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GRINGOS LOCOS DE SCHWARTZ & YANN

24 Avril 2025, 15:09pm

 
Le volume paru chez Dupuis , intitulé Los Gringos locos (2012), avec au scénario Yann et au dessins Olivier Schwartz, est l'album le plus réussi jusqu'à ce jour des tentatives de la B.D franco-belge à rendre hommage à ses maitres. Le scénario de Yann met en scène trois grands auteurs belges, Jijé , Morris et Franquin, raconte, de façon picaresque, les événements bien connus de leur voyage entrepris au Mexique et aux États-Unis. Jijé, un catholique fervent, décide avec sa famille et ses deux jeunes amis qui sont en quelque sorte ses élèves, Franquin et Morris de quitter l'Europe pour échapper à une Troisième Guerre mondiale et à la suprématie probable du communisme aux yeux de Jijé.
 
 
 
À cette époque, l’Amérique représentait pour les auteurs de la bande dessinée européen un Eldorado: la profusion des comics, Hollywood, le swing, la vie sur la route... 
On peut ainsi comprendre, si on a bien en tête le contexte de m'immédiate après guerre, le désir des trois compères d'aller à ce qui est pour beaucoup de leurs collègues d'alors la Mecque de la bande dessinée en ce temps là. Yann donne à voir une sorte de carnet de voyage truculent dans lequel ces auteurs bien-aimés sont représentés comme les protagonistes d'un road movie humoristique. Il y a aussi des apparition de Victor Hubinon et d'autres dessinateurs de l'équipe légendaire du Journal de Spirou de cette époque ("Gringos locos" est paru en pré publication dans le journal de Spirou).
 
Sans être jamais méchant le récit va en grande partie à l'encontre de l'idéalisation que nous, lecteurs-admirateurs, avons de ces auteurs, car il nous rappelle qu'ils étaient des êtres humains, avec tout le lot de leurs faiblesses. Il souligne également toute leur innocence et l'innocence d'une période au cours de laquelle les auteurs créaient des bandes dessinées, considérées aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre, sans en avoir conscience et cela pour le plus grand plaisir des garçons.
 
Yann a beaucoup travaillé avec André Franquin sur les scénarios du Marsupilami, puis avec Morris sur les scénarios deLucky Luke. De ces expériences, le scénariste garde notamment le souvenir des nombreuses anecdotes que les auteurs lui racontèrent concernant leur périple à travers les États-Unis et le Mexique, en compagnie de Jijé et de sa famille. Dès lors, Yann caressa l'idée de raconter un jour, en bande dessinée, cette incroyable épopée sur les débuts balbutiants de trois auteurs qui deviendront des personnages incontournables et de véritables stars de la BD franco-belge. La reconstruction de Yann est donc basée sur les souvenirs qu'il a personnellement reçus de Franquin et Morris: << J’ai travaillé avec Franquin et Morris, j’étais souvent branché sur cette époque car ils en parlaient souvent. J’ai tanné Franquin pour qu’il fasse la BD avec moi, ç’aurait été la classe ! Mais son style avait trop évolué, était devenu trop moderne et n’aurait pas collé avec l’histoire. Cela fait 30 ans que je traîne cette idée !>> Malheureusement sa vision n'a pas été du gout des héritiers de Jijé.
 
 
Alors que la fille de Franquin et la veuve de Morris n'avaient rien à redire à la vision de Yann qui est par ailleurs un scénariste confirmé et qui a de nombreuses réussites à son actif, l'image que projetait Yann de leur père  ne convenait pas aux enfants de Jijé qui auraient préféré une vision, comment dire?, "plus canonique". Ils n’auront sûrement pas apprécié la représentation caricaturale de leur père, sa façon de s’habiller, son hypothétique tyrannie et, peut-être, la nouvelle de la passion maladroite de Franquin pour la femme de Jijé qui se trouve être leur mère. Elle est peintes avec des courbes dignes de celle Betty Page! Selon leur jugement, le père de Jijé n'avait rien à voir avec ce personnage sympa de l'histoire.  Benoit Jijé dans une interview a déclaré: " Jijé n'a rien à voir avec Charlie-Hebdo !". L'album est paru avec quelques pages dues au enfants de Jijé en tiré à part censé rectifiées l'image de leur père.
 
Si Yann a mis l'accent sur ce voyage, c'est parce que la rencontre des trois auteurs avec l'humour juif new-yorkais a changé leur concept de BD en le transformant en un produit destiné aussi aux adultes, le célèbre neuvième art franco-belge est né en partie de ce voyage.
Le style graphique utilisé dans cet album par Schwartz est très similaire à celui d’Yves Chaland et un peu différent de son style habituel. Il reconnaît d'ailleurs avoir repris la figure de Jijé d’un hommage en huit planches de Chaland à Jijé, publié dans le n° 64 de Métal Hurlant en 1980.
Schwartz est un mon avis un grand méconnu (relativement) de la bande-dessinée d'aujourd'hui. Il est le plus intéressant repreneur de Spirou (le groom vert de gris) depuis Franquin. Il excelle à rendre l'atmosphère des années 50. Dernièrement toujours sur un scénario de Yann, il dessine une aventure policière, Atom agency sorte d'hommage réussi à la fois à Tillieux et à Léo Malet.
 
Cet album devait être suivi d'un deuxième, comme le montre la publicité immédiatement ci-dessous, intitulé Crazy Belgians , qui aurait mis en scène un autre géant de la BD, René Goscinny. Mais en regard des problèmes rencontrés par le premier, il est fort probable, hélas, qu'il ne verra jamais le jour.
 
 
 
 

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22/11/63 de Stephen King

24 Avril 2025, 06:45am

22/11/63 de Stephen King

Je ne sais pas si Stephen King est un grand romancier (on peut le penser si on a lu qu' « Un élève doué ») ne l'ayant guère fréquenté (un peu tout de même), j'avais été assez vite découragé naguère par son style d'écriture raplapla, en revanche, comme beaucoup, je connais les romans de l'auteur grâce à leurs adaptations cinématographiques (je les presque toutes vues) dont j'ai beaucoup apprécié la plupart en particulier, ce n'est pas très difficile à deviner « Stand by me » (tiré de Corps) mais aussi « Dead zone », « Shining »... Or donc, habituellement je passais à coté de ses productions, pas seulement en raison de la forme mais aussi du fond. Contrairement à la plupart de mes contemporains, semble-t-il, je goûte assez peu les histoires de serial killer et autres massacreurs, en particulier d'enfants, même si j'ai suivi avec constance la série Dexter et que je ne suis pas près d'oublier « Le corps exquis » de Poppy Z. Brite (édition J'ai lu).

Ce qui m'a attiré pour lire « 22/11/63 » c'est la possibilité d'une uchronie. Cette date, il est bien rare qu'un roman ait une date pour titre, est le jour où le président Kennedy fut assassiné à Dallas. Tout le roman tourne autour de cette date cruciale pour l'Amérique.

Nous sommes en 2011. Le héros de 22/11/63, Jake Epping est un bon prof d'anglais (comme King qui le fut quelque temps) trentenaire dans le lycée de Lisbon (9000 habitants au recensement de 2000), état du Maine. Il a l'habitude de manger dans un rade tenu par Al Templeton qui sert des hamburgers gouteux et peu chers. Au fil des ans les deux hommes sont devenus des copains. Un jour, Al, sentant sa dernière heure proche, il est atteint d'un cancer fulgurant aux poumons, décide de révéler à son ami un grand secret: Peu après son installation il a découvert, dans son arrière boutique un escalier menant à... 1958! Démocrate convaincu, itou pour Jake Epping, il lui est venu l'idée démiurgique de changer l'Histoire. Pour cela d'éviter l'assassinat de John Kennedy (d'où le titre du roman) mais la maladie venant il a décidé de passé le relai à son ami Jake. Ce dernier d'abord peu emballé, va finalement accepter le fardeau... Ne comptez pas sur moi pour vous révéler s'il va réussir dans sa o combien périlleuse entreprise car c'est cette interrogation qui vous fera tourner les 1000 pages de 22/11/63 avec avidité car si King n'est pas un grand styliste c'est un formidable raconteur d'histoires et un maitre du suspense.

22/11/63 de Stephen King

 

Je vous dirais juste que le narrateur de toute l'histoire est le héros principale et qu'il raconte ses souvenirs; on peut donc, à moins qu'il nous écrivent de l'au delà, qu'il s'est déjoué des pièges du temps... J'ajouterais que sur la longue route vers son objectif, Jake Epping voudra redresser quelques torts mais aussi, qu'il fera la rencontre de l’amour de sa vie...

L'écriture de Stephen King est fluide, ses phrases sont courtes et les mots simples qu'il emploie font de ce maousse pavé une lecture facile et agréable malgré ses longueurs. On peut se demander d'ailleurs pourquoi King fait si long, que je sache il n'est pas payé à la ligne comme les feuilletonistes français de la fin du XIX ème siècle et du début du XX ème, d'autant que la longueur du roman ne sert pas à épaissir ses personnages qui sont trop manichéen et souvent trop archétypaux. Cette propension à l'étalement est d'autant plus mystérieuse qu'à mon avis ses meilleurs histoires, « Un élève doué » et « Stand by me » sont développées dans des formats courts. Dans 22/11/63  On est donc fortement tenté de sauter des pages en particulier lors de la traque interminable d'Oswald pour accélérer le temps et filer vers le dénouement.

Chose très intéressante et surprenante dans le climat dans lequel fut écrit ce livre, en 2010, King n'est pas un adepte, au sujet de l'assassinat de Kennedy, de la thèse de la conspiration comme le sont tant d'autres, dont ses confrères Norman Mailer et James Ellroy. King s'en tient à la version officiel du tireur unique: Lee Harvey Oswald. C'est d'autant plus étonnant qu'il a écrit un roman clairement complotiste: Charlie (1980).

Les noms de Mailer et d'Ellroy me donne l'occasion de comparer des styles d'écrivains ayant traité un même sujet, en l'occurrence le drame de Dallas. Si je persiste et signe en réitérant l'évidence que King écrit platement, ce qui devrait faire hurler ses inconditionnels, si toutefois il y en a qui lise ces lignes, ce qui est douteux. Je me suis aperçu que les lecteurs d'auteurs tel que King ne supporte pas que l'on critique leur idole car il pense en toute bonne fois que c'est le summum de l'écriture pour la bonne raison qu'il ne lise que des roman dit de genre. En ce qui me concerne, ignorant cette notion fallacieuse de genre, j'évalue l'écriture de King à l'aune de celle de Proust, Balzac, Conan Doyle, Joyce, Truman Capote... enfin de tous les écrivains dont les oeuvres s'empoussièrent plus ou moins sur les rayons de mes bibliothèques. Donc je répète que le plaisir de la lecture chez King ne vient pas de l'agencement des mots ni même de l'invention romanesque mais de son talent dans la construction de ses romans, de la justesse de ses observation et de sa facilité de lecture. Comparons le donc sans apriori à ses deux compatriotes pré cité sur le sujet autour de l'assassinat de Kennedy. Si Norman Mailer a écrit un chef d'oeuvre avec « Les nus et les mort » on peut se dispenser de lire le reste de sa production et en particulier son livre sur l'affaire Kennedy Oswald. Un mystère américain (Oswald's Tale: An American Mystery), 1995, dans lequel l'esprit obscurcit par ses marotte politique il en a complètement oublié la littérature. C'est encore pire avec Ellroy qui après avoir écrit sa magistrale première série la Trilogie Lloyd Hopkins et le formidable « dahlia noir » s'est mis dans la tête d'écrire comme John Dos Passos et n'a plus fabriqué que des livres illisibles. Il est donc préférable de lire 22/11/63 de King si l'on veut avoir une idée de l'Amérique de ce temps là. Sur le plan historique, 22/11/63 sonne toujours juste, quand par exemple éclate la crise des missiles, c'est comme si vous y étiez. La reconstitution doit s'appuyer sur des recherches trapues, mais jamais le poids des informations nuit à la fluidité de l'histoire. Sauf méconnaissance (et elle est grande) tous les événements rapportés semblent rigoureusement exacts à l'exception semble-t-il d'un combat de boxe qui aurait opposé Dick Tiger à un certain Tom Case en août 1963. Case n'a jamais existé. Mais le reportage sur cette confrontation est un beau morceau de lecture sportive.

22/11/63 de Stephen King

 

Sans connaître tous les détails de la biographie de l'auteur, on peut subodorer que ce roman est aussi un voyage dans l'enfance de King, il est né en 1947, dans ce qui le faisait rêver quand il avait 10 ans, les voitures (la mythique Ford Sunliner), la musique (les Everly Brothers), les jus de fruits, les cigarettes... Toute l'ambiance du Corps (extrait du recueil Différentes saisons), adapté au cinéma en 1986 sous le titre « Stand by me ».

La traduction est due à Nadine Gassie. Elle semble honorable même si une relecture supplémentaire n'aurait peut être pas été inutile, mais bon plus de 1000 pages, soyons indulgent. Notons tout de même que la traductrice semble fâchée avec la forme négative de la conjugaison, ce qui n'est pas gênant dans la bouche édentée d'un plouc du Texas mais un peu bizarre dans celle d'un professeur d'anglais du Maine.

Si on peut considérer 22/11/63 comme un roman en marge de la production de l'écrivain, on retrouve néanmoins beaucoup des thèmes habituels de Stephen King, l'amitié entre deux hommes, comme dans « Un élève doué », après tout c'est d'abord par amitié pour Al que Jake se lance dans cette folle aventure, l'enfance et la jeunesse dans les année 50, comme dans « Stand by me », la folie meurtrière, comme dans presque tous ses livres, le massacre en passant de quelques enfants comme dans nombre de ses histoires... Il y a même quelques clins d'oeil à ses anciens romans comme cette voiture qui tient un rôle dans 22/11/63 et qui ressemble étrangement à « Christine ». On retrouve aussi la ville de Derry (une des villes imaginaires de King; un concentré d’Amérique dans un petit bled paumé) dont on a pu déjà arpenter les rues dans « ça »...

 

King jaloux d'Irving? J'ai ressenti à lecture de ce thriller fantastico-historique la velléité de Stephen King d'échapper au roman de genre. Un peu comme Simenon a voulu un temps écrire des romans « sérieux ». Il me semble que ce ne serait pas une bonne idée pour Stephen King tant 22/11/63 démontre qu'il n'en a pas les moyens littéraires s'il excelle dans les scènes d'action, les moments forts de son intrigue, il ne sait pas gérer les moments faibles et ses mièvres scènes d'amour et de tendresse évoquent plus les romans du style Arlequin que tout autre livre. Ce qui ne veut pas dire que l'on ne puisse pas être ému par un roman Arlequin lorsque c'est Stephen King qui l'a écrit. Ce qu'il fait très bien en revanche c'est de camper le monde des gens modestes des petites villes américaines. Stephen King est un bon auteur naturaliste. On a parfois l'impression, et c'est le meilleur du livre, d'entendre King, lors d'une soirée, attablé avec lui dans un « diner » du Maine, nous raconter tous les potins du bled.

22/11/63 de Stephen King

 

22/11/63 est un roman que l'on peut qualifier de gauche. Stephen King croit en l'homme et encore plus dans le peuple. Il aime les gens, un peu comme Sturgeon (je ne cite pas ce nom par hasard...). De gauche à l'américaine, Stephen King n'est en rien marxiste par le fait même de croire que la mort d'un homme peut changer l'Histoire, pas de sens de l'Histoire Marxiste ou Hégélien dans son récit. King semble adepte du déterminisme historique ce qui n'est pas tout à fait la même chose. L'excellente fin du livre donne plutôt paradoxalement l'envie d'être Républicain (pour ceux qui ont déjà lu le roman, je rappellerai que le gouverneur George Wallace était issu des rangs démocrates.).

Il est coutumier aujourd'hui d'accoler le qualificatif de postmoderne à nombre d'écrivains sans que cela veuille dire grand chose dans la plupart des cas. Mais curieusement je n'ai jamais encore vu associé cet adjectif à Stephen King. Pourtant, il me semble qu'il n'est pas oiseux de le lui appliquer à propos de « 22/11/63 ». Le fait qu'il est pris habilement comme héros un professeur d'anglais a sans doute masqué la chose, pourtant bien des péripéties (certes annexes) du roman rappellent par exemple certaines que l'on rencontre dans le dernier ouvrage de John Irving « A moi seul bien des personnages ». mais ce roman est paru aux Etats-Unis un an après celui de Stephen King qui mentionne le nom d'Irving dès la deuxième page de son livre. Troublant. Notre professeur d'anglais cite, toujours à très bon escient, une palanquée d'écrivains, Steinbeck, Irving Shaw, Norman Mailer, Ray Bradbury, Mac Donald... (on s'aperçoit que ce graphomane de King est aussi un gros et bon lecteur) qui ne me paraissent pour la plupart, pas avoir de rapports, même lointains avec « 22/11/63. En revanche lorsque j'ai terminé la lecture du roman, je me suis souvenu que vers le milieu est apparu celui de Balzac. Je me suis demandé, en regard aux nombreux personnages du livres, dont la plupart n'ont aucun rapport avec l'intrigue principale, si Stephen King n'avait pas l'ambition inconsciente d'écrire une sorte de Comédie Humaine (je rappelle que le livre compte 1000 pages) de l'Amérique du début des années 60.

22/11/63 de Stephen King

 

Comme dans toutes les histoires de voyages dans le temps, Jake Epping va se demander si la moindre de ses actions, mêmes les plus minimes, n'auront pas de graves conséquences sur l'Histoire ou plus modestement sur la vie de personnes qu'il a croisées, le fameux effet papillon. Littérairement c'est une bonne affaire pour l'auteur qui a trouvé ainsi un ingénieux procédé narratif, pour que son histoire s'auto-alimente habilement (d'où en partie l'épaisseur de l'ours) car tout bouleversement du passé , aussi infime fût-il , induit forcément d'inévitables altérations futures...

Comme je l'ai écrit précédemment ce roman est une possibilité d'Uchronie mais c'est en réalité un classique voyage dans le temps. A la différence de la plupart des récits de ce genre notre voyageur temporel n'est pas ici un touriste, un historien comme chez Connie Willis, ou un voyageur spatio-temporel professionnel comme dans « La patrouille du temps » de Poul Anderson. Il est même l'exact négatif des héros des nouvelles de Poul Anderson (quoique). Ces derniers ayant pour mission d'empêcher que l'Histoire diverge de celle que nous connaissons. Jake Epping, tout au contraire, désire faire dévier « notre » Histoire en faisant que Kennedy ne soit pas assassiné. « 22/11/1963 » n'est pas le seul roman dans lequel le héros veut changer l'Histoire pour « l'améliorer ». On peut citer « Le faiseur d'histoire » de Stephen Fry où l'on voit un personnage tenter qu'Hitler ne naisse pas mais comme dans le livre de King l'Histoire s'avère têtue... Autre différence majeure avec beaucoup de récits de ce type, mais pas tous, assez rapidement, le héros ne va plus désirer revenir à son époque mais vouloir vivre dans le passé. Non pourtant qu'il idéalise ce « bon vieux temps ». Ce roman peut faire rêver le lecteur car la plupart d'entre nous, au moins une fois dans notre vie, a désiré changer d'existence, en vivre une seconde mais comme dans « L'échange » d'Alan Brennert, Jake Epping s'aperçoit que ce recommencement n'est peut être pas meilleur que sa vie initiale. Il y a un pessimisme profond qui transpire de ce thriller où l'on voit qu'il est difficile d'échapper à un destin, à une sorte de fatalité, à une vie qui serait en quelques sorte partiellement pré-écrite. Il faut préciser que l'auteur paraît parfaitement agnostique et que les dénonciations de la bigoterie sont nombreuses. Il reste que comme tout américain ayant biberonné la bible avant ses premières dents cela laisse des traces... Jake Epping est parfois saisi d'un doute et si le fait d'empêcher la mort de Kennedy le 22 novembre 1963 ne changeait pas l'histoire et qu'il soit assassiné quelques jours plus tard en un autre lieu. Il aurait vécu autant de souffrance pour rien, car il en bave notre gentil professeur.

Un des aspects les plus intéressants du livre, essentiellement dans son premier tiers, réside dans les comparaisons que fait le héros entre l'époque d'où il vient, 2011, et l'époque où désormais il vit, la fin des années 50 et le début des années 60. Ce parallèle doit avoir encore plus de saveur pour des américains ayant connus ces deux époques. Pour faire vite, il trouve que 1958, pue horriblement, que la ségrégation racial et le racisme sont bien installé mais qu'il y a une plus grande solidarité entre les gens, que les objets que l'industrie produit sont plus beaux et d'une meilleure qualité et que ce que l'on mange est plus savoureux qu'en 2011.

Si Stephen King a écrit somme toute un classique récit de voyage dans le temps et a beaucoup emprunté à ses prédécesseurs, de façon inconsciente ou non, il apporte néanmoins à cet exercice quelques nouveautés, c'est le charme et la condition obligée du postmoderniste si celui-ci ne veut pas être qualifié de plagiaire. Il introduit le fait que dans la vie beaucoup d'évènements qui jalonnent notre existence ont des échos, des sortes de répétitions, un éternel retour (approximatif) pour employer concept connu. L'auteur toutefois peine a donner un sens à ce phénomène.

Je conseillerais vivement ce pavé aux passagers embarqués pour un vol de longue durée du Type Paris-Tokyo, Los Angeles ou Djakarta (vols que j'ai utilisés), il devrait vous faire le voyage, ainsi qu'aux étudiants de tous niveaux devant se pencher sur l'Histoire et les mentalités en Amérique au milieu du XX ème siècle. Ils en apprendront plus dans 23/11/63 que dans bien des essais et passeront un plus agréable moment.

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André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (3)

23 Avril 2025, 08:08am

Marc Allégret, André Gide... et Dindiki, un pérodictique potto offert par un chef villageois

Marc Allégret, André Gide... et Dindiki, un pérodictique potto offert par un chef villageois

« Le roman secret » est le récit d'une histoire rare, un amour de quarante ans entre deux hommes ou plus exactement d'une longue amitié après une passion. La narration d'une telle aventure est je crois unique en littérature. Il y a bien quelques romans ou journaux intimes qui proposent quelques fragments d'histoires comparables mais rien sur une telle distance et avec une telle précision. Cette dernière est possible grâce aux innombrables écrits intimes d'André Gide et aussi aux témoignages des amis du grand homme. Si Gide ne s'épanchait guère et cryptait sa correspondance suivant les destinataires de ses lettres, il s'est néanmoins confié à plusieurs de ses correspondants sur la relation qu'il entretenait avec Marc et l'incidence qu'elle avait sur sa vie et sur son oeuvre. Car sans cette passion, je le répète il n'aurait pas accouché de son chef d'oeuvre, « Les faux monnayeurs » (Roger Martin du Gard entre autres pensait que c'était son meilleur livre) dans lequel il s'est amusé à donné un bien mauvais rôle à Cocteau qu'il ne tenait pas en définitive en grande estime et à diffracter en plusieurs créatures son cher Marc. Il me semble que l'importance de Marc dans la naissance des « Faux monnayeurs » est constamment sous estimée au profit des anecdotiques faits divers, un trafic de fausses monnaies aux abords du jardin du Luxembourg et le suicide d'un d'adolescent en pleine classe qui sont certes présents dans le roman mais en sont plus le décor que la chair... D'ailleurs pour Françoise Giroud qui a travaillé à l'adaptation des « Faux monnayeurs » que devait tourner Agnieszka Holland, projet qui lui aussi ne vit pas le jour << Gide a écrit ce livre pour épater Marc Allégret... Olivier, dans Les Faux-Monnayeurs, c'est lui, c'est Marc Allégret, cela ne fait aucun doute. Quant à l'oncle Edouard, c'est Gide lui-même.>>.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret

On ne peut que déplorer que Marc Allégret n'est pas réussi à réaliser l'adaptation des « Faux monnayeurs » comme il en avait le projet. Récemment ce roman a été adapté et bien par Benoit Jacquot (j'ai consacré un billet à cette adaptation (2): http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-les-faux-monnayeurs-un-film-de-benoit-jacquot-120615319.html) Pour continuer les incroyables entrelacs sentimentaux de la planète gidienne, il ne faut pas oublier que Françoise Giroud a été amoureuse de Marc : « L'amour est très violent à cet âge. En vérité, je n'ai jamais aimé personne davantage que Marc Allégret, et cela, pendant des années. Lui m'aimait beaucoup, tout le monde aura saisi la nuance. » (Françoise Giroud, On ne peut pas être heureux tout le temps, Fayard, 2001).

Manuscrit autographe par Marc Allégret de son scénario pour Les Faux-Monnayeurs, 1965 *

Manuscrit autographe par Marc Allégret de son scénario pour Les Faux-Monnayeurs, 1965 *

Les lettres corrigent l'impression de tiédeur de leur amour à laquelle peut faire penser la lecture de l'essai de Billard. Cet échange (aujourd'hui inimaginable en raison de la dictature du téléphonage) rendrait jaloux n'importe quel homme qui a été un jour amoureux d'un adolescent ou d'un jeune homme. Ils sont peu à avoir eu la chance de lire des missives de l'être aimé, cela durant au moins dix ans d'affilés, qui se terminent par: << ton M qui t'aime, love, Je t'embrasse bien fougueusement, je t'espiole le front avec madness, je t'embrasse avec hardiesse, je ne suis qu'un hall d'attente, Viens donc le plus tôt possible love...>>.

En revanche l'essais de Billard met en perspective sur le long terme certains événement dont la correspondance au jour le jour nivelle l'importance.

On est surpris de cette relation et surpris de la non surprise de Billard qui semble voir tout cela de Sirius sans jamais juger mais avec un flegme imperturbable. Non seulement il n'est pas étonné de l'amour qui se développe entre Gide et Marc mais pas plus des revirements sentimentaux ou politique de Gide et par la même de son jeune ami. En 1918 on les voit proche de l'Action -Française puis farouchement anticolonialiste (Le voyage au Congo). Gide devient dans les années 30 un compagnon de route du Parti Communiste avant d'en devenir un renégat après la publication du « Retour de l'URSS ».

Billard a fait des paris raisonnable lorsque les sources lui manquent par exemple sur la sexualité de Marc: << Nous avons fait le pari de son hétérosexualité (fondé sur ce que nous connaissons), ramenant sa complicité sexuelle avec Gide à des attouchement et des jeux dominés par l'onanisme.>>. Il reste que Billard sous entend que le garçon était large d'esprit sur la question: << Nous rencontrons souvent Marc en compagnie d'homosexuels. Par exemple le jeune peintre Emmanuel Fay et le jeune comédien Marcel Herrand souvent inséparables retrouvent Marc dans les galerie ou les coulisses de théâtres et l'entrainent dans un chaleureux compagnonnage. Coïncidences sans signification? Possible, mais on ne peut pas exclure que Marc, initié aux pratiques gidiennes n'est pas refusé d'élargir son champ d'expérience.>>. A propos d'Emmanuel Fay, Gide le décrit ainsi dans son journal: << un ami digne de Marc et dont je ne voudrais ne pas être jaloux.>>.    

Emmanuel Fay

Emmanuel Fay

Les lettres qu'échangent nos deux correspondants illustrent et confirment ce que l'on savait du nomadisme de Gide mais aussi de la plupart des membres de son entourage. C'est presque un miracle lorsque ces gens parviennent à se rencontrer. Nombreuses sont d'ailleurs les lettres écrites dans des trains, des gares, des bateaux. Ce qui correspond bien au portrait que Maurice Martin du Gard fait de Gide dans ses « Mémorables »: << Avec sa tenue classique de voyage, dans un vaste pardessus de ratine beige, le chapeau taupe plus foncé, M. Gide avait son air d'arriver de loin et de repartir le soir même, de loin ou de près, de l'Afrique du Nord ou de Normandie, mais toujours entre deux trains et deux désirs, à la quête de lui-même. >>.

Gide me paraît le premier et peut être le seul intellectuel européen du XX ème siècle. Il entretient des relations intellectuels avec maint penseurs de presque tous les pays d'Europe qu'il visite tour à tour et même lorsqu'il va en Afrique ou en URSS, il donne de ces contrées un point de vue europeiste.

On découvre dans la correspondance, surtout au début, ce que j'appellerais un antisémitisme d'habitude, qui était celui alors, de la quasi totalité des français. Mais souvenons nous entre autres par exemple que c'est Gide qui permet au juif Malaki, alias jean Malaquais (prix Renaudot 1939) de quitter la France en 1941: << N'était André Gide, Galy et moi serions en route pour fertiliser de nos cendres les sillons du Troisième Reich. » (Journal du métèque - 8 oct 1942). Cette petite incise pour corriger certaines allégations, comme celle aberrante se Christophe Malavoy qui assimilait l'antisémitisme de Céline avec celui prétendu de Gide.

Billard ne nous dit pas tout et en particulier comment Gide pour Marc a troqué sa pédophilie pour une pédérastie socratique. Pourquoi dans le cheptel de la famille Allégret a-t-il jeté son dévolu sur Marc et non sur Yves dont l'âge correspondait plus à ses attirances habituelles? Il est vrai que dans la seule photo que je connaisse de Marc adolescent, avec sa bouche boudeuse il paraît rimbaldien en diable.

On aimerait parfois en connaître d'avantage par exemple qu'est devenu le lieutenant Verdier et surtout les clichés fort intimes qu'il a pris de Marc alors âgé de dix sept ans. La figure d'Emmanuel Fay reste bien flou; à sa mort Marc écrit à l'oncle André qu'il connait son premier chagrin d'amour... Comme celle d'Eugène McCown peintre avec lequel Crevel avait eu une liaison et qu'en 1924 Marc fréquente assidument...

Il faut se garder d'anachronisme et pour cela, les mots ne porte pas les mêmes charges émotionnelles hier qu'aujourd'hui. Pour cette raison il faut que je fasse une incise et précise ce que recouvre le terme pédophile appliqué à Gide. C'est un amour général des enfants qui n'est pas toujours, loin de là, sans pour cela l'exclure, associé à une relation sexuelle. Relation sexuelle dans laquelle Gide se refuse à toutes pénétration, du moins c'est certain pour la sodomie dont Gide à horreur. Gide toute sa vie s'est intéressé à l'éducation des plus jeune en particulier dans les années 30 aux expérimentations dans ce domaine de Ray Strachey que l'on peu considérer comme un précurseur de « Summerhill ». Son amour des enfants lui fera désirer d'en avoir un, serait ce par l'intermédiaire de Marc. L'opération ayant échoué, il se mettra, si je puis dire lui même au travail...

Je ne voudrais pas que l'on pense que dans leurs échanges de lettres, Gide et Marc Allégret ne s'entretiennent que d'histoires de petits garçons et d'imbroglios familiaux. Il y est également beaucoup question de littérature de peinture et surtout de théâtre. Mais il y a aussi des absents dans ces missives, Dieu, tout d'abord, comme je l'ai déjà signalé mais aussi l'Histoire et dans une certaine mesure le cinéma.

Sur ce dernier point Pierre Billard, ancien critique de cinéma et biographe de Louis Malle, avance que Gide, s'il était cinéphage, n'avait que mépris pour ce mode d'expression qu'il ne considérait pas comme un art. Il explique le relative éloignement de Marc à partir du milieu des années 30, par la déception qu'aurait eu Gide de voir son protégé se lancer à corps perdu dans le métier de cinéaste. Je ne pense pas que cette théorie soit complètement juste, d'autant que Gide n'a pas toujours dénigrer le cinématographe. Dans une interview de 1930 ne déclarait-il pas?: << Qu'il voyait le cinéma parlant supplanter le théâtre pour peu que l'on s'adresse à de vrais écrivains.>> il me semble que c'est plus l'égarement de Gide vers « les camarades » qui a fait prendre à Marc ses distances. Distance que Billard surestime grandement. Par exemple Marc Allégret terminait sa lettre en 1944 à oncle André par << Reviens vite. Je t'embrasse de tout mon coeur>>. Si il y a séparation de corps, il n'y a pas séparation d'esprit. Cette prise de distance est due principalement au stakhanovisme cinématographique de Marc et à la bougeotte effrénée des deux amis, comme d'ailleurs de la quasi totalité des membres de la mouvance gidienne; ces gens là ne se voyait qu'entre deux trains, deux bateaux puis plus tard deux avions, en fait ils ne faisaient le plus souvent que se croiser! D'autre part il ne faut pas oublier qu'au moment de la mort de Gide, Marc était en plein tournage d'un film sur son cher oncle. Il y aurait d'ailleurs tout un livre (et même plusieurs) à écrire sur le rapport de Gide à l'image. Peu d'écrivains de son époque ont été aussi photographiés et peints que lui. Je me souviens que Mac Avoy m'avait dit avoir été surpris de la disponibilité d'André Gide lorsqu'il avait fait son portrait et du plaisir évident qu'il avait à poser alors qu'il était déjà très malade.

Dessin préparatoire au portrait d'André Gide,  Mac Avoy, 1949

Dessin préparatoire au portrait d'André Gide, Mac Avoy, 1949

A propos d'images il est regrettable qu'au « Le roman secret » l'éditeur n'ait pas cru bon d'y ajouter un livret de photographies. On aurait pu mettre un visage sur quelques uns des personnages de cette fourmillante saga et cela aurait également donné l'occasion de talent photographique de Marc dont Michel Cournot parle si bien: << Les images que rapportera Marc Allégret sont bien révélatrices de son caractère. Il évite entièrement les facilités du spectaculaire. Les femmes et les hommes dont il prend l’image, il s’emploie à montrer leur amour-propre, la dignité de leur allure. Images d’une grande probité, d’un rare talent. Il est émouvant de voir là, en Afrique, les débuts d’un cinéaste de grande dimension, qui reste sous-estimé.>>.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret
photos Marc Allégret prises lors du voyage au Congo

photos Marc Allégret prises lors du voyage au Congo

La présence du mot roman dans le titre « Le roman secret » n'est pas usurpée. Pierre Billard a écrit son essai comme un roman; un roman à l'ancienne, dans lequel l'auteur a toujours une longueur d'avance sur son lecteur. Les adresses à ce dernier, ce que fait fréquemment Pierre Billard dynamisent l'écriture de son essai qui est bien édité comme l'est la correspondance. Si « Le roman secret » ne possède pas d'indexe, à l'inverse du volume de lettres entre oncle André et Marc, son découpage clair en chapitres, facilite la consultation. Dans sa préface l'essayiste pose une question à méditer: <<Que valent les rapports hiérarchiques dans une histoire d'amour?>>...

L'oncle André espérait que son protégé embrasse la carrière journalistique ce qui n'était pas irréaliste dans la mesure où Marc fait parfois preuve d'un beau talent littéraire dans ses lettres.

Jean Claude et Pierre Masson ont établi et annoté la correspondance Gide-Allégret. Il ont valeureusement pris la suite de Daniel Durosay, mort à la tâche. Ils ont eu l'excellente idée de faire commencer leur ouvrage par de courtes biographies des membres de la tribu Allégret. Cette heureuse initiative m'a fait songer qu'un dictionnaire amoureux autour de Gide, comme il en existe autour de Proust, serait bien utile aux lecteurs pour démêler les imbrications entre les affidés gidiens.

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret

Si la lecture de ces deux ouvrages corrige le portrait que l'on pouvait avoir de Gide, le révélant beaucoup plus généreux que l'image qu'on lui attribut habituellement, néanmoins on ne contredira pas Angelo Rinaldi lorsqu'il avance que Les écrivains qui font profession de se raconter par le menu sont quelquefois les plus opaques >>, elle permet surtout de découvrir la personnalité très attachante de Marc Allégret dont le nom désormais n'évoquera plus seulement le cinéaste d' « Entrée des artiste » et le découvreur de futures vedettes. Il a mis le pied à l'étrier à Simone Simon, Bernard Blier, Brigitte Bardot, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo... Il est bouleversant que dans ces pages ont assiste à l'éclosion d'un être. Ces deux volumes forment d'abord un roman de formation. On ne pourra que constater que les leçons d'oncle André ont été profitables. Elles ont transformé un garçon certes vif d'esprit et curieux mais dispersé et guetté par l'indolence en un homme acharné au travail et ne se détournant pas de ses buts. Elles n'ont toutefois pas réussi à donner une totale confiance en lui à Marc, sans doute que l'ombre de Gide était trop grande et trop dense même pour un Marc Allégret...

Au delà de l'apport indéniable que ces ouvrages apportent à l'Histoire littéraire du XX ème siècle, Billard réussit dans un livre d'érudition à donner une leçon de vie.

André Gide photographié par Marc Allégret lors de leur voyage au Congo

André Gide photographié par Marc Allégret lors de leur voyage au Congo

* Ci-dessous document découvert sur le merveilleux site e-gide: http://e-gide.blogspot.fr/

Lot 6 d'une vente Marc Allégret
Marc Allégret (1900-1973) cinéaste. Manuscrit autographe, Les Faux-Monnayeurs, 1965 ; environ 340 pages in-4 en feuilles sous chemise dos toilé et étui.
 
Projet d’adaptation cinématographique inachevé du célèbre roman d’André Gide, paru en 1925. Roger Vadim, déjà producteur de plusieurs réalisations d’Allégret, soutenait ce film. Récit difficile à porter à l’écran, notamment en raison des différents points de vue et genres narratifs, le projet fut finalement abandonné vers 1966. Si le scénario ne présente pas une continuité, et est resté inachevé, il nous permet néanmoins de constater que la trame narrative du livre a été conservée, et que Marc Allégret (modèle d’Olivier) a beaucoup travaillé à cette adaptation. Au manuscrit de premier jet, abondamment corrigé et augmenté, s’ajoutent des notes de travail. Les Faux-Monnayeurs, début du scénario (97 p., pag. 1-92 avec ff. ajoutés).
Découpage détaillé, avec dialogues, indications scéniques, didascalies et voix-off. Le manuscrit est rédigé au recto de feuillets de papier quadrillé à grands carreaux perforés, écrit à l’encre noire avec quelques pages au stylo bleu ou rouge ; de nombreuses corrections sont portées au stylo rouge. Ce premier jet présente des ratures, des suppressions, des additions interlinéaires ou dans la marge, des indications pour la dactylographie. Le scénario s’ouvre à Paris avec (p. 1-12) l’apparition d’Édouard et sa rencontre avec le jeune Georges, qu’il surprend en train de voler un ouvrage sur l’étal d’un bouquiniste. Le journal manuscrit que Georges a laissé tomber intrigue Édouard, lui-même écrivain. Le jeune homme se trouve être son neveu, le fils de sa demi-sœur Pauline, chez laquelle il se rend immédiatement. Il y croise le mari Oscar Molinier, et Olivier, un autre de ses fils. Le générique intervient après ces premières séquences. Une scène au Palais de Justice introduit Molinier, présidant une audience de la Chambre correctionnelle, et le juge d’instruction Albéric Profitendieu. Il est question d’une affaire de prostitution de mineurs (p. 13-16)... Le jeune Bernard Profitendieu, chez lui, écrit une lettre à Albéric, après avoir découvert que l’homme qui l’élève n’est pas son vrai père. Il s’enfuit du domicile familial (p. 17-22)... Bernard et Olivier, camarades de lycée, se retrouvent au Luxembourg, le premier souhaitant se faire héberger temporairement chez le second (p. 23-24)... Albéric Profitendieu découvre la lettre de son fils adoptif – introduction de Cécile et Caloub, demi-sœur et demi-frère de Bernard (p. 25-32).
Olivier, accueille Bernard chez lui le soir. Les deux jeunes évoquent sa récente découverte et son avenir hors de son foyer. Ils entendent Vincent, le frère d’Olivier, sortir et pensent qu’il rejoint une maîtresse (p. 33-40).
Vincent a en fait accepté de donner des soins au père âgé du comte de Passavant, chez lequel il se rend. Il apprend que le vieil homme est décédé. Il est également question d’une soirée que les deux hommes ont passée dans un cercle de jeux, durant laquelle Vincent a perdu beaucoup d’argent (p. 41-45).
scène entre Bernard et Olivier. Ce dernier compte aller chercher à la gare son oncle Édouard, qui arrive de Londres le lendemain. Il évoque l’affection qu’il porte à son oncle et leur commune aspiration à écrire (p. 46-48).
Flash back dans le cercle de jeux et introduction du personnage de Lady Lilian Griffith, riche américaine (p. 49-56).
Bernard quitte la chambre d’Olivier à l’aube pour se rendre à la gare (p. 57-60).
On suit le parcours en train d’Édouard, de la gare maritime de Dieppe à Paris, travaillant à son journal. Commentaire de l’auteur : Les Faux-Monnayeurs, est-ce un bon titre ? Édouard n’en est pas sûr. C’est le roman auquel il pense sans cesse et depuis longtemps. Il n’en a pas encore écrit une ligne, mais il transcrit ses notes, ses réflexions sur ce carnet (p. 61 A-E).
Flash back introduisant Laura. On comprend que le retour d’Édouard est lié à une lettre qu’il a reçue (p. A-C).
Gare Saint-Lazare, Olivier retrouve l’oncle Édouard sur le quai – Bernard assiste discrètement à la scène, la tension est palpable : Le jeu des acteurs peut mieux que toute autre chose faire ressortir ces nuances fugitives, ces gestes amorcés et retenus, les mots qui viennent à la place d’autres qu’on n’ose pas dire – enfin tout ce qui crée ces situations tendues faites de touches, d’impressions presque inexprimables et que le cinéma peut restituer à merveille ... Tandis que les deux hommes vont prendre un café, Bernard subtilise la valise d’Édouard à la consigne de la gare (p. 65-73).
Dans le métro, Bernard ouvre la valise, trouve le journal d’Édouard et en débute la lecture, captivante. Le journal est lu en voix-off ; Édouard relate son mariage avec Laura (p. 74-90)... Au fil des dernières pages, la lecture du scénario est plus chaotique, avec de nombreuses modifications et parties supprimées. Les Faux-Monnayeurs, Construction détaillée et dialogues provisoires, 15 août 1965 ([2]-6 p. A-F).
Indication : Tous les dialogues sont là à titre indicatif du sens des scènes. Ils doivent être réécrits tant pour leur forme que pour leur longueur ... La scène concernée est celle de la lecture du journal d’Édouard par Bernard. Les manuscrits de plusieurs scènes, reprises par l’auteur, sont joints au dossier. La plupart rédigés au stylo bleu ou noir (titres en rouges), sur papier blanc, ils comportent de nombreuses corrections, ratures, aaddits. On peut y lire, souvent en première page, des commentaires d’appréciation de l’auteur ( bon , vu ), ainsi que des indications relatives à la mise au net ( fait , tapé , copié et arrangé , pages refaites , à la dactylographie ; les pages concernées ont pour la plupart été biffées).
Fin (3 p. A-C).
Scène finale entre Olivier et Édouard, dans l’appartement de ce dernier. Bernard, prévenu par son frère Caloub que son père adoptif allait mal, vient avec lui chercher sa valise. S’adressant à Édouard: Vous aviez raison, ma place est auprès de lui . Olivier à Édouard : Mais alors ce sera un livre très moral Les Faux Monnayeurs. Je suis sûr que ça t’étonnera toi-même ... La scène se termine soudainement lorsqu’Édouard se tourne vers Caloub pour lui demander son nom... Extérieur et vestibule Molinier (6 p. A-D).
Mort de Bronja – La Machination (9 p.).
Fin La Pérouse Édouard (2 p. A-B).
Bernard passe son bachot – L’ange (10 p.).
Édouard et Bernard après le bachot (11 p. ?-?).
Le Banquet (18 p. A-Q).
Gare St Lazare (13 p. A-L).
Flash back journal Édouard (6 p.).
Gare de Dieppe Maritime (6 p.).
Chambre d’hôtel Laura (3 p.).
Chambre d’Olivier Molinier (3 p.).
Notes pour le train Édouard (3 p.).
Avant fin de la lecture du journal d’Ed. par Bernard (4 p. A-D).
2e partie. Premières notes (29 p.).
3e Partie (103 p.).
Plus un extrait de scène avec dialogues et indications diverses (7 p.).

 

Commentaires lors de la première édition de ce billet

Bruno13/05/2015 16:57

Le chat garde de bien beaux trésors littéraires.
Merci pour ces belles recensions. La biographie de Malle par Billard est aussi passionnante.
Un minuscule point de détail : il me semble me souvenir que La Sapinière était la propriété des Allégret dans l'Est de la France et pas un des innombrables points de chute de l'Oncle André.

lesdiagonalesdutemps13/05/2015 18:06

Vous avez raison mais Gide s'y est invité souvent. Ces curieux nombre de membres de la galaxie Gide semblaient prendre un malin plaisir à ne pas dormir chez eux et faisaient des échanges curieux ainsi on voit Gide dormir chez les parents de Marc alors que Marc dort chez Gide! d'où des lettres qui n'arrivent jamais aux bonnes adresses.

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André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (2)

23 Avril 2025, 07:08am

André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche

André Gide peint à 21 ans par Jacques-Emile Blanche

Cette correspondance n'est pas heureusement constituée que de récriminations familiales et de stratagème pour fuir la pieuse prison. Les passages amusants abondent et sont souvent dus à la plume de Marc qui ne se prive pas d'égratigner les pontifiants, en particulier Jacques-Emile Blanche (vieil ami de Gide). On y découvre également des portraits surprenants comme ceux des tout jeunes Balthus et Pierre Klossowski (fort encombrante cette fratrie!).

C'est une belle histoire d'amour que relate le livre de Billard et la correspondance croisée. A propos des rapports entre Gide et Marc, dans sa compacte biographie de Cocteau, Claude Arnaud affirme: << C'est la première fois, ce sera la dernière, que Gide éprouve un sentiment violent.>>.

Le commerce entre l'ainé et le jouvenceau est aussi une association fructueuse. Gide pendant des années entretient financièrement Marc. Il lui ouvre surtout les portes de tout un univers intellectuel et mondain qui éblouit le jeune homme. De cette liberté, le garçon, fort dégourdi, en profite aussitôt, parfois un peu trop lorsqu'il se tourne vers la « concurrence » (Cocteau). Gide est un véritable Pygmalion, il est l'éveilleur de la conscience et de l'intelligence de son ami. veillant sans relâche sur ses études, ce qui n'est pas inutile car le courage en la matière ne semble pas être la qualité dominante de Marc, qui est en revanche un insatiable lecteur comme Gide d'ailleurs. En échange l'apport de Marc tout au long de leur relation sera important, changeant et divers, amant, factotum (le garçon est d'une incroyable débrouillardise et possède un entregent inné) chauffeur, confident, secrétaire, aide traducteur... Et à l'occasion rabatteur pour l'oncle André, ainsi dans une lettre datée du 24 mars 1921, Marc écrit: << J'ai fait la connaissance d'un très gentil groom des wagons-lit (…) je vais tâcher de l'emmener à la Sapinière (maison dans le midi où réside alors Gide)>>. Ce qui est très rigolo c'est que le garçons, Roger, treize ans, s'est pris les doigts dans une porte et que Marc Allégret a pris se prétexte pour prendre langue avec le garçon et le fait soigner chez le pharmacien avec les deniers que lui a fourni oncle André pour ses menus besoins. N'est-ce pas là un exemple d'une fructueuse collaboration? Dans la lettre suivante Marc raconte qu'il s'est fait draguer par un marcheur des boulevard et songe à accepter son invitation à diner. Gide répond au deux lettres, il encourage Marc, à se rendre chez le monsieur et se dit « furieusement » intéressé par le petit Roger tout en indiquant qu'il espère bien retrouvé lorsqu'il reviendra à la Sapinière l'année prochaine, le petit jardinier qui venait s'asseoir près de lui... Dans une autre missive, datée d'octobre 1923 Marc raconte une petite aventure: <<en pensant à toi j'ai parlé à un collégien avec qui nous fumes seul dans un wagon pendant une heure et demie. Larges pantalons comme ceux que tu apprécie chez les boyscouts; il s'est blessé au genou dimanche dernier et nous a fait tâter la bosse douloureuse. Je me suis improvisé étudiant en médecine et j'ai recherché l'origine du traumatisme au dessus du genou brun, le long d'une cuisse dorée...>> où comment faire vivre à son correspondant une extase pédérastique par procuration... Tout cela est d'une époustouflante liberté...

Mais il est surtout durant la période de leur grande passion (1917-1926) la muse d'oncle André. Sans Marc pas de « Faux monnayeurs » que je tiens pour être le chef d'oeuvre de Gide. Livre que Beigbéder loue en ces termes irrévérencieux: << Les Faux-Monnayeurs sont le cri de sincérité d'une bande d'adolescents dans une époque de mensonge confortable. 43 ans avant Mai 68, le vieux scrogneugneu était un vrai révolté, un immoraliste hédoniste, qui osa dire qu'il aimait les mecs à une époque où Proust restait dans son placard. >>. Paul Morand d'après l'abbé Mugnier n'est pas en reste:  << Paul Morand a fait l'éloge des Faux-monnayeurs de Gide. Un renouveau littéraire. Gide est parti à la suite du Charlus de Proust disait-il. Jusque-là Gide ne disait rien de son mal, Mme Gide l'ignora jusqu'à la conver­sion de Ghéon. >>.

Ces deux livres montrent combien Gide a une propension et une habileté à faire travailler les autres pour lui. A sa décharge on constate qu'il est sollicité pour une multitude de choses. Parfois la nébuleuse gidienne fait penser à une société d'entraide dont les membre seraient les uns les autres dans une dépendance consentie.

Il n'est pas inutile de rappeler que néanmoins Marc Allégret est essentiellement hétérosexuel, ce qui ne l'empêche pas quelques entorses à cette « normalité ». Tout dans cette relation tord le cou à une vieille antienne qui a bien du mal à trépasser, celle que la fréquentation d'un ainé homosexuel par un jeune peut lui donner le goût des hommes alors qu'il ne l'avait pas. On voit bien avec Marc Allégret que cette idée est fausse, puisque le neveu préféré d'oncle André a été ensuite un éternel coureur de jupons qu'il s'est marié et a fait souche... On voit que dans le « voyage au Congo » où il ne parle à propos de ses désir que de femme qu'il a fait définitivement le choix de l'hétérosexualité après à mon avis une longue période d'ambiguité en ce domaine. Le périple africain montre Marc très sensible aux très jeunes filles. Malgré son sens de l'ellipse on comprend en lisant ses carnets qu'il a une relation sexuelle avec une jeune fille de quatorze ans. Mais que les bonnes âmes ne s'effarouchent pas, il était (et l'est toujours) courant en certaines contrées d'Afrique de marier les adolescentes à cet âge.

Une telle recension d'une passion pédérastique qui se mue en compagnonnage est unique. Qu'avons nous dans nos bibliothèques sur le sujet, ou approchant? A part ce livre étonnant, je ne vois guère (mais vos bibliothèques sont peut être plus copieuses que les miennes) que les navrantes péripéties de Roger Peyrefitte avec Malagnac, gigolo de petite envergure. Les avanies de l'auteur des « Amitiés particulières » avec ce garçon sont romancées dans deux ouvrages, « Notre amour » d'une belle sincérité et « L'enfant de coeur » dans lequel pointe déjà la sénilité de son auteur.

Plus intéressantes sont les aventures amoureuses avec des adolescents que nous conte sans ambages Claude Michel Cluny (1) dans les tomes de son journal où il n'omet pas non plus de rendre hommage à Gide: << Les générations qui viennent n'imagineront pas de quel empois moral il a contribué à nous débarrasser. Pour moi, il m'a conforté dans un souci d'exigence. La liberté sexuelle, elle m'était acquise, naturellement, sans questions inutiles : je voulais aimer qui j'aimais, et n'avais besoin ni d'un guide ni d'un blanc-seing. Mais il a eu, certainement, une influence libératrice sur beaucoup, et surtout sur la société. Ce n'était pas rien ! ». C'est en particulier dans le volume intitulé « Les Dioscures » quel Cluny narre les relations amoureuses, et séparées, qu'il entretient avec deux garçons de dix sept ans. Il y a chez Cluny le même souci d'éducation envers les jeunes gens que chez Gide mais moins formalisé que chez l'auteur des « Faux monnayeurs », alors que cette préoccupation semble absente chez Peyrefitte. Il faut ajouter que Cluny ne s'intéresse pas du tout aux enfants, contrairement à Gide qui est principalement pédophile, mais seulement aux adolescents. Les rapports avec l'être aimé chez Cluny dans le temps est très différent de celui qu'a entretenu Gide vis à vis de Marc. Alors que ces deux hommes ont fait preuve d'une indéfectible fidélité de coeur entre eux, chez Cluny, lorsque le garçon dépasse l'âge du désir de l'ainé, ce dernier s'éloigne, l'amour s'effiloche...

Dans toutes relations fortes, il y a un moment fondateur, que presque toujours les intéressés ne savent déceler. Je pense que celui entre oncle André et Marc est le voyage des deux bougres à Cambridge. Il a été la pierre angulaire de toute leur histoire et l'un des tournants majeurs dans la vie de Gide, ce que semble ignorer les gidiens patentés. L'inextinguible curiosité du plus jeune a renouvelé et multiplié celle de l'ainé pour le restant de ses jours. Cette escapade anglaise a aussi donné une sorte de modèle pour Gide lorsqu'il rencontre « la famille » (dans le sens que Simone de Beauvoir et Sartre donnaient à ce mot) de Bloomsbury dont inconsciemment ou nom, Gide reproduira « l'organisation » qu'il construira autour de lui jusqu'à sa mort. La rencontre du groupe de Bloomsbury aura une autre conséquence importante, même si elle ne fut pas immédiate sur la vie de Gide. Elle modifiera en profondeur son orientation politique même si elle n'infusera que lors du  « le Voyage au Congo ». Périple qui marque véritablement le début de son engagement politique. En cette année 1918 où il fait le voyage vers l'Angleterre accompagné de Marc, Gide et encore plus son jeune ami, sont proches de l'Action-Française. Quinze ans plus tard on peut considérer Gide comme un compagnon de route du Parti Communiste. Certes ses yeux se décilleront bien vite, ce qui nous donnera son courageux et lucide « Retour d'URSS »... De l'autre coté de la Manche, nos voyageurs rencontrent le groupe de Bloomsbury en presque son entier: Virginia Woolf, Lytton Strachey, Keynes, Vanessa Bell, Roger Fry, Duncan Grant... Ce dernier dans une lettre à Vanessa Bell parle des deux français avec une belle lucidité: << Marc Allégret est très beau, mais évidemment hétérosexuel. Il serait le neveu de Gide qui lui est ouvertement pédéraste.>> Ceci écrit en 1918, le coup d'oeil cursif du peintre... Billard révèle (pour moi tout du moins) la proximité d'un autre anglais considérable: Rupert Brooke avec la « famille » gidienne.

Le voyage en Angleterre provoquera l'ire de Madeleine, la femme vierge de Gide, qui jalouse de l'idylle de son Mari avec Marc, par vengeance et dépit brulera toutes les lettres que Gide lui avait adressées depuis leur rencontre. L'auteur de « L'immoraliste » considérait cet échange comme une partie importante de son oeuvre. Il affirmait y avoir mis « le meilleur de lui-même ». Il sera très affecté par cette perte. 

photo Marc Allégret prise lors du voyage au Congo

photo Marc Allégret prise lors du voyage au Congo

Gide au Congo, 1925, photographie de Marc Allégret

Gide au Congo, 1925, photographie de Marc Allégret

 


 

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André Gide & Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret (1)

23 Avril 2025, 06:55am

André Gide &amp; Marc Allégret, Le roman secret de Pierre Billard et la correspondance Gide-Marc Allégret

 

Ne croyez pas que je vais vous entretenir de vieilles lunes mais au contraire je vais vous parler d'ouvrages d'une éternelle modernité. Ils traitent principalement d'un sujet tabou depuis l'avènement des monothéismes: la relation amoureuse et sexuelle entre un homme mûr et un adolescent. Cette proximité entre André Gide (1869-1951) et Marc Allégret (1900-1973), puisque c'est d'eux qu'il s'agit, à la double particularité de s'étendre sur près de quarante ans et d'intéresser un des plus grands esprits du XX ème siècle et un garçon qui deviendra un cinéaste estimable et reconnu. 

Pierre Billard dans « Le roman secret » raconte ce commerce au long cours. Concomitamment au livre de Billard, il me paraît indispensable de lire le volume de la correspondance entre Gide et Allégret. Elle s'étend de 1917 à 1949. Ma recension mêle intimement les deux ouvrages, c'est ainsi que je les ai lus. Ce sont deux lectures étonnantes car on y découvre, en particulier dans leur échange de lettres un Gide plus intime que dans ses autres correspondances publiées et paradoxalement que dans son journal dans lequel il est néanmoins utile aussi de se replonger, en particulier pour les années 1917 et 1918. A cette occasion on sera d'ailleurs frustré de ne rien trouver sur l'escapade à Cambridge. Mais heureusement Pierre Billard vint... Il n'est pas inutile non plus de reprendre l'amusant ouvrage « Le diable à la NRF » de José Cabanis qui montre qu'André Gide y était accompagné de nombreux diablotins... Et de picorer dans les autres correspondances de Gide avec nombre de personnages qui vont passer dans ce roman. Toutefois ce n'est pas indispensable à l'immersion dans cette histoire tant les notes en bas de page de la correspondance Gide-Allégret nous renseigne sur les fait et geste de Gide et de ses amis durant la période concernée.

Marc Allégret (à environ 20 ans) et André Gide

Marc Allégret (à environ 20 ans) et André Gide

Pierre Billard avec à la fois un prosaïsme réjouissant, tout en étant pudique, et respectueux de l'intime, décortique avec un allant entrainant les rapports entre André Gide (oncle André) et Marc Allégret de 31 ans son cadet. Nous avons ainsi les quarante dernières années de la vie d'André Gide vues sous l'angle de cette amitié hors du commun. Les liens entre les deux hommes ont comme paysage toutes l'intelligentsia de toute l'Europe dans l'entre deux guerres.

Billard bien que loin de ramener la relation entre l'ainé et le cadet à une simple affaire de sexe, cet aspect là ne sera qu'éphémère entre ces deux êtres d'exception, nous entretient néanmoins avec beaucoup de précision sur leurs pratiques respectives fort différentes l'une de l'autre. Disons que la « chose » les occupait beaucoup et si l'oncle André aimait surtout se tirer sur la tige et le futur cinéaste combler ces dames (très jeunes de préférence). Lors de la vente publique de ses papiers privés, le 17 décembre 2014, on s'est aperçu que Marc Allégret avait été littéralement couvert de femmes. Il y avait un lot de 265 lettres de jeunes femmes dont certaines au contenu explicite. Il me semble que Gide et Marc avaient un point commun dans leurs activités sexuelles: le voyeurisme. Ce qui, à la réflexion est bien naturel pour un romancier et surtout pour un cinéaste...

Villa Montmorency demeure de Gide avant "le vaneau"

Villa Montmorency demeure de Gide avant "le vaneau"

Cette narration de l'amour d'un homme à l'approche de la cinquantaine pour un garçon de 16 ans (l'âge de Marc au début de leur relation intime) reste parfaitement actuelle alors que les prémices de leurs rapports datent d'un siècle. Elle raisonnera chez beaucoup de ceux qui ont été dans une situation similaire, et on vécu quelque chose d'approchant à l'histoire d'amour entre le grand écrivain et le futur cinéaste, en particulier si le garçon se révèlera, à l'usage, si je puis dire, hétérosexuel. Sans m'identifier à l'oncle André, j'ai retrouvé dans son exemple, des stratagèmes d'approche que j'ai utilisé pour un cas ressemblant à ce qui nous est décrit; j'ai jadis remplacé Cambridge par Naples, ce qui est un peu moins chic... A la lecture de cet essai et surtout à la lecture de la correspondance, on voit combien dans une telle histoire, il est important de circonvenir les parents ou du moins de les séduire. Certes aujourd'hui, on a rarement la chance, comme Gide, de tomber sur un père catéchumène parti évangéliser le bamboula dans une lointaine Afrique... et une mère aussi évanescente. Gide applique dans ses stratagèmes de séduction s'approprier le jeune Marc tout en le libérant, le beau raccourci qu'a donné de lui Kléber Haedens: << Gide hait les familles où l'enfant étouffe, où les désirs se meurent et il fait signe à l'inconnu qui passe sur les routes et appuie son beau visage de démon à la fenêtre où l'enfant ébloui l'aperçoit. >>. Une partie non négligeable des lettres de Marc est consacrée à l'étouffoir que constitue sa famille, archétype des familles protestantes que j'ai pu connaître quelques 80 ans plus tard. On y voit que l'étouffoir protestant est moins le fait d'interdits moraux comme celui des familles catholiques que d'une occupation intégrale du temps et de l'espace de l'adolescent; ne lui laissant pas un instant de liberté, moment qui serait aussitôt considéré comme de la paresse. Ces familles protestantes, dans lesquelles Dieu est bien peu présent, rien sur la religion, ni sur la croyance dans la correspondance, c'est aussi pour cela qu'elle nous apparaît comme si moderne, notre fils de pasteur semble un parfait athée, ne prêche pas la foi, mais traque le sybarite...

Pour bien lire cette extraordinaire correspondance entre les deux hommes, il faut avoir en mémoire ce que disait Roland Barthes à propos d'une adolescence protestante: << Je pourrais dire à la rigueur avec la plus grande prudence, qu'une adolescence protestante peut donner un certain goût ou une certaine perversion de l'intériorité, du langage intérieur, celui que le sujet se tient constamment à lui-même.>>. Gide est donc d'abord pour Marc, l'homme qui lui permet de s'évader de sa cellule familiale. Oncle André pour se faire est un maitre à duper les geôliers. Tout obstiné à sa tâche libératrice, il ne se départit pas néanmoins d'une extrême prudence dans ses ruses de sioux pour mentir à la tribu des Allégret. Sartre avait bien vu le personnage: << C'est peut-être ce mélange de cautèle et d'audace qui rend Gide exemplaire : la générosité n'est estimable que chez ceux qui connaissent le prix des choses et, semblablement, rien n'est plus propre à émouvoir qu'une témérité réfléchie.>>.

Il est bon d'avoir également en mémoire la différence d'aisance entre les deux protagonistes. Gide n'a d'autre préoccupation que celle de gérer des biens et il se consacre, sans souci matériel, à la passion d'écrire, de voyager, de sentir, d'analyser et d'aimer. A ce propos, il n'est pas interdit d'avoir le regret d'un temps où la vie littéraire était plus généreuse que la nôtre et plus pourvue des loisirs favorables à l'entretien de soi-même et des amitiés, à la poursuite de la seule œuvre d'art... Les revenus chez les Allégret sont plus chiches et Marc ne peut envisager aucun héritage. 

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Enfance de Nathalie Sarraute.

22 Avril 2025, 14:55pm

 

Si je n’avais qu’un mot pour définir ce livre, je dirais que c’est un livre probe. Mais l’art fait-il bon ménage avec la probité? je répondrai non. Nathalie Sarraute est une intellectuelle pas une artiste. Proust est un artiste. Il est difficile de ne pas faire le parallèle entre Enfance et le début de la Recherche.  Dans les deux oeuvres nous avons le ressenti d’un enfant sur son présent et cela à hauteur d’enfance. Les époques bien que différentes, une quarantaine d’années sépare l’enfance du petit Marcel de celle de Natacha, la future Nathalie, mais les mécanismes de la société, la française du moins, n’avaient guère changé en un demi siècle dans cette entre deux guerres, de la débâcle de 1870 à la Grande Guerre. Les deux milieux sont assez  similaires, celle de la moyenne bourgeoisie. Mais là où la rigueur de Sarraute l’empêche de combler les blancs de sa mémoire, Proust amalgame les sensations en un continuum inoubliable. Il réinvente, réorganise son enfance. Par exemple, il est peut probable que Swan ait rendu visite à ses parents un soir où la lampe dessinait des ramages inquiétants sur le papier peint de sa chambre, formes qui évoquent les dessins de la lanterne magique et que ce soit également ce même soir que sa mère ait oublié d’embrasser son fils; mais le génial Proust dans une langue inoubliable a fait un bouquet de tous ces moments; glissant d’un instant à un autre sans que l’on puisse en voir les coutures. Tandis que Nathalie Sarraute nous livre des fragments de temps. Ce qui oblige le lecteur d’Enfance à imaginer ce qu’il y a dans les interstices de ces flashs de mémoire. Cet exercice est très gratifiant pour le lecteur qui voit au fil des pages valider ses supputations, ou pas. Mais qu’importe le livre aura mis en branle son cerveau. Enfance exige une lecture participative. Ainsi au début, la narratrice à environ quatre ans et nous ne savons pas où nous sommes pas plus qu’elle. Un enfant de cet âge n’a pas conscience du pluriel des lieux. Il est là et c’est tout. Il est tout entier dans dans un endroit qu’il ne sait nommer et dans un temps qu’il ne sait pas situer. La première date apparaît à la page 232 presque à la fin du livre. C’est 1909. Assez vite au début de cette enfance, nous comprenons bien que nous sommes en Russie, puis alternativement à Paris et en Russie, puis définitivement à Paris. Mais par exemple on découvre seulement après avoir lu les 3/4 du livre que si le père de la narratrice est à Paris c’est parce qu’il s’oppose au tzar On suppute alors qu’il fut partie prenante dans la révolution ratée de 1905 et qu’il a fuit la Russie (et sa femme) pour recommencer sa vie à Paris. Autre exemple ce n’est qu’à la toute fin du livre que l’on apprend que le père de Natacha est juif. Là encore cela ouvre des horizons car avec ce que nous avons appris de son quotidien en Russie, nous sommes loin des pogromes et des shtetls qui étaient certes une réalité des juifs russes, mais pas la seule. Tout le long de l’ouvrage, on ne peut que procéder par déductions. Cela demande une lecture active. Je l’ai lu dans la première édition sans aucune note et je n’ai pas fait de recherches sur mon ordinateur ou ma bibliothèque. J’ai lu ce livre comme s’il émanait d’une inconnue et non d’une célébrité littéraire. En outre Enfance offre un nouvel éclairage sur le théâtre de Sarraute. A sa lecture nous pouvons comprendre que les personnages de ses pièces sont des doubles d’elle même… C’est un livre très original mais avant il y a tout de même eu L’âge d’homme de Leiris…

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LES ROSES DE PLINE D'ANGELO RINALDI

22 Avril 2025, 06:29am

 

 

 

Avec « Les roses de Pline », roman paru en 1987, Angelo Rinaldi ne déroge pas de son habituelle construction romanesque: Un narrateur qui dit je et dont la mémoire, réveillée par un incident, ici la lecture dans un journal de la notice nécrologique d'une adolescente dont la mère fut sa meilleure amie à son arrivée à Paris, est assaillie par les réminiscences, entre autres de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence qui se sont passées dans « l'ile » où au décès de ses parents il a été élevée par une de ses cousines, Rose.

Mais, si souvent dans les romans de l'auteur, le je, double fantasmé de Rinaldi, est un (faux) modeste, un demi-raté, le je des « Roses de Pline » est un quarantenaire (l'âge de l'auteur lorsqu'il écrit ce roman) qui est né une cuillère d'argent dans la bouche. Orphelin il se retrouve maître de la Villa des Palmiers où fleurissent des roses semblables à celles décrites par Pline l'Ancien. Il a vécu une adolescence à la fois aisée, libre et solitaire sous la houlette de Rose et la férule bienveillante d'une sorte de précepteur, monsieur Tiberi. Ce dernier est un des personnages les plus intéressants du livre (j'y ai retrouvé un peu de Carcopino), ancien admirateur du Duce, qu'il a rencontré, il a été à la libération lourdement condamné, échappant de peu à la peine de mort. Ce répétiteur, Shéréhazade fasciste, entre deux souvenirs du Duce et de ses séides dispense lors de de l'adolescence du narrateur de précieux préceptes qui lui seront fort utiles lorsqu'il aura quitté « l'ile » pour s'installer à Paris où il exerce un métier aussi flou que rémunérateur; mais n'est il pas énoncé au tout début du livre que le narrateur a toujours eu de la chance. Son caractère est assez bien résumé page 145: << Un garçon aux désordres bien réglés et plutôt ordinaires, un étudiant qui ne caressait aucun projet d'avenir, n'avait de dispositions pour rien, était aussi catégorique dans ses refus que flottant dans ses désirs, consacrait son énergie à se défendre des affections, n'ouvrait la bouche que pour questionner et jamais pour briller, payait les femmes quant il n'aurait pas eu trop de peine à les séduire...>>

Lorsqu'on lit le témoignage de Joseph Pollini, un ancien camarade d'école de l'écrivain, on voit combien l'enfance de Rinaldi a été différente de celle du narrateur des « Roses de Pline »: << J'ai connu Rinaldi, enfant lorsqu'il habitait encore Bastia, c'était autour des années 50-52 et nous avions le même âge.
Nous nous rencontrions le plus souvent dans la rue, devant mon domicile proche de la Librairie-Papeterie "Costa"( qui n'existe plus ), rue César Campinchi à Bastia.
Il n'a jamais été, me semble-t-il un élève brillant au lycée mais cela ne l'a pas empêché de savoir bien écrire en français. Je crois que c'est lui qui a dit, bien plus tard que le corse était une langue pour les bergers et les chiens, ou quelque chose d'équivalent. 
Je ne suis pas étonné de ce qui transparaît au travers de son oeuvre et de son besoin de régler des comptes avec son île natale ( qui est aussi la mienne ) et avec la petite bourgeoisie bastiaise. 
C'était un garçonnet réservé et craintif, poli et passionné de lecture; il m'a fait alors découvrir la science fiction et Jimmy Guieu ( je ne suis plus sûr de l'orthographe! ).
Je crois en effet qu'il a mal vécu son origine modeste, c'est aussi mon cas, mais pour ce qui me concerne j'en suis très fier; mais il est vrai que je n'ai manqué , en Corse, ni d'amour dans ma famille , ni d'amis fidèles et solides. Par la suite nos chemins se sont séparés, du fait de la poursuite de mes études et, pour lui, de ses débuts d'écrivain et de critique littéraire dans une bon hebdomadaire parisien!>>. Voilà qui montre que l'écriture du « je » n'est pas toujours autobiographique comme cette forme incite à le faire croire.

Le lecteur habitué à la faune romanesque rinaldienne retrouvera quelques uns des types de personnages qui passent de romans en romans en changeant d'identité et parfois même d'opinions mais pas d'emploi, au sens qu'au théâtre on donne à ce mot. Ainsi Tibéri, le vieux maitre du narrateur tout fasciste qu'il est n'est pas sans point commun avec le vétéran communiste chroniqueurs judiciaires qui servait de mentor au journaliste narrateur d' « Où fini le fleuve ». De même la vieille et riche aventurière russe tenant salon a bien des points communs avec la salonarde de « L'éducation de l'oubli ». On peut penser qu'elle est un mixte de Marie-Laure de Noaille et de Missia Sert avec probablement quelques emprunts à d'autres aventurières tenant le haut du pavé parisien pendant l'occupation. Rinaldi portraiture merveilleusement cette engeance, aujourd'hui complètement disparue, qu'étaient les tenancières de salons littéraires: <<... Juments bréhaignes caparaçonnée d'or, attirant par leurs hennissements des poulains en mal de sevrage, qui ne buvaient en réalité que du lait d'amertume à leurs mamelles souvent remodelées par la chirurgie.>>.

En revanche je n'ai pas trouvé les clés ouvrant le coffre de cet écrivain-professeur désigné dans le livre sous le sobriquet de la « Signature ». J'avancerais tout de même un peu imprudemment le nom de Marcel Schneider... Mais peut être que des lecteurs plus sagaces me proposeront d'autres identités possibles...

Ceux qui ont lu mes autres chroniques sur les romans de Rinaldi savent que j'ai la marotte de faire le parallèle entre l'oeuvre de ce dernier et celle de Modiano (ce qui ne devrait faire plaisir ni à l'un ni à l'autre). Force est de constater que l'obsession du narrateur à vérifier les dires de monsieur Tiberi, sur l'occupation à Paris, son vieux maitre les ayant recueilli de ses compagnons de détention est toute modianesque. Et puis le café parisien où le narrateur fais l'apprentissage de la vie parisienne n'est pas sans rappeler celui du « Café de la jeunesse perdue » de Patrick Modiano.

C'est toujours avec plaisir que je retrouve de livre en livre chez Rinaldi ces constatations un peu amères sur la vie qui ne demandent qu'à devenir des aphorismes, à commencer par l'incipit particulièrement réussi cette fois: << J'ai eu bien des chances dans la vie, tant de chances même qu'elles me laissaient en propre que bien peu de mérites, mais s'il y en avait une que j'appréciais entre toutes c'était de ne pas avoir eu d'enfance...>>, ou comme celui-ci: << Et c'était encore une de mes chances que de n'avoir pas eu de ces amis d'enfance ou de jeunesse que l'on s'épuisait à trainer derrière soi; témoins gênants de l'inaccomplissement des rêves et des ambitions, qui vous confrontaient sans relâche à l'esquisse que vous aviez été, alors qu'eux-mêmes avaient tant changé et n'étaient plus que la caricature de ce qu'ils promettaient de devenir. >> (Dans ce court passage on peut mesurer avec quel soin le romancier choisit chaque mot pour obtenir une parfaite justesse de l'énoncé.), plus loin: << Je ne m'attribuais cependant pas comme des vertus des vices que je n'avais eu ni l'occasion, ni le goût, ni le courage de pratiquer.>>, et encore: << On n'aidait jamais personne; ou les gens se sauvaient eux-mêmes, ou l'on se noyait avec eux.>>, et enfin, page 316: << Les individus n'étaient que ce qu'ils étaient dans les rapports que l'on avait avec eux, chacun de nous ne rencontrait pas la même personne sous le même nom.>>.

Rebondissons sur le mot courage et nous voyons qu'en 1987, Rinaldi est bien pusillanime au sujet de l'homosexualité qui est néanmoins très présente dans l'ouvrage. Refusant à son double d'endosser le goût des hommes et le dotant d'une sorte d'asexualité, il le prive ainsi d'une part de crédibilité. A moins qu'il ne s'agisse moins de pusillanimité que de la crainte pour Rinaldi d'être catalogué comme auteur gay, catégorie qui émergeait dans ces années 80 après les prix littéraires attribués à Tony Duvert et surtout à Yves Navarre.

On a un peu de mal à suivre tous les nombreux personnages (trop) qui traversent l'esprit du narrateur. Les roses de Pline est l'un des romans les plus épais de Rinaldi qui aurait du plus resserrer sa narration en se focalisant sur moins de personnages.

Cette fois, contrairement à ce qu'il le réussit souvent, Angelo Rinaldi n'est pas parvenu à fermer le chapelet de souvenirs de son narrateur, parvenant néanmoins à terminer son roman par une phrase qui invite à la méditation: << Les morts sont des enfants qui nous viennent à mesure que nous vieillissons.>>.

 

 

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Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson

21 Avril 2025, 07:07am

Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson
photo B.A

Le nom de Levesque n'avait jamais attiré mon attention malgré mes lectures gidiennes avant celle de la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau. Comme quoi, même les mauvais livres peuvent inciter à la lecture d'autres ouvrages... Il faut dire que par exemple, le nom de Robert Levesque est totalement occulté dans l'album Gide de la Pléiade. Ce qui ne doit rien au hasard. On peut d'ailleurs trouvé curieux que ce texte, de 1985, ait été confié à Maurice Nadeau...

Robert Levesque (1909-1975) est un collégien de 17 ans lorsqu'il écrit pour la première fois à André Gide. Il le rencontre bientôt. Le garçon connait déjà Jouhandeau dont il se dit fou amoureux (il le trouve très beau ce qui fait un peu douter de ses goûts esthétiques). Jouhandeau a été son professeur au collège Saint Jean de Passy. Il entretient également une relation avec Max Jacob. Notre Robert Levesque est ce que j'appelle, comme j'avais surnommé un de mes petits amis (qui est apparut en image dans le blog), un tapineur intellectuel. Le garçon fait la danse des sept voiles, sans semble-t-il en enlever aucun, devant ces messieurs pâmés. Très vite il cible en priorité Gide qui est un peu effaré devant l'assiduité du siège qu'il subit de la part ce garçon, tout en ne le décourageant pas. Le collégien a le feu à l'âme, au coeur et peut être ailleurs. Il est, lorsqu'il fait la connaissance de Gide, écartelé entre sa foi chrétienne et son désir des garçons. Il dit se consumer d'amour (pur) pour un de ses camarades, alibi pratique pour ne pas céder à certaines avances... Tout barbouillé de confiture saint sulpicienne, il veut se faire moine... Mais Gide veille au grain et lui montre des images pieuses: << Gide me montra des photos de garçons nus – toutes admirables. Au commencement je ne voulais pas les voir. Mais lui, il tient à m'en montrer, alors j'ai voulu toutes les voir...>> (journal de Robert Levesque, février 1928). Robert perd la foi. Mais rapidement notre aspirant moine devient un aspirateur de jeunes braguettes. Il est pris d'une véritable frénésie en la matière sans pour autant se départir d'une constante candeur qui me fait songer à celle de Sentein dans les débuts de ses « Minutes ».

Il est très intéressant de comparer les débuts de cette correspondance avec celle avec Marc Allègret. Ce qui frappe d'emblée, c'est le coté fabriquée alambiquée et pesant des premières lettres de Robert. Il veut faire « littérature » alors que chez Marc il n'y avait que spontanéité et avidité devant la vie. On peut constater en lisant les premières missives du jeune Robert dans quelle macération de bondieuserie pouvait vivre certains adolescents catholiques d'alors. On voit la différence d'imprégnation de la religion entre catholique et protestants si l'on se souvient de la manière dont vivait l'huguenot Marc au même âge (ils ont neuf ans d'écart. Les deux jeunes gens se rencontrent dès 1927). Le jeune fils de pasteur avait certes un emploi du temps sur-occupé par les tâches familiales et pieuses mais avait l'esprit beaucoup plus libre que ce jeune catholique toujours dans la crainte de la damnation...

Si Robert Levesque ne ressemble probablement pas au bel adolescent qu'était au même âge Marc Allégret, il a tout en étant brillant ce même manque de confiance en lui qu'avait le futur cinéaste mais il est indéniablement moins entreprenant que le jeune Marc. A ce sujet on peut penser que le fils unique qu'était Gide a été toute sa vie à la recherche de compagnons moins frileux que lui que ce soit pour des choix artistiques, politiques ou sensuels. On constate que tout au long de leur correspondance Gide s'enthousiame de la liberté sexuelle de Levesque, ceci d'ailleurs sans jalousie aucune.

Tout comme les échanges avec Marc Allégret ceux avec Robert Levesque dessinent un Gide intime, loin des portraits officiel du prix Nobel. Nous sommes d'autant plus tenté de comparer les relations Gide Levesque avec celles de Gide avec Marc Allégret que comme dans ce dernier cas le jeune Robert Levesque, fait partie d'une nombreuse fratrie. Gide s'intéresse fort également à Michel le jeune frère de Robert qui a cinq ans de moins que ce dernier.

Le 21 avril 1928, Gide invite Robert et Michel au cinéma. Dans son journal, Robert note: << Gide a un gros manteau sur les genoux et il tient par dessous la main de Michel. Dans l'autre main il tient le programme, un gros bloc-note et la vie de Jean Racine de Mauriac.>>. Portrait saisissant, l'essence de Gide?

Comme toutes correspondances de Gide, celle-ci confirme la bougeotte compulsive du grand homme et des membres de « la famille ». « Famille » qu'intègre bientôt Robert Levesque. Question voyage il sera rapidement pas en reste... Toutes ces personnes échafaudent des plans pour se rencontrer qui aboutissent rarement, d'où les lettres... C'est une partie non négligeable de ces échanges. Je me représente l'aréopage gidien comme ces boules de billard américain qui s'entrechoquent inopinément suite à un coup hasardeux. Encore plus que Gide, Robert Levesque tentera de se conformer à la phrase de Keat: << Mieux vaut être nomades imprudents que prudents sédentaires.>>. A propos de voyage le jeune ami nous apprend quels étaient les critères de choix d'un hôtel pour l'auteur de « L'immoraliste »: << Mais le plus étrange, c'était le choix des hôtels (…) vous flairiez les lieux. Vous entriez. Vous sortiez. Vous hésitiez entre un palace et une chétive auberge, et sans la moindre apparence de raison. Pour moi vos raisons ne sont que trop claires. C'était une question de groom.>>. 

Comme dans les lettres de Marc Allégret on voit dans celles de Robert Levesque combien Gide est sollicité financièrement. Il répond presque toujours favorablement à ces multiples « tapage ». Si bien, qu'une fois encore, on ne comprend pas bien comment un homme aussi généreux peut trainer une réputation d'avarice.

Assez vite heureusement pour les finances de Gide, Robert Levesque, un peu par hasard, se lance dans une carrière de professeur qui aura l'immense avantage pour ce personnage peu stable, il semble que Gide soit son seul point d'ancrage, de le faire voyager. Il enseigne tour à tour à Moscou, Rome, Spesai (ile chère à Michel Déon) Athènes. Gide rejoindra Robert Levesque à Athènes pour une inoubliable virée en Grèce. La guerre surprendra Levesque dans ce pays où il sera miraculeusement protégé, échappant aux horreurs de la guerre, continuant son travail de professeur et surtout se découvrant un talent de passeur et de traducteur pour la poésie grecque moderne.

Après celui de sa prétendue ladrerie, autre rectificatif à une certaine légende gidienne comme quoi le cinéma n'aurait été qu'un prétexte pour la drague des jeunes personnes. Les missives de Levesque et les précieuses notes de Pierre Masson montrent combien le cinéma était une distraction majeure pour Gide. En cela il n'est qu'à l'unisson du goût d'alors de ses compatriotes. On le voit se rendre dans les salles obscures, souvent en famille, accompagné de sa fille, de la petite dame et parfois de Robert Levesque à moins que ce soit de son frère Michel.

Par l'intermédiaire de ces lettres nous entrons tant en empathie avec la nébuleuse gidienne que nous sommes navrés lorsque nous apprenons le suicide, en 1941 d'un des personnages les plus intrigant de cette correspondance, l'ami d'enfance de Levesque, Fernand Gabilanez (2). Ce dernier avait conquis l'aréopage gidien en particulier Roger Martin du Gard. A ce propos on voit une nouvelle fois quelle crème d'homme devait être l'auteur des « Thibault ».

Tout le livre vérifie la fidélité en amitié de Gide (et de Levesque). Passé l'attrait de la jeunesse du garçon, Gide ne se répartit jamais d'une attention affectueuse pour lui.

Si souvent je fais la comparaison entre cette correspondance et celle entretenue par Gide avec Marc Allégret c'est d'abord que l'amitié entre l'écrivain et ces deux hommes ne cessera qu' avec la mort de Gide, qui, dans les dernières semaines de sa vie envisageait un nouveau voyage avec Robert Levesque, cette fois à Marrakech. Comme avec Marc Allégret et avec Pierre Herbard (mais le cas de ce dernier est différent car il me semble que c'est essentiellement par opportunisme que l'auteur d' « Alcyon » a forcé la porte de la « famille gidienne »), Gide a réchauffé sa vieille défroque à l'enthousiasme et à la jeunesse de ces garçons. Il demeure qu'il y a plusieurs différences entre Marc Allégret et Robert Levesque dans la relation qu'ils ont entretenue avec Gide. Tout d'abord contrairement à ce qui s'est passé avec Marc, on ne sait pas si Gide a eu des relations sexuelles avec Robert; on est tenté de répondre par la négative n'en trouvant aucun écho dans les écrits intimes de l'un ou l'autre, mais il me semble que la différence capitale entre Marc et Robert est que ce dernier ne s'est jamais libéré complètement de la prégnance religieuse. Tout comme Gide, cet hédoniste pense que le bonheur ici bas doit se payer par sa rançon de souffrances et d'épreuves. Tout comme Gide qui avait fini par admettre que la destruction des lettres à Madeleine avait été le prix à payer pour le bonheur de son escapade avec Marc à Cambridge durant l'été 1918, Robert Levesque dans son journal explique que la félicité qu'il a connu en Grèce a un prix. Il y écrit, à Athènes en 1941: << Il me fallait pour trouver du nouveau, me retrouver et me punir peut être – tant de bonheur, de paresseux bonheur, méritait, je pense, un châtiment.>>. Cette idée de rédemption est totalement absente chez Marc Allégret.

Jusqu'aux dernières lettres, Robert Levesque, ce que lui reproche André Gide a une propension à « la belle page ». Une de celles-ci a pour sujet Taormina qu'il décrit fort lyriquement comme le paradis des amateurs de très jeunes personne. Que mes lecteurs ayant ces mêmes goûts ne se précipitent pas vers cette bourgade sicilienne, lors de mon dernier passage dans cette ville en octobre 1987, ce n'était déjà plus du tout le cas. Il y demeure son théâtre antique et les fumerolles de l'Etna, belles consolations... Le plaidoyer de Robert Levesque pour Taormina a convaincu Gide puisqu'il y fit son dernier voyage où l'aperçu Truman Capote: << Gide vit ici. Il descend chez le coiffeur et y passe l'après midi à se faire savonner le visage par des petits garçons de dix à douze ans. C'est un charmant vieux monsieur assez fantomatique.>> Truman Capote, lettre à William Goyen, le 5 avril 1950 (comme toujours chez Truman Capote, il faut être prudent quant à l'exactitude de cette évocation).

Robert Levesque fait part d'un regret largement partagé par tous les voyageurs: << Je suis sans cesse volé; dès que je lis quelque chose d'excitant, j 'y cours – mais j'arrive trop tard. Barrès à Séville, avait vu les voyous de Triana se baigner dans le Guadalquivir. Je ne vis rien. Edmont About (!) montre dans la fontaine de la Bocca de la verita se plonger les paysan dorés du latium. Hélas!... La malchance me poursuit. On se baignait nu dans la Moskowa jadis; de mon temps, c'était fini. La nudité me fuit; je porte le deuil parmi les paysages de formes disparues et tentantes.>> (lettre à André Gide du 28 février 1940).

Il y a quelque chose de Rigolo dans les lettres de Robert Levesque. De la première à la dernière, il les commence toujours par cher monsieur. Cette amorce impersonnelle et un peu guindée est de plus en plus, au fil des années, en décalage avec les propos qui suivent fort intimes et parfois assez lestes. 

Dans un article de l'Express de 1995 Angelo Rinaldi parle de la relation entre Gide et Levesque; ci-dessous quelques extraits qui soulignent la modestie de Robert Lévesque: << Dès que l'un d'eux s'absente, pour vagabonder en Méditerranée, s'établit la correspondance que nous avons enfin aujourd'hui à notre disposition. Elle constitue avec un journal intime et un récit de voyage passé inaperçu en son temps - «Les Bains d'Estramadure» - l'oeuvre d'un auteur qui, par modestie, doutait d'en accomplir jamais une: souvent, en littérature, on atteint le meilleur sans y avoir prétendu. Levesque, nomade appointé par l'Education nationale, riche seulement de deux valises toujours moins lourdes le lendemain que la veille - car, la veille encore, il les avait allégées au profit d'une mendiante grecque - acheva à Colmar, parmi des élèves sans avenir, sa carrière de professeur de philosophie chahuté. Ne s'endormait-il pas au beau milieu d'un cours sur Hegel? Avant sa mort, survenue en 1975, on l'aurait bien surpris en lui prédisant qu'un universitaire, M. Pierre Masson, s'emploierait, des années durant, à rassembler, présenter et annoter ses lettres et les missives de l'illustre ami appelé jusqu'au bout «Cher Monsieur». D'emblée, il a annoncé la couleur: «Je ne veux pas devenir quelqu'un. Je veux être moi. Je ne peux rien faire de mieux que moi-même.»  Et Levesque l'a fait tant et si bien que ses lettres égalent et parfois surpassent en intérêt celles de Gide, qui, pourtant, n'a jamais été si sincère, si éloigné des préciosités dont ses livres en marche vers le classicisme s'encombrent encore parfois. C'est que, pas une seconde, Levesque n'est bluffé par l'éclat des relations que l'auteur de «Corydon» lui procure. N'est-il pas présenté à Roger Martin du Gard et à la fine fleur de la NRF, introduit aux décades de Pontigny? Dans ce milieu où le moindre sire n'est qu'intelligent,(...) Levesque conserve son humour et sa lucidité. Il préservera toujours la part de l'enfance qui s'amuse quoi qu'il arrive. Elle correspond en Gide au «Prométhée mal enchaîné» qu'il a décrit et qui, las de cet aigle acharné à lui manger le foie, finira par le rôtir comme un quelconque poulet. Le grand bourgeois(...) ne se lasse pas d'envoyer des subsides à son protégé traité, depuis le début, de pair à compagnon, de l'aider dans ses démarches pour obtenir un poste d'enseignant, d'abord à Rome, puis à Athènes. Du même coup, il adopte sa famille. Il ne se passe rien dans la vie de l'un que l'autre n'en soit aussitôt informé: lectures, passades, découvertes - celle de Michaux, par exemple - maux divers, tristesses de saison (...)  Sa capacité d'écoute et d'accueil n'a pas de limites ni sa faculté de rebondir par-dessus les malaises, les fatigues et les désillusions. Sous l'influence de Levesque, l'écrivain, en grand danger de se transformer en monument public, rajeunit et se défie même des certitudes d'une incertitude érigée en doctrine.>>.

Lorsque l'on referme cette extraordinaire correspondance, on a qu'un désir en savoir plus sur Robert Levesque et surtout lire son journal dont il semble bien que l'intégralité n'ait jamais été publiée. Ce qui me paraît un véritable scandale en particulier pour ce qu'il apporterait à l'histoire littéraire car non seulement il a connu toute la « famille gidienne », mais dès son adolescence Jouhandeau, Max Jacob et Cocteau puis lors de son long séjour en Grèce les grands poètes du XX ème siècle de ce pays, Elytis, Dionisos Solômos, Giorgos Séféris, Angelos Sijkelianos; autant de poètes dont il est le traducteur en français. Robert Levesque a aussi traduit quelques poème de Cavafy (4) au sujet duquel il a eu une brêve correspondance avec Marguerite Yourcenar. Il a également entretenu des relations avec Roger Peyrefitte (3), Paul Bowle, Pierre Emmanuel, Claude Mauriac et quelques autres... 

Peyrefitte évoque Levesque d'une manière assez peu amène dans ses « Propos secret » mais peut-on attendre autre chose de l'auteur du Vésuve à l'Etna en la matière: << J'ai revu Levesque au lendemain des Amitiés particulières, et à Taormina, où il chassait le garçon. Chaque fois qu'il me parlait de ses conquêtes, ce n'étaient qu'images de jeunes dieux grecs ou personnages de tableaux célèbres. Je voyais là, «in vivo», l'école de Gide. Pour moi, bien que farci de littérature, ces références, transposées dans la vie, pour embellir de petits «truqueurs», me paraissaient un peu ridicules.>>.

Claude Mauriac dans son journal (voir immédiatement ci-dessous) livre une anecdote cocasse plus conforme à l'idée que je me fais des relations entre les deux épistoliers

Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson
Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson
Robert Levesque en 1933 (merci à Ismau pour l'envoi de cette photo)

Robert Levesque en 1933 (merci à Ismau pour l'envoi de cette photo)

 

Le lecteur de ce volume, tant il s'est attaché à lui ne pourra que se demander ce qu'est devenu Robert Levesque après la perte du guide qu'était pour lui André Gide. Et bien il a été à la fois fidèle à l'Afrique du nord et à son métier de professeur, métier choisi non par vocation mais selon l'opportunité qui se présentait et qui finira par le passionner: << J'avoue que la responsabilité d'ouvrir les yeux à la jeunesse, de lui apprendre à regarder les choses, ou à penser, emplit ma vie d'une allégresse grave; je m'en vais chaque jour au lycée dans un état de joie toujours nouveau.>> (1950). En 1949, il enseigne au lycée de Fès jusqu'en 1964, puis à celui de Marrakech jusqu'en 1968. Un de ses élèves de ce dernier établissement se souvient: << Vous étiez à l'opposé du Professeur Nimbus mais vous Demeurez Le Professeur austère Tiré à 4 épingles avec des chaussures cirées qui voulait nous faire comprendre que : Cherches Toi et Tu te Découvriras!>>. A son retour en France, Levesque est nommé au lycée de Colmar, où il prendra sa retraite en 1972. A sa mort, le 12 avril 1975, on retrouvera à son chevet ces dernières lignes écrites en hommage au Maroc: << Vive le Maroc! Bien qu'à deux pas de l'Europe, ce pays garde encore un charme oriental, et je m'en réjouis. Sans être riche en monuments, le Maroc est lui-même monumental: je veux dire qu'il a de la solidité...>>.

Il faut louer l'admirable travail d'édition accompli par Pierre Masson pour ce livre. Non seulement il annote cette correspondance dans laquelle comme dans celle avec Marc Allégret on voit le vieux Gide trouver une nouvelle énergie au contact de la jeunesse de son interlocuteur qui lutte, lui contre sa pente naturelle à l'apathie et qui parvient, grâce à son mentor, à faire que cette pente soit montante. Mais Pierre Masson fait bien plus que commenter les lettres, il comble les vides biographiques des deux hommes entre deux lettres. Dans ces interstices, le vaillant universitaire raconte la vie des deux épistoliers avec beaucoup d'efficacité et d'économie de moyen, sans jamais jargonner ni se lancer dans d'oiseuses considérations. En expert de la litote et de l'euphémisme, Pierre Masson, avec tact suggère les nombreuses aventures garçonnières des deux compères qui, en la matière comme dans d'autres domaines, se rendent des services mutuels (l'extraordinaire entraide dans la famille gidienne). Ainsi Gide présente X qui s'est littéralement jeté dans ses bras, d'après une lettre du bientôt prix Nobel, à Robert Levesque qui sans tarder en fait son petit ami et l'emmène en voyage en Corse. (Ah que j'aimerais connaître ce mystérieux X qui, d'après la prudence de l'éditeur, devait être encore vivant en 1995 à la parution du livre. 

Le seul reproche que je ferais à ce volume, est de ne contenir aucun cahier de photos. Ainsi on ne sais pas à quoi ressemblait Robert Levesque, en particulier lorsqu'il rencontra André Gide. Il me semble pourtant qu'un tel ajout ne serait pas superfétatoire et ne relève pas chez moi que d'un voyeurisme exacerbé. Prenons l'exemple de Pierre Herbart, le fait d'avoir dans sa biographie des images de lui jeune font mieux comprendre qu'un long discours, l'attrait qu'a pu exercer ce beau parleur et petit faiseur sur André Gide et son aréopage. Herbart jeune paraissait beaucoup moins que son âge. Il me plait à penser qu'il en était de même de Robert Levesque qui devait cependant avoir moins d'attrait esthétique que le joli Herbart. Je sais seulement que Levesque était de petite taille ce qui me fait penser à un autre correspondant d'André Gide, Christian Beck lui aussi rencontré par Gide à 17 ans mais en 1896. Dans une certaine mesure, il me semble que ce qu'écrit Pierre Masson de Beck pourrait s'appliquer à Robert Levesque: << … la prédominance de l'échec. Une aspiration à l'authenticité (…), une ambition littéraire insatisfaite, une sorte de destinée placée sous le signe de la contradiction têtue, incapacité à se satisfaire d'une position définitive...>>. Gide recherchait-il toujours le même type de compagnon? 

Toutes ces lettres vérifient la phrase que prononça Pierre Masson lors d'une conférence: << Gide a institué l'amitié en système de vie.>>. 

Comme dans la correspondance Gide Allégret, il est émouvant dans ce volume de voir en la personne de Robert Levesque un homme s'accomplir sans se renier. On vois à travers le cas de Robert Levesque combien l'analyse de F. V. Arnold (1) est juste: << Le but de l'entreprise gidienne ne consiste pas à détourner le lecteur, c'est à dire à le séduire, mais au contraire à le conduire à lui même.>>.

 

Nota

1- F.V. Arnold est ce jeune officier allemand que Gide rencontra à Tunis en 1943, qui deviendra un commentateur éclairé de l'oeuvre de Gide.

2- J.C. F., un attentif lecteur, que je remercie, m'apprend que Jouhandeau, qui fut le professeur de Gabilanez, comme il le fut de Robert Levesque, s'accuse d'avoir été la cause de la mort de Gabilanez. Cela se trouve dans "Nouveau testament" du dit Jouhandeau qui comme à son habitude se livre à une séance de narcissisme assez peu ragoutante (c'est immédiatement ci-dessous). 

 

 

Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson
Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson

3- Dans sa lettre du 20 octobre 1939, Robert Levesque écrit à Gide: << Le jeune diplomate qui collectionne des photos doit m'en montrer 30 nouvelles, toujours extraordinaire... (L'auteur de ces photos, un tchèque est toujours à Paris) >>

Le jeune diplomate n'est autre que Roger Peyrefitte et le photographe se nomme Karel Egermeier...

4- Les traductions de Cavafy par Levesque parurent dans "Permanence de la Grèce, Cahier du Sud en 1948 avec une présentation du traducteur.

Sur cette photo prise en 1937 à Pontigny, Robert Levesque est la personne s'entretenant avec Gide et une femme (de dos).st

Sur cette photo prise en 1937 à Pontigny, Robert Levesque est la personne s'entretenant avec Gide et une femme (de dos).st

 

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LE TESTAMENT DE WILLIAM S., UNE AVENTURE DE BLAKE ET MORTIMER PAR YVES SENTE ET ANDRÉ JUILLARD

21 Avril 2025, 06:51am

Le testament de William S., une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard

Le testament de William S. est le 24ème titre des aventures de Blake et Mortimer (11 du vivant de Jacobs et 13 par différents repreneurs, dont 6 par le duo Sente/Juillard) les voit se pencher sur l’énigme identitaire liée à William Shakespeare, disparu il y a tout juste 400 ans. Sans trahir le scénario on peut dire que Shakespeare (et son œuvre) est l’objet de toutes les convoitises, et l’histoire prend des allures de chasse au trésor, au cours de laquelle on retrouve avec plaisir le sens du suspense qu’affectionnait Jacobs. Entre Angleterre et Italie, Mortimer et Elizabeth, la fille de Sarah Summertown (dont on avait fait connaissance dans " Les Sarcophages du 6e Continent "), résolvent des énigmes plus ardues les unes que les autres. Pendant ce temps Blake doit faire face à bande organisée de jeunes voyous terrorise Hyde Park. On se doute bien que tous ces évènements sont liés. C’est une course contre la montre qui s’engage au fil d’énigmes tendues depuis des siècles…

J'avais lu, comme beaucoup, la prépublication de ce 24ème opus dans le "Figaro Magazine" cet été. J'avoue que la lecture de cette histoire m'avait déçue. Il faut dire qu'elle succédait au "Bâton de Plutarque", belle préquel du "secret de l'Espadon", signée des mêmes Juillard et Sente. La lecture de l'album m'a fait réévaluer la chose. Le soin avec lequel l'ensemble est réalisé apparait beaucoup mieux dans ce volume bien imprimé. Il reste néanmoins que l'intrigue des teddys (référence aux affrontements qui ont réellement eu lieu entre gangs à Nothing Hill en 1958)*, du coté anglais est bien légère et vite éventée.

Je crains que ce dernier album, qui devrait être le dernier dessiné par Juillard déçoive un peu les fans de la première heure de nos deux gentlemen car il s'écarte un peu des canons jacobsien. En effet dans un Blake et Mortimer dont Jacobs était le seul créateur, dès les premières planches, le lecteur est dans l’histoire et sait à quel thème il va avoir droit : historique, science-fiction, policier… Blake et Mortimer enquêtent, sauvent le Monde, se heurtent à Olrik avant de prendre le dessus. Le scénario est soutenu, il n’y a pas de superflu. L’histoire monte en intensité au fil des pages… et dans les dernières pages, le dénouement final. Dans, "Le testament de William S", il n’y a rien de tout cela. Blake et Mortimer ne sauvent plus le Monde, ils vont tranquillement au théâtre ! Il n’y a jamais la sensation d’aventure. Dès qu’ils peuvent, ils sont assis autour d’une table ou dans une voiture. Il n'en reste pas moins que Venise est représenté avec beaucoup de soin et d'exactitude, comme on peut le voir ci-dessous.

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Le scénariste Yves Sente a pris comme thème « Shakespeare », et il a écrit son histoire autour de cela. Le seul instant, où Blake et Mortimer courent, c’est parce qu’ils sont en retard pour la représentation théâtrale. Yves Sente fait une histoire chronométrée… Mortimer et la fille Sarah Summertown  font une course contre le Temps… de la ville natale de Shakespeare à Vérone, et retour juste dans le délai imparti.

En revanche le choix de centrer l'intrigue sur le mystère littéraire qu'est la vie de Shakespeare est une bonne idée. Comme le confie Yves Sente c'est un personnage historique qui intrigue toujours: << Shakespeare est encore un personnage emblématique pour les anglais de 2016. C'est la personne qui les représente le mieux, plus encore que la reine Elisabeth II, les Beatles ou James Bond. Comme il y a très peu de sources, qu'il a laissé peu de choses de lui, et même qu'entre 1585 et 1592, il disparaît: c'est le bonheur du scénariste. Mais le plaisir de l'écriture, quand on joue avec l'Histoire, c'est de respecter ce que l'on sait, pas de la transformer... Dans les 150 dernières années, les historiens ont attribué la paternité de Shakespeare à 80 personnalités. Faire la 81 ème n'a pas d'intérêt. Il faut essayer une piste différente...>>.  

 

Le testament de William S., une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard

Petit rappel sur ce que l'on pourrait appeler l'affaire Shakespeare: Shakespeare est né en 1564 et est mort en 1616, Shakespeare aura écrit 37 œuvres dramatiques, dont « Le Songe d’une nuit d’été » (1595), « Le Marchand de Venise » (1597), « Roméo et Juliette » (1598), « Hamlet » (vers 1600) et « Othello » (1604). Si les documents officiels prouvent qu’un certain William Shakespeare a bel et bien vécu à Stratford-upon-Avon et à Londres, une polémique passionnée naît très vite sur l’identité du dramaturge. La question est posée par des personnalités prestigieuses (Walt Whitman, Mark Twain, Henry James ou Sigmund Freud) : tous doutent que le citoyen de Stratford nommé « William Shaksper » ou « Shakspere », homme de peu d’éducation, ait réellement composé les œuvres qui lui étaient attribuées, en particulier des textes aussi denses et référentiels. A l’inverse, à la même période, un poète et écrivain talentueux comme Edward de Vere (17ème comte d’Oxford) aurait pu collaborer avec un prête-nom et écrire une bonne partie de ces textes. Ce sont les tenant de cette théorie qui sont les méchant du "Testament de William S. Ils sont menés par un descendant d'Edward de Vere. Il faut préciser qu’à l’époque élisabéthaine, les collaborations entre dramaturges étaient fréquentes. 

Le testament de William S., une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard

Mais le parti pris de développer un pan de la vie de William Shakespeare sous forme de flash-back, fait que nos héros passent en arrière plan. Je n'ai pas compté les cases mais il me semble que jamais dans une de leurs aventures,Blake et Mortimer auront été aussi absents d'un album !
Et que dire d'Olrik qui semble de plus en plus encombrer les scénaristes repreneurs des aventures de Blake et Mortimer? Ce que confirme Yve Sente: << L'absence d'Olrik est une contrainte volontaire que je m'impose. Je trouve que c'est un personnage embarrassant. Déjà Edgar P. Jacobs avait tenté de s'en débarrasser dans "Le piège diabolique, mais les lecteurs lui avait reproché, et il avait été prié par l'éditeur de le remettre dans le récit. Si dans une série d'aventure le "méchant" est toujours le même avec le temps, il se ridiculise.>>. Dans "Le testament de William S. Olrik est relégué dans un rôle de chef de Maffia téléguidant des opérations douteuses du fonds de sa cellule! On ne le reconnait pas, tout comme on ne reconnait pas Sharkey, qui semble avoir subi une cure d'amaigrissement.

Le testament de William S., une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard
Crayonné et visuel finalisé pour la version spéciale Leclerc

Crayonné et visuel finalisé pour la version spéciale Leclerc

Le testament de William S. est un récit très précisément situé dans le temps. L'aventure se déroule sur trois jours, les 28, 29, 30 aout 1958. Les auteurs se sont donc infligé une sérieuse contrainte avec laquelle, ils ont joué à moins qu'elle les ait piégée. Elle incite en-tout-cas à la vigilance le lecteur pointilleux que je suis. Cette demande à l'attention est une bonne chose pour un album dont la qualité, il me semble réside surtout dans les détails (comme la couverture du Life que lis le marquis...) .

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Ainsi dès la page 10 avec la présentation des invités à Venise, du marquis Stefano Da Spiri, chez qui tout commence, mon attention est alerté par la tenue que porte Peggy Newgold, clone de Peggy Guggenheim avec un zeste de  Gertrude Stein par son côté garçon manqué et le fait que Peggy Newgold soit brune et ronde (il me semble qu'en regard du rôle joué par cette dame dans l'histoire, il aurait été plus simple et plus intéressant de mettre en scène la véritable Peggy Guggenheim). La dame arbore une robe qui fait beaucoup penser à la robe Mondrian, signée Yves Saint Laurent. Or cette robe a été présentée lors de la collection haute couture automne-hiver 1965. La tenue de Peggy Newgold en aout 1958 dénote chez cette dame un incontestable avant-gardisme que ne démente pas les oeuvres oeuvres d'art qui parsème sa demeure que nous découvrons quelques pages plus loin... On peut y reconnaitre des oeuvres de Picasso, Dubuffet, Giacometti...

Autres éléments qui datent une bande-dessinée, les automobiles. Dans "Le testament de William S., il y en a presque autant que dans un album de Michel Vaillant. Cela commence avec la Jaguar SS Airlane Sedan datant de 1935 du peu recommandable grand maitre du Temple de la loge d'Oxford. Ensuite nous avons droit au traditionnel, taxi londonien, presque un personnage à part entière dans la saga Blake et Mortimer mais avec le véhicule suivant, une Ford anglaise Zéphir ou une Ford américaine (?),comme il est dit dans une bulle. Il semblerait que ce soit la même Ford que dans SOS météores, amusant clin d'oeil**. Ceci dit mon détecteur d'anachronismes a été réveillé! Car cette automobile m'a paru un peu trop moderne pour 1958 et aussi un peu fantaisiste même si elle ressemble beaucoup à des modèles existants.

Mais là où mon détecteur d'anachronismes s'est mis à hurler c'est quand au détour d'une case censée représenter Londres en 1858 j'ai reconnu la Bridge Tower alors que celle-ci a été construite 30 ans plus tard! Il a également sérieusement teinté en découvrant, en 1958, je le rappelle la présence d'une photocopieuse dans le palais du marquis!

novembre 2016

novembre 2016

la planche où l'on voit la robe à la manière d'Yves Saint Laurent et même le capitaine Hadock!

la planche où l'on voit la robe à la manière d'Yves Saint Laurent et même le capitaine Hadock!

La robe Mondrian d'Yves Saint-Laurent

La robe Mondrian d'Yves Saint-Laurent

Le testament de William S., une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard
la Jaguar SS Airlane de la même couleur que celle du  grand maitre du Temple de la loge d'Oxford

la Jaguar SS Airlane de la même couleur que celle du grand maitre du Temple de la loge d'Oxford

L'audace historique n'est pas la seule dans cet aibum, il faudrait parler de l'audace sexuelle! La relation d’amitié très forte et ambiguë que noue Shakespeare avec un autre homme, qualifiée de «fort peu conventionnelle», fait directement écho à celle de Blake et Mortimer, ces éternels colocataires. Sans oublier, à trois cent cinquante ans d’écart, l’apparition à chaque fois d’une femme pour que le couple devienne "trouple"...

Autre audace la représentation d’une femme en couverture. Ce qui aurait été inimaginable du temps de Jacobs! Paru en mars 2008, « Le Sanctuaire du Gondwana » osait déjà présenter Mortimer aux côtés d’une femme en pleine brousse africaine. Les auteurs réintroduisaient alors le personnage secondaire de Sarah Summertown (découverte dans le 1er tome des « Sarcophages du 6ème continent » en 2003 ; opus16 des aventures de nos deux gentlemen), une romancière et archéologue devenue le grand amour de jeunesse du professeur Mortimer. Le lecteur perspicace (en l'occurrence cette fois plus que le professeur) et un tantinet observateur en apprendra un peu plus dans cet album sur la vie privée de Mortimer. Sente et Juillard ne cachent pas que l’éditeur a apposé son veto à ce que le récit soit plus explicite sur le sujet, contrairement à leurs intentions... 

Visuel finalisé pour l'édition spéciale Fnac

Visuel finalisé pour l'édition spéciale Fnac

Les découpages sont dynamiques, les décors et les jeux de lumière soignés. Les récitatifs sont toujours aussi nombreux. Pour alléger leur présence dans la planche, les bulles qui sont d'ailleurs rectangulaires ont des fond de couleurs différentes. La coloriste, Madeleine Demille, a fait un beau travail, respectant la palette jacobsienne, pas de tons criards mais des couleurs subtiles et denses. On peut juste s'étonner de son goût pour le vieux rose dont elle teinte certains récitatif et surtout l'Austin d'Elizabeth. Le scénario d’Yves Sente renoue habilement avec la gentry britannique que l'on avait déjà côtoyée dans le serment des cinq lords. Dans le testament de William S. Il n’est question que de lord, conte et marquis, de généalogie, d’ancêtres et d’honneur. Cela fait plaisir d'être dans le meilleur monde... 

Couverture et extrait du dossier de presse pour le tome 24

Couverture et extrait du dossier de presse pour le tome 24

La série « Blake et Mortimer » figure parmi les best-sellers de la bande-dessinée et même parmi les best-sellers tout court depuis plus d’une décennie. En 2008, « Le Sanctuaire du Gondwana » (tome 18), tiré à 600 000 exemplaires, s’écoulera en France à 266 600 exemplaires (chiffre à multiplier par 1,4 pour le rajout des ventes Belgique/Suisse). En 2012, "Le serment des 5 lords" (tome 21) est le titre le plus vendu de l’année avec 250 000 ventes. Idem en 2013 avec "L'onde septimus" (235 500 exemplaires) et en 2015 avec "Le bâton de Plutarque" (tome 23, édité à 500 000 exemplaires francophones et 40 000 exemplaires néerlandais), écoulé à 232 000 exemplaires dès le début 2015. Avec un sujet aussi ambitieux et passionnant que le cas Shakespeare, Yves Sente vise certainement juste dès le départ, au profit d’un scénario au parfum so british digne du précédent des « 5 Lords ». Le tirage de l'album " Le testament de William S." est tiré à 500 000 exemplaires. Il est décliné en quatre versions différentes (classique, strips, éditions spéciales Fnac et Leclerc), André Juillard aura concocté autant de visuels de couvertures intrigants. Fidèles à la conception jacobsienne, ces visuels figent un instant clé du récit.

Le testament de William S., une aventure de Blake et Mortimer par Yves Sente et André Juillard

 

 

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LORSQUE EGERMEIER PHOTOGRAPHIAIT L'INTIMITÉ DE ROGER PEYREFITTE ET D'HENRY DE MONTHERLANT

20 Avril 2025, 13:57pm

 

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Roger Peyrefitte et Roro en 1939, vraissemblablement aux Tuileries

 

Roger Peyrefitte, une après midi d'avril 1938, reconnait Henry de Montherlant dans une kermesse (lieu fréquenté alors par les jeunes garçons). Il l'aborde. << Cette rencontre dont Peyrefitte parlera plus tard comme la chance de sa vie marque le début d'une amitié de près de trente ans, entrecoupée de brouilles et de réconciliations.>> Antoine Delery - Roger Peyrefitte, le sulfureux -

<< Henry de Montherlant a quarante-deux ans. Il est ramassé avec quelque chose d'athlétique, Peyrefitte - trente deux ans - est longiligne, aérien. Un sanglier avec une hirondelle. >> Pierre Sipriot - Montherlant sans masque -

Peyrefitte présente, probablement peu de temps après leur rencontre, à Montherlant Karel Egermeier dont les photos illustrent les calendriers des scouts de France. << Montherlant est enthousiasmé par les photographies d'adolescents en culottes courtes, aux torse musclés, et les deux compères imaginent ensemble l'édition illustrée de "Paysages des Olympiques". >> Antoine Delery - Roger Peyrefitte, le sulfureux -

 

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Roger Peyrefitte et Roro

 

<< En décembre 1938 Montherlant a "levé" un jeune garçon de quatorze ans prénommé Edouard (ou Edmond si on se réfère à Roger Peyrefitte dans ses Propos secret I. Ce dernier prénom me parait plus probable en regard de la classe sociale du garçon...). Doudou pour les intimes. Le frère cadet de Doudou, Roland dit Roro, onze ans, est dévolu à Roger Peyrefitte. C'est un lien tout platonique.

 

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Peyrefitte prend très au sérieux son rôle de "tuteur" de Roro: << J'avais fait en juillet 39, opérer le génant phimosis de Roro (...) Je m'étais pris d'une véritable affection pour RoRo. Ma liaison avec Roro s'était faites sous les mêmes auspices que celle de Montherlant avec Doudou, c'est à dire que je contribuais à l'entretien de la mère. >> Henry de Montherlant - Roger Peyrefitte, correspondance, page 61, éditions Robert Laffont

 

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Pour vivre à l'aise cette aventure, la mère doit être complice. Il faut la rencontrer. Roger Peyrefitte insiste (...) Après avoir hésité longtemps, Montherlant se jette à l'eau au début de mars 1939. Il va rencontrer la mère.>> Pierre Sipriot - Montherlant sans masque -

<< Elle vivait modestement dans un petit hôtel de la rue d'Orsel. Nous l'avons invité à déjeuner dans un restaurant, place du Delta. Ses resources étaient minces. Elle vivotait en faisant de la représentation de boutique en boutique, à partir de ce moment là, nous l'avons sérieusement aidée.>> Roger Peyrefitte - Propos secrets I -

 

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Sur cette photo, Doudou joue avec le masque avec lequel Montherlant sera photographié quelques temps plus tard par Mangeot, le photographe de Paris-Match. Montherlant avait songé à être recouvert de ce masque après sa mort. (page 183 de l'album de la Pleiade Montherlant).

ce qui est amusant c'est que ces images de Doudou quai Voltaire contredisent Roger Peyrefitte lui même; puisqu'il commentait ainsi une lettre de Montherlant dans le volume consacré à la correspondance des deux hommes: << Quai Voltaire, où il habita après 1939, il ne reçut jamais aucun garçon. Sa garçonnière, bien digne de ce nom; était rue de V. (Rue de Verneuil, donc selon Sipriot) - page 41, note signé Roger Peyrefitte.

 

<< Je viens de découronner ou couronner une jeune pouliche dodue, parfaitement complaisante, à la vulve élastique et qui promet (la vulve). Elle s'est laissé faire avec courage. Par ailleurs, elle a fait marcher ses grandes eaux deux fois en trois quarts d'heure, ce qui est très bien. >> dimanche 1938

Lettre de Montherlant à Peyrefitte dans laquelle en langage codé mais pas très difficile à décrypter, il raconte sa première fois avec Doudou...

 

avec les antiques de Henry de Montherlant-copie-2

Doudou chez Henry de Montherlant parmi les antiques de l'écrivain, été 39?

 

<< Egermeier, surnommé l'aiglon, en référence à son totem scout, a réalisé plusieurs centaines de clichés pour ce livre, dont 87 seront finalement retenus. Parmi les jeunes modèles du tchèque figurent les amis en titre des deux hommes, Roland, Edouard et Jacques P.>> Antoine Delery - Roger Peyrefitte, le sulfureux -

Que Doudou et Roro qui ne sont pas sportifs aient posé pour le livre fait dire à Montherlant qu'en France tout est faux. 

D'après Sipriot Doudou est le jeune footballeur, illustration 163 de la page 99 de l'album Montherlant de La Pleiade, pourtant ce garçon ne ressemble pas à celui qui joue avec les antiques de l'écrivain dans les deux clichés immédiatement ci-dessus.

 

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Doudou chez Henry de Montherlant, été 39 ?

 

Lorsqu'à l'été 1940 après l'exode Montherlant se retrouve à Marseille sans nouvelle de la famille N, ni de Roger Peyrefitte qui les avait sous sa garde, il est dévoré d'inquiétude. << Le 17 juillet, Montherlant reçoit enfin une lettre qui le rassure. Ils sont vivants. Aussitôt Montherlant écrit à un ami en grosse lettre qui occupe toute la page: JE PLEURE DE JOIE. "Tous les miens sont retrouvés SAUF, en zone non occupée (assez près d'ici). Joie folle mais je n'ose encore.>>

<< Les N sont à Tulle et sans subsides. Montherlant pourvoit aux frais d'entretien et de voyage. Il veut faire plus: les adopter... Il écrit à Roger Peyrefitte le 21 juillet: "Je compte m'attacher davantage à cette famille et vous conseille de faire de même. >> Pierre Sipriot - Montherlant sans masque -

 

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Roro

 

Après une sombre affaire judiciaire où la mère est impliquée à Tulle. Les retrouvailles avec les deux garçons seront décevantes 

 

<<  Montherlant vivra plusieurs années en intimité avec cette famille. En 1940-1941, il vivra pendant plusieurs années avec cette famille à Nice. lui à l'hôtel de Berne, la mère et les enfants dans un meublé, avenue Georges Clémenceau. Dans les premiers mois de 1941, Montherlant va deux fois par semaine voir Doudou et Roro qu'il trouve mal élevés. Quand ils se chamaillent pas avec lui, ils conspirent pour le ruiner. C'est vraiment encore la famille sauterelle qui dévore tout >> Pierre Sipriot - Montherlant sans masque - 

 

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Roro, vraisemblablement au Tuilerie, hiver 38-39

 

<< Depuis octobre 1941 Montherlant a rompu avec la famille N., "grossière, insolente, inintelligente". La 1, (c'est à dire édouard) dont Montherlant parle toujours au féminin (comme de toutes ses conquêtes) ne me laisse aucun regret. Il n'en est pas de même de la 2 (Robert) avec qui je ne m'ennuyais jamais.">>. Pierre Sipriot - Montherlant sans masque -

 

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Montherlant reverra néanmoins la famille N. jusqu'au milieu de 1942.

 

<< "Fils de personne", il y a un roman de deux cent pages que Montherlant a voulu publier en 1942. Mais ce père et fils est le journal de sa vie difficile avec la famille N. à Nice en 1940 et 1941...>> Pierre Sipriot - Montherlant sans masque -

On retrouve des échos des heurts entre Montherlant et Doudou à la fin de leur relation dans la pièce Demain il fera jour.

Quant à Roger Peyrefitte il "quittera" Roro pour Jacques de P. Mais c'est une autre histoire...

 

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Doudou sur les bords de Seine, été 39?

 

P.S.

1-Je remercie chaleureusement J.P. de C. qui m'a fait découvrir ces photos inédites d'Egermeier et qui m'a permis de les publier sur mon blog.

2-Je les ai légendées avec des extraits de plusieurs ouvrages racontant l'aventure amoureuse de Roger Peyrefitte et d'Henry de Montherlant avec Roro et Doudou...

3- Par le biais de mon e-mail personnel un fidèle lecteur, Guillaume van der Molen m'envoi ce commentaire: << Enfin, pour avoir une idée des deux frères nous ne dépendons plus seulement des remarques de Sipriot. On trouve des images de Roro et Doudou dans "Paysage des Olympiques" de Montherlant aux pages 6 et 7 de l'album (Doudou selon moi aussi aux pages 3, 4 et 11 et Roro aussi page 79). Grand merci au propriétaire de ces photos d'avoir voulu les partager avec nous ! >>. Grâce à ce judicieux commentaire sur lequel je suis entièrement d'accord, on s'aperçoit que Sipriot s'est trompé le footballeur de l'album Montherlant n'est pas Doudou mais un autre garçon dont la photo est en haut de la page 10 du Paysage des Olympique, alors que celle où figure Doudou est en bas de la même page!

COMMENTAIRES Lors de la première édition du billet

Superbe trouvaille ! Merci pour le partage !
On peut imaginer...les garçons encore de ce monde...
Dans le beau fauteuil empire, en septembre 1972,
Henri de Montherlant songea t il à Doudou ou Roro ... ?
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR BRUNO IL Y A 3 JOURS À 16H42

S'ils sont encore de ce monde j'espère qu'ils me contacteront pour apporter leurs pierres à l'Histoire littéraire. 

Bravo pour l'acuité de votre regard c'est en effet dans ce fauteuil que le 21 septembre 1972 Henry de Montherlant se suicida. Peut être qu'un jour un biographe inspiré partira de ce fauteuil pour nous raconter la vie étrange d'Henry de Montherlant qui a beaucoup joué avec les masques sa relation avec Doudou n'en est pas dénués, voulant être à la fois père, amant, mentor toujours en quête d'affection... 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS IL Y A 3 JOURS À 16H57
Photographies et histoire incroyables! Merci!
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR ALEXEI AVANT-HIER À 03H23

Ces photographies sont une extraordinaire trouvaille qui illustre et contribue un peu à l'histoire littéraire. 

Cette histoire des relations des deux écrivains avec ces deux garçons était bien connue. Je n'ai fait qu'un montage de citations et d'extraits de textes qui se trouvent dans différent livres, tous assez facilement trouvable.  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 07H21
Merci de tout coeur cher Bernard, pour la publication de ces documents qui sont effectivement de première importance pour l'histoire littéraire.
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR ANTOINE2LAROCHELLE AVANT-HIER À 16H27
Sipriot -ou Saint Robert...-écrit aussi quelque part, que jamais, Montherlant ne reçut de garçons quai Voltaire...
Amusant
COMMENTAIRE N°4 POSTÉ PAR BRUNO AVANT-HIER À 17H22

Il serait bien de trouver la référence. Cela doit être Saint Robert. Sipriot étant moins niais. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 19H09
Ma mémoire est défaillante :
Correspondance Montherlant / Peyrefitte
page 41, note signé RP
..."Quai Voltaire, où il habita après 1939, il ne reçut jamais aucun d'eux. Sa garçonnière, bien digne de ce nom; était rue de V."...
Rue de Verneuil, donc selon Sipriot
Encore merci pour ce superbe billet
COMMENTAIRE N°5 POSTÉ PAR BRUNO AVANT-HIER À 20H26

merci pour cette utile précision que je vais inclure à l'instant dans le billet. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 22H29

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