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Francis Plummer (1930-2019), Le Prélude, années 1950

24 Février 2026, 07:32am


 

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Laisse pleurer la pluie sur tes yeux de Valérie Valère

24 Février 2026, 07:31am

 

Il y a des livres qui demandent au lecteur d'être pugnace, un peu comme sur certaines plages, qui exigent que le nageur passe la première barre de vagues pour nager avec bonheur dans l'océan, car l'auteure de « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » inflige au lecteur durant les quarante premières pages, la description de la grosse déprime de son héros, Yan, 20 ans. Ce dernier est un étudiant nécessiteux qui vit dans une sordide chambre de bonne sise dans un immeuble se trouvant près du métro Pasteur, un quartier qui n'est pas un des plus déshérités de Paris. Il se terre dans son antre depuis qu'il se pose des questions sur la finalité de ses études et qu'il fuit sa mère possessive.

Cette description d'une dépression adolescente sonne juste, mais par exemple celle de Pérec dans « L'homme qui dort » également avec des moyens littéraires d'une toute autre altitude. Dans le cas présent on peut se demander qui peut avoir envie de lire cela. Mais peut être que se pose à mon encontre, dans ce cas précis, un problème de la sociologie du héros. Je réitère l'idée que pour qu'il y ait empathie du lecteur envers un héros, à l'exception faite si l'auteur est un génie littéraire de la trempe d'un Céline, d'un Proust ou d'un Flaubert, il faut que le lecteur ne soit pas totalement étranger sociologiquement avec les personnages du roman qu'il lit. Cela étant particulièrement valable pour des récits se déroulant grosso modo à notre époque. Et je doit avouer que je n'ai jamais eu à choisir, en tant qu'étudiant ou plus tard, entre acheter une place de cinéma ou un steak. Et je n'ai guère envie de me trouver projeter, même par mots interposés dans une turne qui doit empester le tabac froid et le slip douteux...

<< Et de nouveau, j'ai poussé la porte de mon sanctuaire. Un lit défait, une table jonchée de livres et de feuilles, une odeur de renfermé et une atmosphère de désespoir, voilà mon unique refuge.

Mon corps, vidé de sa belle énergie, se traîne d'un mur à l'autre, mes pensées, reprises par leurs barreaux, tournent autour du point d'interrogation sans espoir de le faire disparaître. Résignée, j'enlève mon blouson, reste pantelante au milieu de la pièce, incapable de réfléchir.

Je scrute mes mains, me gratte la tête, soupire, arrache mes ongles... Je fais trois pas, m'assieds devant la table, me relève, soupire à nouveau, observe mes pieds. Et les images de mon horrible scénario se pressent autour de moi : elles veulent m'anéantir.

Elles peuvent toujours essayer, je m'en moque, on ne détruit pas les êtres déjà mort. >>

Comment dans sa piaule se lave notre Yan?. Voilà le genre de question que je me posais, commençant à me lasser de la description des malheurs du garçon; je me demandait aussi, le livre ayant été publié en 1987 et probablement écrit plusieurs années auparavant, l'auteure est décédée en 1982 à 21 ans*, si une telle complaisance dans le malheur, un tel renoncement au monde serait toujours possible à l'ère des téléphones portables, ordinateurs, réseaux sociaux variés et autres G.P.S.? Page 55 nous apprenons que nous sommes en 1979.

J'en étais là de mes cogitations et m'apprêtais à lâcher l'affaire, malgré un style non dénué d'intérêt qui avec ses phrases courtes et ses rabâchages obsessionnels m'a fait un peu penser à celui de Duras, quand, O miracle, voilà que notre yan est littéralement séché sur le trottoir par l'apparition d'un ange de son sexe, en fait un adolescent dégingandé aux boucles folles de 14-16 ans selon son évaluation. Yan est submergé par cette beauté. Le lecteur est encore plus pris au dépourvu que le héros, car rien dans ce que nous disais Yan, le texte est écrit au masculin à la première personne, c'est une sorte de monologue intérieur, jusqu'à cette formidable intrusion laissait penser qu'il avait de tels goûts, d'autant que c'est le départ de sa meilleure amie pour l'Allemagne de l'est (en 79, il fallait vraiment être pervers pour rêver de l'Allemagne de l'est) qui a déclenché la grosse déprime de notre étudiant en philosophie. A la lumière de ce coup de foudre aussi soudain qu'inattendu on peut penser que la relation avec cette jeune donzelle épris du paradis de Walter Ulrich n'était qu'une manière inconsciente de fuir ses pulsions homosexuelles.

Je suis obligé, arrivé à ce stade de la recension de ce roman, de faire une incise ayant pour sujet un épisode de ma vie, non que mon existence présente un quelconque intérêt, mais pour montrer, une fois de plus, que la lecture d'un roman ne se fait pas hors sol, loin de toutes contingences. En effet il m'est arrivé exactement ce qui se passe pour Yan. Au début des années 80, j'ai été, moi aussi, subjugué par l'apparition d'un garçon (il avait 19 ans mais sa belle étrangeté faisait qu'il était difficile de lui donner un âge) sur un trottoir de la banlieue où j'habitais alors. D'ailleurs les habitués du blog l'on croisé puisque j'ai eu ensuite le loisir de le photographier, mais c'est une autre histoire... (inutile de m'en demander plus, je resterai muet comme une carpe à ce sujet.).

Lui aussi préoccupé de sa beauté qui faisait comme un écran à son être véritable, c'est du moins ce qu'il pensait, me disait des choses comme celles là:

<< C'est pas marrant d'être beau en fin de compte. Bien sûr, ça t'aide à se sentir bien dans ta peau mais les autres, eux, ne regarde que ta gueule et tu finis par avoir l'impression qu'à l'intérieur de toi il n'y a rien, rien que le vide. Ils n'écoutent même pas ce que tu dis, ils te jaugent, te soupèsent, te notent et finissent par te détester ou par t'enfermer dans ce seul adjectif: « beau ».>>

Or donc je suis en mesure d'apprécier l'exactitude de la description des affres de Yan dans la crainte de ne plus revoir la merveille qui l'a soustrait à sa torpeur mortifère. C'est parfaitement observé. C'est tellement confondant que plus de trente ans plus tard, ce chapitre m'a fait revivre les beaux hier de jadis, ce qui n'est pas une expérience ni courante, ni banale même pour un gros lecteur. J'ai ainsi éprouvé, et je suis bien conscient de n'être pas le seul ce que décrit le passage suivant:

<< L'adolescent passe et votre vie s'écrase sur le sol gris d'un trottoir indifférent, l'adolescent passe et vous devenez un étranger en exil qui meurt et renaît indéfiniment, l'adolescent fuit et votre solitude qui un moment avait disparu vous reprend avec un peu plus de cruauté... Et celui qui ne faisait que passer, celui pour qui vous êtes mort n'a pas écouté la voix de votre espoir, ni d'ailleurs de votre désespoir...>>

Au bout de quelques pages sur les angoisses qu'a Yan de ne jamais revoir l'ange, peut être salvateur, j'ai vu dans « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » une transposition de « Mort à Venise » dans le XIV ème arrondissement de Paris, la géographie parisienne est très présente; car Yan, tout comme Gustav von Aschenbach dans la nouvelle de Thomas mann, a le sentiment de son inutilité au monde, d'être à la fin (prématurée pour l'étudiant de 20 ans) de son parcours. On peut également se demander aussi si cet ange adolescent n'est pas que le fantasme né du cerveau malade de Yan...

Puis aux alentours de la page 80, le roman connait une nouvelle inflexion. Ne comptez pas sur moi pour vous dire si Yan est mort d'inanition sur un trottoir de Paris en songeant à son ange, comme Gustav a trépassé sur la plage du Lido avec comme dernière image mentale celle du beau Tadzio... Ou encore si Yan partira pour cythère et s'enverra en l'air avec son ange... J'ai envisagé également, à un moment de ma lecture si cette histoire n'allait pas ressembler au moyen métrage de Jacques Duron, « Le voyage à Deauville » qui doit être à peu près être contemporain de l'écriture de ce roman...

Je ne savais rien de l'auteur de ce roman, sinon le peu que m'en avait dit Bruno (fidèle lecteur et contributeur du blog) que je remercie de me l'avoir fait connaître ce roman. Depuis je me suis renseigné sur Valérie Valère et la toile s'est montrée fort bavarde à son sujet, ce dont je ne me plains pas. Ainsi j'ai compris que la description de l'état dépressif de Yan était entièrement autobiographique et était la transposition du mal vivre de l'auteure. Comme était tirée de la vie de la romancière, la mésentente de Yan avec sa mère.

Ne voulant pas déroger à une règle que je me suis toujours imposée dans mes textes de critiques littéraires, (mots bien pompeux j'en conviens pour mes articulets) qui est ne ne pas déflorer l'intrigue d'un livre pour ne pas gâcher le plaisir du futur lecteur, car si vous ne l'aviez pas encore compris mon but principal est en vous faisant partager mes considérations, souvent oiseuses, sur les livres que j'ai aimés, de vous inciter à les lire. Pour cette raison vous trouverez que très peu de critiques entièrement négatives sur ce blog. Or donc je suis gêné pour vous expliquer le fait que la deuxième partie du roman, qui est d'une toute autre couleur que la première, paraitra peu crédible à des jeunes lecteurs alors qu'elle est tout à fait plausible en 1979. Je vous demanderais donc de me croire sur parole d'autant qu'il m'est arrivé une histoire assez semblable...

Mais je n'ai jamais pensé à l'homosexualité comme une fuite vers l'ailleurs, ce qui est une proposition aussi détonante qu'originale du roman.

Ce livre est précieux car il restitue une parole adolescente, un ton et des postures si fugitives que même les jeunes adultes ne savent plus les restituer. L'extrait ci-dessous m'en paraît être une bonne illustration:

<< Les rêves,ça t'aide à supporter l'absence.Mais si tu rêves pendant que l'autre est là,c'est comme si tu voulais qu'il n'existe que dans ta tête.Et moi,je ne suis pas un personnage idéal,je ne veux pas avoir à deviner tes rêves pour en copier le modèle.Je suis comme toi et ce n'est pas parce que je suis beau que je suis parfait.Ni parfait, ni heureux, ni rien du tout...seulement moi...et moi tu ne peux pas me connaître autrement qu'en m'écoutant.Faut se méfier des rêves,quelquefois ils t'empêchent de vivre... >>

On voit ainsi que ce livre, en particulier par les passages sur l'incapacité qu'a le héros à dépasser le présent et les dialogues entre les protagonistes ne peuvent être écrits que par un adolescent, qui est une adolescente en l'occurrence. On peut supposer l'action étant situé en 1979 que cela correspond à la date d'écriture du livre. Valérie Valère avait alors 18 ans...

Je crois qu'il ne faudrait pas oublier lorsqu'on lit « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » que ce roman n'a pas été publié du vivant de l'auteur et que c'est son éditeur Christian de Bartillat qui avait auparavant publié tous les livres de Valérie Valère. Il précise dans une courte note d'éditeur, placée en avant propos, qu'il a laissé le roman en l'état, << dans sa spontanéité et sa jeunesse qui lui donne sa vrai réalité.>>. On ne peut que louer la justesse des propos de Bartillat et sa déontologie d'éditeur. Mais on peut surtout se demander pourquoi Valérie Valère n'a pas voulu le faire paraître de son vivant? D'après un site le livre aurait été refusé par Stock qui était l'éditeur des premiers texte de Valérie Valére mais mais Bartillat avait alors quitté la maison. Son texte est plus achevé que celui bien des livres qui paraissent aujourd'hui. « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux » aurait seulement gagné à être densifié en coupant dans la première partie certains monologues dépressifs de Yan.  

Même si je pense que l'on peut lire un roman donné à tout âge, n'importe où et dans n'importe quelle condition, il me semble qu'il y a des âges et des états plus propices que d'autres pour appréhender une oeuvre. Ainsi pour « Laisse pleurer la pluie sur tes yeux », il pense que ce roman par son romantisme parlera plus à un adolescent, qu'à un vieux birbe comme moi...

 

 

 

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le murmure de quelques livres.

23 Février 2026, 07:22am

« Je viens de passer plus de trois mois sur les routes de Grèce, de Belgique et du Danemark. Trois mois loin de mes livres. En rentrant chez moi j’ai été presque aussi content de les retrouver que de revoir mes proches. Je ne sais plus quel écrivain disait que lorsqu’il passait devant ses livres, il les entendait chuchoter. Tant de mots compressés dans tant de pages et traduisant tant de pensées et recelant tant de sens finissaient par émettre un brouhaha, un froissement presque audible. Je me suis approché de mes rayonnages pour y capter le murmure de quelques livres. »

Géographie de l’instant - Sylvain Tesson - Editions des Equateurs

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Dans le tram à Montpellier

23 Février 2026, 07:12am

Montpellier, juillet 2024

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Mabel Alvarez (1891-1985), Jerry in Costume, 1948

23 Février 2026, 07:07am

 

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Guillermo Martín Bermejo

23 Février 2026, 07:00am

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Leonora Carrington au Musée du Sénat (1)

22 Février 2026, 08:06am

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris, février 2025

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LARRY SCHWARZ

22 Février 2026, 08:06am

 


 

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OLGA TOBRELUTS

22 Février 2026, 08:05am

 

 

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OLGA TOBRELUTS est née à Leningrad en 1970. Elle a étudié à l'université d'architecture de Leningrad, puis a suivi des cours de graphisme sur ordinateur à Berlin. Elle a gagné divers récompenses d'artistes. Elle est professeur à la Nouvelle Académie des Beaux Arts de St Petersbourg. Elle vit et travaille à St Petersbourg.

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Le chant d'Achille de Madeline Miller

22 Février 2026, 08:05am

Il faut être un peu inconscient ou tout du moins fort téméraire pour situer un roman dans l'antiquité et en particulier dans la Grèce ancienne pour laquelle on a relativement peu de traces sur la vie au quotidien à cette époque. Et encore plus d'aller sur les brisées d'Homère, comme le fait Madeline Miller qui dans son « chant d'Achille » nous raconte l'histoire d'amour entre Patrocle et le bouillant Achille. L'entreprise périlleuse n'a pas rebuté Madeline Miller pas plus que naguère elle avait fait reculer Marie Renault. On pense beaucoup à l' « Enfant perse » de cette dernière dans les cent premières pages du livre. Mais Madeleine Miller ajoute une difficulté supplémentaire c'est, qu'à moins d'être amnésique ou un cancre de compétition, grâce à nos souvenirs de lycéens, on en connait la suite et pourtant dès les premières pages la romancière nous donne une envie irrésistible de découvrir la suite.

Au début du roman c'est un jeune garçon qui parle à la première personne. Nous ne savons pas immédiatement de qui il s'agit. On apprend seulement, dès l'incipit, qu'il est fils de roi. Très vite, même si l'on avait pas lu le titre, on comprend que nous sommes dans des temps très anciens.

Si le nom de Marie Renault vient immédiatement à l'esprit, il n'est pas interdit non plus de songer à Marguerite Yourcenar et ses « Mémoires d'Hadrien ». Mais notre première académicienne n'a peut être pas oser, comme le fait sa consoeur, mettre au centre de son roman, la passion de l'empereur pour Antinous qui pourtant innerve tout ce chef d'oeuvre. Madeline Miller n'a pas eu de ces pusillanimités. Elle a mis l'amour de deux hommes, Achille et Patrocle comme pivot de son livre. A propos de Patrocle, Marguerite Yourcenar en a néanmoins fait un portrait dans « Feux »: << Toutes les particularités dont Achille se souvenait en pensant à Patrocle: sa pâleur, ses épaules rigides, un rien remontées, ses mains toujours un peu froides, le poids de son corps croulant dans le sommeil avec une densité de pierre acquéraient enfin leur plein sens d'attributs posthumes, comme si Patrocle n'avait été vivant qu'une ébauche de cadavre.>>.

Quiconque a fait ses humanités se souvient, peu ou prou, de ce que nous narre Homère (et quelques autres pour les plus curieux; pour ceux qui veulent savoir la suite de l'Iliade je leur conseillerais la lecture de « La fin de l'iliade de Quintus de Smyrne » qui fait le pont entre l'Iliade et l'Eneide.) sur la guerre de Troie mais de Patrocle et d'Achille avant cette campagne, en général, on ne s'en souvient guère (surtout si comme moi la lecture de l'Iliade remonte à un demi-siècle). C'est pourquoi toute la première partie du livre, consacrée à la formation des deux garçons m'a paru la plus intéressante et la meilleure. Par la suite quelques passages sont moins convaincants, en particulier celui du sacrifice d'Iphigénie un peu rapidement expédié. A propos de l'éducation d'Achille, les versions diffèrent sur les personnes qui prirent soin du jeune garçon. Tantôt, on nous dit qu'il fut élevé dans la maison paternelle, tantôt on raconte qu'il fut confié au Centaure Chiron, qui vivait sur la montagne du Pélion. Madeline Miller a mixé les deux histoires. Elle envoie, lorsqu'il a 11 ans, Achille, accompagné de Patrocle, à Chiron. Le séjour des deux garçons chez le centaure semble être une escale au paradis terrestre. Le chant d'Achille restera pour moi surtout un très beau roman de formation.

Madeline Miller a pris bien des libertés par rapport à la geste homérique; si bien que l'on se prend à espérer, un peu follement, que Patrocle reviendrait vivant de la guerre de Troie, alors que le lecteur béotien tel que moi connait surtout de Patrocle sa mort. Serait on avec ce « Chant d'Achille » en présence d'une uchronie troyenne?

La plus grande différence de ce roman avec l'épopée troyenne contée par Homère réside dans l'âge des deux personnages principaux, Achille et Patrocle et donc dans leur rôle dans leur relation amoureuse. Dans L'Iliade c'est clairement Patrocle qui est plus âgé qu'Achille. Patrocle est donc l'eraste (pour faire simple: l'ainé actif) et Achille l'éromène (le plus jeune, le passif). En revanche, conformément au « Chant d'Achille » dans lequel Patrocle a quelques années de moins qu'Achille, leur nombre n'est pas clairement défini et au fil des ans, comme c'est logique, cette légère différence d'âge s'estompe, chez Eschyle comme chez Eschine, les rôles et les âges sont inversés, Achille est l'éraste et Patrocle l'éromène.

Ce qui est amusant est que ces relations très codifiées entre hommes se retrouvent aujourd'hui dans les mangas du genre yaoi. Dans ceux-ci l'éraste est un sémé et l'éromène un uké. Ce type de bande dessinée est fait au Japon par quasiment exclusivement des femmes... Puisque j'en suis à la bande dessinée je signale qu'il y a une version assez ébouriffante de la guerre de Troie ou plutôt de ses alentours

Platon est de l'avis opposé à Eschyle qu'il critique sans ménagement dans son Banquet, il fait dire à Phèdre que « ce sont des balivernes, ce que dit Eschyle quand il fait d'Achille l'amant de Patrocle. Achille était plus beau que Patrocle, et même plus beau que tous les héros, il est donc bien plus jeune, comme l'indique d'ailleurs Homère. » Malgré ce désaccord, Phèdre non plus n'a aucun doute sur les relations de Patrocle et Achille. Dans ce texte, Platon critique la trilogie théâtrale d'Eschyle composée des tragédie: « Les myrmidons », « Les néréides » et « Les phrygiens ».

Néanmoins, par la suite, la tradition se stabilise sur la version d'Eschyle, plus conforme au statut social des deux hommes. Ainsi, Élien déclare : « tandis qu'Alexandre couronnait la tombe d'Achille, Héphaestion couronna celle de Patrocle, laissant ainsi entendre qu'il était le mignon d'Alexandre, comme Patrocle avait été celui d'Achille.

Dans le « Chant d'Achille » leur amour physique est « moderne ». Les rôles ne sont pas figés. L'historien Bernard Sergent, ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme que les rapports entre Achille et Patrocle ne se rattachent pas au modèle pédérastique : il s'agit d'une relation entre jeunes gens de même génération. La relation sexuelle entre les deux garçons est au centre du roman, alors que chez Homère, si on peut la supposer, elle n'est pas clairement établie. Pour sa part Xénophon, faisaient valoir qu'ils n'étaient qu'amis.

Il est facile de comprendre pourquoi Madeline Miller et bien avant elle Eschyle on fait de Patrocle l'éromène. C'est par licence théâtrale et romanesque, pour que leur oeuvre soit logique car toute la posture de Patrocle durant la guerre de Troie est beaucoup plus conforme à celle d'un éromène qu'à celle d'un eraste. Avoir fait de Patrocle un Eraste une des principales incohérences du récit d'Homère. Ces incohérences narratives confortent bien l'idée, quasi établie aujourd'hui, qu'Homère (si toutefois cette personne physique a réellement existé) ne serait pas l'auteur unique de ses poèmes mais une sorte de collecteur de tous les récits autour de la guerre de Troie. Il n'aurait fait que les rassembler dans l'ambition d'en faire une sorte de récit canonique de ces légendes. En cela le travail de Madeline Miller pour écrire « Le chant d'Achille » a été un peu semblable à celui d'Homère car si de nombreuses versions antiques de la guerre de Troie ne sont pas arrivées jusqu'à nous il en reste néanmoins de très nombreuses sans compter toutes les variations modernes sur le sujet. Elle a du faire constamment un choix parmi les différentes versions.

Il y a d'autres différences entre ce roman et l'Iliade. Elles informes sur les sources de l'auteure. Madeline Miller pour le meurtre qui a conduit Patrocle à l'exil a repris la version du mythographes Apollodore qui parle d'une dispute d'enfants à propos d'osselets. D'autre sources (voir par exemple le Grand Larousse en X volumes) indiquent que Clysonyme a été tué par Patrocle d'un coup de palet. Mais Apollodore fait de Clysonyme le cousin de Patrocle, et donc par ricochet d'Achille. La romancière américaine n'a pas retenu ce cousinage en revanche comme Apollodore elle en fait ensuite l'un des prétendants d'Hélène. A propos de cousinage, le film américain « Troie » de Wolfgang Petersen datant de 2004 n'a pris en compte en ce qui concerne la relation Patrocle-Achille que ce cousinage, puritanisme yankee oblige... Mais le cinéma n'est pas toujours aussi prude sur le sujet; comme le prouve le court-métrage de Barry Purves, un cinéaste d'animation Anglais, qui raconte notamment cette histoire d'amour, de manière très érotique avec ses petites marionnettes. Le film de Purves est visible sur la toile : Achilles (1995, 11 min) 
http://www.youtube.com/watch?v=7jpax3l19zw.

Selon la tradition, ce ne serait qu'à partir du ve siècle av. J.-C. Que les deux jeunes gens serait devenus un symbole des relations pédérastiques. Par exemple Alexandre le Grand et Héphaestion se réclamaient du modèle de l'amour entre Achille et Patrocle.

Dans une interview l'auteure a déclaré s'être beaucoup inspirée de la poésie lyrique antique, de modèles comme Sappho et Catulle, pour créer la relation entre Achille et Patrocle pour en faire un mélange d'amitié, de sensualité et de beauté quotidienne tel que les poètes lyriques antiques le célébrait.

Pindare dans ses Olympiques montre Patrocle accompagnant Achille quand ce dernier ravage la ville de Teuthrania, en Mysie. Un vase célèbre montrant Achille pansant la plaie de Patrocle illustre peut-être cet épisode. Madeleine Miller n'a pas repris explicitement cette anecdote mais fait accompagner Achille par Patrocle, au début de la guerre de Troie dans les razzias qui ont pour but d'affamer la ville assiégée.

Les homéristes distingués pense que Patrocle n'est pas une invention d'Homère car se dernier dans le premier chant ne le présente pas, comme s'il était connu de tous, en revanche ils subodorent que l'aède en a fait un personnage plus important qu'il n'était auparavant.

Une des principales difficultés à laquelle a du se confronter la romancière est de faire parler d'une façon crédible des personnages d'une part mythiques et qui d'autre part évoluent dans un monde totalement différent du notre; il y a plus de 3000 ans. L'auteure la surmonte par son écriture faite de phrases courtes et de mots simples néanmoins précis et justes. Elle ne tombe pas dans le travers de nombre de romans historiques dont le texte semble fait que d'une suite de notes en bas de page, à l'exemple de l'illisible « Alexandre le grand » de Roger Peyrefitte.

Précédemment j'ai avancé le chiffre de 3000 ans, je ne vais pas déroger à mon habitude et vous entretenir de datation; ce qui est un comble à propos d'évènement qui n'ont peut être jamais eu lieu. Cependant dès l'antiquité on sait préoccupé de savoir à quelle date se déroulait l'épopée de la guerre de Troie. Ainsi Eratosthène situait la chute de Troie 408 avant la première olympiade soit en 1183 avant notre ère. Aujourd'hui on date la destruction des remparts de la ville que l'on pense correspondre à Trois entre 1200 et 1180 avant J.C.

Madeline Miller nous met en empathie d'emblée avec son narrateur puis avec son ami Achille en décrivant des scènes intemporelle comme la naissance de l'amour entre les deux garçons. Telles qu'il nous est décrit cela pourrait être hier dans un camp de vacances ou avant hier dans un collège anglais ou dans n'importe quel ailleurs n'importe quand. Patrocle et Achille sont longs à découvrir les plaisirs de l'amour physique. Dans leur cas la tendresse précède la passion. Les héros inverseraient-ils les termes de l'amour. C'est peut être ce qui les distingue des simples mortels?

Même s'il est préférable pour aborder ce livre d'avoir quelques connaissances de l'Histoire et de la mythologie grecque et aussi peut être d'avoir humé l'air des rivages de Péloponèse et des cyclades, tout cela n'est pas indispensable, car dans le cours du récit la romancière délicatement, et toujours à propos, en quelques lignes, nous racontes un des innombrables récits et aventures des dieux et héros qui gravitent autour de l'Olympe. Mais l'auteure sait être aussi être prosaïque essaimant avec légèreté dans son texte des considérations sur le quotidien de la vie familiale, sur la vie dans les palais des roitelets grecs, la place des femmes dans cette société. Les vêtements, la médecine, l'alimentation sont décrits avec précision fascinante. Elle nous donne a comprendre les questions d'honneur, qui régissait le monde guerrier grec. Si la difficulté de camper une histoire dans un décor qu'aucun lecteur ne puisse imaginer sinon au mieux en s'aidant de quelques souvenirs de voyage pour la nature et de quelques pictogrammes de cinématographe qui déforment l'imaginaire plutôt qu'ils le fécondent pour les scènes d'action, peut être en partie résolu par le style, il n'en va pas de même pour les intrusions des dieux qui sont des personnages essentiels de l'Iliade. Dans un roman moderne ils ne peuvent pas bénéficier du paravent de la licence poétique homérique. Même si j'ai tiqué à la précision que la barbe du centaure Chiron était bien entretenue (Comment les centaures se rasent-ils? Voilà une question que l'on ne se pose pas tous les jours.) Madeline Miller s'en sort avec les honneurs. Mis à part Thétis, la néréide mère d'Achille, sans occulter les divinités, elle les a intelligemment laissées au second plan.

La lecture du chant d'Achille ne prétend pas se substituer à celle de l'Iliade pourtant je suis sur qu'après avoir dévoré le roman de Madeline Miller il sera impossible de voir du même oeil qu'auparavant les héros du poète grec. Le chant d'Achille aurait du plutôt s'appeler « La gloire de Patrocle » que nous voyons au fil des page se transformer. Le garçon un peu disgracieux solitaire et mal ­aimé, plus doué pour la musique que pour le combat devient le meilleur des grecs. Quand à Achille certes très beau et bouillant, que les dieu de l'Olympe me pardonne ce lèse héros, il est tout de même un peu con con... Ulysse est sous la plume de Madeline Miller certes très malin mais moins sympathique qu'ailleurs quand à Agamemnon quel affreux rustre...

Il y a du Dumas mâtiné de Yourcenar chez cette jeune auteure américaine, Madeline Miller a 35 ans. Elle est par ailleurs professeur de grec ancien et spécialiste de Shakespeare, connaissance qui n'ont pas du la desservir pour écrire Le chant d'Achille qui est son premier roman et en même temps un coup maître. Il me semble que son livre illustre parfaitement cette remarque d'Alexandre Dumas : « C’est le privilège des romanciers de créer des personnages qui tuent ceux des historiens. La raison en est que les historiens se bornent à évoquer de simples fantômes, tandis que les romanciers créent des personnes en chair et en os. ». L'ambition de Madeline Miller était « de rendre hommage à la langue d’Homère, en restant accessible à tous, » Elle a pleinement réussi.

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