'était pas rien ! ». C'est en particulier dans le volume intitulé « Les Dioscures » quel Cluny narre les relations amoureuses, et séparées, qu'il entretient avec deux garçons de dix sept ans. Il y a chez Cluny le même souci d'éducation envers les jeunes gens que chez Gide mais moins formalisé que chez l'auteur des « Faux monnayeurs », alors que cette préoccupation semble absente chez Peyrefitte. Il faut ajouter que Cluny ne s'intéresse pas du tout aux enfants, contrairement à Gide qui est principalement pédophile, mais seulement aux adolescents. Les rapports avec l'être aimé chez Cluny dans le temps est très différent de celui qu'a entretenu Gide vis à vis de Marc. Alors que ces deux hommes ont fait preuve d'une indéfectible fidélité de coeur entre eux, chez Cluny, lorsque le garçon dépasse l'âge du désir de l'ainé, ce dernier s'éloigne, l'amour s'effiloche...

Dans toutes relations fortes, il y a un moment fondateur, que presque toujours les intéressés ne savent déceler. Je pense que celui entre oncle André et Marc est le voyage des deux bougres à Cambridge. Il a été la pierre angulaire de toute leur histoire et l'un des tournants majeurs dans la vie de Gide, ce que semble ignorer les gidiens patentés. L'inextinguible curiosité du plus jeune a renouvelé et multiplié celle de l'ainé pour le restant de ses jours. Cette escapade anglaise a aussi donné une sorte de modèle pour Gide lorsqu'il rencontre « la famille » (dans le sens que Simone de Beauvoir et Sartre donnaient à ce mot) de Bloomsbury dont inconsciemment ou nom, Gide reproduira « l'organisation » qu'il construira autour de lui jusqu'à sa mort. La rencontre du groupe de Bloomsbury aura une autre conséquence importante, même si elle ne fut pas immédiate sur la vie de Gide. Elle modifiera en profondeur son orientation politique même si elle n'infusera que lors du  « le Voyage au Congo ». Périple qui marque véritablement le début de son engagement politique. En cette année 1918 où il fait le voyage vers l'Angleterre accompagné de Marc, Gide et encore plus son jeune ami, sont proches de l'Action-Française. Quinze ans plus tard on peut considérer Gide comme un compagnon de route du Parti Communiste. Certes ses yeux se décilleront bien vite, ce qui nous donnera son courageux et lucide « Retour d'URSS »... De l'autre coté de la Manche, nos voyageurs rencontrent le groupe de Bloomsbury en presque son entier: Virginia Woolf, Lytton Strachey, Keynes, Vanessa Bell, Roger Fry, Duncan Grant... Ce dernier dans une lettre à Vanessa Bell parle des deux français avec une belle lucidité: << Marc Allégret est très beau, mais évidemment hétérosexuel. Il serait le neveu de Gide qui lui est ouvertement pédéraste.>> Ceci écrit en 1918, le coup d'oeil cursif du peintre... Billard révèle (pour moi tout du moins) la proximité d'un autre anglais considérable: Rupert Brooke avec la « famille » gidienne.

Le voyage en Angleterre provoquera l'ire de Madeleine, la femme vierge de Gide, qui jalouse de l'idylle de son Mari avec Marc, par vengeance et dépit brulera toutes les lettres que Gide lui avait adressées depuis leur rencontre. L'auteur de « L'immoraliste » considérait cet échange comme une partie importante de son oeuvre. Il affirmait y avoir mis « le meilleur de lui-même ». Il sera très affecté par cette perte. 

photo Marc Allégret prise lors du voyage au Congo

photo Marc Allégret prise lors du voyage au Congo

Gide au Congo, 1925, photographie de Marc Allégret

Gide au Congo, 1925, photographie de Marc Allégret

 


 

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