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Correspondance Morand - Chardonne, tome II

6 Mai 2025, 14:41pm

Correspondance  Morand - Chardonne, tome II

 

Si les histoires d'amour finissent mal en général, celles qui ne sont pas consommées ne se terminent pas mieux. Il me semble qu'il n'est pas extravagant de qualifier les liens qui existaient entre Morand et Nimier d'amour; car comme le chantait jadis Henri Tachan: << entre l'amour et l'amitié, Il n'y a qu'un lit de différence >>. Lorsque Nimier se tue en voiture, Morand est dévasté. Ses lettres en témoignent: << Je n'ai pas lu « D'Artagnan; il m'est arrivé quelque chose de très grave: Nimier est mort. C'est très grave pour lui encore plus. Voilà pourquoi je ne puis lire ce livre léger, qui me rappelle un charmant instant: en juin, à ma vieille table flamande de changeur, aux Hayes, Nimier prenant une feuille de papier, pris d'une inspiration subite et commençant d'Artagnan...>>; << Nimier c'était le printemps que je regardais pour la dernière fois.>>. Voilà qui contredit l'image stéréotypée d'un Morand n'aimant que lui même.

 


Cocteau et Morand

Mais sont attention ne se limite pas à Nimier. Cocteau est l'un de ses grands souci en 1963; il est d'abord très inquiet pour la santé du poète, lui conseillant de ralentir son activité; puis, il est profondément attristé par son décès: << Kléber (Haedens), me demandant un article pour candide, en m'apprenant la mort de Cocteau. Je savais que je ne reverrais plus cet ami de 40 ans; il avait eu – je l'avais su – une petite attaque très superficielle, très sournoise, qu'il prenait pour une névralgie de la face, au mois d'aout. Un tel courage, une telle lucidité; cet être si peu solide attendait la mort avec une force d'âme, un courage, refusant de s'arrêter de travailler, qui était admirable. Quel chagrin.>>. Sa compassion ne se limite aux défunt; Il va également visiter à l'hôpital Daniel Boulanger qui a eu un grave accident de voiture. Morand égoïste! C'est curieux comme les clichés sur les écrivains sont pulvérisés à la lecture un tantinet attentive de leur oeuvre, et en particulier de leur correspondance et pourtant elles perdurent (voir également à ce sujet le billet que j'ai écrit à propos de celle entre Gide et Marc Allégret).

Roger Nimier dans son Bureau de Gallimard

Roger Nimier dans son Bureau de Gallimard

Morand n'est pas un égoïste mais un individualiste forcené et paradoxalement, mais il n'y a que des paradoxes dans la vie de Morand, ce mondain est un solitaire. 

Contrairement au premier tome de la correspondance entre Paul Morand et Jacques Chardonne qui s'étendait sur une dizaine d'années le second ne couvre que trois année, 1961, 1962 et 1963 et pourtant le volume qui la rassemble est de même épaisseur que le premier. Il compte 1131 pages auxquelles il faut encore ajouter celles du précieux index. L'évènement principal de ces trois années sera donc pour les deux hommes la mort de Nimier. 

La vie littéraire tient une grande place dans ces écrits ou plutôt dans ceux de Morand. Chardonne petit lecteur, se contente de respirer les livres! Il ne fait que relancer mollement cette conversation quasi quotidienne par l'intermédiaire de la Poste. Si bien que l'on a parfois plus l'impression d'un monologue de Morand que d'un échange d'idées entre deux personnes. Les lettres de l'auteur d' « Ouvert la nuit » sont toujours intéressantes, il y aborde de nombreux sujets qui surgissent au fil de ses innombrables lectures et de ses nombreuses rencontres. Merveilleux paysagiste cet homme qui ne tient pas en place nous décrit également les contrées qu'il traverse quand ce n'est pas le jardin de sa maison de campagne ou ce qu'il voit de sa fenêtre de Vevey, ville où il réside une partie de l'année. Les missives de Chardonne quant à elles, ne valent guère que pour le regard acéré qu'il porte sur le monde de l'édition; il a été le patron des éditions Stock une trentaine d'années... 

Jacques Chardonne et Paul Morand

Jacques Chardonne et Paul Morand

 

Comme vous l'avez sans doute remarqué, si vous êtes un fidèle lecteur de ce blog, je suis un adepte des lectures croisées et à mon avis plus on en entremêle et plus on a de plaisir. Ainsi je recommande fortement de lire en même temps que cette correspondance les pages du journal de Matthieu Galey qui traitent de ces mêmes années. Le diariste était un grand ami de Chardonne et vers 1960 il fait la connaissance de Morand. On découvre dans le journal de Matthieu Galet que le sage de Barbezieux était beaucoup moins laudateur vis à vis de Paul Morand que dans les lettres qu'il lui adressait. Celles-ci commencent très souvent par des flagorneries poisseuses. Galey recopie un extrait d'une lettre que Chardonne lui a envoyée: << Les Morand n'ont vraiment vécu que dans la plus haute aristocratie et ne connaissent rien d'autre; et ne peuvent rien connaître d'autre. Que ce soit au Portugal, à Lausanne, à Marbella, il ne voit que des reines déchues, des princes, des grands personnages. Morand ne les supporte pas. Tout humain lui est étranger (…) Morand ne veut que faire plaisir; mais le coeur n'y est pas (…) C'est un athlète gentil, habité par la mort.>>; ou encore: << Curieux Morand; je ne m'y habitue pas. Intelligent, presque de façon surhumaine; dans une certaine zone naïf; stupide pour les trois quarts.>>. Galey n'est peut-être pas non plus exempt de favoritisme quand il écrit: << Chardonne préfère son Morand épistolaire et quotidien, qu'il n'a pas besoin de comparer à l'original. Il se contenterait volontiers de leur rencontre annuelle, lorsqu'il rapporte à Morand ses lettres. Celui-ci en prend copie, qu'il dépose à la bibliothèque de Lausanne, mais il se garde bien de les rendre au destinataire. Jolie escroquerie d'écrivain, que Chardonne souffre avec son habituel mépris des contingences. >>.

 

On peut penser que Chardonne était plus sincère dans ses lettres à Matthieu Galey que dans celles à Morand. ll savait que ces dernières seraient probablement publiées tôt ou tard. Alors qu'il pensait que celles pour Galey resteraient dans le domaine privé (il me semble que ce serait une judicieuse idée de les éditer). Chardonne comme tous les contemporains de Galey ignorait qu'il tenait son journal. Avec lui, Chardonne fait beaucoup moins le bêta que dans nombre de missives destinées à son partenaire habituel. J'emploie le mot partenaire à dessein, tant leurs lettres me font penser à des échanges de tennis, mais qui serait un peu un tennis de château, dans lequel chacun des joueurs ne veut pas trop faire courir l'autre... 

Jacques BrennerChardonne est excessif dans le blâme, comme il l'est dans la louange. Il n'est pourtant pas parfois un mauvais psychologue car si Morand à un goût et un jugement sûr en littérature la plupart de ses considérations géopolitiques sont aberrantes, ce qui est tout de même inquiétant pour un ancien ambasadeur, mais il est vrai que l'on a vu récemment que nos diplomates ne sont pas plus clairvoyants aujourd'hui qu'hier... Ceci dit Chardonne se trompe parfois lourdement sur ses proches. Il ne s'aperçoit pas que Galey est homosexuel (ce qui n'était pas bien difficile à voir. Je le rencontrais souvent dans les théâtres au début des années 70 et cela m'a paru d'emblée évident.). Il pense que Brenner est un homme heureux alors que son sinistre journal, que je ne vous recommande pas, prouve à chaque page le contraire. Chardonne voit en Brenner un être asexué alors que la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau nous apprend qu'Herbart et Brenner  (photo ci-dessus) se partageaient les même gigolos! Fin Psychologue Chardonne!!! 

 

 

Il ne faut pas perdre de vue que l'on est pas en présence d'une correspondance véritablement privée. Morand sait qu'elle sera probablement publiée. Il a pris toute les dispositions pour cela. Il aurait voulu que ce soit vingt ans après sa mort alors que c'est près de quarante ans après que nous en prenons connaissance. Gallimard a trainé les pieds en raison du contenu de certaines lettres peu conforme au politiquement correct qui exerce sa dictature sur les esprits depuis un trop long temps. Chardonne subodore que l'édition de ses réponses aux lettres de Morand seront publiées de conserve avec celles de son partenaire. Les deux épistoliers prennent donc dans leurs écrits une posture devant la postérité. Morand joue à fond la carte de la provocation sur enchérissant sur ses opinions; sinon comment expliquer le fossé qui existe entre ses écrits et ses actes. Les exemple fourmillent en particulier en ce qui concerne l'homophobie et l'antisémitisme. Par exemple dans une lettre il vitupère contre les juif et les pédérastes et termine sa missive par: << Je déjeune avec Roger Stéphane.>>, juif et homosexuel! 

Dans les propos de Morand, il est souvent question de politique internationale. Curieusement à tous les conflits du XX ème siècle, il semble appliquer une grille de lecture de 1913! Il paraît figé dans les vues de ses bons maitres qu'étaient les frères Cambon. Le plus stupéfiant c'est qu'il ne voit aucune différence entre l'Allemagne de Bismarck, celle d'Hitler, celle de Guillaume II ou celle d'Adenauer. Ce qui donne des réflexions pour le moins ébouriffantes mais curieusement pas toujours absurdes et qui ouvrent sur des rêves ou des cauchemars uchroniques. En tous cas on est loin des biens pensants de notre temps ensuqués dans la moraline. Qu'on en juge: << Un pays chaud, sans nègres et sans arabes (surtout affranchis), comme c'est plaisant!. L'Afrique aujourd'hui, c'est une preuve par l'absurde, à l'échelle mondiale, de la démocratie, noire sur blancs.>>; << Pour implanter le bolchévisme en Espagne, nul besoin de la Russie. Un homme tel Franco qui gouverne avec un siècle de retard, suffira. Le bolchévisme n'est jamais venu de l'extérieur. C'est la sottise des derniers tsars qui a fait le communisme russe.>>; << L'arabe n'arrivera à rien; il va retourner au VIII ème siècle. Il ne vit que dans les ruines, même s'il ne le souhaite pas. Nous allons l'entretenir un bout de temps. Puis il aura les chinois. Du fond de mon urne cinéraire, il me restera à en rire.>>; << Hitler n'a point fait un beau travail. Il n'a pas exterminé les juifs. Il les a rendus virulents. Il n'y avait pas de juifs avant lui. A présent ils sont nombreux bien conscient qu'ils sont juifs, et le feront sentir pendant des siècles.>>; << Les régimes politiques des noirs libérés sont la négation de la démocratie; et aussi le négatf; des noir qu'on lit en blanc.>>

Morand en 1944 ambassadeur en Suisse allant remettre ses lettres de créance

Morand en 1944 ambassadeur en Suisse allant remettre ses lettres de créance

 

Si les points de vues politiques de Morand, Chardonne sur ces sujets est plus tiède (comme pour tout d'ailleurs), nous paraissent quelques fois extravagants les jugements littéraires de ce lecteur boulimique, eux, sont presque toujours pertinents: << lu le dernier Christiane de Rochefort. « Les petits enfants du siècle », c'est bon; justesse d'oeil, d'ouïe, de coeur. Ce second livre tient les promesses du premier (Le repos du guerrier); c'est différent, mais excellent.>>; << Je relis « Les mille et une nuit »; de loin on en garde un souvenir ravissant; de près, c'est fort ennuyeux. Peut être que la seule féérie de l'Orient aura été le pétrole.>>; << L'Abellio, évidemment profond, prophétique, apocalyptique, « Les possédé » à l'échelle mondiale, mais c'est un polytechnicien épris de synarchie; ses personnages sont des abstractions, des idées à qui l'auteur a mis des chaussures...>>; << Le Gide de Paludes, protestantisme éclairé par l'honneur, grâce dans la pensée, bonheur de style...>>; << Somerset Maugham (…) sa figure de vieille femme anxieuse et méchante contrastait avec sa vie d'homme comblé et d'auteur à succès. Il y a de fort jolis livres dans son oeuvre, quelques nouvelles et « Servitude humaine ». Un des rares écrivains anglais qui ait subi l'influence française dans sa jeunesse.>>; << C'est ce qu'il y a de touchant en Pierre Benoit, cet univers dernière cocottes 1913 dans un décor de « Journal des voyages ».>>; << « La nature du prince » aurait fait une divertissante nouvelle de 80 pages; s'amusant comme une petite folle, Peyrefitte en fait un trop long récit de 220 pages. C'est un fouineur, un chartiste amateur et un joyeux inverti « gaulois »; nous voilà loin de « La mort d'une mère »>>; << J'ai relu la conclusion du livre de Lévi-Strauss, « Triste tropique ». Cet homme a renouvelé le voyage, repris la tradition du voyage philosophique et Montaigne.>>; << Je viens de lire « L'ile de Prospero » (Corfou) de Lawrence Durell, écrit en 1937. Bien supérieur à ce qu'il a écrit sur Rhodes. Il y a là-dedans des cafés grecs, une procession de Saint-Spiridon, une pêche aux poulpes, très beaux morceaux.>>; << Le roman de Serguine (Mano l'archange) est interdit: vitrines prohibées, ventes aus moins de 18 ans non autorisées, ect... C'est Vichy 1942!>>; << Jullian m'a envoyé un roman cosmopolite « Café-Society » très soigné, mais une série de potins enfilés bout à bout avec tant d'esprit et de morsure à chaque ligne que cela fint vite dans le gris.>>;

Il est beaucoup question d'écrivains dans cette correspondance dont François Mauriac, ci-dessus peint par Jacques-Emile Blanche, un vieil ami de Paul Morand . Il est question plusieurs fois du peintre dans les lettres de Morand

Il est beaucoup question d'écrivains dans cette correspondance dont François Mauriac, ci-dessus peint par Jacques-Emile Blanche, un vieil ami de Paul Morand . Il est question plusieurs fois du peintre dans les lettres de Morand

 

 

Les lettres de Morand veulent laisser de lui le portrait d'un misanthrope absolu: << Mon truchement c'est la bêtise; il y a une bêtise claironnante, piaffante de la jeunesse; il y en a une autre ronchonneuse de la vieillesse, toute différente. Mais c'est au moins un terrain d'entente, comme une inscription bilingue. La même chose en Histoire: l'ineptie monarchique et le gâtisme des rois du XVIII ème ont été remplacés au XIX ème par le nationaliste des peuples jeunes, connerie opposée.>>. Cette posture de détestation de l'autre est souvent mis à mal par ses élans de tendresse qu'il a du mal à refréné comme par sa fidélité en amitié. Pour Bory par exemple: << Jean-Louis Bory est pétulant: drôle de pistolet; un pistolet qui part par les deux bouts; j'en suis féru comme disait la marquise de Cambremer.>>.

 

Le regard acide et désabusé et le sens de la formule percutante de Morand donne quelque sorties fort drôle: << L'Académie c'est la joie des ducs d'avoir l'air d'hommes de lettres, et la joie des gens de petite extraction, comme Farigoule (véritable nom de Jules Romain) ou Chamson, de se frotter à des ducs. >>, << Si la République convenait à la France contemporaine; il n'y en aurait pas eu cinq.>>; << Deux choses épouvantent: le sourire de khroutchtchev et les lunettes noires des policiers nègres. C'est vraiment là le gorille habillé avec les défroques de l'explorateur qu'il vient d'étrangler.>>

Si dans l'échange Morand domine nettement, Chardonne réussit néanmoins de beaux portraits: << Si Jouhandeau ne s'était pas spécialisé dans abjection, il n'en serait guère question.>>; << Nourissier rencontré dans la rue. Il a l'air d'un sorbet à la fraise. Rosé, sucré, avec un fond glacé, quelque chose à la fois d'amolli et de coupant.>>

Les deux épistoliers jouent devant un parterre choisi et souvent choyé, qu'ils enchantent et parfois griffent. Leurs épouses fait un peu fonction de coeur antique. La encore Madame Morand écrase de toute son altitude aristocratique la maladive Camille Chardonne. Nourissier a tracé de Madame Morand que l'on n'appelait que la princesse Soutzo un portrait acéré: << (…) cosmopolite, balkanique, aristocratique, réactionnaire, bancaire, pétrolière, proustienne, littéraire, parisienne – anéantissait toute velléité de rivaliser avec elle en snobisme, name dropping, méchanceté, sarcasme. J'ai vu s'y essayer des compétiteurs pourtant bien armé: il s'y sont cassé les dents (…) Elle eut jusqu'à la fin l'inconscience de ses opinions qu'elle n'imposait pas, mais qu'elle ne mit jamais en berne.>>. Sur ce dernier point, on peut en dire autant de Paul Morand que je vois comme un Drieu La Rochelle ayant réussi car ignorant le remord. Les deux hommes ont la même fascination-répulsion pour le communisme. A propos de Drieu, Morand écrit le 19 aout 1963: Je suis toujours ému de me retrouver partout dans Drieu. Un de ces livres porte cette dédicace: << A Paul Morand parce que nos chemins se croisent souvent.>> Même génération ou presque, mêmes études, même milieu, mêmes intermittences d'égoïsme et d'altruisme que le fascisme exalta, même goût des mystiques asiatiques, même langage en art, mêmes plaisirs pour les femmes, même mépris d'usurpation médiocre, mêmes réaction bourgeoise et petit bourgeois, mêmes habitudes du luxe, des maitresses riches, tempérées par le regret des femmes pauvres, quitte à retourner aux premières dés qu'on a les secondes, même indifférence aux stupides jeunes filles, aux enfants; les seules différences, c'est qu'il appréciait la vie de nuit, qu'il n'avait pas eu de famille à aimer, qu'il ne tenait à rien; il était plus courageux, plus dédaigneux, plus artiste que moi.>>. Dans ce portrait croisé on voit que contrairement à Chardonne qui s'adore et qui n'est pas loin de se trouver parfait, Morand très lucide ne s'épargne pas. 

Paul Morand peint par Jacques-Emile Blanche dans l'entre deux guerres

Paul Morand peint par Jacques-Emile Blanche dans l'entre deux guerres

 

Les tribunes devant lesquelles ils jouent sont fort remplies. Il y a d'abord au premier rang les fameux hussards en qui, au début des années 50, Morand et Chardonne voyaient leurs successeurs ou du moins ceux qui les aideraient à passer à la postérité. Le regretté François Dufay a très bien raconté cela, certes vu de gauche, dans « Le soufre et le moisi » sous titré La droite littéraire après 1945, Chardonne, Morand et les hussard. Mais les hussards ont failli. Nimier n'a presque pas écrit dans les années 50 et se tue en 1962, Blondin se noie dans l'alcool, suivi de près par Kleber Haedens quant à Déon, il attend son heure. « Les poneys sauvages » ne paraitront qu'en 1970... Ce quarteron de chevaux légers est accompagné dans la prose des deux épistoliers par nombre de seconds couteaux de la littérature et par les considérations de Morand sur ses lectures qui sont multiples et des plus diverses.

L'intérêt de Morand ne se limite pas à la littérature. Il fréquente assidument salles de cinéma et ne manque pas de donner ses avis bien sentis sur les spectacles qu'il voit: << Le film « Un singe en hiver » est beaucoup mieu que ce que j'attendais; Belmondo parfait de grâce; pas de vulgarité. Beaucoup de retenue dans un dialogue d'ivrognes qui eût pu être bas et trop appuyé. Et la dernière phrase: << et le viel homme entra dans un long hiver>>. C'est moi, c'est nous ayant perdu Roger.>>; << J'ai aimé « L'année dernière à Marienbad: c'est de l'avant garde et le public s'ennuie, mais c'est une très curieuse tentative. Faire du nouveau ce n'est pas commode. Il y a des influences Cocteau, Bunuel, chez Resnais, mais beaucoup de recherches et pas mal de trouvailles.>>;

La télévision et la radio tiennent aussi une large place dans sa vie: << George Charensol a protesté avec raison au Masque et la plume, lorsqu'on a dit que Max Linder valait Chaplin, qui n'aurait été que son élève. J'ai vu des foules de 100 000 catalans se presser, en 1911, place de Catalogne, à Barcelone, fous de Max Linder. Mais c'était un acteur d'une effroyable vulgarité, habillé comme à La Belle Jardinière, du genre joli coiffeur de dames parisien 1906. Il n'a jamais eu le coté humain, généralisant la souffrance, le coté christ comique, que seuls savent avoir les juifs, ni l'élégance lord Rothshild du moindre d'entre eux, même avec des pompes percées et des habits en loques.>>

Morand Nimier Blondin "fêtant" la non élection de Paul Morand à l'Académie Française

Morand Nimier Blondin "fêtant" la non élection de Paul Morand à l'Académie Française

 

 

Si Chardonne se désintéresse du contemporain on ne peut que s'émerveiller de voir le septuagénaire Morand aux écoutes de toutes les nouveautés, certes pour souvent les fustiger. Son appétit de l'actualité ne l'empêche pas de visiter souvent sa longue mémoire: << Il y a 50 ans j'étais à la première des « Troyens » de Berlioz, à l'inauguration du Théâtre des Champs Elysées. C'était l'entrée de Paris dans l'art moderne. Il y a eu, à Paris un luxe 1913, encore de bon goût, que je n'ai vu que de loin, mais que je respirais et qui n'a plus reparu. En 1918, ce fut tout de suite, ou voyou ou richard, classe touriste...>>;

 

Dans cet épais volume ont voit deux écrivains soupeser leurs chances face à la postérité. Chardonne est très confiant, Morand doute plus. On ne peut constater que celui qui reste est le moins assuré des deux. Outre dans la célèbre collection de la Pléiade on trouve assez facilement les ouvrages de Morand, en particulier son merveilleux Venise, en revanche il faut bien fouiller dans les librairies pour y dénicher un livre de Chardonne. Cette correspondance ne fera que renforcer ce verdict. Le dit Chardonne à ce propos ne ce mouchait pas du coude: << Dans un siècle notre correspondance est sans doute la seule chose qui intéressera, et qui peut être restera, dans un nouveau monde; on vous lira comme nous lisons les moeurs des germains, dans Tacite.>>

Morand s'interroge sur sa pratique et en particulier la présence de l'Histoire dans le roman/ << Depuis 1870, il y a eu l'accélération de l'Histoire. Il faut donc recourir aux caméras ultra rapides, c'est à dire à l'oeil des romanciers. Sinon l'Histoire ne sera plus qu'une galerie de brute, effigies sans bras ni jambes. Les romanciers leur redonnent des membres pour courir après l'Histoire (Anouilh, Giono, Aragon ect...).>> 

Jacques Chardonne en compagnie de Michel Déon, personnage récurrent de cette correspondance

Jacques Chardonne en compagnie de Michel Déon, personnage récurrent de cette correspondance

 

Une des limites, mais aussi dans notre époque frileuse, l'intérêt des lettres de Morand est sa tendance à la généralisation, au pluriel. Comme l'explique judicieusement Charles Dantzig dans son « Dictionnaire égoïste de la littérature française »: << Balzacisme de Morand: son intérêt pour les masses, auxquels il cherche à donner un ordre. Il pense que les rousses sont comme ceci, les banquiers comme cela, remarque que le dimanche trois millions de parisiens font telle chose et cinq millions de new-yorkais telle autre, ect. Morand à les préjugés antimétèques d'une époque qui admettait que nous colonisions, mais pas qu'ils émigrent. Ce sont ceux en Angleterre d'Evelyn Waugh.>>. Vous comprenez maintenant pourquoi j'aime Morand...

Contrairement à ce qu'il écrit Morand est un homme de droite mais curieusement il fait comme aujourd'hui l'amalgame fautif entre droite et nationalisme: <<... ces gens de droite nationalistes ont été pulvérisé en 40 par l'évènement. Aucun d'eux n'a vu que le nationalisme c'est l'ennemi. C'est ce qui m'empêcha toujours d'être de droite.>>.

Nos compères font une petite fixette sur le résistantialisme très en vogue dans ce début des années 50 mais l'on a vu très récemment un président de la République en déshérence tenter de redonner des couleurs à cette vieille lune.

Autre obsession, celle là non partagée par Chardonne, les juifs ce qui donne sous la plume de Morand d'étranges considérations: << Curieux de penser que c'est un juif, Freud qui aura libéré les anglo-saxons de tous ces interdits juifs. L'horrible communisme, et en général notre époque, auront été les libérateurs de l'enfant en les arrachant aux mères.>>.

L'un comme l'autre sont des écologiste sans le savoir et avant l'heure. Ce sont de grands observateurs de la nature, il est souvent question de fleurs d'arbres de jardinage. Paul Morand écrit le 30 avril 1963: << Il y aura bientôt plus d'oiseaux; les insecticides américains les privent de nourriture.>>. Une des limites, mais aussi dans notre époque frileuse, l'intérêt des lettres de Morand est sa tendance à la généralisation, au pluriel. Comme l'explique judicieusement Charles Dantzig dans son « Dictionnaire égoïste de la littérature française »: << Balzacisme de Morand: son intérêt pour les masses, auxquels il cherche à donner un ordre. Il pense que les rousses sont comme ceci, les banquiers comme cela, remarque que le dimanche trois millions de parisiens font telle chose et cinq millions de new-yorkais telle autre, ect. Morand à les préjugés antimétèques d'une époque qui admettait que nous colonisions, mais pas qu'ils émigrent. Ce sont ceux en Angleterre d'Evelyn Waugh.>>. Vous comprenez maintenant pourquoi j'aime Morand...

Contrairement à ce qu'il écrit Morand est un homme de droite mais curieusement il fait comme aujourd'hui l'amalgame fautif entre droite et nationalisme: <<... ces gens de droite nationalistes ont été pulvérisé en 40 par l'évènement. Aucun d'eux n'a vu que le nationalisme c'est l'ennemi. C'est ce qui m'empêcha toujours d'être de droite.>>.

   

Correspondance  Morand - Chardonne, tome II

 

On ne peut éviter de parler du travail éditorial sur ce livre même si son éditeur, Philippe Delpuech est mort à la tâche, c'est semble-t-il la mauvaise habitude de ceux qui sont chargés de rendre publiable journaux et correspondances des grands écrivains. Cette mise en forme est déplorable si on la compare au travail réalisé sur une autre correspondance que j'ai lue très récemment, celle de Gide et de Marc Allégret, pourtant également éditée par Gallimard. Un exemple notre éditeur croit bon de se fendre d'une note en bas de page lorsqu'il rencontre sous la plume de Paul Morand, le nom de Bernard Palissy. Cela donne: << Bernard Palissy (vers 1510-1590), céramiste, émailleur, peintre et savant.>>. Peut-on croire que le lecteur de la correspondance Morand-Chardonne puisse ignorer le nom de Bernard Palissy? Pour ma part je me souviens très bien d'une grande image de mon livre d'Histoire, cela devait être au cours élémentaire 1 ère année, représentant le dit Bernard Palissy brulant ses meubles pour alimenter le four d'où sortirait son oeuvre. Monsieur Delpuech espérait peut être agrandir l'audience de son labeur aux élèves des cours préparatoires...

Je préviens, mais sans doute vous vous en êtes déjà aperçu, que dans ces lettres on y respire un air de droite qui ne convient pas à tous les poumons. Il m'est même arrivé devant ces pages de me sentir de gauche, situation totalement inhabituelle en ce qui me concerne. Dans « A défaut de génie » François Nourissier, après une visite au couple Morand, parle très bien de cette atmosphère particulière que l'on hume dans chaque lettre de notre duo: << Un air différent de celui que j'étais habitué à respirer. Plus froid? Plus sec? Je ne saurais le dire. J'avais éprouvé la même sensation en m'enfonçant dans une grotte profonde à la suite de spéléologue: certitude d'être arrivé en un lieu où s'étaient développé des organismes très ancien. Il y avait donc ce manque d'air, un mal d'altitude ou des profondeurs. La rapidité froide des regards. Un ton d'évidence légère, un ton de salon...>>.

Au delà des opinions qui sont exposées dans ces lettres on est constamment admiratif des trouvailles d'écriture de Paul Morand.

On est devant deux monologues qui se répondent rarement celui de l'aristocrate Morand, tenant d'un esprit d'avant les nation et surtout d'avant les lumières dont on s'apercevra trop tard qu'elles auront éteint l'occident, face à celui du petit bourgeois Chardonne.

 

P.S Outre le plaisir notamment de lire les virtuoses critique de Morand qui cerne une oeuvre en trois lignes, ce volume justement interroge sur la critique d'hier et d'aujourd'hui. Ce qui frappe dans l'échange des deux hommes ce sont les constantes références à la vie culturelle via les nombreux journaux qui alors chroniquaient la l'actualité littéraire. Presque d'une manière contemporaine à cette correspondance, j'ai commencé à m'intéresser à la chose écrite. Je me souviens avoir acheté dans ce temps là , Rivarol pour la critique littéraire de Robert Poulet, les Lettres Françaises pour les éditoriaux d'Aragon, Le Figaro littéraire pour le bloc-note de François Mauriac, Candide pour les papiers de Kleber Haedens, Aspect de la France pour le feuilleton littéraire de Pierre Debray sans oublier L'express, Le nouvel observateur avec la chronique de Jean-Lous Bory et il y avait aussi les Nouvelles littéraires et quelques autres que j'oublie. Que reste-t-il? Les donzelles incultes des Inrockutibles!  

Commentaires lors de la première parution de ce billet:

 

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La douceur de Christophe Honoré

6 Mai 2025, 06:40am

La douceur de Christophe Honoré

 

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En lisant « La douceur » de Christophe Honoré  je n’avais qu’une autre fois, avant celle-ci, dans ma vie de lecteur, qui commence à être longue,  le sentiment de lire un roman dont le nom de l’auteur ne serait pas celui qui est inscrit sur la couverture. C'était en découvrant le premier roman de Thierry Dancourt, « Jeux de dame ». Je m’étais demandé si Patrick Modiano n’avait pas pris un pseudonyme  pour tester sa notoriété comme l’avait fait Romain Gary qui pour cela s’était déguisé en Ajar. Cette fois c’était encore plus troublant car le romancier qui pourrait être l’auteur à la place de Christophe Honoré est mort depuis 15 ans. Mais regardons la date de la première parution de «  La douceur »  C’est 1999. Soit 9 ans avant la mort de Tony Duvert car si j’avais lu ce court roman de 156 page à l’aveugle je l’aurais attribué sans hésiter à Tony Duvert et même pensé que dans son oeuvre « La douceur » s’inscrivait à la suite de « L’ile atlantique ».

Ce qui m’aurait néanmoins fait hésiter pour désigner Tony Duvert comme l’auteur de « La douceur » ce n’est pas le style car celui de Duvert varie d’un livre à l’autre sans que pourtant l’écrivain perdre de sa maitrise, c’est le bâclé de la construction. Christophe Honoré, puisque c’est bien lui l’auteur ne parvient pas à tenir le fil de son intrigue, il n’arrive pas à établir une progression dramatique à son histoire installant des les premières pages le drame. Mais peut être faudrait il dire que dès les premières scènes on a le sentiment de lire une ébauche de scénario plus qu’un roman. Néanmoins Il réussit tout de même à retarder le plus possible l’acmé de son récit. Il fait bien car la description méticuleuse de ce paroxysme de l’horreur rend la suite presque insignifiante. Nous ne sommes plus chez Duvert mais désormais chez Sade. Un Sade qui serait « joué » par des enfants et non des adultes comme parfois Hollywood s’est amusé à faire jouer des films de gangsters ou des westerns par des enfants; mais chez Honoré les supplices ne sont pas des jeux. Nous sommes d’autant choquer par cette violence et cette irruption de l’amoralité enfantine que règne en maitre sur notre société le diktat intellectuel de la pureté de l’enfant devenu un trésor intouchable et insoupçonnable, en occident du moins, depuis qu’il s’est raréfié… Le choc est d’autant plus rude pour le lecteur qu’il doit affronté la violence pré-pubère non pas hors-champ comme elle l’est le plus souvent par exemple dans sa « Majesté des mouches » de Golding mais frontale ment sans aucune échappatoire poétique.

La narration se déroule sur deux plans chronologiques celui du présent du crime et celui de sa narration par Steven huit ans plus tard. Chaque chapitre, écrit à la première personne du singulier souvent très court, possède en accroche le nom du personnage dans lequel il aura la parole en revanche la position dans le temps de chaque chapitre n’est pas indiqué ce qui donne un récit déconstruit en regard de la chronologie. Les morceaux dialogués sont fréquents.

Le titre trompeur se réfère sans doute à ce vers de Beaudelaire: << La douleur qui fascine et le plaisir qui tue. >>. Avec une délectation morbide Christophe Honoré en changeant une lettre à douleur aura opéré un glissement sémantique masochiste. Au vers Baudelairien répond cet extrait de « La douceur »: « Il s’est avancé à quelques centimètres de mon visage. J’ai pensé qu’il allait me mettre un coup de boule. Il m’a embrassé sur la bouche. », auquel on peut y adjoindre cet autre: << La douceur des gens c’est dans la bouche qu’on la ressent. Pas sur les lèvres, non, dedans, je le sais maintenant, le toucher de la langue, voila tout est dans la langue…>> Le décor, une colonie de vacances, cadre un peu désuet propre à nourrir la nostalgie de beaucoup de lecteurs, renforce encore le malaise que l’on éprouve à la lecture de ce court roman.

La seule référence littéraire explicite est celle de Clodomir l’assassin de Jouhandeau qui brouille encore plus les pistes en laissant entrevoir le mobile de la jalousie pour le meurtre associé à la présence du mal en tout homme et encore plus chez l’enfant pas encore assez poli, pas en encore galet, par la société

La douceur est construit sur deux lignes de force qui sont deux histoires d’amour. Celle folle et incandescente entre deux jeunes garçons Steven et Jeremy et celle sage et tiède des adultes Baptiste et Aude. Ces deux branches sont reliés par un fil assez ténu mais qui n’est pas néanmoins sans instiller une perversité supplémentaire puisque Baptiste est le frère de Steven l’un des deux assassins et Aude la directrice de la colonie de vacances où s’est déroulé le rituel sadique.

Le roman est également duale dans sa forme. De nombreuses pages peuvent être considérées (ou pas) comme les fantasmes de l’auteur, fantasmes autour d’une sexualité morbide, loin de toutes réalités psychologiques alors qu’une autre partie principalement dans les chapitres qui donnent la parole à Aude sont très ancrés dans un prosaïsme des plus quotidien. Par exemple le fonctionnement de la colonie de vacances y est décrit avec beaucoup de réalisme. Ce mélange du cauchemar et du quotidien est un des moteurs de cette narration.

Steven et Jeremy ont 11 ans. La contradiction entre leur âge et leurs désirs sexuels renvoie à un fantasme tout duvertien... Leurs désirs sexuels ne sont pas de leur âge pas plus que l’est la conscience de Jeremy d’agir en manipulateur conscient de Steven sous l’emprise du désir sexuel qu’il éprouve pour Jeremy.  

Le lecteur d’aujourd’hui de « La douceur » n’est plus dans la même position vis à vis de l’auteur que celle d’une personne qui aurait découvert le roman lors de sa parution en 1999. Le lecteur de 2023 ne pourras que chercher dans cette oeuvre, déjà ancienne, ce qui était déjà en germe et annonçait les thèmes et la manière du cinéaste et du dramaturge que nous connaissons aujourd’hui. Sa première réaction sera la stupeur devant la violence de ce récit que l’on ne retrouve pas ni dans l’oeuvre cinématographique, ni dans celle théâtrale que ce soit ses propres pièces ou celles qu’il a mise en scène. Sa moisson sera donc maigre et il aura plus conscience des différences que des ressemblances entre l’auteur d’hier et le cinéaste d’aujourd’hui. 

Dans aucun des films d’Honoré on ne trouve une violence et une noirceur semblables à celles que l’on découvre dans « La douceur ». Cependant on peut repérer quelques constances entre « La douceur » et le reste du travail de Christophe Honoré. Dans plusieurs des oeuvres de l’auteur on trouve celle du rapport ambiguë, un mélange de tendresse et d’incompréhension qu’entretiennent entre eux deux frères. La relation entre Baptiste et Stevens n’est pas sans rappeler celle de Lucas et de son frère dans « Le lycéen » le dernier film de Christophe Honoré. Dans « Le lycéen » comme dans « La douceur » un adolescent est interné dans une sorte d’hôpital psychiatrique pour se soigner. Mais soigner quoi: leur homosexualité? Ces enfermements suggèrent que pour la société l’homosexualité, en dépit des lois, est toujours considérée comme une perversion. Ne pourrait elle pas conduire au crime, à la barbarie comme celle perpétuée par Steven et Jeremy?*

 Une fratrie est également au centre de son premier film « Tout contre Léo » tourné en 2002. Autre points communs entre « La douceur » et certains rôles dans ses films et sa pièce « Sous le ciel de Nantes » celui de la mère obtuse et là on retrouve Duvert qui partage avec Honoré également la figure du père évanescent, figure qui s’explique par la biographie des deux hommes.

Si « La douceur » ne peut que faire penser qu’à Tony Duvert, il faut se rappeler que Tony Duvert a été édité par les éditions de Minuit et, que justement Christophe Honoré en 2012 a consacré une pièces aux auteurs édités par cette prestigieuse maison, pièce intitulé sobrement « Minuit ». En lisant « La douceur » on aurait pu penser que le personnage de Tony Duvert y figurerait en bonne place et bien non, il n’est même pas cité. Certes le point de départ de la pièce est la fameuse photo regroupant les auteurs qui à partir de cette image seront considérés comme les membres de l’école du Nouveau Roman, photo sur laquelle ne figure pas Duvert, mais tout de même Catherine Robbe-Grillet, ne figurait pas non plus sur la photo et elle est présente dans la pièce. Il n’est pas interdit de penser en 2012 Christophe Honoré n’assume plus l’admiration qu’il avait en 1999 pour Tony Duvert, même si dans une interview, il dit avoir eu l’idée d’intégrer la figure de Duvert dans sa pièce de 2018 « Les idoles » ce qu’il n’a néanmoins pas fait. En 2002 au mensuel « Le matricule des anges », il citait « Récidive » de Tony Duvert comme le livre qu’il avait le plus lu.

Il faut aussi noté le courage de Christophe Honoré d’avoir voulu publié un tel texte qui désacralise la prétendue innocence de l’enfant, alors qu’il est aussi un auteur pour enfant! Même si ses livres destinés à un jeune public ne sont jamais mièvre et dans lesquels on peut trouver des « traces » de « La douceur » comme « L’affaire P’tit Marcel » paru en 1998 dans lequel la scatologie tient une large place si elle moins présente dans « La douceur », elle n’en est pas absente.

On peut être reconnaissant à l’éditeur d’avoir eu la double audace de publier ce texte. Qui, je le crains, ne serait pas publiable aujourd’hui. Pourquoi parce qu’il a du faire fi à la fois de la morale et de sa déontologie professionnelle, du fond et de la forme. Le fond c’est évident le noyau du roman étant le crime gratuit sur un enfant commis par deux garçons homosexuels pré-pubère (c’est le film « la corde » d’Hitchcock transposé chez les enfants d’une colonie de vacances.

Mais c’est sans doute encore plus sur la forme que sur le fond que l’éditeur a du se faire le plus violence tant le livre est mal construit et même incohérent au moins à deux occasions. La première, qui est à mon sens la plus grave, c’est qu’il faille attendre plus de la moitié du livre pour connaitre le véritable auteur du crime. Jusque là on pouvait croire que l’assassin était un moniteur qui avait tué pour cacher un acte de pédophilie, personnage qui ensuite disparait du récit! On aurait été là cette fois non du coté de Duvert mais de celui d’Emmanuel Carrère auteur du regrettable « La classe de Neige ». Le deuxième point qui désoriente le lecteur est la narration d’un épisode, se déroulant à Londres, que vit Steven, épisode dont on apprend à la fin qu’il n’est pas réel mais rêvé. Si cette péripétie est un songe ne pourrait-il pas en être de même pour le crime qui ne serait alors que le fantasme d’un garçon interné dans un hôpital psychiatrique!

L’éditeur a justement pensé qu’en dépit de ses faiblesses, La douceur a une telle force que le roman restera gravé longtemps dans la mémoire de ses lecteurs. 

 

* Le thème de l’enfermement pour homosexualité n’est pas obsolète puisqu’on le retrouve dans un premier roman paru en 2022 « Ils vont tuer nos fils » de Guillaume Perilhou. 

 

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La flèche ardente de Van Hamme et Christian Cailleaux et Étienne Schréder 

4 Mai 2025, 07:21am

La flèche ardente de Van Hamme et Christian Cailleaux et Étienne Schréder 

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A Bruxelles, en 1942, le journal Bravo, demande à P. E. Jacobs de réaliser une Bande-dessiné dans l'esprit et la manière de Flash Gordon car l'occupant allemand a interdit de publier des bandes-dessinées américaine. Jacobs s'exécute et ainsi nait la première bande-dessinée du futur père de Blake et Mortimer: Le rayon U qui est donc un pastiche de flasg Gordon. Comme le Rayon U parait une page à la fois. On a demandé à Jacobs qu'il y ai un suspense dans chaque dernière case d'une page. En raison de cette contrainte il a du inventer les péripétie les plus gratuite et rocambolesque, au point que Jacobs a fini par perdre le fil de son histoire mais à la fin le contrat était tout de même rempli.

 

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En 2022 soit 80 ans après la première planche du "Rayon U" Van Hame à l'extravagante idée dans écrire la suite en faisant comme ci cette suite avait été écrite en 1943. La flèche ardente est ainsi un pastiche de pastiche. Avec au dessin  Christian Cailleaux et Étienne Schréder qui ont parfaitement joué le jeu.

 

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On y retrouve l’infâme empereur d’Austradie, Babylos III, réplique du Ming de Flash Gordon, qui ordonne l’invasion des Îles Noires par général Robioff, son chef des armées. L’objectif est de s’emparer des ressources d’uradium qui s’y cachent pour confectionner le "Rayon U" qui sera une arme de destruction massive et donnerait une vistoire totale de l'Austradie. Le parallèle entre la course que se faisaient durant la Seconde Guerre mondiale d'un coté les signataires de l’axe (Allemagne, Italie, Japon...) et de l'autre les américains pour maîtriser la bombe atomique, est parfaitement évident.

 

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Le résultat est kitsch. D'autant que Le Rayon U  était déjà désuet à l’époque de sa création. Une SF antimoderne très inspiré de la Science-fiction de la fin du XIXème siècle. Le décor mele un univers mi-futuriste mi-"retro atlantide" avec les Iles Noires mixant le monde Aztèque et l'îles de Pâques. Van Hamme dans son scénario n'a rien oublié dans La Flèche ardente on a droit à une guerres entre deux société, les volcans en éruption, des animaux préhistoriques, des cités souterraines... le tout agrémenté de mésaventures sentimentales. Dans les interview le scénariste dit qu'il s'est beaucoup amusé, cela se sent mais le lecteur d'aujourd'hui s'amusera moins que le scénariste ne pouvant plus avoir la naiveté (supposée) du lecteur de 1942,  il sera incapable de lire cette histoire au premier degré. Il s'amusera donc que s'il a bien conscience qu'il est devant un pastiche et aussi faudra-t-il qu'il ait lu auparavant le Rayon U.

 

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L'or des Dioscures de Claude-Michel Cluny

2 Mai 2025, 06:46am

Que Bruno, un des plus fidèles et judicieux commentateurs de ce blog, soit pour toujours remercié de m'avoir fait découvrir Claude Michel Cluny et son oeuvre.

Vous comprenez donc que j'ai lu l'ouvrage qui est le sujet de l'article, sans absolument rien savoir de son auteur, ce qui n'est pas fréquent à une époque où le moindre scribouillard à droit à une éphémère médiatisation; mais il est vrai que pour cela, il faut bien penser et suivre la doxa molle du temps, et Claude Michel Cluny pense mal (c'est à dire suivant les critères de ce blog, il pense bien).

Si vous êtes particulièrement attentif à l'intitulé du titre de ce billet et si de surcroit vous êtes doué d'un solide esprit logique, vous trouverez qu'il est alors curieux d'avoir attaqué l'oeuvre du dit Cluny par le tome VII de son journal. Mais je n'ai fait que suivre les conseils de mon mentor en la matière qui a du subodorer que glisser Castor et Pollux dans l'affaire m'inciterait sans doute à découvrir un auteur qui lui est cher, en quoi il ne se trompait pas...

Tout d'abord, en guise de deuxième ou troisième préambule, éclairons le lecteur sur la signification du terme de Dioscures qui pourrait rendre pour certains le titre obscur:

Dans la mythologie grecque, Castor et Polux appelés Dioscures sont les fils de Léda. Chacun né d'un œuf différent, ils sont respectivement, pour Castor, frère de Clytemnestre et fils de Tyndare, roi de Sparte, et pour Pollux, frère d'Hélèneet fils de Zeus. La légende la plus fréquente établit que leur mère Léda, qui se serait unie avec Zeus métamorphosé en cygne, aurait pondu deux œufs : l'un contenant Pollux et Hélène, fils de Zeus et un deuxième contenant Castor et Clytemnestre, descendants de Tyndare. Ceux-ci sont donc de simples mortels, alors qu'Hélène et Pollux sont des demi-dieux.

Ils prennent part à la chasse du sanglier de Calydonet à l'expédition desArgonautes. Ils combattent Théséepour récupérer leur sœur Hélène que celui-ci a ravie et enlèvent à leur tour les filles de Leucippe. Les Dioscures sont le symbole des jeunes gens en âge de porter les armes. Ils apparaissent comme des sauveurs dans des situations désespérées et sont les protecteurs des marins. Le feu de Saint-Elmeest considéré comme leur manifestation physique ; ils sont associés à la constellation des Gémeaux.

Leur principal lieu de culte est Sparte et la ville voisine de Thérapné.Pindareles appelle les « intendants de Sparte ». Ils sont le modèle et la garantie de la dyarchie royale. Ils protègent l'armée civique, qui part toujours en campagne avec les dokana, un ensemble de deux bâtons liés entre eux qui les représentent. Dans la chanson Les Copains d'abord,Georges Brassensfait allusion aux jumeaux mythiques comme étant homosexuels, ce que lui et ses amis se défendent d'être.

 

 

 

Et nous voilà soudain beaucoup plus près du journal de Cluny car les Dioscures de son titre sont deux charmants garçons, Jérôme et Eric (entité dont le nom est parfois contracté en Jérômeric) qui remplissent le lit de l'auteur à tour de rôle (ils ne se connaissent pas). Comme je l'écris plus haut ne sachant rien de Claude Michel Cluny et prenant son journal en plein milieu, j'arrive après les présentations des tourtereaux. Celles-ci doivent se trouver dans le tome précédent du journal (je devrais aller y voir sans trop tarder). Mais je suppute que les deux belles et aimantes plantes doivent avoir seize, dix sept ans alors que Michel Claude Cluny étant né en 1930, a dépassé la cinquantaine lorsqu'il nous conte sa bonne fortune (l'heureux hommes, ce livre me rendra à de nombreuses reprises jaloux de son auteur et pourtant la jalousie n'est guère ma pente naturelle. A propos de ce vilain penchant, on peut lire page 201 cet aphorisme: << La jalousie, tout comme l'envie, est une manière d'avarice. C'est vouloir faire payer à autrui ce que nous ne savons ni acquérir ni conserver.>>). Mais cela sans forfanterie, rien à voir avec la narration des supposés exploits de lit de Gabriel Matzneff (ami de Cluny qui dine plusieurs fois avec lui en 1983) qui plombent tant le journal de ce dernier, qu'il a fini par couler. Les pages dans lesquelles Michel Claude Cluny parle de sa relation avec ses Dioscures ne sont jamais mièvres toujours justes et pleine d'émotion, ce qui n'empêche pas dans ce cas la fine analyse. Elles nous rendent d'emblée sympathiques ces deux garçons et l'on tremble pour leur avenir, surtout celui d'Eric, peut être la suite de cette belle histoire dans les autres volume de « L'invention du temps ». Un exemple des instantanés amoureux qui surgissent dans le texte entre une considération sur un morceaux de musique et une vision élégiaque d'un jardin: <<... J'avais utilisé pour les mains une crème dont le léger parfum de lys avait empli la pièce. Jérôme en riant: << Oh ce soir tu me fais l'amour avec des fleurs!>> Ce que j'aime c'est son odeur d'oeillet poivré qui, dans l'excitation sensuelle, sourd de son corps, de son sexe. Jérôme est si affamé de plaisir, si rieur et joueur aussi qu'il m'empêche d'être ému – mais pas de savoir gré aux dieux de ce qu'ils m'offrent!>>. Si C.M.C profite du corps de ses Dioscures, il n'est en rien un jouisseur amoral, il se soucie de leur esprit et de leurs conditions de vie, comme en témoigne ce passage: << J'aimerais offrir des choses à Eric, mais comment ne pas le blesser, et comment cela serait-il pris chez lui? Il n'a pas d'argent à peine d'argent de poche, je présume que les parents doivent penser qu'il « coûte ». Il serait difficile que je l'emmène une semaine ou deux en vacances. Alors que Jérôme serait assez futé – et sa famille bien moins suspicieuse, je suppose - , pour que cela fasse problème. Eric ne dispose d'aucune vraie liberté, pas d'amis, seulement des copains et son unique conquête ce sont ses nuits avec moi - << Je dors chez des copains >> a été admis jusqu'alors, sans mal. Mais il n'accepterait pas plus que des places de cinéma, le restaurant et, dès qu'il a dix sous, il a la gentillesse de m'apporter des fleurs.>>. Ces lignes j'en suis sûr rappelleront à beaucoup de ceux qui ont déjà aimé un adolescent, comme elle le firent à moi même, les questions que l'on se pose pour vivre et faire vivre au mieux cette relation. Plus alors qu'il est dans les Caraibes, il songe au mystères de l'amour: <<... Je savais bien ce que j'aimais d'Eric et de Jérôme, ce qui m'attachait à eux, mais pourquoi? En vérité, j'étais incapable de raisonner cet attachement. Les sentiments échappe à la logique (…) Ce qui me paraissait le plus important de tout c'était d'aider le plus démuni, le plus fragile, Eric, à se faire confiance, à croire en lui.>>.

La lecture des premières pages de ce journal (et sa suite) a immédiatement comblé en moi l'amoureux des journaux intimes et surtout de la littérature. Ceci dit l'intitulé de journal littéraire qui figure sur la couverture est bien limitatif. Si l'auteur nous parle de ses travaux littéraires, ce n'est qu'en passant; néanmoins il écrit une nouvelle, « Disparition d'Orphée » dont le héros serait le peintre Girodet et qui se déroulerait à Naples; voilà qui pique ma curiosité que je ne devrait pas tarder à satisfaire... C.M.C nous entretient plus de littérateurs que de littérature ou alors il faut comprendre le terme de journal littéraire par le souci de la qualité d'écriture qui est très supérieure dans ce volume à celle que l'on trouve par exemple dans les journaux de Renaud Camus ou de Matthieu Galey. Les nombreuses pérégrinations de notre diariste nous valent des impressions de voyages qui sont souvent comme autant de petits poèmes en prose. C. M. C. nous parle aussi de cinéma de musique, de cuisine (il faudra que j'essaye sa recette de la choucroute à la bière rousse) sans oublier l'actualité politique en fond de sauce dont les dérisoires péripéties nous paraissent souvent bien lointaines aujourd'hui. Mais le centre de ce tome est l'histoire d'amour de Claude Michel Cluny avec Eric et Jérôme, les Dioscures.

Je ne comprend pas comment ai je pu ignorer aussi longtemps un écrivain dont les goûts, les préoccupations, les idées et la posture devant l'existence sont aussi proches des miens? « L'or des Dioscures » contient de nombreuses phrases que j'aurais aimées écrire comme: << Le crime lâche contre les animaux est la seule chose qu'on ne peut pardonner aux hommes: qu'ils s'étripent entre eux, c'est dans leur nature et c'est parfait. Ils ont beau faire, il s prolifèrent plus vite, hélas, qu'ils ne se détruisent.>>. D'autant que dans ces pages je retrouve des personnes que j'ai croisées dans d'autres vies comme Dominique Antoine (dont les chanceux propriétaire du dvd "La ville dont le prince est un enfant dont je fus l'éditeur, peuvent voir dans les suppléments l'interview que j'ai réalisée de Dominique Antoine qui est productrice du film.) et Christian Guidicelli (N'oublions pas Christian Giudicelli). Claude Michel Cluny est un amoureux des voyages (<< Presque partout où je pérégrine le monde a quelque chose à me dire. Parce que, dans les livres et sur les cartes, j'ai voyagé de bonne heure.>>) tout en déplorant qu'au fil des années la terre ne fasse que s'abimer. C'est d'ailleurs un excellents paysagiste, ces descriptions de paysages exotiques ou parisiens m'évoque celle de Frederik Prokosch ( on peut aller voir le billet sur Les conspirateurs de Frederic Prokosch ), alors que les tenanciers de journaux intimes sont en général beaucoup plus versé dans l'art du portrait, bien qu'il ne soit pas maladroit non plus dans cet exercice. C'est un spécialiste des exécutions sommaires: << Raymond Aron, lequel à tout l'air, entre ses immenses oreilles, ou du grand père de Mickey Mouse ou d'une chauve souris au bord de l'abîme de l'Histoire.>>, << Jean Lacouture, cette vieille star de la sottise rive gauche. >>, << Virgil Tanase, Paul Goma... L'exil ne confère pas le talent.>>

Si je recommande chaudement la lecture de ce journal néanmoins plusieurs choses me chagrinent. Pour commencer le fait que pour Claude Michel Cluny, les grandes oeuvres littéraires ne peuvent être issues que d'auteurs morts. Il me fait penser à ces peintres, que j'ai beaucoup fréquentés, pour qui les seuls bons peintres n'étaient que des peintres morts car ils ne leur faisaient pas de concurrence. Toutefois Claude Michel Cluny ne clabaude jamais et consent à reconnaître que Jean-Louis Curtis ou Michel Déon sont d'agréables commensaux mais il ne va pas toutefois jusqu'à pouvoir admettre que leurs oeuvres présentent un quelconque intérêt. La vie doit être bien triste si l'on ne peut admirer aucun de ses contemporains... Mais page 350, je crois qu'il donne la raison de ce trait de caractère: << Les admirations partagées forgent moins de liens que les inimitiés.>>

Claude Michel Cluny se révèle également souvent un véritable voyant en matière de politique, en particulier en ce qui concerne la politique internationale. C'est une véritable pythie de la géopolitique. On ne peut qu'être admiratif devant une telle prescience. Malheureusement la date de publication du journal, 2009, soit plus de vingt cinq ans après les faits qui nous sont rapportés (pourquoi avoir attendu si longtemps?) peut faire mettre en doute une telle clairvoyance et soupçonné une réécriture ou au moins un élagage des prédictions qui se seraient révélées erronées.

C.M.C. est conscient de ce problème. Le 17 juin 1983 (page 262) lors d'un diner, entre autres avec Hervé Guibert, il l'évoque. Il est partisan que son journal soit rapidement publié: << Ne serait-ce que pour laisser les preuves que l'on a pas triché, qu'on ne s'est pas fabriqué, vingt ans plus tard, une posture avantageuse. Hervé Guibert se récrie: un écrivain véritable ne triche pas avec lui même!>>. Suivons Hervé Guibert; comme il est indéniable que Claude Michel Cluny soit un véritable écrivain, il ne peut donc avoir triché...

A propos de Guibert ( Autour d'Hervé Guibert, un déjeuner avec Vincent ), C. M. C. aura une grande importance dans la vie de ce dernier. Il fait sa connaissance lorsque Guibert arrive à Paris. Il n'est âgé que de 17 ans. C.M.C. Introduit Guibert dans le monde du cinéma. Il lui fait connaître en particulier Jean-Louis Bory (informations découvertes dans « Hervé Guibert, Le jeune homme et la mort » de François Buot, éditions Grasset). C.M.C. passe également bien sûr dans la biographie de Jean-Louis Bory écrite par Daniel Garcia et éditée par Flammarion.)

Plus généralement C.M.C réfléchit sur la pratique de tenir son journal. Cette réflexion n'est pas étrangère à la réussite du sien: << Tenir un journal relève d'un double pari. Savoir parler de soi et tenir à distance ses jérémiades tout comme ses glorioles; avoir l'intuition critique de noter et commenter le peu qui sera susceptible d'intéresser on ne sait qui ni quand. Rien de plus hasardeux que risquer ces choix: car on n'écrit que pour soit, sauf à ne plaire, n'intéresser que des lecteurs sans importance (…) Un journal, mieux qu'une oeuvre romanesque, est le miroir où se reflète les autres, les évènements, les routes parcourues.>>. Claude Michel Cluny a magnifiquement tenu son programme avec un supplément qui n'est pas négligeable c'est que son journal se lit aussi comme un roman, ne serait-ce que parce que le lecteur veut connaître la suite de l'histoire d'amour de l'auteur pour ses Dioscures, qu'il nous a appris à aimer.

Autre reproche peut être autant à l'éditeur qu'à l'auteur, l'absence en fin de volume d'un index listant tous les personnages, et ils sont souvent connus parfois illustres et fort nombreux, qui traversent ces pages à l'exemple de ce que fait Renaud Camus dans son Journal qui répertorie non seulement les personnes mais également les lieux qu'il évoque ou parcourt. Pour un grand voyageur comme C.MC., cette dernière entrée serait précieuse. L'index n'est pas utile pour une première lecture, un journal doit se lire dans la continuité, comme un roman, d'ailleurs n'est-ce pas le roman d'un homme, mais l'index a tout son intérêt lorsqu'on retourne au volume pour y retrouver une référence, un fait, un personnage...

Si à la lecture de son journal on connait rapidement ce que Cluny abhorre en particulier dans le domaine de la littérature on est bien en mal de citer quel auteur contemporain il admire. Cet homme à la curiosité remarquable et à la vaste culture semble voir toujours le défaut de la cuirasse de ses contemporains mais jamais la cuirasse elle même. Le lecteur quant à lui se réjouit de ce quant à soi virulent car il y gagne quelques débinages savoureux. Ils sont peu à passer entre les flèches et tout homosexuel qu'il est, C.M.C n'épargne pas ses « coreligionnaires »: << La mode aura fait que quelques écriveurs de la fesse déviante, Renaud Camus, Guy Hockengheim, Yves Navarre, ont été mis sur un « pédéstale par l'adoration des gogos, toujours prêts à confondre talent et provocation. Ces audacieux sont les Rachilde de notre temps. Tony Duvert, lui n'est pas chichiteux, mais à bien du mal à oublier qu'on écrit pas seulement en trempant sa queue dans l'encre.>>. Seul quelques uns de « la paroisse » dont Hervé Guibert avec lequel il entretient des rapports amicaux et dans une moindre mesure Angelo Rinaldi ( Les souvenirs sont au comptoir d'Angelo Rinaldi ,  Résidence des étoiles d'Angelo Rinaldi,  Où finira le fleuve d'Angelo Rinaldi  ), échappent à ses foudres.

Je reviens sur ma surprenante ignorance de cet auteur, même si au fil des pages de « L'or des Dioscures », j'ai compris que tout en ignorant sa surface littéraire et en oubliant son nom, je l'avais déjà lu, par commencer dans le « Larousse du cinéma » dont il est une des principales chevilles ouvrières ainsi que dans feu « Le quotidien de Paris » dont j'étais un lecteur assidu. C'est d'ailleurs une merveilleuse surprise de découvrir aujourd'hui, après une si longue vie de lecteur, un auteur de cette importance car c'est l'assurance de bonheurs futurs, à être plongé dans une oeuvre dont on se sent aussi proche.

Autre surprise le peu d'entrées que l'on trouve au nom de Cluny dans les livres qui se rapporte de près ou de loin à la petite et grande Histoire littéraire en France dans les années 80. En particulier rien dans le Journal 1953-1986 de Matthieu Galey, son collègue à l'Express, qui avec beaucoup d'autres traverse "L'or des Dioscures". Je n'ai certes pas parcouru tous les volumes y ayant trait (j'espère encore une fois que mes lecteurs seront plus perspicaces) mais néanmoins la présence de seulement quatre occurrences, cela uniquement dans le tome V du calamiteux journal de Brenner, me paraît presque incompréhensible alors que C.M.C. est très « lancé » dans le milieu littéraire. On sollicite ses conseils et on pense à lui comme membre du Prix Renaudot. Il est très ami avec des gens alors influents de ce milieu comme Roger Vrigny et Christian Giudicelli. Il dine avec Pivot et fréquente des « cercles littéraires » nombreux, curieusement très différents pour ne pas dire antagoniste.s Cet effacement des pages serait-il le prix de l'absolu indépendance de Claude Michel Cluny?

Outre toutes les qualités et les quelques défauts, bien bénins, que j'ai énumérés précédemment, ce qui fait l'extrême originalité de ce tome de journal intime, pour ne pas dire son unicité, c'est que nous sommes face au journal d'un homme heureux et qui sait le prix de son bonheur. Claude Michel Cluny lorsqu'en 1983 écrit « L'or des Dioscures », est un homme qui n'a pas de soucis d'argent ni de santé, qui aime ce qu'il fait et surtout aime et est aimé. On peut lire aussi « L'or des Dioscures » comme le roman d'amour d'un homme de cinquante pour deux adolescents.

 

P.S. Quelques fois mes rares lecteurs et lecteurs, en regard des chiches commentaires, ils ne doivent être qu'une poignée...) me signalent fautes et erreurs multiples et diverses, je les en remercie car j'essaye ensuite de les corriger. Donc l'aubaine est immense lorsque chez un lettré de la trempe de Claude Michel Cluny je découvre de minuscules bourdes. Ainsi, page 305, "Fantasia chez les ploucs" est de Charles Williams  et non de l'immense Chester Himes et page 110, C.M.C affirme que le noa est un cépage propre au Jura, si en effet on en tire bien le "vin qui rend fou", il n'en pas propre au Jura car c'est d'un vin récolté dans le Berry, près de La Châtre pour être précis, que je dois ma première muflée...

 

 

Commentaires lors de la première parution de ce billet

 

 


ismau30/08/2013 17:27

Votre billet nous donne évidemment envie de lire Claude-Michel Cluny
Je ne le connaissais jusque là que de nom, à cause de sa collaboration avec Hervé Guibert dans un livre d'entretiens qui vient de reparaître sous le titre de « Zouc par Zouc »,
initialement paru en 78 chez Balland . Hervé Guibert avait 22 ans, et se trouvait à Avignon pour donner lecture d'une pièce de théâtre qu'il venait d'écrire sur ses grand-tantes « Suzanne et
louise » (celles qu'il photographiera plus tard ) . C'est Claude-Michel Cluny qui lui aurait proposé ce projet , à une terrasse de café, et c'est donc lui qui est à l'origine de la parution du
2ème livre d'HG et de la grande l'amitié de celui-ci avec Zouc .
Je constate que dans la nouvelle édition de 2006, il n'est plus question que de l'entretien d'Hervé Guibert, alors qu'à l'origine ce livre est une collaboration avec Georges Piroué, Claude-Michel
Cluny, et Roger Montandon . Claude-Michel Cluny étant l'initiateur du livre .
J'ajoute que son nom ne m'était de toutes façons pas tout à fait inconnu ...peut-être comme journaliste à L'Express, que je feuilletais chez mes parents ( je vous dois d'ailleurs de découvrir à
l'instant que l'Express était à l'époque de CMC beaucoup plus à droite que je ne l'imaginais )

 



Le modeste but de mon article est justement d'inciter à lire les livres que j'ai aimés. Cela me parait modestement utile en cette saison de rentrée littéraire particulièrement calamiteuse d'après
ce que j'ai pu lire et entendre, des extraits des romans de cette nouvelle fournée. Les éditeurs devraient bien rééditer de superbes livres comme l'Education de l'oubli de Rinaldi que je viens de
découvrir et auquel je vais consacrer un billet ou encore Le prince dénaturé de Didier Martin deux livres parus il y a trente ans mais qui honorent toujours les bibliothèques où ils sommeillent.
Vous qui êtes passionnée de Guibert, il me semble que la lecture du journal de Cluny est indispensable. Pour ma part je trouvais qu'à l'époque l'Express était à gauche mais tout est relatif...

 

xristophe20/06/2015 19:39

Je sais... Je ne voulais pas offenser Clara, qui ne saurait être une inculte, surtout avec un pareil maître. /// Mais, qu'est-ce que j'apprends : "dans une moindre mesure Angelo Rinaldi échappe aux foudres etc de Claude Michel Cluny" ? ! ? Et ne m'aviez-vous pas dit qu'ils étaient amis ? N'étais-je pas sur le point de livres ses livres ? Tout son Journal ! où, disiez-vous, l'ange-dieu était une "guest-star", je vous cite ? Attention à la côte de Cl. M. Cluny...

lesdiagonalesdutemps20/06/2015 21:59

C.M.C n'est pas très tendre avec les littérateurs contemporains mais en effet Rinaldi de même que Guibert échappe à ses critiques, il n'en va pas de même pour d'autres de ses amis comme Jean-Louis Curtis par exemple.

Bruno20/06/2015 18:05

Belle illustration pour cette ré édition, merci. Mais votre chat continue de garder de beaux trésors

xristophe20/06/2015 17:24

Clara : " Combien de fois devrai-je re-répéter que je déteste qu'on me pose des livres sur ce banc !... Je m'en vais finir par sortir les griffes et dilacérer ces bouquins de m.... ! " B.A : "Clara, Clara, on se calme mon petit chat... C'est le bouquin d'un ami d'Angelo ! " Clara : ""Ah, bon ? Alors ça va...")

lesdiagonalesdutemps20/06/2015 18:19

Clara n'a jamais lacéré de livres

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LE RETOUR DES ÉMIGRÉS DE CLAUDE MICHEL CLUNY

1 Mai 2025, 06:48am

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Claude Michel Cluny a le premier talent de trouver pour les tomes de son journal littéraire de beaux titres. Mais ils peuvent paraître obscurs ou du moins pour celui-ci trompeur. Les émigrés en question ne sont pas les aristocrates fuyant la terreur de notre si regrettable Révolution mais les socialistes de tout poil (c'était le cas de le dire en 1981) qui avides de places et de prébendes se ruaient pour engloutir une part du gâteau que leur tendait dédaigneusement Mitterrand.

La raison principale qui m'a fait choisir parmi les dix tomes parus à ce jour aux éditions de La Différence, du journal littéraire de Claude Michel Cluny, ce « Retour des émigrés » qui couvrent les années 1980-1981, est que je subodorais que l'on y assisterait à la rencontre de l'auteur avec ses « Dioscures ».

Le premier dont il fait la connaissance est Eric, l'élève ébéniste. Il le découvre, le 17 mars 1980, non loin de chez lui, du coté de Belleville: << Je n'avais pas parcouru cent mètres que le hasard m'offrait un beau garçon. Très banlieue d'allure, mais aujourd'hui la banlieue est partout. Accoutrement uniformisé: jeans délavés, blouson, et ces boots pointues et ridicules dont le talon fuit sous le pied. Ne s'est pas effarouché. Un rien gouailleur d'abord, ce qui voulait peut-être voiler un fond de jeune timidité...>>, plus loin: << Je me rendais compte qu'Eric n'était pas classiquement beau, mais que la jeunesse lui donnait le charme troublant d'une autre beauté, celle des nombres impairs, de l'inattendu, du bel imparfait. J'aurais dévoré son sourire, quand il souriait. Et ses yeux sont étonnamment lumineux.>>. Dans ces quelques lignes on voit que si C.M.C. excelle dans le portait au vitriol, il peut aussi tremper sa belle plume dans le miel.

Comment ne pas constater que de telles bonnes fortunes relèvent d'une autre époque. Il me paraît impossible aujourd'hui qu'un quinquagénaire lève, en un croisement de regards, une créature de dix-sept ans aussi disponible et aussi désintéressée.

Au delà de l'amour (mot que Cluny répugne à employer) pour Eric, C.M.C. réfléchit aux relations entre un adulte et un adolescent: << Les ados nous apprennent à aimer ce que nous avons été et exiger davantage de ce que nous sommes. Ce commerce amoureux est troublant et cruel; l'inverse serait tellement plus confortable, qui nous ferait comprendre qui nous fûmes, et mieux aimer celui que nous sommes devenu.>>. C.M.C. se révèle dans ces pages (et probablement dans bien d'autres) un pygmalion dans l'âme, mais ce qui est rare, un pygmalion qui n'est pas possessif, nourrissant d'autre part guère d'illusions sur son influence sur les jeunes pousses que le hasard lui a fait rencontrer. Dans ce domaine comme dans tous les autres on pourrait appliquer aux actions de Claude Michel Cluny la maxime de Guillaume 1 er d'Orange-Nassau: << Qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. >>.

C'est ce coté pygmalion qui me touche le plus chez l'auteur. Il est son meilleur antidote à la tentation du cynisme. C'est dans cette attitude de passeur, de mentor sans illusion que je lui ai ressemblé jadis, avec sans doute moins de bonheurs et de réussites bien que ces dernières soient rarement mesurables.

Tout ce pan du journal sur l'amour des adolescents me fait songer que les éphèbophiles qui n'ont rien à voir avec les pédophiles avec lesquels on les jette malignement dans le même sac, et peu avec les homosexuels qui revendiquent et tiennent souvent ainsi le haut du pavé, sont eux totalement invisibles et mis au ban de la société alors que leur pratiques amoureuses et sexuelles ne tombent pas sous le coup de la loi. Cette dérive moraliste aggrave encore l'inculture et paradoxalement l'a-moralité de la jeunesse car l'école ayant failli, jadis quelques adolescents au moins, pouvaient espérer être sauvés de leur condition par ces amours là...

Quant à la deuxième moitié des Dioscures, Jérôme, il la rencontre le 9 juillet 1981. Alors que C.M.C. musardait le long des boites de bouquinistes, des bords de Seine, il voit cet adolescent << à la minceur délectable qui s'accoude près de moi, moins attentifs au spectacle de la Seine qu'à mon regard.>>. Là encore comment aujourd'hui pourrait on imaginer pareille créature dans les parages des boites des bouquinistes qui ont d'ailleurs remplacé les livres qui s'y trouvaient par de la bimbeloterie made in China. Encore une fois, rétrospectivement je m'émerveille sur un temps où il était possible que le regard d'un homme de 51 ans suffise à ferrer un tel animal... C.M.C nous en fait le portrait: << Une bouche pleine, ne cachant pas qu'elle est gourmande; des yeux noisettes et des boucles brunes. Le nez un peu long. Un court blouson léger dégage merveilleusement la taille « délectable » et la chute de reins. Un vrai page! (…) Il aurait tout d'un Caravage si les modèles du Caravage avaient été beaux.>>.

Contrairement à beaucoup, l'amour des garçons n'est pas une obsession chez Claude Michel Cluny. Elle ne restreint pas le champ de sa curiosité, ni obscurcit son entendement. Ayant déménagé, à la fin 1979, du quartier latin à Belleville, il est confronté à un tout autre Paris. Il prend conscience, en précurseur, du « Grand remplacement » avant même que le terme soit inventé: << L'Algérie fut un échec par nos fautes répétées – et parce que nous nous montrâmes incapable de devenir plus nombreux que les « indigènes ». Par la même loi du nombre et donc la natalité, l'histoire est en passe d'opérer un de ces ironiques et désastreux renversements: car, sans osmose, les anciens colonisés, et d'autres avec eux, sont là, s'incrustent, s'augmentent, prolifèrent. Eux resteront, fort de leurs coutumes, de leurs religions, de leurs moeurs et de l'impéritie de nos politiques, de nos lois inadaptées, qui nous font détester, et de la démission occidentale. L'Occident est la grenouille aidant contre tout bon sens le scorpion à passer la rivière.>> Quelle clairvoyance en 1981!

L'actualité de l'époque interfère souvent dans ces pages. Bien qu'il n'aime pas Giscard d'Estaing qu'il surnomme Giscardaing, il apprécie encore moins Mitterrand (qu'il appelle que le florentin) et sa clique, la socialisterie dont Cluny dénonce l'esprit de revanche, le carriérisme et surtout leur effarant dénie des réalités. Il fait le parallèle entre les arrivistes socialistes et les revenants de 1815 qui eux non plus n'avaient rien appris de l'Histoire.

« Le retour des émigrés » est pour Claude Michel Cluny concomitant à l'écriture de son roman « L'été jaune » (que je n'ai pas encore lu). Il nous entraine dans son atelier d'écriture. Nous suivons ainsi tous les stades de l'élaboration de l'oeuvre, chapitre après chapitre jusqu'à l'édition en volume avec les douloureuses corrections sur épreuve, les désaccords de C.M.C avec son éditeur, Balland, qui veut sortir le roman pour la rentrée littéraire de 1981 (que reste-t-il aujourd'hui de cette rentrée et qu'en sera-t-il de celle déplorable de 2013 dans 32 ans?) et enfin la réception critique du livre.

On trouve dans ce tome du journal, qui porte bien son sous-titre de journal littéraire nombre de réflexions sur l'art d'écrire et le roman: << Le roman devient le support de choix de la vulgate sociale. Ce qui fait l'irréalisme étrange et l'aspect faux en écriture se livre tel Alexis, de Yourcenar, les romans de Gracq, le Junger de certains récits. Du stuc, pas du marbre.>>, plus loin: << Il y a dans la fin d'un livre quelque analogie avec la fin d'une vie, mais d'abord pour l'auteur. Un monde le quitte, qu'il a créé, plus encore qu'il ne l'abandonne.>>, ou encore: << L'imagination tire parti du banal plus que de l'impossible.>>.

Claude Michel Cluny ne semble pouvoir écrire que loin de Paris et si possible dans des lieux isolés; ainsi le lecteur suit l'écrivain en Inde, à Ceylan, en Tunisie dans les iles anglo-normandes où il trouve un environnement propice à l'écriture de son roman qui se déroule… aux Etats-Unis! Chaque voyages offre à C.M.C l'occasion de déployer ses talents de poète paysagiste.

C'est en 1981 que Claude Michel Cluny commence sa collaboration à l'Express grâce à l'intercession d'Angelo Rinaldi, un des rares écrivains français contemporains, avec Hervé Guibert qu'il apprécie. La tragicomédie de la scène littéraire parisienne est moins présente que dans les « Dioscures ». On trouve néanmoins dans ce « Retour des émigrés » quelques portraits d'une réjouissante férocité comme celui-ci: << Chez Gallimuche. Aperçu Jean Grenier, très fonctionnaire des douanes comme à l'accoutumée. Il ne me voit jamais, le petit bonhomme tout propre et tout gris: si la poussière était propre, il serait l'homme de poussière.>>.

On pourrait penser que le cinéma pour un des responsables du Larousse du cinéma, dont les goûts me paraissent proches de ceux de son confrère Jacques Lourcelle, tiendrait une place importante dans ce volume du journal, s'il n'est pas absent, il n'y occupe qu'une place congrue. On peut le regretter tant les remarques de l'auteur sur le cinéma sont pertinentes: << Nous ne connaissons pas de cinéastes TV Generation comme les Etats-Unis en ont vu s'imposer par le biais, souvent, de productions indépendantes des grands studios: Peckinpah, Penn, Pollack... sont issus de la TV. >>.

Il est rare, pour ne pas dire unique de rencontrer un auteur avec lequel je me sente autant en communion. Il y a bien des phrases du « Retour des émigrés » que j'aurais pu écrire si j'avais la vivacité d'esprit et la maitrise de la langue que possède Claude Michel Cluny. Voici un florilège de ces maximes et considérations que je fais miennes: << Croire à ce qu'on désire fait la faiblesse des jugements politiques et des plans militaires.>>, << … l'énorme masse imbécile du monde retourne, une fois de plus, à l'abjecte mangeoire des prêtres de tout ordre et de toute sainte Révélation.>>, << Les politiques font la moue devant la bombe à neutrons, unique bombe propre qui tuerait sans détruire. Quelle merveille! La planète purgée, sans que soient écornée les musées et les beautés architecturales. Les animaux malheureusement, subiraient le sort commun. >>, << Où prendre le temps de relire Corneille, Proust ou Kafka? Ou d'apprendre vraiment une langue? Ou de visiter Istamboul, Mantoue, ou le musée de Dresde? Et nous sommes contraint par tant d'inutilités nécessaires qu'on voudrait être un chat, heureux de régnersur ses rêves et de se moquer de ceux de son maître.>>, << Je pense sans haine aux Parques qui ne tissent jamais que des lambeaux de bonheur et m'en auront fait un manteau rapiécé. >>, << Les français ne voyagent pas, ou ne voyagent plus, ils se déplacent, on les déplace. S'imprégner d'un autre espace n'exige pas des siècles; je me sens, parfois dans le rôle d'une éponge que l'on a fait passer d'une mer dans une autre; elle y trouve à se nourrir ou non.>>, << La télévision, ce qu'on en fait: une auge blême où viennent s'abreuver les veaux.>>.

A quelques pages de la fin du volume je tombe sur une évocation aussi juste que savoureuse de feu mon ami Edouard Mac Avoy. Elle m'a fait sourire et avec émotion m'a rappelé quelques heureux moments dans son atelier de la rue du Cherche-midi: << Le « viel » escholier me raconte sa première séance de pose chez Mac Avoy. Brillant causeur, il est intarissable: << Tu croirais une petite momie agitée, enveloppée dans ses rides, il est très âgé, plus de quatre vingt ans je crois. Il travaille sans arrêt, et il me dit qu'il ne pouvait supporter les garçons circoncis, que ça lui rappelait une mésaventure de jeunesse, la dernière nuit passée avec une fille dont il voulait se séparer. Elle aurait, c'est lui qui le dit, essayé de l'émasculer au petit matin pendant qu'il dormait encore! Il a dû se faire recoudre (…) Il a encore la main baladeuses. Il me tenait le mollet et disait que c'était le fluide des corps qui communiquait chaleur et talent!>>. Edouard m'avait aussi raconté cette histoire. Ce qui est amusant, c'est ayant plusieurs dessins de garçon de Mac Avoy sur mes murs, j'y ai peut-être l'anatomie de cet ancien amant de Claude Michel Cluny...

Oubliez le flot bourbeux de cette rentrée littéraire 2013 et plongez vous dans le journal de cet esthète qu'est Claude Michel Cluny vous y ferez un bain d'intelligence, de culture et de probité.

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PAUL MORAND, JACQUES CHARDONNE, CORRESPONDANCE 1949-1960

28 Avril 2025, 17:30pm

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Je subodore que les rares commentaires qui vont accompagner la parution de la correspondance Morand-Chardonne vont se focaliser sur l'antisémitisme et l'homophobie des deux écrivains (1), alors que les lignes sur ces sujets ne sont qu'une part infime de ce volumineux échange. Mais la doxa du jour veut qu'ils soient les parangons de l'antisémitisme et de l'homophobie. Je relève toutefois que celles-ci devaient être diantrement sélectives et ne les aveuglaient sur les talents de ceux affublés de ces tares (tares aux yeux de Chardonne (1884-1968) et de Morand (1888-1976) bien sûr) que sont le fait d'être juif ou homosexuel et parfois les deux, à la fois, comme Proust grande admiration de Morand ou Mathieu Galey, ami des deux hommes et l'un des plus proches de Chardonne, certes vous me direz qu'ils ne sont « que » demi-juifs, mais entièrement homosexuels...

En 1955 Chardonne écrit que le livre qu'il faut lire c'est « Triste tropique » de Levi-Strauss et dans la lettre 210 Morand écrit avoir aimé « Star » d'Edgar Morin. Quelques temps plus tard Chardonne pense que le jeune littérateur qui a le plus d'avenir est Bernard Frank dont il est entiché grave. S'il est absurde de nier l'antisémitisme de Morand, celui-ci n'était que l'antisémitisme d'usage, si je puis dire des français. Antisémitisme qu'ils ont révisé progressivement après la guerre au fur et à mesure de la médiatisation de la shoah, ce que paul Morand n'a pas fait. Chardonne ne partageait pas du tout l'antisémitisme de son correspondant. Il lui écrit le 19 novembre 1959: « La persécution juive à travers les âges, c’est pour moi la honte de l’humanité. Bien plus, ce cancer, et cela seulement,  me donne la honte d’être un homme. Le pire, peut-être, dans ce crime permanent, c’est la stupidité. Je le dis, n’ayant depuis trois siècles, pas une goutte de ce sang » 

En 1956, Morand cite parmi ses écrivains favoris, Jean Genet... A propos de gouts qu'il ne partageait pas, il n'était pas dupe des poses de Montherlant. Il écrit le 9 juillet 1957: << Peut-être que Montherlant fait-il le flambard, et a-t-il perdu plus de temps qu'il ne dit à chasser le jeune garçon par les rue?>>. Comme quoi la république des lettres n'ignorait rien des galipettes pédophiles de l'auteur des « célibataires » et ceci bien avant la biographie de Sipriot. En 1958, lettre 412, Morand invite Roger Peyrefitte à déjeuner... L'homophobie de Morand semble plus réservé à ses écrits qu'à ses actes. Mais elle exulte particulièrement dans une lettre (663) sur le mariage de la princesse Margaret (il y a parfois dans les lettres de Morand un coté « Point de vue, images du monde », c'est son snobisme proustien...), lettre qu'il termine en annonçant fièrement qu'il a réussi un joli bouquet avec les lilas de son jardin... Chardonne lui répond qu'il sort d'un déjeuner où ils en étaient tous, ce qui nous vaut au passage un outing de René Tavernier (je ne suis pas sûr que son fils, Bertrand Tavernier appréciera). Ce qui confirme ce que m'avait raconté Gérard Blain que le professeur et protecteur passager dans son film autobiographique « Un enfant dans la foule » n'était autre que René Tavernier...

 

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Mais les phobies des deux hommes ne sont que l'écume de ces 1200 pages de correspondance. Elles contiennent bien autres choses d'abord le portrait en creux des deux épistoliers et celui du monde littéraire en France dans l'après guerre. Dans ce domaine c'est surtout Chardonne qui documente l'échange car il est aux premières loges, à la fois auteur et éditeur. Alors que Morand, immense lecteur, glisse des critiques littéraires dans presque tous ses envois. La politique française et internationale tiennent également une large place. Morand se souvient qu'il a été aussi jadis un diplomate de haut vol, même si l'on ne peut pas dire que ses prédictions géopolitiques aient été confirmées par l'Histoire. Il surestimait grandement le péril soviétique, mais à sa décharge c'était le lot commun.

De nombreuses lettres de Morand sont aussi de merveilleux récit de voyage. Il confirme dans sa correspondance le grand paysagiste qu'il est. Que l'on se souvienne de son Venise ou de son New-York...

Souvent, surtout en ce qui concerne Morand, ces lettres sont écrites dans un style éblouissant. Chez l'auteur d' « Ouvert la nuit » l'esprit de curiosité ne se fermait jamais. Il est patent que très tôt l'idée lui est venue qu'il ne s'adressait pas qu'à son vieux compère mais aussi à la postérité en un élégant bras d'honneur et qu'il souhaitait que ses lettres soient publiées après sa mort. Il s'agace quand Chardonne en confie certaines à son grand ami Nimier, craignant pour leur conservation.

 

Paul Morand par Jacques Emile Blanche

Paul Morand au temps de sa splendeur portraituré par Jacques Emile Blanche

 

 

Il me semble que pour bien appréhender cette correspondance, il est indispensable de savoir « d'où parlent » les deux hommes. Lorsque s'ouvre leur marathon épistolier, c'est l'échange de deux écrivains proscrits pour avoir eu des sympathies pour l'Allemagne nazie, d'une manière pour Chardonne moins profonde mais plus voyante que pour Morand. Si les deux hommes prennent volontiers la pause des victimes, il faut tout de même admettre qu'ils se sont bien sortis de la période de l'épuration, mais en revanche leur crédit littéraire a été réduit à zéro. Ce dont leur orgueil souffre terriblement même si Morand joue les détachés. La chute a été d'autant plus dure pour ce dernier qu'il avait connu une gloire immense et des tirages records dès 1925 et jusqu'à la défaite. Son succès et son talent (et la richesse de sa femme) avaient fait bien des envieux qui ne demandaient qu'à l'enfoncer davantage en 1945. Exilé en Suisse Morand avait rongé son frein mais contrairement à Chardonne, il ne se voyait pas fini. Chardonne lui, n'écrivait plus et dirigeait en sous main les éditions Stock dont il était l'un des propriétaires. Matthieu Galey, dans son journal, dans lequel Chardonne tient une place de choix, avec sa cursivité habitelle définit bien le personnage: << Un subtil rejet se mêle au charme de Chardonne, dans sa cantilène du bon vieux temps. En l'exaltant si lumineusement, il condamne le notre, qui ne connait plus la sérénité souveraine du travail accompli, les classes inamovibles, la plénitude bourgeoise, l'humilité rayonnante des sages.>>.

Dans tout le début du livre, on voit comment le petit (et beau) monde des jeunes écrivains de droite d'alors, Nimier (personnage omniprésent dans la correspondance et grand souci des deux hommes, photo immédiatement ci-dessous) , Laurent, Blondin, Déon, Félicien Marceau et quelques apparentés, Nourissier, Bernard Frank aidés d'un petit groupe de journalistes, Parinaud, Bernard de Fallois, Kleber Haedens, vont faire la courte échelle à Morand pour le sortir de son purgatoire littéraire. Ils y réussiront, bien drivés par Chardonne qui édite d'abord Morand chez Stock pour mieux le vendre ensuite à Gallimard. C'est dans ce curieux climat qu'il faut replacer cette étonnante geste épistolaire. Dans son essai « Le soufre et le moisi » , François Dufay décortique bien le processus. A propos de cet essais on est beaucoup moins laudateur pour lui une fois que l'on a lu ce premier tome de correspondance (il devrait y en avoir trois?) on s'aperçoit combien la lecture de Dufay est une lecture biaisée donnant une importance à des passages antisémites qui ne se résument qu'à quelques lignes et qu'il faut replacer dans la misanthropie des personnages.

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Comme dans presque tous les recueils de correspondances croisées que j'ai lus la production de l'un des auteurs prend le pas sur celle de l'autre. On ne sera pas étonné ici de voir que celle de Morand l'emporte largement sur celle de Chardonne qui au début de leur échange écrit: << L'avenir me paraît long. Il me reste pour remplir mes journées l'air du temps et la lumière du jour, ce que les morts doivent désirer. Cela ne suffit pas pour un vivant. >>. Chardonne écrit cela en 1955, il a 72 ans et semble bien amorti, face au pétulant Morand qui la même année, passionné d'équitation, joue au cow-boy comme il le note dans une de ses missives. Pour résumer le contenu des lettres  de Chardonne, personne ne l'a mieux fait que François Nourissier: << Dans sa correspondance Chardonne se livrait aux trois sport où il excellait: le compliment, le conseil, le jugement.>>.

 

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Michel Déon et Chardonne en Grèce en 1959

Cette correspondance est passionnante mais probablement seulement pour de vieux bonzes comme moi, car elle est le reflet d'un monde à jamais englouti peuplé de gens dont les noms m'étaient familiers dans ma jeunesse, j'étais déjà passionné de littérature et d'histoire littéraire, mais qui n'évoquent plus rien aujourd'hui aux jeunes pousses, même lettrées, si toute fois cela existe... Des critiques aussi pertinents que Poulet, que je lisais avidement dans Rivarol, ou Kleber Haedens sont de nos jours inconnus.

Dans cette forme courte, la causticité naturelle de Morand fait merveille, en voici quelques exemples: << Sagan lit son avenir dans les ride de Guy Shoeller; quelle merveilleuse perspective pour nous, quand elle le trouvera trop jeune! >>, << L'Espagne est très belle. Le curé et la langouste y sont pour rien.>>, << Même quand c'est mauvais Picasso, c'est toujours de la peinture; même quand c'est bon, B. Buffet, ce n'en est jamais; >> (lettre 320). Si Morand est acide, ce n'est pas un coeur sec. Il pleure la perte des amis. En une phrase, il trousse une belle oraison funèbre, que l'on pourrait écrire aujourd'hui, pour son ami La Varende: << A lire les journaux, il me semble qu'étant réactionnaire, il n'a eu droit qu'au corbillard du pauvre, ce charmant vieux noble qui parlait si bien des chevaux, des voitures et des bâtards.>> (lettre 515).

Le sens de l'ellipse de Morand en fait un brillantissime portraitiste: << Nimier, très maitre du monde, la lèvre relevée par l'ironie comme une moustache par le vent.>> ailleurs, << Nourrissier avait un visage de petite fripouille innocente tout à fait délicieux, des yeux mi-clos, renseignés, aigus, cyniques et faussement tendres, assez irrésistibles. Il est homme et femme; pas tante, mais invertébré.>>. Il amusant de lire du même Nourissier qui n'est plus le portraituré mais le portraitiste les lignes qu'il consacre dans « A défaut de génie » à nos deux compère: << Chardonne avait la sorte de beauté qu'on voit aux épagneuls gold quand ils vieillissent: quelque chose dans le visage de carré, poilu, fidèle et narquois. Comme les bons conteurs il aimait prendre son temps, il parlait lent et chuintant, mâchouillait avec gourmandise ses mots dans un simulacre d'accent oxonien attrapé, disait-on, de sa mère, c'est à dire du coté Haviland, ces américains devenus à Limoges seigneurs de la porcelaine. Il avait toujours joui, visiblement, de cette bonne organisation des chairs sur les os qui permet de voir venir l'âge sans angoisse. Sur lui, la peau et la laine prenaient bien leur pli...>>; << Chez Paul Morand régnaient le silence et la rapidité (…) Il affichait une élégance 1930, inusable mais paradoxale. De dix ans le cadet de son épouse, il paraissait, à coté d'elle, doué d'une bougeotte édifiante (…) Il se déplaçait à travers ses vastes pièces, légèrement courbé, les jambes écartées par un demi-siècle d'équitation, tout le squelette menacé, à force d'arthrose, de se souder soudainement à la première journée de paresse.>>.

Si Morand dans ses lettres presque quotidiennes à partir de 1958, est au mieux caustique et souvent franchement méchant, il sait montrer, prenant le temps de cerner un personnage, nourrissant de souvenirs personnels son évocation, qu'il est également à l'aise dans l'admiration, comme le prouve son bel hommage écrit à la mort de Valéry Larbaud. Morand l'extrémiste n'est paradoxalement jamais dogmatique. Il est rare qu'il condamne totalement voir son portrait de Malraux par exemple, toujours il met en perspective, comme dans cette songerie sur Barres (lettre 313): << Barres est-il tombé dans la politique par conscience, par devoir, ou par subconscience, se sachant mort-vivant, comme Mauriac, romancier, tué par Bernanos?>>. Comme on le voit Morand parle aussi de lui même en rêvant sur la destiné de Barres. Ces interrogation aurait pu s'appliquer plus tard à Mishima... Lettre 620: << Regardez le dernier n° de « Jour de France » vous y verrez une photo très révélatrice de Chanel en 30 et de Marie-Hélène Arnaud*, sa favorite, en 60. C'est le même physique. Dans l'amour de Coco pour cette fille, il y a le goût de soi-même rajeuni, prolongé. (L'amour paternel doit souvent revêtir cette forme, le narcissisme.) Mais sous le masque dur, ravagé, de guerrier japonais se faisant hara-kiri, de Chanel, il y a un feu, une intelligence, une volonté, un génie, qu'on chercherait en vain dans la joliesse de dactylo de l'autre. Et comme les main de la petite sont bêtes, molles, sensuelles, à coté des mains de Chanel, ce sculpteur en étoffes.>>.

Dans cette correspondance avec Chardonne, Paul Morand n'y montre pas son meilleur profil. Peut être qu'en réalité, il n'éprouvait pas une véritable amitié envers Chardonne auquel il ressemblait si peu. Il est d'une toute autre chaleur quand il écrit à Pierre Benoit ou à Abel Bonnard pour lesquels il éprouve une tendresse qui affleure à chaque ligne. Ces lettres sont rassemblées dans un recueil établi (et lui bien édité, il est également préfacé par Michel Déon) par Ginette Guitard-Auviste. Il est paru, deux ans après la mort de Paul Morand aux éditions de la Table ronde.

L'échange est inégal, Morand est un bouillant champion qui monte sans cesse à la volée alors que le tiède Chardonne ne semble lui renvoyer la balle que pour qu'il puisse faire un point gagnant.

Morand, partant de Tanger ou de Vevey, où il réside, parcourt le monde, lit tout, alors que son compère ne compulse guère que la presse, et seulement les journaux « ami ». Il recommande tout de même à son correspondant dans la lettre 228 la lecture du « Degré zéro de l'écriture » de Roland Barthes. Si Morand est toujours en mouvement, Chardonne s'aventure rarement loin de son cher jardin de La Frette sinon pour une cure thermale ou de douillettes villégiatures au bord du lac de Genève.

Le boulimique de lecture qu'est Morand parsème ses lettres de critiques littéraires lapidaires comme celle-ci: << Grâce à Maurice Martin du Gard, 1957 aura le privilège de voir vivre les gens de 1920, de les entendre comme dans un musée du disque, au premier rang d'Orchestre. Maurice Martin du Gard a parfois la dent dure, l'oreille, jamais. « Les mémorables », procès verbal où nous fumes les délinquants, sauf conduit que présentera notre génération aux frontière de l'éternité.>>. On pourrait dire exactement la même chose, avec cette correspondance, pour les gens de lettres (et un peu plus) de 1950-1960. Hélas pour les brillants duettistes, ceux-ci ne sont pas à la hauteur de ceux que confessait Maurice Martin du Gard. On est éberlué par la diversité des lectures de Morand et la justesse de ses avis. En voici quelques exemples: Dans la même lettre il commente un livre d'Henry Miller « autodidacte confus, passionné niaguaresque » et un récit de voyage, une descente du Nil en kayak! Tout aussi surprenant, dans la lettre 364, il écrit avoir beaucoup aimé le livre de science-fiction « Sur la plage » de Nevil Shutte; lettre 406: << « Le repos du guerrier » de Christiane Rochefort est un livre étonnamment puissant. Le personnage éthylique, prodigieux de vie et de vérité. Très bien composé et fort convenablement écrit.>>; lettre 419: << Je viens de finir « Le balcon » de Gracq, c'est excellent! C'est le poème de la drôle de guerre qui n'avait jamais été écrit (…) Les pages de Gracq sur la neige dans la forêt sont admirables. L'épisode avec Mona, charmant, sans plus. D.H. Lawrence a certainement eu de l'influence sur lui.>>; lettre 461: << Je trouve que Dominique (le fils de Ramon et de sa première femme) Fernandez a bien du talent, d'après ses notes de la N.R.F.>>; lettre 505: << Je commence Le petit ami de Léautaud; il n'y a qu'un thème: un amour d'amant pour sa mère, putain, qui devient, à l'âge mur, l'amour des putains.>>; lettre 556: << Lisez Fiction de l'argentin Borges; ravissant; cocktail Larbaud-Chesterton, par un érudit, avec en plus vive imagination, écrivant en trois langues, sorte de facilité à la Nabokov. >>; lettre 603: << Pour le Balzac, de J. L. Bory, il contient de jolies pages de critiques fines et justes. Je l'ai lu avec plaisir.>>; lettre 695: << J'ai lu « Le mécréant », un roman d'Alain Bosquet, d'un humour métaphysique effréné, surréaliste, lautréamonien et qui en 1960 ressemble beaucoup à ce que Philippe Soupault écrivait en 1919. Picasso, Braque, Fargue, Breton, Apollinaire, Max Jacob, Kandinsky, Brancusi... Toutes ces mamelles de 1919-1920 sont encore sucées avec profit, un demi-siècle plus tard, par la jeunesse. Sur quelles tétine 1960 va-t-il tirer l'an 2000, je me le demande?>>...

A propos des arts, Morand ne parle pas que littérature, il voit aussi un grand nombre de films et des plus variés: lettre 648: << Voyez « A bout de souffle » d'un jeune; excellent, pudique et fort; une longue scène entre amants, remarquable. Une étude profonde des jeunes, leur indifférence à tout (…) J'ai diné chez Lipp, hier soir avec Robert Bresson; son « Pickpocket est un demi-échec.>>

Son modernisme fait ressortir d'autant ses préjugés dont je me régale et que Charles Dantzig a assez bien résumé: << Morand a les préjugé antimétèques d'une époque qui admettait que nous colonisions, mais pas qu'ils émigrent. Ce sont ceux en Angleterre, d'Evelyn Waugh.>>. J'ajouterais que néanmoins il a toujours été hostile à la colonisation, ce qui est logique pour qui ne veut de métissage et qu'il faut lire et relire Evelyn Waugh...

Les lettres de Chardonne, qui tournent souvent à la revue de presse, agacent parfois Morand par la mielleuse admiration qu'il déverse sur lui à pleine louche. On sent que Chardonne en rajoute, qu'il fait un peu la bête pour mieux faire briller son interlocuteur mais cette bêtise revendiquée s'accorde mal avec la sûreté et la liberté de jugement qu'il affiche. Aurait-on supposé Chardonne friand de Tennessee Williams... ou trouvant Marguerite Duras exquise: << Elle n'est plus jeune, et même elle est laide. Le charme d'une femme laide est incomparable. Il ne trompe pas. Il est à l'état pur.>>.

Il n'y a pas que le présent d'alors qui nourrit leurs proses. Morand revient souvent sur le passé, évoquant ses amis d'hier en particulier Jean Giraudoux.

Et puis aussi cela fait plaisir de lire en ces temps ennégrés des hommes qui ne considèrent pas le colonialisme comme la pire des horreurs. Ceci dit (sans jeu de mots) Morand ne se fait pas d'illusion à propos de la guerre d'Algérie avec une belle prescience il écrit dès 56 que cette guerre commence dans le style état major et se terminera par l'égorgement à domicile. Il nous donne en quelques raccourcis savoureux sa vision sur l'époque: << La Troisième République avait des colonies, la Quatrième n'a plus que des colonies de vacances.>>...

Il y a beaucoup d'humour dans ces échanges, un humour pur tweed et cachemire coté Morand: << Je pourrais me consoler avec du porto, mais les portugais n'en boivent pas, ils le vendent aux anglais, qui ne boivent d'ailleurs plus que de la bière, car le whisky est trop cher; ils le vendent aux français qui lisent Sagan, et le nomme scotch.>>...

Politiquement ces textes ont beaucoup d'intérêts, surtout encore une fois, pour ceux de Morand. Ils ont la particularité rare de montrer la vie politique française du coté des vaincus. En simplifiant du coté des vichystes, un angle de vue complètement occulté par la société entièrement dominée par leurs adversaires. Ce courant, que les naïfs croyaient définitivement éteint, ressurgit d'ailleurs aujourd'hui. Mais la posture de Morand est assez singulière; sa justification pour rejoindre le gouvernement de Pétain, alors qu'il était en poste à Londres (qu'il quitte le 19 juin!) est son légalisme. Défense un peu mince pour un aussi brillant bretteur et aussi peu patriote en témoigne cette extraordinaire phrase extraite de son "New-York": << Bleu, blanc, rouge, ces couleurs m'exaltent, car ce sont celles des coiffeurs américain>>. Probablement inconsciemment Morand n'a fait que suivre sa pente. Il est profondément élitiste et donc absolument pas un démocrate. Il reste un admirateur de l'ancien régime, sans pour autant adhérer à un royalisme folklorique ou théorique comme celui sans roi de l'Action Française. Il faut avoir toujours à l'esprit qu'il est le contraire d'un nationaliste d'où sa grande tiédeur pour la Révolution Nationale du Maréchal. Il est d'abord un européen. Il fait sien l'analyse qu'émettait un Raymond Aron ou un Bernanos que la guerre de 40 était la guerre des nations contre l'impérialisme, en l'occurrence nazi, sauf que contrairement à eux, Morand était favorable à l'impérialisme, le fait qu'il soit nazi ne l'enthousiasmait pas mais il passait outre. Il a pensé, comme beaucoup à l'époque par exemple comme les synarchistes dont faisait parti son ami Benoist-Méchin qu'Hitler pouvait être une chance pour l'Europe ou plus exactement l'outil transitoire pour affirmer la domination de l'occident sur le monde. Pour Morand farouchement anticommuniste, le bolchevique était aussi le barbare métèque. Mais contrairement à un Brasillach ou même à un Benoist-Méchin, Morand n'a jamais nourri une fascination pour Hitler et plus généralement pour les régimes militaires autoritaires. Il y a chez lui un antimilitariste né d'ou sa méfiance pour Pétain et encore plus forte pour de Gaulle qui n'est pour lui en 1940 qu'un aventurier. Il sera beaucoup plus indulgent pour le général lors de son retour au pouvoir en 1958. Il est important également d'avoir présent à l'esprit pour comprendre les points de vues de Morand et de Chardonne, que contrairement à la quasi totalité de leurs contemporains, ils ont été peu marqués par la guerre de 14. Ce sont deux embusqués qui ont vêcu le massacre de loin Chardonne en Suisse où il soignait une hypothétique faiblesse pulmonaire et Morand à Londres comme attaché d'ambassade.

Je n'ai pas trouvé de véritable désaccord avec tout ce que Morand écrit, sinon qu'il n'aima pas La Baule!

La publication de cette correspondance va-t-elle modifier la stature des deux écrivains devant la postérité? Peut être. Mais elle ne permettra pas, à Chardonne de sortir du purgatoire comme le souhaite Michel Déon dans sa préface, tant il apparaît comme un tout petit monsieur aux idées courtes et au coeur sec. Ses lettres prouvent, une fois de plus, que l'on peut être un virtuose dans la technique de son art, il n'est pas question de nier la qualité de son style, et être un quasi imbécile, sauf pour tout ce qui se rapporte à la littérature, matière qu'il maitrise à merveille. Il aurait fpu être un grand critique de la forme s'il avait consenti à lire autre chose que des revues... Par exemple son jugement sur Mauriac semble être confirmé par la postérité: << Aucune des oeuvres de Mauriac ne restera. Les roman ne valent rien, trop bâclés. Restera un je ne sais quoi que l'on peut appeler un grand écrivain, le journaliste en somme. Peu importe qu'il ne soit pas sérieux, c'est bâclé avec une certaine grandeur. Il a été sauvé par la facilité.>>.

Il en ira tout autrement pour Morand, dont on connaissait déjà les détestations depuis 2001, date de la parution de son « Journal inutile », pour peu que les lecteurs ne se laissent pas enfumer par la doxa de la gauche molle. Dans cette correspondance, du moins dans ce premier tome, il apparaît comme un homme à la curiosité inextinguible, jamais prisonnier de ses préjugés qu'il jette par dessus les moulins lorsqu'il rencontre le talent, alors peu importe, les opinions les gouts sexuels, la race ou autres (en cela il est semblable à Léon Daudet)... Ainsi cet homme de droite aime par exemple les mémoires de Simone de Beauvoir et ce pseudo homophobe s'inquiète de la santé de son ami Cocteau, lettre 455: << Mon pauvre Cocteau perd de plus en plus de globules rouges, c'est effrayant. >>.

Un tel livre avait besoin d'être « édité », (certes il a été annoté par Philippe Delpuech mais le malheureux est mort à la tâche et son travail est resté inachevé) dans le sens qu'il lui aurait fallu un appareil critique digne de ce nom et au moins d'être relu ce qui n'est à l'évidence pas le cas lorsqu'on lit, cette note en bas de page, page 573: << Jules Lemaitre (1853-1914), chroniqueur littéraire et critique dramatique, avait publié Impressions de théâtre en 9 volumes, de 1888 à 1920.>>. J'aimerais avoir la recette de ce monsieur qui s'est baguenaudé au théâtre post mortem! D'ailleurs la plupart de ces notes en bas de page sont inutiles lorsqu'elle ne sont pas ridicules quel ignare a pu qualifier Cecil Beaton de costumier britannique, ignorant qu'il était surtout un des plus grands photographes de son temps! On pouvait espérer un peu plus de sérieux et de soin de la part des éditions Gallimard, même si on sait bien que ses dirigeants trainaient les pieds depuis des années pour éditer cette correspondance. Le lecteur est en droit d'être exigeant lorsqu'il faut tout de même débourser 46,50 € pour acquérir ce volume qui devrait être le premier de deux ou trois volumes. Ce qui est assez curieux quand il est dit que ce premier volume regrouperait les trois-quart des échanges épistoliers entre les deux hommes.

Barres répondit à Morand, après avoir lu « Ouvert la nuit »: << Jamais embêtant >>. C'est le beau compliment que l'on peut faire à cette correspondance. 

 

Nota

1- Il faut savoir que la correspondance Morand-Nimier est empéchée de paraitre par la fille de Roger Nimier, l'écrivaine Marie Nimier sous le prétexte qu'il y a de nombreux passages où il serait fait connaissance de la véritable sexualité de certains personnages (sous entendre leur homo ou bi sexualité) certes mort mais néanmoins pourvus de famille, bien bien... Mais qu'a fait donc Roger Peyrefitte, que Paul Morand aide à se documenter pour l'écriture de "Lexilé de Capri", durant la quasi totalité de sa carrière sinon cela. On peut penser alors que la plupart de ses livres ne pourraient plus paraitre aujourd'hui. 

     

* sur Marie Hélène Arnaud

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De constitution fragile, Marie Hélène Arnaud mourait de causes naturelles à seulement 52 ans fêtés 11 jours plus tôt, le 6 Octobre 1986.

Avec elle mourait sans doute a tout jamais le concept même de la « Parisienne » qui fit bien plus pour la gloire de la ville lumière que sa tour Eiffel, son louvre et son arc de triomphe réunis (Et que Carla Bruni qui à l’air à côté d’elle d’une brouette à côté d’un cygne!)

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L'ABBÉ MUGNIER DE GHISLAIN DE DIESBACH

27 Avril 2025, 07:14am

L'abbé Mugnier avec Marie-Noel 

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Ghislain de Diesbach est le dernier écrivain ancien régime que nous ayons. En le lisant nous ne fréquentons que du beau monde, des quartiers de noblesse en vois tu en voilà, aucun risque dans ses pages de croiser un encapuchonné bistre du 9.3., lecture de plage parfaite pour le snob que je suis.

Après avoir écrit les biographies de Madame de Stael, de Chateaubriand, de la princesse Bibesco (impossible de trouver ce livre, s'il s'ennuie dans votre bibliothèque pensez à moi!), de Proust (un régal), de Philippe Jullian sans oublier son Histoire de l'émigration 1789-1814, que j'ai rangé dans ma bibliothèque à coté des aventures du Mouron rouge de la baronne d'Orczy, il s'est attaqué à un personnage moins prestigieux mais dont le nom revient dans presque toutes les biographies des acteurs du monde littéraire (et pas seulement) des quarante premières années du XX ème siècle, l'abbé Mugnier. C'est d'ailleurs plus pour avoir un éclairage particulier sur des figures célèbres tel Huysmans ou Proust qu'outre par le nom de Mugnier et surtout par celui de Ghislain de Diesbach que, j'ai été attiré par cet ouvrage. J'y ai trouvé bien d'autres choses. Je précise tout de suite que je n'ai pas (encore) lu le célèbre journal de l'abbé Mugnier, sinon les nombreux extraits que l'on découvre dans les livres qui traitent de la vie mondaine et littéraire de la fin du XIX ème siècle et de la première moitié du XX ème. Mais le livre a bien d'autres intérêts tout d'abord il fait par le biais des menus faits d'une vie, revivre toute une société où la religion à une place prépondérante. On découvre par exemple les effroyables conditions de vie dans les petits et grands séminaires de cette cohorte de jeunes gens qui entre en religion non qu'ils aient reçu une illumination derrière le pilier d'une église mais parce que c'est pour eux, rejetons de familles pauvres le plus souvent, la seule voie d'une relative élévation sociale. C'est le cas de notre abbé qui est poussé par la prêtrise par poussé par une mère pieuse qui croyait lui procurer « la paix » tout en lui ayant fait découvrir Chateaubriand et Georges Sand, qui seront les deux grandes admirations de toute sa vie.

Mugnier dont la foi ne fait aucun doute tout en maugréant constamment contre la hiérarchie ecclésiastique, le sait bien.

Très intelligemment plutôt que de s'étendre sur la vie mondaine de son abbé, elle est néanmoins présente, Ghislain de Diesbach s'attarde longuement sur les années de formation et la jeunesse de Mugnier. Si l'on excepte Huysmans et quelques autres c'est surtout à partir de la quarantaine que l'abbé Mugnier fréquente les salons littéraire et les diners de la haute aristocratie.

 

Ce qui admirable chez l'abbé Mugnier c'est l'absence totale de sectarisme. Voilà un membre du clergé qui pouvait un soir diner chez des hôtes qui avaient concocté un repas où tout était rouge, étant des admirateurs inconditionnels des guillotineurs de 1793, le lendemain être invité à une soirée par la comtesse de Greffulhe, un des modèles de la duchesse de Guermante de « La recherche de Proust et le surlendemain être à la table du sâr Péladan!

Aucune pudibonderie chez lui non plus, il ne s'offusque ni des propos graveleux de Forain qui lui décrit les bordels d'hommes, ni des amours adultérins de Barres et d'Anna de Noaille, sa grande amie, pas plus des amours de Coteau avec Radiguet , ni qu'un de ses ami prêtre vivent maritalement avec sa bonne. On se doute que cette largesse d'esprit ne sera pas toujours du goût de ses supérieurs.

D'ailleurs c'est le monde décrit par Proust avec lequel l'abbé entretint une correspondance, dans « La recherche » et celui peint par Jacques Emile Blanche  qui connaissait bien l'ecclésiastique pour être souvent invité aux mêmes tables, mais qui l'appréciait guère, qui affleurent dans ces pages.

Alors que je m'attendais à lire le parcours mondain d'un prélat opportuniste, émaillé de savoureuses anecdotes, heureusement pour l'amusement du lecteur, il n'en manque tout de même pas, alors que c'est l'étonnant chemin de vie d'un homme de peu que le hasard et surtout son extraordinaire curiosité alliée à une inextinguible faculté d'admiration que nous fait découvrir cette biographie. On y voit comment Arthur Mugnier fils du factotum d'un hobereau qui permettra financièrement au garçon, tôt orphelin de suivre des études au petit puis au grand séminaire, devient à la fin de sa vie une sorte d'oracle spirituel (dans tous les sens de ce mot) pour la gentry française et une partie de l'intelligentsia. A sa mort en 1944, alors que la France n'est pas encore libérée, il réunira autour de son cercueil une foule éplorée parmi laquelle on dénombre des porteurs de quasiment tous les grands noms de la noblesse française et bien des beaux esprits du temps, Louise de Vilmorin, Jean Tharaud, Jean-Jacques Gautier, Paul Valéry, Ramon Fernandez... (mais apparemment pas Jean Cocteau qui ne mentionne pas une seul fois l'abbé dans son journal 1942-1945, paru aux éditions Gallimard, alors qu'il était naguère l'intime de l'abbé mugnier qui est fasciné par le jeune Cocteau, lorsqu'il le rencontre en 1912 chez la princesse Bibesco, en qui il voyait un des hommes qu'il aurait aimé être et qu'il avait baptisé avec comme parrain et marraine le couple Maritain!).

J'ai ressenti beaucoup de sympathie pour cet abbé qui n'était pas un grand esprit mais qui avait une une curiosité et une liberté et une clairevoyance presque incroyable pour cette époque et même pour aujourd'hui. Tel ce qu'il écrivait le 29 juin 1919: << En songeant à ces grands allemands, je souffrais de certaines mufleries dans un peuple qui se dit chevaleresque doit s'abstenir, Il y a eut en effet dans notre attitude envers l'ennemi à la veille de signer ou signant, des détails qui m'ont choqué. On ne refuse pas le verre d'eau froide. Comme elle doit s'abîmer encore dans les rêveries tristes la Melancholia d'Albrecht Durer! Si jamais dans l'avenir, nous tombions dans les griffes d'Outre-Rhin, comment serions nous traité?>>.

Il n'apprécie pas beaucoup les récents convertis, les trouvant un peu trop exaltés: << Ils aiment les grands pécheurs, pour le plaisir de les repêcher de l'abîme, et non les petits, qui pataugent dans les mares de la médiocrité. Grâce à cela, en ne recevant que des gens célèbres, ou en voie de l'être, ils sont connus à leur tour...>>.

Et puis l'abbé Mugnier a des phrase que j'aurais pu écrire, comme celle-ci: << Si j'étais riche je voyagerais perpétuellement, me reposant quand il faudrait. Voyager, c'est oublier... Prendre le train et se retrouver le lendemain loin du pays où j'étais la veille, c'est une sorte de féérie qui me grise. Détail qui fera frémir: J'aime les chambres d'hôtel; je suis heureux quand j'ai pratiqué le closo ostio et que je m'appartiens.>>.

Ghislain de Diesbach a une élégance à propos du train de vie de son modèle que Paul Léautaud, pourtant son ami, dans son journal n'a pas. Le 18 septembre 1940 (page 653 de son Journal littéraire, dans l'édition de 1998 au Mercure de France) ce dernier écrit: << L'abbé Mugnier n'a jamais eu comme prêtre ou chanoine que des appointements dérisoires, presque la misère. Il n'a pourtant jamais manqué de rien. Il a toujours trouvé une femme riche pour lui assurer une vie confortable: un bon appartement, une bonne, des vacances, jusqu'à ces derniers temps une auto pour le transporter dans ses visites, aux déjeuners ou diners où il avait à aller...>>.

Voilà un homme qui s'est saoulé de connaissance, celle des plus grands esprits, Proust, Barres, Céline, Gide, Cocteau, Léon Daudet (dans l'art du portrait Ghislain de Diesbach égale le gros Léon dans celui par exemple de Léon Bloy), Morand, Montherlant, Paul Valéry... auquel il aura sans doute manqué la reconnaissance littéraire. Il l'espérait sans doute l'obtenir avec la publication posthume de son journal, mais ce ne sera pas complétement le cas. Le 22 septembre 1916 il confie son drame à son journal : Mon genre de tristesse, au sortir du séminaire et même pendant, n’était pas le même [celui du René de Chateaubriand]. Je n’étais pas dégoûté de la vie. Je souffrais plutôt de ne pas la connaître, de ne pas avoir été mis sur la vraie voie, d’être déjà dispersé, envolé, sans but qui accapare toutes mes facultés. De grands désirs de vie intellectuelle, littéraire, et tous combattus plus ou moins : 1° par les scrupules qui m’empêchaient de penser, de lire, 2° par une instruction insuffisante, sous tous les rapports. Ajoutez à cela le cœur qui voulait s’attacher, aimer ; un certain goût du succès, un besoin d’être distingué par mes maîtres, mes confrères.>>.

Quel curieux personnage que cet abbé qui malgré la partie extraordinaire qu'il aura mené toute sa vie, avec en main, au départ un jeu plus que médiocre, semble être mort insatisfait de son existence. Cet homme qui ne manquait pas de sagesse et de lucidité, pour les autres, aura été dépité de n'avoir pas eu l'existence auquel il aspirait sans s'apercevoir qu'il n'en avait aucun moyen...

Tout en regardant vers le passé, Ghislain de Diesbach n'oublie pas qu'il écrit aujourd'hui comme le prouve cette pique envers les fonctionnaires de la gueuse: << Il est curieux de voir l'ingratitude de tant d'écrivains, casés par protection dans des ministères où ils augmentent la masse des fainéants, mordre ainsi la main nourricière et se plaindre d'y avoir eu leur génie étouffé alors que sans leur traitement ils n'auraient pu vivre avec leurs seuls droits d'auteur.>>.

Ghislain de Diesbach ne s'est pas contenté de puiser dans le journal de l'abbé, il a eut accès également à ses "paperolles" (les notes qu'il prenait plus ou moins sur le vif pour la rédaction, le soir venu de son journal ), à sa correspondance et il a aussi finement regardé dans les livres des écrivains contemporains du prélat qui l'on souvent croqué (je recommande particulièrement d'aller voir dans « Les Mémorables » de Maurice Martin du Gard, une bible pour tous ceux qui s'intéressent à la vie intellectuelle en France dans l'entre deux guerres).

Pour ma part, je suis allé voir chez mon diariste préféré, Matthieu Galey s'il parlait de son prédécesseur dans son exercice et j'ai trouvé ce portrait cursif: << Avec une candeur délicieuse, il côtoie le gotha des lettres ( et le vrai, celui du noble Faubourg), en observateur qui voit tout et ne voit rien. Pour lui aucune différence entre Cocteau et la comtesse de Noailles, entre Barres et Cocteau: ce sont des « écrivains », indiscutables comme les saints auréolés, quelles que soient leurs oeuvres. Avec Proust par exemple, il « cause aubépine », mais il n'a pas lu Swann. Il contemple ces animaux rares, sans recul, le nez dessus, comme s'ils étaient réellement, fascinante découverte, et fréquente les modèles de la Recherche au naturel, inconscient bien sûr du destin littéraire qui les attendait (…) C'est saint Jean Plume d'or errant à Sodome.>>. Bien vu, comme presque toujours chez Galey.

A propos des lectures de Mugnier, Ghislain de Diesbach reste un peu flou, c'est le seul reproche que je ferais à cet ouvrage écrit avec beaucoup allégresse. Si l'on voit bien que l'abbé rencontre une foule d'écrivains et pas des moindres, en revanche on ne sait pas s'il les lit beaucoup.

Comme presque toutes les biographies, celle-ci est quelque peu hagiographique, ce qui est bien normal car comment imaginer un biographe qui va vivre plusieurs mois et quelques fois plusieurs années avec son sujet qui ne l'aimerait pas. Je terminerais par une ce portrait qu'en trace son talentueux biographe: << On sentait que sa bonté, son intelligence suprême étaient un effet irrésistible de sa nature, hors de tout commandement sacré, une chose aisée comme un instinct.>>.

 

COMMENTAIRES Lors de la première édition de ce billet

Merci pour ce beau billet. J'ai "La Princesse Bibesco, la dernière orchidée", volume qui ne doit pas être rare.
La figure de l'abbé Mugnier est en effet très curieuse et Diesbach la présente de façon bien intelligente.
Pour votre dernier trait sur l'empathie nécessaire au biographe, je vous "déconseille" donc le volume que Bellos consacra naguère à l'immense Perec en hissant à chaque ligne son sujet et en ne comprenant rien, strictement rien, à l'oeuvre...
Merci pour tous vos billets
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR BRUNO LE 05/08/2013 À 12H41

Merci de l'information à propos de Pérec, jadis j'étais tombé à la Hune sur un album qui était un peu un making off de La vie mode d'emploi, je ne l'avais acheté alors je devais être fauché ou encombré et peut être les deux... Je ne parviens pas à retrouver ni le titre ni l'éditeur. peut être pourriez vous me renseigner. 

Si le volume de Bellos est à éviter en ce qui me concerne je vous conseille Je me souviens de Jeme souviens sous titré note sur Je me souviens de Roland Brasseur. A quand Perec dans la Pléiade! 

Tous les livres de Ghislain de Diesbach avec lequel j'ai diné quelques fois à la table de Jean-Claude Farjas sont intéressant mais sa biographie de Proust est à mon avis son chef-d'oeuvre. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 05/08/2013 À 13H34
Je présume que vous faîtes allusion à :

"Cahier des charges de La Vie Mode d'Emploi" paru chez ZULMA en 2001

http://www.images-chapitre.com/ima0/newbig/080/1400080_3296101.jpg

Je dois avoir, aussi, au fond d'une bibliothèque...
Les fac similés des brouillons de Perec y sont bien reproduits et très curieux, très intéressants pour ceux qui s'intéressent à la genèse d'une oeuvre.
Je ne suis pas très sûr que disposer de tous les échafaudages de "La Vie..." en permette une meilleure compréhension, mais peut être que si, finalement...

Le "Je me souviens de je me souviens..." fut suivi de "Je me souviens "encore mieux" de Je me souviens"... ;-)
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR BRUNO LE 05/08/2013 À 15H44

merci pour cette précision bibliographique. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 05/08/2013 À 16H01
Bonjour-Après des recherches dignes de Norbert Casteret ( je me souviens de Norbert Casteret...) , dans les étagères de mes bibliothèques, j'ai remis la main sur "La Princesse Bibesco, la dernière orchidée" de G de Diesbach.
Si cet ouvrage vous intéresse toujours, je peux vous proposer de vous le remettre...
merci pour vos billets
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR BRUNO LE 12/08/2013 À 23H28

Tout d'abord je dois vous dire que le nom de Casteret ne me disait pas grand chose, mais je me suis renseigné... 

J'en serais très heureux, il reste à déterminer comment faire... 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 13/08/2013 À 07H15
Votre boîte à lettre sur "orange" semble inactive ?
Je peux vous y faire une proposition..honnête ;-)
COMMENTAIRE N°4 POSTÉ PAR BRUNO LE 13/08/2013 À 16H13

Ma boite n'est pas inactive et toutes les propsitions même malhonnêtes peuvent y parvenir. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 13/08/2013 À 16H16
Pourquoi ne suis-je pas surpris de ne pas voir le nom de Mauriac dans votre texte ? J'imagine qu'il devait se méfier d'un prêtre tel que l'abbé Mugnier. Pour Mauriac, il devait être l'incarnation du diable en personne !
COMMENTAIRE N°5 POSTÉ PAR ALCIB LE 15/08/2013 À 09H52

Mauriac passe dans cette biographie mais ce n'est pas du tout un personnage central. Je ne connais pas les sentiments de Mauriac envers l'abbé Mugnier mais je ne pense tout de même pas qu'il voyait en lui l'incarnation du diable. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 15/08/2013 À 09H57
 

 

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Bataille de chats d'Eduardo Mendoza

25 Avril 2025, 13:50pm

Bataille de chats d'Eduardo Mendoza

 

J'aime que l'on me raconte des histoires. Pour cette raison je fréquente peu la littérature française contemporaine car elle est pauvre en imaginaire. Je préfère voir ailleurs.

C'est une joie lorsque je découvre, comme ici avec Eduardo Mendoza, un vrai conteur. Au delà du livre que je suis en train de lire, j'espère avoir trouvé une source de romans qui m'entraineront loin dans l'espace et le temps. Dans « Bataille de chats » c'est à Madrid en 1936 à la veille de la guerre civile que le lecteur est projeté. Le chaudron politique qu'est le Madrid d'alors est vu par Anthony Whitelands, un expert en peinture espagnole, trentenaire aux amours en déshérence et dont la carrière piétine. Il débarque dans la capitale espagnole pour expertiser la collection de la famille du duc de La Igualada. Il y débusque un Velasquez inconnu. Cette découverte peut être la chance de sa vie. Ce qu'il ne sait pas, c'est que l'on fait pression sur le duc pour vendre le tableau pour financer une insurrection de la Phalange. Le gouvernement Républicain qui a eu vent de l'affaire veut empêcher cette vente, de même que les rouges instrumentalisés par Moscou. Certains militaires dont Franco regroupés autour du général Mola voudrait que la vente leur profite et non à la phalange. Quand au gouvernement anglais il verrait bien le tableau à la National Gallery... Si Antony est un expert en peinture classique espagnole, il ne comprend à un peu près rien à la politique du pays ou deux camps s'opposent absolument mais ces deux partis adverses sont eux mêmes divisés en factions antagonistes... Notre amoureux de Velasquez l'est aussi des dames, ce qui va compliquer considérablement sa situation déjà fort inconfortable. Le bel Anthony s'amourache de la fille du duc qui elle, est amoureuse de Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange. Elle profite du coeur d'artichaut d'Anthony pour le manipuler, mais pas forcement dans la même direction que celle de son père, de sa mère ou de son frère, un proche de Primo de Rivera ce dernier trouvant l'anglais sympathique... Pour se simplifier encore la vie Whiteland a des sympathies pour une très jeune prostituée. Cette dernière le colle avec pugnacité espérant que ce gentleman l'emmènera en Angleterre. On apprendra que la jeune fille est en contact avec un agent soviétique qui ne veut pas du bien à Anthony... Je ne voudrais pas tout dévoiler des avanies déboires et calamités qui fondent sur le naïf britannique pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture. Au fur et à mesure du récit Antony devient un peu moins naïf . Excédé d'être le jouet des uns et des autres, il décide de passer à l'action...

La grande originalité du roman, outre qu'il est passionnant (Anthony va-t-il se sortir du guêpier dans lequel il s'est précipité?) est de présenter différents protagonistes de la futur guerre d'Espagne sous un jour nouveau et sans manichéisme. Mendoza, comme par exemple Philip Kerr, parvient à faire parler ces personnages historiques d'une manière crédible. Ainsi passe, José Primo de Rivera (le fondateur de la phalange), Azana, le président de la République espagnole, le général Franco, le général Mola (qui fut le véritable préparateur du soulèvement), le général Sanjurjo et quelques autres*. Tous ces gens qui sont présentés ici ou là comme des imbéciles ou des monstres sanguinaires sont montrés ici plutôt comme des hommes de bonne volonté et intelligents mais incapables de trouver une solution au délitement de leur pays. Ils semblent résigner à se précipiter dans l'abime, prenant les plus mauvaises décisions aux pires moments. Il ne faut pas oublier que d'une part l'effondrement de la République espagnole trouve sa première cause dans le désir d'émancipation de la Catalogne et non plus que c'est le général Mola qui lui portera le coup de grâce en refusant la main tendu d'Azana, qui lui proposait rien de moins que le ministère de la guerre. Ce refus jettera la République espagnole dans les bras de l'extrême gauche. Le lecteur d'aujourd'hui connait la suite, une guerre civile qui fera des milliers de morts et ruinera le pays pour des années. La plupart des protagonistes que l'on rencontre dans le roman trouveront la mort dans cette guerre sanglante*.

C'est avec beaucoup de pédagogie que Mendoza parvient à nous présenter l'inextricable situation de l'Espagne au début de l'année 1936 et cela sans jamais alourdir son roman qui est paradoxalement en regard des temps tragiques qu'il décrit parfois très drôle. Les scènes très réussies de vaudeville ne manquent pas.

Avec la même légèreté que Mendoza nous explique l'inextricable imbroglio politique ibère, il réussit à immiscé dans son récit un véritable exposé sur la vie et l'oeuvre de Vélasquez.

J'ai déjà écrit plusieurs fois que je divisais les romanciers en deux catégories: les historiens ou les géographes. Mendoza parvient à être les deux à la fois. Car si l'auteur nous brosse un tableau historique très convaincant, il nous promène également dans le Madrid des années 30 et l'on peut suivre aisément les pérégrination du héros sur carte de la ville. Le Madrid que nous décrit le romancier est une ville où il fait frisquet et ou il neige (il est vrai que la dernière fois que je suis allé à Madrid, c'était en février et il y faisait un froid de gueux. Les churros trempés dans le chocolat chaud chez san Gines étaient les bienvenus.). Peut être une pique malicieuse contre la capitale espagnole du barcelonais Mendoza...

Le mélange d'humour d'Histoire et d'espionnage ainsi que la naïveté du héros font penser à d'autres livres comme « Le tailleur de Panama » de John Le Carré, à « Notre agent à La Havane » de Graham Greene ou encore « L'innocent » de Ian Mc Ewan.

 

 

* José Primo de Rivera sera fusillé par les républicains, les généraux Mola et Sanjurjo mourront chacun en 1937 dans des accidents d'avion. Azana décédera en exil en France en 1940

 

Commentaires lors de la première parution de ce billet

 

ismau28/03/2015 15:18

Juan Marsé m'a été vanté à de nombreuses reprises par une amie grande spécialiste de la littérature hispanique ( c'est elle également qui m'avait fait découvrir Mendoza ) . De Marsé, je ne connais que « Boulevard du Guinardo », qui se passe comme ses autres romans dans les bas-fonds de Barcelone où il a passé son enfance . On y retrouve également une évocation intéressante de la période franquiste, et des particularités politiques de la Catalogne … avec ce qu'il faut d'ironie - ex. dans cet autre livre : http://www.babelio.com/livres/Marse-Lamant-bilingue/54621
Marsé a eu plusieurs prix littéraires en Espagne .

lesdiagonalesdutemps28/03/2015 17:48

Merci voilà qui va augmenter ma liste de livres à me procurer.

ismau24/03/2015 18:42

Je ne connais pas Zafon, et bêtement de Maspero juste la petite bibliothèque … encore des lacunes que je me ferai un plaisir de combler si je trouve le temps, ou la capacité de lire plus vite !
Mais je connais un peu Juan Marsé - compatriote barcelonais de Mendoza - écrivain de grande valeur, également à découvrir .

lesdiagonalesdutemps24/03/2015 21:55

C'est à mon tour de confesser mon ignorance, le nom de Juan Marsé ne m'évoque rien pourriez vous m'en dire un peu plus.

ismau24/03/2015 16:20

J'ai lu de Mendoza un petit livre extrêmement drôle et très bien écrit «  Sans nouvelle de Gurb » paru en français en 94 . C'est histoire d'un extraterrestre parti sous diverses apparences aussi discrètes qu'inattendues, à la recherche de son coéquipier disparu dans Barcelone ( lui simplement dissimulé sous les traits de Madonna ) Il découvre notre monde et tient un journal de toutes ses observations, prétexte à une satire délirante – réjouissante ! - de notre modernité … Voilà qui m'avait donné envie de lire un autre Mendoza . Votre billet relance mon projet, d'autant que « Bataille de chats » semble avoir l'avantage supplémentaire d'apporter des connaissances historiques fort intéressantes .

lesdiagonalesdutemps24/03/2015 16:33

C'est en effet un livre fort intéressant et agréable à lire. J'ajouterais à mon billet que Mendoza d'après ce livre, j'ai envi d'en lire d'autres dont celui dont vous me parlez, a des points communs avec son compatriote Zafon même sens du suspense mais aussi les défaut d'avoir des personnages secondaire un peu stéréotypés et de brusquer la conclusion de son ouvrage en revanche comme zafon il bénéficie de la traduction de François Maspéro et ce n'est pas rien (avez vous lu Le sourire du chat de Maspero, où il n'y a pas plus de chats que chez Mendoza mais qui est une merveille).

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GRINGOS LOCOS DE SCHWARTZ & YANN

24 Avril 2025, 15:09pm

 
Le volume paru chez Dupuis , intitulé Los Gringos locos (2012), avec au scénario Yann et au dessins Olivier Schwartz, est l'album le plus réussi jusqu'à ce jour des tentatives de la B.D franco-belge à rendre hommage à ses maitres. Le scénario de Yann met en scène trois grands auteurs belges, Jijé , Morris et Franquin, raconte, de façon picaresque, les événements bien connus de leur voyage entrepris au Mexique et aux États-Unis. Jijé, un catholique fervent, décide avec sa famille et ses deux jeunes amis qui sont en quelque sorte ses élèves, Franquin et Morris de quitter l'Europe pour échapper à une Troisième Guerre mondiale et à la suprématie probable du communisme aux yeux de Jijé.
 
 
 
À cette époque, l’Amérique représentait pour les auteurs de la bande dessinée européen un Eldorado: la profusion des comics, Hollywood, le swing, la vie sur la route... 
On peut ainsi comprendre, si on a bien en tête le contexte de m'immédiate après guerre, le désir des trois compères d'aller à ce qui est pour beaucoup de leurs collègues d'alors la Mecque de la bande dessinée en ce temps là. Yann donne à voir une sorte de carnet de voyage truculent dans lequel ces auteurs bien-aimés sont représentés comme les protagonistes d'un road movie humoristique. Il y a aussi des apparition de Victor Hubinon et d'autres dessinateurs de l'équipe légendaire du Journal de Spirou de cette époque ("Gringos locos" est paru en pré publication dans le journal de Spirou).
 
Sans être jamais méchant le récit va en grande partie à l'encontre de l'idéalisation que nous, lecteurs-admirateurs, avons de ces auteurs, car il nous rappelle qu'ils étaient des êtres humains, avec tout le lot de leurs faiblesses. Il souligne également toute leur innocence et l'innocence d'une période au cours de laquelle les auteurs créaient des bandes dessinées, considérées aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre, sans en avoir conscience et cela pour le plus grand plaisir des garçons.
 
Yann a beaucoup travaillé avec André Franquin sur les scénarios du Marsupilami, puis avec Morris sur les scénarios deLucky Luke. De ces expériences, le scénariste garde notamment le souvenir des nombreuses anecdotes que les auteurs lui racontèrent concernant leur périple à travers les États-Unis et le Mexique, en compagnie de Jijé et de sa famille. Dès lors, Yann caressa l'idée de raconter un jour, en bande dessinée, cette incroyable épopée sur les débuts balbutiants de trois auteurs qui deviendront des personnages incontournables et de véritables stars de la BD franco-belge. La reconstruction de Yann est donc basée sur les souvenirs qu'il a personnellement reçus de Franquin et Morris: << J’ai travaillé avec Franquin et Morris, j’étais souvent branché sur cette époque car ils en parlaient souvent. J’ai tanné Franquin pour qu’il fasse la BD avec moi, ç’aurait été la classe ! Mais son style avait trop évolué, était devenu trop moderne et n’aurait pas collé avec l’histoire. Cela fait 30 ans que je traîne cette idée !>> Malheureusement sa vision n'a pas été du gout des héritiers de Jijé.
 
 
Alors que la fille de Franquin et la veuve de Morris n'avaient rien à redire à la vision de Yann qui est par ailleurs un scénariste confirmé et qui a de nombreuses réussites à son actif, l'image que projetait Yann de leur père  ne convenait pas aux enfants de Jijé qui auraient préféré une vision, comment dire?, "plus canonique". Ils n’auront sûrement pas apprécié la représentation caricaturale de leur père, sa façon de s’habiller, son hypothétique tyrannie et, peut-être, la nouvelle de la passion maladroite de Franquin pour la femme de Jijé qui se trouve être leur mère. Elle est peintes avec des courbes dignes de celle Betty Page! Selon leur jugement, le père de Jijé n'avait rien à voir avec ce personnage sympa de l'histoire.  Benoit Jijé dans une interview a déclaré: " Jijé n'a rien à voir avec Charlie-Hebdo !". L'album est paru avec quelques pages dues au enfants de Jijé en tiré à part censé rectifiées l'image de leur père.
 
Si Yann a mis l'accent sur ce voyage, c'est parce que la rencontre des trois auteurs avec l'humour juif new-yorkais a changé leur concept de BD en le transformant en un produit destiné aussi aux adultes, le célèbre neuvième art franco-belge est né en partie de ce voyage.
Le style graphique utilisé dans cet album par Schwartz est très similaire à celui d’Yves Chaland et un peu différent de son style habituel. Il reconnaît d'ailleurs avoir repris la figure de Jijé d’un hommage en huit planches de Chaland à Jijé, publié dans le n° 64 de Métal Hurlant en 1980.
Schwartz est un mon avis un grand méconnu (relativement) de la bande-dessinée d'aujourd'hui. Il est le plus intéressant repreneur de Spirou (le groom vert de gris) depuis Franquin. Il excelle à rendre l'atmosphère des années 50. Dernièrement toujours sur un scénario de Yann, il dessine une aventure policière, Atom agency sorte d'hommage réussi à la fois à Tillieux et à Léo Malet.
 
Cet album devait être suivi d'un deuxième, comme le montre la publicité immédiatement ci-dessous, intitulé Crazy Belgians , qui aurait mis en scène un autre géant de la BD, René Goscinny. Mais en regard des problèmes rencontrés par le premier, il est fort probable, hélas, qu'il ne verra jamais le jour.
 
 
 
 

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22/11/63 de Stephen King

24 Avril 2025, 06:45am

22/11/63 de Stephen King

Je ne sais pas si Stephen King est un grand romancier (on peut le penser si on a lu qu' « Un élève doué ») ne l'ayant guère fréquenté (un peu tout de même), j'avais été assez vite découragé naguère par son style d'écriture raplapla, en revanche, comme beaucoup, je connais les romans de l'auteur grâce à leurs adaptations cinématographiques (je les presque toutes vues) dont j'ai beaucoup apprécié la plupart en particulier, ce n'est pas très difficile à deviner « Stand by me » (tiré de Corps) mais aussi « Dead zone », « Shining »... Or donc, habituellement je passais à coté de ses productions, pas seulement en raison de la forme mais aussi du fond. Contrairement à la plupart de mes contemporains, semble-t-il, je goûte assez peu les histoires de serial killer et autres massacreurs, en particulier d'enfants, même si j'ai suivi avec constance la série Dexter et que je ne suis pas près d'oublier « Le corps exquis » de Poppy Z. Brite (édition J'ai lu).

Ce qui m'a attiré pour lire « 22/11/63 » c'est la possibilité d'une uchronie. Cette date, il est bien rare qu'un roman ait une date pour titre, est le jour où le président Kennedy fut assassiné à Dallas. Tout le roman tourne autour de cette date cruciale pour l'Amérique.

Nous sommes en 2011. Le héros de 22/11/63, Jake Epping est un bon prof d'anglais (comme King qui le fut quelque temps) trentenaire dans le lycée de Lisbon (9000 habitants au recensement de 2000), état du Maine. Il a l'habitude de manger dans un rade tenu par Al Templeton qui sert des hamburgers gouteux et peu chers. Au fil des ans les deux hommes sont devenus des copains. Un jour, Al, sentant sa dernière heure proche, il est atteint d'un cancer fulgurant aux poumons, décide de révéler à son ami un grand secret: Peu après son installation il a découvert, dans son arrière boutique un escalier menant à... 1958! Démocrate convaincu, itou pour Jake Epping, il lui est venu l'idée démiurgique de changer l'Histoire. Pour cela d'éviter l'assassinat de John Kennedy (d'où le titre du roman) mais la maladie venant il a décidé de passé le relai à son ami Jake. Ce dernier d'abord peu emballé, va finalement accepter le fardeau... Ne comptez pas sur moi pour vous révéler s'il va réussir dans sa o combien périlleuse entreprise car c'est cette interrogation qui vous fera tourner les 1000 pages de 22/11/63 avec avidité car si King n'est pas un grand styliste c'est un formidable raconteur d'histoires et un maitre du suspense.

22/11/63 de Stephen King

 

Je vous dirais juste que le narrateur de toute l'histoire est le héros principale et qu'il raconte ses souvenirs; on peut donc, à moins qu'il nous écrivent de l'au delà, qu'il s'est déjoué des pièges du temps... J'ajouterais que sur la longue route vers son objectif, Jake Epping voudra redresser quelques torts mais aussi, qu'il fera la rencontre de l’amour de sa vie...

L'écriture de Stephen King est fluide, ses phrases sont courtes et les mots simples qu'il emploie font de ce maousse pavé une lecture facile et agréable malgré ses longueurs. On peut se demander d'ailleurs pourquoi King fait si long, que je sache il n'est pas payé à la ligne comme les feuilletonistes français de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème, d'autant que la longueur du roman ne sert pas à épaissir ses personnages qui sont trop manichéen et souvent trop archétypaux. Cette propension à l'étalement est d'autant plus mystérieuse qu'à mon avis ses meilleurs histoires, « Un élève doué » et « Stand by me » sont développées dans des formats courts. Dans 22/11/63  On est donc fortement tenté de sauter des pages en particulier lors de la traque interminable d'Oswald pour accélérer le temps et filer vers le dénouement.

Chose très intéressante et surprenante dans le climat dans lequel fut écrit ce livre, en 2010, King n'est pas un adepte, au sujet de l'assassinat de Kennedy, de la thèse de la conspiration comme le sont tant d'autres, dont ses confrères Norman Mailer et James Ellroy. King s'en tient à la version officiel du tireur unique: Lee Harvey Oswald. C'est d'autant plus étonnant qu'il a écrit un roman clairement complotiste: Charlie (1980).

Les noms de Mailer et d'Ellroy me donne l'occasion de comparer des styles d'écrivains ayant traité un même sujet, en l'occurrence le drame de Dallas. Si je persiste et signe en réitérant l'évidence que King écrit platement, ce qui devrait faire hurler ses inconditionnels, si toutefois il y en a qui lise ces lignes, ce qui est douteux. Je me suis aperçu que les lecteurs d'auteurs tel que King ne supporte pas que l'on critique leur idole car il pense en toute bonne fois que c'est le summum de l'écriture pour la bonne raison qu'il ne lise que des roman dit de genre. En ce qui me concerne, ignorant cette notion fallacieuse de genre, j'évalue l'écriture de King à l'aune de celle de Proust, Balzac, Conan Doyle, Joyce, Truman Capote... enfin de tous les écrivains dont les oeuvres s'empoussièrent plus ou moins sur les rayons de mes bibliothèques. Donc je répète que le plaisir de la lecture chez King ne vient pas de l'agencement des mots ni même de l'invention romanesque mais de son talent dans la construction de ses romans, de la justesse de ses observation et de sa facilité de lecture. Comparons le donc sans apriori à ses deux compatriotes pré cité sur le sujet autour de l'assassinat de Kennedy. Si Norman Mailer a écrit un chef d'oeuvre avec « Les nus et les mort » on peut se dispenser de lire le reste de sa production et en particulier son livre sur l'affaire Kennedy Oswald. Un mystère américain (Oswald's Tale: An American Mystery), 1995, dans lequel l'esprit obscurcit par ses marotte politique il en a complètement oublié la littérature. C'est encore pire avec Ellroy qui après avoir écrit sa magistrale première série la Trilogie Lloyd Hopkins et le formidable « dahlia noir » s'est mis dans la tête d'écrire comme John Dos Passos et n'a plus fabriqué que des livres illisibles. Il est donc préférable de lire 22/11/63 de King si l'on veut avoir une idée de l'Amérique de ce temps là. Sur le plan historique, 22/11/63 sonne toujours juste, quand par exemple éclate la crise des missiles, c'est comme si vous y étiez. La reconstitution doit s'appuyer sur des recherches trapues, mais jamais le poids des informations nuit à la fluidité de l'histoire. Sauf méconnaissance (et elle est grande) tous les événements rapportés semblent rigoureusement exacts à l'exception semble-t-il d'un combat de boxe qui aurait opposé Dick Tiger à un certain Tom Case en août 1963. Case n'a jamais existé. Mais le reportage sur cette confrontation est un beau morceau de lecture sportive.

22/11/63 de Stephen King

 

Sans connaître tous les détails de la biographie de l'auteur, on peut subodorer que ce roman est aussi un voyage dans l'enfance de King, il est né en 1947, dans ce qui le faisait rêver quand il avait 10 ans, les voitures (la mythique Ford Sunliner), la musique (les Everly Brothers), les jus de fruits, les cigarettes... Toute l'ambiance du Corps (extrait du recueil Différentes saisons), adapté au cinéma en 1986 sous le titre « Stand by me ».

La traduction est due à Nadine Gassie. Elle semble honorable même si une relecture supplémentaire n'aurait peut être pas été inutile, mais bon plus de 1000 pages, soyons indulgent. Notons tout de même que la traductrice semble fâchée avec la forme négative de la conjugaison, ce qui n'est pas gênant dans la bouche édentée d'un plouc du Texas mais un peu bizarre dans celle d'un professeur d'anglais du Maine.

Si on peut considérer 22/11/63 comme un roman en marge de la production de l'écrivain, on retrouve néanmoins beaucoup des thèmes habituels de Stephen King, l'amitié entre deux hommes, comme dans « Un élève doué », après tout c'est d'abord par amitié pour Al que Jake se lance dans cette folle aventure, l'enfance et la jeunesse dans les année 50, comme dans « Stand by me », la folie meurtrière, comme dans presque tous ses livres, le massacre en passant de quelques enfants comme dans nombre de ses histoires... Il y a même quelques clins d'oeil à ses anciens romans comme cette voiture qui tient un rôle dans 22/11/63 et qui ressemble étrangement à « Christine ». On retrouve aussi la ville de Derry (une des villes imaginaires de King; un concentré d’Amérique dans un petit bled paumé) dont on a pu déjà arpenter les rues dans « ça »...

 

King jaloux d'Irving? J'ai ressenti à lecture de ce thriller fantastico-historique la velléité de Stephen King d'échapper au roman de genre. Un peu comme Simenon a voulu un temps écrire des romans « sérieux ». Il me semble que ce ne serait pas une bonne idée pour Stephen King tant 22/11/63 démontre qu'il n'en a pas les moyens littéraires s'il excelle dans les scènes d'action, les moments forts de son intrigue, il ne sait pas gérer les moments faibles et ses mièvres scènes d'amour et de tendresse évoquent plus les romans du style Arlequin que tout autre livre. Ce qui ne veut pas dire que l'on ne puisse pas être ému par un roman Arlequin lorsque c'est Stephen King qui l'a écrit. Ce qu'il fait très bien en revanche c'est de camper le monde des gens modestes des petites villes américaines. Stephen King est un bon auteur naturaliste. On a parfois l'impression, et c'est le meilleur du livre, d'entendre King, lors d'une soirée, attablé avec lui dans un « diner » du Maine, nous raconter tous les potins du bled.

22/11/63 de Stephen King

 

22/11/63 est un roman que l'on peut qualifier de gauche. Stephen King croit en l'homme et encore plus dans le peuple. Il aime les gens, un peu comme Sturgeon (je ne cite pas ce nom par hasard...). De gauche à l'américaine, Stephen King n'est en rien marxiste par le fait même de croire que la mort d'un homme peut changer l'Histoire, pas de sens de l'Histoire Marxiste ou Hégélien dans son récit. King semble adepte du déterminisme historique ce qui n'est pas tout à fait la même chose. L'excellente fin du livre donne plutôt paradoxalement l'envie d'être Républicain (pour ceux qui ont déjà lu le roman, je rappellerai que le gouverneur George Wallace était issu des rangs démocrates.).

Il est coutumier aujourd'hui d'accoler le qualificatif de postmoderne à nombre d'écrivains sans que cela veuille dire grand chose dans la plupart des cas. Mais curieusement je n'ai jamais encore vu associé cet adjectif à Stephen King. Pourtant, il me semble qu'il n'est pas oiseux de le lui appliquer à propos de « 22/11/63 ». Le fait qu'il est pris habilement comme héros un professeur d'anglais a sans doute masqué la chose, pourtant bien des péripéties (certes annexes) du roman rappellent par exemple certaines que l'on rencontre dans le dernier ouvrage de John Irving « A moi seul bien des personnages ». mais ce roman est paru aux Etats-Unis un an après celui de Stephen King qui mentionne le nom d'Irving dès la deuxième page de son livre. Troublant. Notre professeur d'anglais cite, toujours à très bon escient, une palanquée d'écrivains, Steinbeck, Irving Shaw, Norman Mailer, Ray Bradbury, Mac Donald... (on s'aperçoit que ce graphomane de King est aussi un gros et bon lecteur) qui ne me paraissent pour la plupart, pas avoir de rapports, même lointains avec « 22/11/63. En revanche lorsque j'ai terminé la lecture du roman, je me suis souvenu que vers le milieu est apparu celui de Balzac. Je me suis demandé, en regard aux nombreux personnages du livres, dont la plupart n'ont aucun rapport avec l'intrigue principale, si Stephen King n'avait pas l'ambition inconsciente d'écrire une sorte de Comédie Humaine (je rappelle que le livre compte 1000 pages) de l'Amérique du début des années 60.

22/11/63 de Stephen King

 

Comme dans toutes les histoires de voyages dans le temps, Jake Epping va se demander si la moindre de ses actions, mêmes les plus minimes, n'auront pas de graves conséquences sur l'Histoire ou plus modestement sur la vie de personnes qu'il a croisées, le fameux effet papillon. Littérairement c'est une bonne affaire pour l'auteur qui a trouvé ainsi un ingénieux procédé narratif, pour que son histoire s'auto-alimente habilement (d'où en partie l'épaisseur de l'ours) car tout bouleversement du passé , aussi infime fût-il , induit forcément d'inévitables altérations futures...

Comme je l'ai écrit précédemment ce roman est une possibilité d'Uchronie mais c'est en réalité un classique voyage dans le temps. A la différence de la plupart des récits de ce genre notre voyageur temporel n'est pas ici un touriste, un historien comme chez Connie Willis, ou un voyageur spatio-temporel professionnel comme dans « La patrouille du temps » de Poul Anderson. Il est même l'exact négatif des héros des nouvelles de Poul Anderson (quoique). Ces derniers ayant pour mission d'empêcher que l'Histoire diverge de celle que nous connaissons. Jake Epping, tout au contraire, désire faire dévier « notre » Histoire en faisant que Kennedy ne soit pas assassiné. « 22/11/1963 » n'est pas le seul roman dans lequel le héros veut changer l'Histoire pour « l'améliorer ». On peut citer « Le faiseur d'histoire » de Stephen Fry où l'on voit un personnage tenter qu'Hitler ne naisse pas mais comme dans le livre de King l'Histoire s'avère têtue... Autre différence majeure avec beaucoup de récits de ce type, mais pas tous, assez rapidement, le héros ne va plus désirer revenir à son époque mais vouloir vivre dans le passé. Non pourtant qu'il idéalise ce « bon vieux temps ». Ce roman peut faire rêver le lecteur car la plupart d'entre nous, au moins une fois dans notre vie, a désiré changer d'existence, en vivre une seconde mais comme dans « L'échange » d'Alan Brennert, Jake Epping s'aperçoit que ce recommencement n'est peut être pas meilleur que sa vie initiale. Il y a un pessimisme profond qui transpire de ce thriller où l'on voit qu'il est difficile d'échapper à un destin, à une sorte de fatalité, à une vie qui serait en quelques sorte partiellement pré-écrite. Il faut préciser que l'auteur paraît parfaitement agnostique et que les dénonciations de la bigoterie sont nombreuses. Il reste que comme tout américain ayant biberonné la bible avant ses premières dents cela laisse des traces... Jake Epping est parfois saisi d'un doute et si le fait d'empêcher la mort de Kennedy le 22 novembre 1963 ne changeait pas l'histoire et qu'il soit assassiné quelques jours plus tard en un autre lieu. Il aurait vécu autant de souffrance pour rien, car il en bave notre gentil professeur.

Un des aspects les plus intéressants du livre, essentiellement dans son premier tiers, réside dans les comparaisons que fait le héros entre l'époque d'où il vient, 2011, et l'époque où désormais il vit, la fin des années 50 et le début des années 60. Ce parallèle doit avoir encore plus de saveur pour des américains ayant connus ces deux époques. Pour faire vite, il trouve que 1958, pue horriblement, que la ségrégation racial et le racisme sont bien installé mais qu'il y a une plus grande solidarité entre les gens, que les objets que l'industrie produit sont plus beaux et d'une meilleure qualité et que ce que l'on mange est plus savoureux qu'en 2011.

Si Stephen King a écrit somme toute un classique récit de voyage dans le temps et a beaucoup emprunté à ses prédécesseurs, de façon inconsciente ou non, il apporte néanmoins à cet exercice quelques nouveautés, c'est le charme et la condition obligée du postmoderniste si celui-ci ne veut pas être qualifié de plagiaire. Il introduit le fait que dans la vie beaucoup d'évènements qui jalonnent notre existence ont des échos, des sortes de répétitions, un éternel retour (approximatif) pour employer concept connu. L'auteur toutefois peine a donner un sens à ce phénomène.

Je conseillerais vivement ce pavé aux passagers embarqués pour un vol de longue durée du Type Paris-Tokyo, Los Angeles ou Djakarta (vols que j'ai utilisés), il devrait vous faire le voyage, ainsi qu'aux étudiants de tous niveaux devant se pencher sur l'Histoire et les mentalités en Amérique au milieu du XX ème siècle. Ils en apprendront plus dans 23/11/63 que dans bien des essais et passeront un plus agréable moment.

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