Frisbee à La Baule
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_19ebab_p1000241.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_2acefb_p1000240.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_2e4b92_p1000242.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_33777e_p1000243.jpeg)
La Baule, septembre 2019, photo B.A
un regard sur les arts et les lettres
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_19ebab_p1000241.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_2acefb_p1000240.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_2e4b92_p1000242.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250508%2Fob_33777e_p1000243.jpeg)
La Baule, septembre 2019, photo B.A
Il y a bien des avantages à avoir une bibliothèque pas trop étique car j'ai toujours pensé que la lecture d'un livre, s'il était bon, en amenait forcément d'autres. C'est bien sûr le cas de la correspondance Morand-Chardonne. Elle m'a conduit à relire quelques nouvelles de Morand, bien éditées dans le bibliothèque de la Pleiade, de feuilleter « Le journal inutile » du même Morand et surtout de relire intégralement ses « Lettres à des amis et à quelques autres.
Ce dernier volume me parait être un indispensable complément à la lecture de la volumineuse correspondance Morand-Chardonne car celle-ci ne suffit pas pour avoir une juste connaissance de l'art épistolier de Paul Morand. Tout d'abord, malgré les centaines de lettres échangées entre eux, il n'y a que peu de proximité physique et intellectuelle entre ces deux hommes si dissemblables. Leur amitié me semble en réalité plus utilitaire que réelle. D'autre part leurs lettres ne couvrent que les années cinquante et soixante montrant un Morand en exil de la gloire s'adressant à un vieil homme. Chardonne s'y présente en vieillard avant l'âge à l'inverse de Morand qui lutte pied à pied contre les maux de la vieillesse. Morand n'y montre pas son meilleur profil. Il n'y a que peu d'élans du coeur dans les échanges avec Chardonne, alors qu'il n'en est pas avare pour ses autres correspondants. Peut être aussi qu'il se surveille plus lorsqu'il écrit à Chardonne qu'avec ses autres interlocuteurs, sachant que ces lettres seront publiées. « Dans Lettres à des amis... », recueil concocté par Ginette Guitard-Auviste, par ailleurs biographe de l'écrivain, on trouve une centaine de lettres de longueurs variables adressées pour la plupart à des proches dont la diversité est significative (Nimier, Laval, Michel Déon, Jean Giraudoux, Antoine Blondin, Valéry Larbaud...) des multiples intérêts de Paul Morand. Quelques une sont aussi rédigées pour des raisons professionnelles. Les lettres sont classées selon l'ordre alphabétique des noms des destinataires, de Pierre Benoit, pour lequel il éprouve une indéfectible amitié qui ne prendra fin qu'à la mort de l'auteur deKœnigsmark., à Marcel Schneider, homosexuel flamboyant auquel l'homophobe Morand lèguera sa... garde-robe! Chacun de ceux-ci bénéficie d'une présentation à la fois courte et sagace. Ce livre est un modèle d'édition dont aurait bien du s'inspirer les éditions Gallimard pour la correspondance Morand-Chardonne. Dans les « Lettres à des amis et à quelques autres » nous découvrons un tout autre Morand que dans celles à Chardonne. Ces lettres sont écrites sur une très longue période, presque soixante dix ans. Parfois elles s'adressent à de toutes jeunes personnes ainsi celles à Josette Day (1914-1978), l'héroïne de « La belle et la bête », dont Morand a fait sa maitresse alors qu'elle n'avait que seize ans! En 1933, elle en a alors 19 ans, Morand termine une de ses lettres par: << Je jette mon manteau à tes pieds à l'espagnole, et je me place sous ta fenêtre, prêt au baiser ou au pot de chambre.>>. Dans une autre missive, on voit que Morand est un véritable pygmalion pour la jeune femme. Il lui envoie toute une liste de livres à lire. On y voit combien Morand a un goût sûr et combien il est libre des contingences historique et politique et dans ses choix littéraire combien il sait faire taire ses préjugés. Parmi les ouvrages recommandés, on trouve « Les célibataires de Montherlant, « Le paysan de Paris d'Aragon, « Le feu » du communiste Barbusse, « Les enfants terribles » de Cocteau, « Les faux monnayeurs » de Gide, « Leviathan » de Green, « Mon ami » de Toulet... Josette Day, devenu Josette Solvay est un des personnages récurrents de la correspondance Chardonne-Morand; mais 25 ans plus tard, elle est devenu percluse de millions et gorgée de champagne...
On découvre donc un Paul Morand prévenant pour ses amis, n'omettant pas de leur rapporter des cadeaux de ses périples, en 1934 un short pour Josette Day, en 1958 un chandail pour Michel Déon... Mais c'est sans doute dans les lettres à son ami Kleber Haedens (si vous ne avez pas lu cet auteur, précipitez vous sur son roman autobiographique « Adios », un des livres les plus émouvants sur le couple.) qu'il surprendra le plus ceux qui n'ont lu que ses lettres à Chardonne (Les lecteurs de ses impérissables nouvelles seront moins étonnés). En particulier par ses recommandations qu'il fait à cet autre anglophile qu'est Haedens lors de ses visites à Londres pour cause de Tournoi des cinq nations (elles sont six aujourd'hui), ils échangent des considérations sur le rugby dans presque chacune de leurs lettre: << Je reviens de Londres. Arrêtez vous – si ce n'est déjà fait – à votre prochain voyage, aux confins de Soho, derrière Regent street, dans Carnaby str. C'est là que s'habillent et se créent les Beatles. >>, << Lorsque vous irez à Londres, il faut voir le Ad lib. Club, dans Leicester Sq. Traduction latine d'A gogo où les mods se heurtent aux rockers.>>; ces conseils sont écrits en 1964 et 65. Morand a alors 76 et 77 ans!
Cette sélection ne peut que donner l'envie d'en connaître plus car il est bien évident que Morand a écrit de nombreuses autres lettres à commencer par celles envoyées à Nimier (Il y en a quelques une dans le présent recueil) dont l'édition serait finalisée mais ne sortirait en raison de la décision de la fille de Nimier...

Cela arrive malheureusement bien rarement, même pour un impénitent arpenteur de galeries comme moi, que l’on soit sûr en visitant une exposition que les tableaux que l’on voit, seront demain parmi les joyaux des grands musées d’art moderne, c’est incontestablement le cas avec Remix l’exposition de Baselitz à la galerie Taddheus Ropac. Je n’avais pas eu ce sentiment depuis l’exposition Bacon à la galerie Claude Bernard, il y donc bien longtemps...

Petit rappel sur le peintre: Georg Baselitz est né en 1938 à Deutschbaselitz qui sera bientôt en République Démocratique allemande.Il a 7 ans quand Dresde est bombardée. Son père, instituteur de campagne, a adhéré au parti nazi et est envoyé au front. A partir de 1946, c’est le catéchisme communiste de la RDA qu’il doit réciter. En 1956 il intègre une école d’art de Berlin où on essaye de lui inculquer le réalisme socialiste ce qui n’est pas de son gout. Il en est renvoyé pour manque de maturité sociopolique. En 1957 il passe à l’ouest et s’inscrit à la Hoschschule fur bildende kunste de Berlin ouest où il restera jusqu’en 1964. En 1961, il prend le pseudonyme de Baselitz, nom de sa ville natale. << Quand je suis passé à l'Ouest, tout dialogue avec ma famille restée à l'Est était impossible. Ma première exposition à Berlin-Ouest a tant fait scandale que je ne voulais pas nuire aux miens. C'est aussi l'un des privilèges de l'artiste que de se choisir un nom, s'attribuer un titre ou une particule s'il le souhaite. Maintenant que mon nom est connu, il est parfois rejeté. Les gens de mon village ne veulent plus entendre parler de moi depuis que j'ai dit dans un entretien que j'étais né dans un “petit nid crasseux sans église”>>. En 1961 et 1962 il publie deux manifestes inspirés par Antonin Artaud dans lesquels il se déclare pour un réalisme expressif contre l’abstraction. Sa première exposition personnelle a lieu en 1963...


Pourquoi, Remix, titre qui sonne un peu mode? Tout simplement parce que l’artiste a décidé de refaire certaines toiles peintes surtout dans les années 60, bien que les remix s’étendent aussi à des périodes plus récentes de son oeuvre, en remplaçant la matière épaisse d’alors par une peinture plus fluide, plus transparente. Ce changement a pour effet d’accélérer le geste et donne une impression de mouvements frénétiques aux personnage, effet particulièrement réjouissant pour les toiles érotiques. Il ne faudrait pas voir dans cette démarche un épuisement du peintre mais bien une variation sur un sujet comme le firent avant lui un Cézanne ou un Munch. Nous sommes à cette hauteur.


Ces réinterprétations de tableaux anciens qui étaient souvent eux même des détournements d’images entre autres pornographiques ou d’icones du réalisme socialiste, sont réalisées avec une fougue jubilatoire et juvénile. A la place des couleurs ocres d'hier qui s’étalaient en couches épaisses, Baselitz utilise désormais un tracé rapide. Il pose des couleurs frottées et acidulées à la va-vite et laisse le blanc de la toile apparent.
La figure maléfique d’Hitler rode dans l’exposition avec parfois la bitte à la main...
On comprend mieux le sentiment d’urgence qui se dégage des accouplement sur les tableaux quand on les voit, comme surveillés par l’ogre Adolf.


C’est sur trois niveaux que nous pouvons admirer les œuvres de Baselitz, au rez de chaussée dans un bel espace lumineux dans lequel cinq grandes toiles à la force peu commune sont bien mises en valeur, et au sous -sol pour les grands formats à l’huile tandis que les travaux sur papier, de dimensions plus petites, mêlant aquarelle et encre de chine, souvent préparatoire aux grands tableaux, se déploient au premier étage.
.

Certaines des toiles avec leur accouplement urgent ont la paillardise et la santé éjaculatrice des derniers Picasso. L’homme et le peintre bande encore au soir de son parcourt et plus important, surtout il fait bander...
On découvre des télescopages iconoclastes comme la croix gammée et Mondrian dans une sorte d’hommage tourbillonnant au peintre batave.
L’exposition est l’alliance fructueuse entre les contraires, comme la rapidité d’exécution et la profonde interrogation sur l’art qui est à l’origine de ces peintures qui sont profondément intellectuelles et à la fois accessibles à tous.


Et puis quelle force dans les coups de brosse, quelle délié dans le dessin au pinceau, quelle compositeur de tableaux. Tout est à sa place, tout est neuf et pourtant, Baselitz ne renie rien de l’histoire de la peinture du XXème siècle. On voit passer Pollock, Mondrian, Mitchell, Otto Dix, De Kooning ...
Malheureusement la galerie Thaddeaus Ropac ne présente pas la totalité de ces “remix”. On se consolera avec le très beau catalogue d’un excellent rapport qualité prix, 30 qui lui les montre tous agrémentés de deux courts texte fort éclairants sur la démarche de Baselitz. On peut espérer un jour une grande rétrospective du peintre confrontant les différentes versions des tableaux.



Paris 2008 photo B.A
On peut remarquer que trois des plus grands peintres contemporains Gerhard Richter, Polke, Penck ont connu la dernière guerre, l’effondrement de l’hitlérisme puis celle du communiste. Ils sont tous nés en Allemagne de l’est. La souffrance est elle nécessaire pour faire de la grande peinture?
Et si les grands peintres contemporains étaient de vieux peintres allemands?


Lors d'une séance du jeu "Action ou vérité ?", deux jeunes garçons, Mathieu et Maxime, ont pour défi de s'embrasser. Le baiser va provoquer chez eux un certain émoi. A parti de ce moment, les ados, témoins de cette scène, font des allusions plus ou moins directes à l'éventuelle homosexualité de Maxime. Une révélation surprenante va alors déstabiliser le groupe, mais surtout le faire réfléchir.
Les habitués de ces pages savent combien la datation dans les romans est une question qui me préoccupe. Surtout lorsque ceux-ci ont pour fond des évènements historiques qui parfois prennent la première place dans le récit et influent grandement sur la destiné des héros, comme c'est le cas ici. Le narrateur, Romain ou Romano, comme l'ont surnommé ses camarades italiens, raconte sa vie, ou plutôt sa jeunesse, à un interlocuteur évanescent, nommé (une seule fois) Arturo; ce dernier n'interviendra que de rares fois et de manière fort laconique, trois ou quatre, durant les presque six cents pages de cette confession, faite à la première personne du singulier.
On apprend assez vite que Romano est né en 1911 (il nous informe qu'il a dix sept ans en 1928 lors de l'incendie de l'appartement des voisins de sa mère) et comme il nous a révélé, au tout début du livre qu'il a 70 ans quand il s'adresse à Arturo, qui semble être un ancien amant recyclé en scribe, il n'est pas bien difficile d'en déduire que le présent de cette remémoration se situe en 1981.
Une fois ces jalons chronologiques posés, que nous raconte Dominique Fernandez sinon le fourvoiement politique d'un jeune homme pour l'amour d'un autre. En fait Romano a été fidèle à ce mot d'E. M. Forster: << Si j'avais à choisir entre trahir mon pays et trahir mes amis, j'espère que j'aurais le courage de trahir le premier.>>.
Il faut néanmoins attendre la cent-vingtième page pour que Romano rencontre Igor. Nous sommes alors en 1933 et Igor à tout juste vingt ans. Romano est à Rome où il suit des cours d'Histoire de l'art. Il prépare une thèse sur Poussin, son peintre préféré depuis qu'il a été foudroyé par la vision à 18 ans, lors de son premier voyage à Paris et de sa découverte du Louvre, d' « Echo et Narcisse ». Il a fait de cette révélation, sa véritable naissance. Presque à chaque fois qu'il sera question d'une oeuvre d'art, et cela est fréquent, le texte sera accompagné par la reproduction de celle-ci, en petit format et en noir et blanc, ce qui donne un coté rétro au livre, bien en adéquation avec l'époque à laquelle cette histoire se déroule.
Durant la première partie du roman, Dominique Fernandez brosse un tableau assez complet, bien que très orienté, de la Rome après dix ans de fascisme. Mais le régime n'est pas vu par les yeux d'un européen d'alors mais avec ceux d'un écrivain parisien de 2014. En 1930, l'Italie fasciste était en grâce aussi bien à Londres, Churchill déclarait que Mussolini était le plus grand chef d'état européen, qu'à Paris où Pierre Laval se dépensait sans compter pour le rapprochement des deux pays. La France considérait alors l'Italie comme son meilleur allié. Outre cet anachronisme idéologique, on s'aperçoit, si on compare par exemple les descriptions de la Rome du Duce dans « On a sauvé le monde » à celles du Berlin nazi par Philipp Kerr dans sa trilogie berlinoise, combien Fernandez est un assez piètre paysagiste. Il ne sait pas sur ce point, comme sur d'autres, sortir des clichés. On apprend néanmoins beaucoup de choses sur le quotidien des romains de 1930; par exemple qu'il y avait une nourriture fasciste et une autre qui ne l'était pas, comme les pâtes par exemple! Il est probable que cette connaissance intime des détails de la vie quotidienne dans l'Italie mussolinienne viennent des recherches que Dominique Fernandez a entrepris pour écrire la biographie de son père, l'écrivain et critique littéraire Ramon Fernandez, laudateur éphémère du Duce... Cette connaissance du fascisme le conduit à faire des déclarations, elles, bien peu dans l'air du temps, comme celle-ci à la revue Transfuge: << Le fascisme est une pensée qui court à travers les siècles. Elle s'est cristallisée dans Mussolini, mais on la trouve après, on la trouve avant, c'est une façon de penser. Tout tableau peut donc avoir une interprétation fasciste.>>.
Cet exercice d'admiration pour les sculptures du stade de Mussolini est totalement inattendu dans un livre qui par ailleurs baigne dans la morale convenue du jour. Tout aussi inhabituel est son plaidoyer pour le réalisme socialiste que Dominique Fernandez place dans la continuité de la peinture russe du XIX ème siècle, ce qui est très convaincant. Au passage il cite « La baignade du cheval rouge de Pedrov-Vodkine et bien sûr pour la période soviétique, Deineka (j'ai consacré naguère un billet à cet artiste. on le trouve à cette adresse: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-alexandre-alexandrovitch-deineka-1899-1969-120342681.html). Les louanges que Dominique Fernandez déverse sur une peinture naturaliste, réaliste, témoin de son temps ferait passer son « ami » et confrère à l'Académie, Jean Clair pour un chantre de l'art contemporain... Il semblerait que cette, un peu amère constatation, que l'on peut lire page 34, soit autobiographique: << Celui qui se croit le plus libre ne voit que ce qu'il a été programmé pour voir: il faut du temps pour apprendre à se servir de ses propres yeux.>>.
On ne sait que peu de choses sur Romain, ni du pays d'où il vient, ni même quel est son véritable prénom, pas plus à quoi il ressemble. Il ne doit cependant pas être trop mal de sa personne puisqu'il est d'abord, avant de tomber en extase devant Igor, courtisé par deux étudiantes, comme lui en histoire de l'art: Gulia, une froide beauté issue d'une famille de l'aristocratie romaine mais tombée dans la débine et Wanda une chaude et pulpeuse polonaise. Le parti pris de laisser dans le flou les origines du héros est contre productif en le privant de tout un arrière monde qui pourrait mieux expliquer ses réactions et ses motivations. Dés qu'il glisse vers l'espionnage, mais ne croyez pas qu' « On a sauvé le monde » soit une sorte de James Bond chez Mussolini puis chez Staline, Fernandez est assez peu convaincant; on peut subodorer que ce féru de Poussin est anglais et que pour construire son personnage Dominique Fernandez ait louché du coté de sir Anthony Blunt. Ce qui hélas se confirme à la fin du roman car le peu que dit l'auteur sur les presque cinquante années après les faits qui nous sont racontés dans le roman, qui se déroule en gros sur trois ans, est paresseusement calqué sur la vie du dit Blunt qui avait une autre envergure que le pâle Romano. Pour s'en persuader il suffit de lire la biographie de Blunt, écrite par Miranda Carter, "Gentleman espion, Les doubles vies d'Anthony Blunt" (Payot, 2006). Blunt a inspiré plus directement un autre roman, meilleur que celui que je chronique, bien qu'un peu trop cérébral, il s'agit de « La gloire du traitre » de Bernard Sichère (éditions Denoel 1986). Rien qu'en lisant le titre du roman de Sichère on sait qu'on n'y trouvera aucun dolorisme homosexuel qui encombre tant les romans de Dominique Fernandez. Si vous préférez les images à la lecture, il y a une excellente série britannique qui a pris pour héros Blunt et ses compères de Cambridge. Il s'agit de Cambridge spies, série à laquelle j'ai consacré un article sur le blog, trouvable à cette adresse: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-cambridge-spies-reedition-completee-92508146.html.
Revenons à nos deux héros. Le personnage d'Igor est le seul à échapper quelque peu aux stéréotypes qui ne cessent de faire obstacle à la crédibilité du récit. Le paradoxe est que la véracité d'Igor pour le lecteur repose sur une situation possible, mais très extraordinaire: le retournement par les soviets d'un jeune russe blanc dont une partie de la famille a été massacrée par les rouges. Rhomer dans son film « Triple agent » avait suggéré une situation proche ce celle-ci mais de manière beaucoup plus subtile. Il reste qu'il y a bien eu des russes blancs "retourné", les écrivains Alexis Tolstoi et Mirsky en sont de bons exemples.
J'éclairerait volontiers le parallèle entre les méthodes policières fascistes et staliniennes que décrit Dominique Fernandez par une réponse qu'il a faite à une récente interview: << La Russie et l’Italie ont en commun l’incurie et le désordre. Dans les deux pays, la bourgeoisie ne tient pas une grande place, et c’est justement cette conception peu bourgeoise de la vie et de la culture qui m’attirent.>>.
Dans son roman, il n'hésite pas à faire d'autres parallèles audacieux: << En quoi la démarche de Mussolini diffère-t-elle de celle des papes? Ils ont la même ambition de faire servir l'art à une fin politique, la même volonté de contraindre l'artiste à sacrifier la plus grande part de sa liberté à un principe plus haut que celui de la liberté individuelle, ils partagent la même certitude qu'il est plus important pour la communauté des hommes et plus profitable à la civilisation de forcer le peintre et le sculpteur à annoncer une bonne nouvelle que de lui permettre d'exprimer son moi.>>.
L'auteur n'évite pas toujours les pièges du didactisme dans les passages dans lesquels Romain fait partager à Igor ses connaissances en Histoire de l'art, dont l'étendue est d'ailleurs un peu surprenante de la part d'un garçon d'à peine plus de vingt ans. Il reste que ses considérations sur la peinture de la renaissance sont fort intéressantes.
Je recommanderais de lire cet ouvrage à Rome (au moins les deux premiers tiers) où il pourra être pour son lecteur un guide original en ce qui concerne les musées, un peu à l'instar des écrits de Stendhal sur la ville éternelle. Je rappellerais aux étourdis que Dominique Fernandez est un fin connaisseur de l'auteur de « La chartreuse de Parme ». A croire que le romancier a pensé que son roman pourrait être utile aux touristes puisqu'il l'a découpé en courts chapitres, de cinq à dix pages chacun, auxquels il a donné des titres explicites comme, « Les marbres du stade », « La chapelle Alaleoni », « peinture italienne, peinture française »...
Si les réflexions sur la peinture sont érudites, pointues et paradoxalement iconoclastes, pas du tout dans la doxa de la tribu socialo-intello-bobo dont Dominique Fernandez est un archétype, ses diatribes sur la religion, que néanmoins j'approuve, sont elles assez primaires. En voici un exemple: << Sur un seul point, il resta affreusement rétrograde. Le sexe continua à être exclu de la prédication de François. Le sexe demeura banni et maudit. Logique avec lui-même, François aurait dû libérer le sexe également, célébrer aussi la joie du sexe. Il aimait la musique, la poésie, les paysages d’Ombrie, la marche sous le soleil, les haltes sous les oliviers, les gâteaux, mais, cramponné au préjugé biblique, il maintint l’interdit sur le corps. En condamnant le désir, il avalisa le discours catholique sur la répression sexuelle et engagea l’Europe pour des siècles de misère puritaine. En avance dans tous les autres domaines, il ne remit pas en question les lois édictées par Moïse ni l’enseignement de l’horrible saint Paul.>>.
Quand au plaidoyer de Dominique Fernandez sur la supériorité des gays sur les hétéros en matière d'art, s'il ne me paraît pas totalement absurde, il pâtit d'un ton très années soixante dix qui paraît aujourd'hui assez ringard, venant d'un autre temps aussi éloigné que celui des lectures communistes de la peinture que l'auteur propose via Igor. Il me semble que ce n'est pas faire preuve d'homophobie que de considérer comme bien réductrice la démarche de faire de l'homosexualité sa seule grille de lecture du monde...
Voir dans l'obligation de vivre dans la clandestinité pour les homosexuels au début des années trente une passerelle pour qu'ils deviennent des espions relève de la psychologie du café du commerce.
Dominique Fernandez est bien davantage, un biographe, un homme de récits de voyage qu’un véritable romancier. Par exemple la romance entre romain et Igor me semble fortement inspirée par l'aventure amoureuse qu'a connu l'écrivain Pierre Herbart avec un jeune russe à Moscou en 1936. Pour s'en persuader, il suffit de lire la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau (Grasset, 2014) et plus particulièrement le chapitre "La patrie du socialisme".
Les romans les plus convaincants de notre académicien s'appuient sur des personnages historiques: Pasolini, Tchaïkovski, Le Caravage. Ce qui n'est pas le cas dans « On n'a sauvé le monde ». Ses deux jeunes héros sont des personnages de fiction et il manquent cruellement d'épaisseur. Les acteurs de second plan de cette histoire ne sont pas plus conséquents. Ils vont de la transparence à la caricature comme la famille d'Igor, cliché du russe blanc en exil. Henri Troyat, ancien collègue à l'Académie de Dominique Fernandez a écrit sur cette tribu dont il était issu, des pages d'une toute autre densité.
On se demande tout de même, si on est un peu moins subjugué par l'amour de Romano pour Igor que l'auteur, si Igor, agent de l'URSS, ne se serait pas servi, dès le début de l'amour de Romano à son égard; on peut alors s'interroger sur la sincérité des sentiments d'Igor envers son compagnon. N'aurait-il pas envisagé dés leur rencontre de manipuler Romain pour qu'il récupére les plans secrets du prototype de l'avion futuriste italien ? Dans cette hypothèse, que Dominique Fernandez laisse entre ouverte, on peut en déduire qu'Igor n'a pas la fin que suppose Romain...
Pour résumer « On a sauvé le monde » est à la fois un livre ambitieux et paresseux. Ambitieux car il se veut roman total mélangeant roman d'amour, roman historique, roman d'espionnage et essai sur l'art tant classique que moderne. Certains de ces pans sont assez ratés comme la partie espionnage , n'est pas John Le carré ou Eric Ambler qui veut, d'autres assez réussis, toutes les considérations sur la place de l'art dans la société. On peut néanmoins savoir grès à Dominique Fernandez de son ambition, même si le livre manque de travail pour être tout à fait convainquant, mais il faut prendre en compte l'âge du capitaine. A plus de quatre vingt ans on sent plus l'urgence de publier que de peaufiner longuement son ours.
Le livre vaut surtout comme une visite dans un musée imaginaire d'une grande liberté de Rome à Moscou. Une fois refermé il donne envie de se précipiter au Louvre pour y aller admirer les toiles de Poussin et de Vouet, mais aussi de visiter Rome et Moscou dans les pas de Romano.
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_a51412_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-05.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_d6efc9_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-05.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_5c8836_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-06.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_9c2540_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-06.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_422c77_img-0005.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_5ed919_img-0004.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_30c9ea_img-0006.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_078f76_img-0007.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_7195fb_img-0008.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_1fad41_img-0009.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_5ddb92_img-0010.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_dddcd9_img-0011.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_896525_img-0046.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_7415a4_img-0047.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_66faa5_img-0048.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_dabf79_img-0049.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_faf407_img-0050.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_a645a0_img-0052.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_2165e7_img-0053.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_f16a2d_img-0055.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_15f56c_img-0056.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_6a6c7c_img-0057.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_50e993_img-0059.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_b2a3b0_img-0060.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_a992ff_img-0117.jpeg)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_31ab96_img-0118.jpeg)
Paris, 2014, photo B.A
Contrairement à ce que vous croyez je lis lentement mais comme j'ai commencé à 6 ans et que j'en ai 63, j'ai tout de même eu le temps de lire un certains nombre d'ouvrage d'autant que tout compte fait c'est ma distraction (et ma nourriture) préférée mais ce n'est rien par rapport à Morand, un véritable ogre de lecture. Je pense que comme moi, il ne devait pas dormir beaucoup. Morand est idéal pour les lecteurs lents car ses textes sont courts. C'est la principale cause pour laquelle, il n'est pas à la toute première place de nos lettre. C'est après Proust et Céline dans des genres différent, le troisième plus grand style de la langue française au XX ème siècle. Hormis cela ses livres de voyage (à quand une Pleiade pour ceux-ci) sont des témoignages extraordinaire du monde à son époque et se lise toujours avec un grand plaisir. Son Venise est un chef d'oeuvre.
Lorsqu'il a son aventure avec Josette Day ce n'est pas vraiment un barbon, il a une quarantaine d'années et la quarantaine très sportive, ski, cheval, natation, tennis...
L'expression faire litière de ses préjugés (pas tous bêtes à mon avis) que vous employez semble avoir été inventé pour Morand grand homme de cheval et cavalier jusqu'à presque ses derniers jours.
Mais encore Morand a commencé tôt et a fini tard à 88 ans, il faut bien s'occuper tout ce temps ce qui n'est pas trop difficile si l'on a sa culture et sa fortune. Son new York qui date du début des années 30 est aussi très intéressant.