STEPHEN TENNANT


/image%2F7109717%2F20260608%2Fob_300670_capture-d-ecran-2026-06-08-a-18-58.png)


/image%2F7109717%2F20260109%2Fob_7be624_capture-d-ecran-2026-01-09-a-17-57.png)










un regard sur les arts et les lettres


/image%2F7109717%2F20260608%2Fob_300670_capture-d-ecran-2026-06-08-a-18-58.png)


/image%2F7109717%2F20260109%2Fob_7be624_capture-d-ecran-2026-01-09-a-17-57.png)










Il serait injuste de désespérer de l’édition française, en témoigne cette inattendue découverte lors d’une de mes musarderies dans une librairie parisienne où j’ai eu la surprise de tomber sur un livre sur le peintre Patrick Procktor. Artiste de grand talent mais quasiment inconnu (sauf pour les visiteurs de ce blog) de ce coté ci de la Manche. Le livre se veut une biographie du peintre doublée d’un essais gonzo (entendez par là que l’essayiste, Fabrice Gaignault, se met en scène dans son ouvrage) tentant de démontrer que Procktor aurait grandement influencé les débuts de son ami David Hockney.
Patrick Procktor
1967, Nicholas and Keith
Le livre aurait du être illustré par des reproductions de tableaux des deux artistes pour corroborer cette intuition, pour démontrer la proximité du style et de l’inspiration des deux peintres. Mais un avant propos nous révèle qu’au dernier moment les ayants-droits de David Hockney et de Patrick Procktor ont retiré leurs autorisations de reproductions des oeuvres. Ce dont se plaint amèrement l’éditeur dans cette préface. Editeur assez benêt à cette occasion, car il aurait bien du se douter qu’une thèse rabaissant l’originalité de l’oeuvre de David Hockney ne pouvait pas plaire à son marchand pas plus qu’aux acquéreurs privés ou public de la dite oeuvre. Elle ne pouvait pas non plus être apprécier par la galerie de toujours de Procktor, qui gère toujours les oeuvres de l’artiste, quand le livre rend responsable la dite galerie de la relative obscurité dans laquelle se trouve aujourd’hui le travail de Procktor. Or donc nous avons entre les mains un ouvrage sur un peintre dans lequel on ne voit aucune de ses peintures. Les seules illustrations consistent en quelques photos de Procktor à différents stades de sa vie. Certes les oeuvres de Procktor sont facilement visibles sur la toile mais c’est tout de même dommage. Je pense qu’avec un peu d’habileté l’éditeur aurait pu s’éviter le camouflet des ayants-droit, ce qui ampute le livre qu’il édite.
Par ailleurs, Fabrice Gaignault a bien travaillé et à force de rencontre documente bien ce que fut le monde de la peinture anglaise dans la deuxième moitié du XX ème siècle. La thèse comme quoi Procktor aurait aidé Hockney à accoucher de son oeuvre est défendable même si elle n’est pas évidente. Il reste que ce livre est salutaire pour la mise en lumière de Procktor, artiste qui n’est pas actuellement à sa juste place dans l’histoire de l’art. Le livre est écrit d’une plume élégante même si je reproche le ton souvent trop péremptoire des propos et si je ne suivrais pas Gaignault dans son mépris pour Stephen Tennant.
1968
Procktor Ronnie Cohen (1967)
Hockney and Procktor Playing Chess (1967) photographiés par John Kasmin
David hockney et patrick procktor en 1969 à st tropez
Hockney and Amaya, Lucca (1967) Patrick Procktor

Le héros du roman, Conti se souvient, en passant devant un restaurant chic du Palais-Royal, du diner qui y fut donné, il y a vingt ou vingt quatre ans, pour les quarante ans de son ami et collègue Delozier. De la mémoire de Conti, banquier célibataire, fils de peu, arrivé à une situation enviable par son intelligence, une certaine abnégation et une grande force de travail, vont surgir tout un monde et demi monde, parisiens et provinciaux. Toute une vie défile. Souvenirs de la jeunesse corse de Conti, bien que, comme à son habitude dans ses romans, Rinaldi ne nomme pas son ile natale. Tout le récit s'inscrit dans les alentours immédiats du Palais-Royal, tout du moins pour son présent, mais l'ouvrage n'est qu'une suite de réminiscences qui font voyager le lecteur dans l'espace et surtout dans le temps.
A propos du temps, il me semble que Rinaldi s'emberlificote les pieds dans le tapis. Comme vous avez du le remarquer, si vous êtes un fidèle lecteur de mes billets sur mes lectures, une de mes marottes est de situer précisément dans le temps des romans que leur auteur s'ingénie à ne pas vouloir millésimer, sans quand on en sache bien la raison, comme c'est le cas pour ces souvenirs qui sont au comptoir (un assez mauvais titre, contrairement à ceux des autres romans de Rinaldi). Une hypothèse, j'en conviens un peu facile est de donner au narrateur, la date de naissance de l'auteur, soit pour Angelo Rinaldi 1940 et donc pour son héros Conti. Date qui collerait assez bien avec ce que l'on sait de la biographie de ce personnage de papier qui n'a que peu de souvenirs de son père, un résistant tué par l'occupant aux alentours de 1944 (le père dAngelo Rinaldi serait fils d'un militant communiste mort des suites de la déportation?). Mais des confidences faites à Conti, alors adolescent, par un compagnon de résistance de son géniteur inciterait plutôt à pencher pour le début 1943, ce qui rendrait les souvenirs du fils sur le père apocryphe... Conti a été élevé par une mère veuve de guerre. Une enfance semblable à celle de plusieurs narrateurs des romans précédents de l'auteur. Reste a déterminer qu'elle est le présent du livre, certainement pas aujourd'hui, Conti serait âgé de près de soixante dix ans et serait donc à la retraite, ce qui n'est pas le cas. A la page 83, on apprend que Delozier est l'ainé de deux ans de Conti. Il serait donc né en 1941. Ce qui situe le fameux diner en 1981 et les réminiscences de conti entre 2001 et 2005.
Mais un événement clé, ayant lieu lors du diner, dont la révélation ruinerait l'effet voulu par l'auteur et le plaisir du lecteur, ne peut que se passer au plus tôt qu'en 1984 et plus probablement en 85 ou 86, ce qui fait un « trou » chronologique d'au moins quatre ans...
Ces imperfections chronologiques n'aident pas à s'intéresser aux péripéties du livre et aux biographies des deux personnages principaux, Conti, celui par lequel nous découvrons cette histoire, et son ami Delozier. Leurs motivations existentielles sont aussi floues que la chronologie. Pourquoi ces deux hommes quittent leur travail à la banque pour devenir journaliste dans un hebdomadaire, quelles sont leurs véritables relations... Autant de questions qui restent sans véritables réponses.
Si Rinaldi connait bien cette grande presse hebdomadaire, il a tenu la rubrique littéraire de l'Express durant plus de vingt ans, il ne parvient pas à nous intéresser aux grenouillages qui entourent la vente du journal dans lequel les deux compères travaillent sans doute pour avoir voulu trop masquer ce petit monde qui se révèle assez interlope... Dans ces passages il aurait été bon que les clés soient plus évidentes car par ailleurs, sans affirmer que « Les souvenirs sont au comptoir » soit un roman à clés, il m'a semblé reconnaître sous des noms d'emprunt, Pierre Clémenti, qui aurait fusionné avec Marc Porel, Gaston d'Angelis, le comte de Ricaumont, élevé pour l'occasion au titre de marquis, Claude Mauriac et quelques autres... Mais l'auteur sait comme personnetranscrire les conversations de couloir ou celles que l'on tient avec des amis.
Angelo Rinaldi de livre en livre, à la fois, dilate de plus en plus le temps, et si c'est avec raison qu'à propos de son style on cite Proust, je m'étonne qu'on accole pas à son nom celui de Raymond Roussel autre grand dilateur de temps, et restreint de plus en plus le périmètre dans lequel évoluent ses personnages... Le plaisir de se heurter à des phrases qui prennent leur temps, comme celle-ci: << Victime de l’encaustiquage de l’escalier, non moins périlleux par là que le parquet de l’appartement, d’un danger surmonté jusque là au pas prussien de ses bottes, l’un des brancardiers, dans un vacillement, faillit lâcher l’un des bras du dispositif, le cadavre du coup projeté dans le vide, tel celui du marin décédé à mi-chemin de la traversée et qu’enveloppé d’un linceul on balance par-dessus bord- mais puisque chacun, à terme, replonge dans l’anonymat quelle différence avec l’immensité de la mer ? >>.
Je ne sais pas si "Les souvenirs sont au comptoir", sera le dernier roman d'Angelo Rinaldi, ce que je ne souhaite pas, tant c'est à chaque fois un bonheur renouvelé de retrouver sa prose méandreuse, mais il flotte sur tout le livre un parfum funèbre, comme celui qui s'échappe de l'encensoir lorsqu'une dernière fois on salut avec cet incongru ustensile un défunt, un parfum si entêtant et débilitant qu'il est difficile d'en lire de nombreuses pages d'affilé. D'autant que cette fois la magie de la réminiscence que sait si bien installer habituellement l'auteur prend que difficilement. Et cela pour plusieurs raison, en premier lieu parce que tous ces personnages sont de tristes sires poussez que par de bas intérêts ou l'argent et le sexe semblent indissociables et qu'il en espèce assez difficile d'entrer en empathie avec ces gens là... Le seul personnage positif est un vieux chroniqueur érudit mais trop caricatural dans la générosité pour que l'on y croit vraiment.
Il reste que Rinaldi est un maitre dans la caricature mais à condition qu'elle soit féroce qu'on se souvienne de son portrait dans La dernière fête de l'empire d'un sénateur de province: <<...vêtu, l'été, d'un pantalon de toile et d'une chemise Lacoste où le liseré de la Légion d'honneur était cousu à mi-distance entre le second bouton et le fameux crocodile. >>.
Comme toujours dans les roman d'Angelo Rinaldi, l'homosexualité y est au centre même si elle paraît n'être que périphérique. Elle est toujours marqué par la mélancolie et souvent par l'impossibilité: << … dans le cadre de l'amour au masculin il y a, en outre, le poids de la société qui donne à une chose, déjà pesante en soi, encore plus d'accablement. Il y a encore plus de difficulté à vivre cet amour singulier du fait de la société mais pas du fait de l'amour.>>. Dans cette déclaration Rinaldi est également fidèle à Proust quiparlait d'une "race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge ".
La mort rode dans « Les souvenirs sont au comptoir », comme toujours dans les chapitres de Rinaldi; il en parle si bien: << J'ai le souvenir du sourire d'une jeune fille de seize ans rencontrée dans un train de l'adolescence, une fille aux cheveux roux dont le visage se découpait sur une vitre derrière laquelle il y avait un champ de neige. Cette fille disparaîtra avec moi. Le pathétique de la fin d'un homme c'est la disparition avec lui de tant de choses qui le valaient beaucoup plus.
Et puis et puis il y a les cinquante dernières pages, bien sûr j'avais senti dès la fin du premier tiers du livre vers quelle « révélation » voulait nous amener Rinaldi et c'est d'autant plus fort que bien que m'attendant au dénouement j'ai été ému aux larmes par ces dernières pages, à l'écriture beaucoup plus sèche, débarrassée de ses afféteries lors desquelles les deux amis abandonnent les masques du rôle qu'ils s'obligent à tenir à la ville. Angelo Rinaldi, grand critique, donne une mauvaises leçon aux futurs romanciers, celle qu'un dernier chapitre réussi peut sauver un livre raté.
Kiku et Hashi ont été abandonnés tous deux chacun dans une consigne automatique de Yokohama durant l'été 1972. Ils ont miraculeusement survécu. Ils ont été recueillis dans orphelinat tenu par des soeurs qui ont réussi à guérir leurs troubles psychiques. Vers cinq ans, ils ont été adoptés par un couple d'une quarantaine d'années vivant sur une ile à demie déserte depuis la fermeture de la mine de charbon qui constituait sa principale ressource. Kiku et Hashi, malgré l'interdiction de leurs nouveaux parents jouent fréquemment dans les installations et la ville minières abandonnées...
A l'adolescence, obsédé par la recherche de sa mère biologique Hashi fugue à Tokyo pour la retrouver. Kiku part à sa recherche. Il retrouve Hachi qui se prostitue en travesti dans le quartier interdit (dès l'enfance d'Hachi, j'avais subodoré qu'il serait un garçon délicat... J'arrête là ma tentative de résumer pour ne pas déflorer le récit. Délicatesse que ne possède pas la traductrice Corinne Atlan qui dans une préface parfaitement inutile révèle la fin, assez incohérente, du livre.
Jusqu'à la page 70 on a à faire à un roman presque naturaliste décrivant d'une écriture rapide, l'enfance des deux garçons, mais à partir de cette page, on fait la connaissance d'Anémone, une jeune fille de 17 ans, sa beauté lui permet une vie indépendante en tournant des publicités. Elle a la particularisé d'avoir comme animal de compagnie... un alligator. Si ce chapitre est de la même tonalité que ce que l'on a lu précédemment, un détail éveil la curiosité du lecteur attentif. Dans l'histoire nous sommes alors en 1987 alors que le roman a été écrit en 1980! Nous sommes donc dans une légère anticipation, ce qui explique l'existence, au centre de Tokyo d'un quartier interdit à cause du sur pollution au chlore. Ce quartier est devenu une sorte de cour des miracles fréquenté que par les rebuts de la société. Au fil des pages « Les bébés de la consigne automatique » s'apparente de plus en plus au roman picaresque et rappelle par ses outrances certains romans sud-américains du merveilleux fantastique, sauf qu'ici, il s'agit plutôt du glauque fantastique. A un autre passages celle de la description de la bagarre dans le quartier interdit m'a fait songer à du Céline mais qui ne serait pas transcendé par les inventions langagière du grand écrivain français. Ailleurs j'ai trouvé une phrase à rendre jalous Raymond Roussel: << J'ai basé la longueur des silences sur le râle amoureux de l'hippopotame nain d'Afrique de l'ouest.>>. Il est dommage que Ryu Murakami ne se laisse pas plus aller et ne quitte pas plus souvent le masque du cynique car page 174 (dans mon édition de poche du livre aux éditions J'ai lu) il a écrit une des plus belles pages écrites que je connaisse sur le renoncement à l'enfance.
Il n'est pas surprenant que Ryu Murakami soit un des écrivains préférés d'Oliver Stone. Certaines pages du roman rappellent des scènes de « Tueur né » le film le plus détestable du cinéaste. Le roman sue la haine pour notre monde matérialiste. Pour Ryu Murakami, fasciné par la morbidité, nous sommes tous des enfants abandonnés, prisonniers d’un monde déshumanisé, consumériste et hyper médiatisé: « Rien n’a changé depuis l’époque où on hurlait enfermés dans nos casiers de consigne, maintenant c’est une consigne de luxe, avec piscine, plantes vertes, animaux de compagnie, beautés nues, musique, et même musées, cinémas et hôpitaux psychiatriques, mais c’est toujours une boite même si elle est énorme, et on finit toujours par se heurter à un mur, même en écartant les obstacles et en suivant ses propres désirs, et si on essaie de grimper ce mur pour sauter de l’autre côté, il y a des types en train de ricaner tout en haut qui nous renvoient en bas à coups de pied. ». Il semble que la seule solution que propose Murakami pour sortir de cette aliénation soit la violence.
Le procédé narratif de Murakami est simple et vite repérable. On pourrait le qualifier de narration à tiroirs. Il consiste a faire rencontrer à son héros un personnage dont il raconte l'histoire. Le nouveau venu à son tour rencontre un tiers dont l'auteur nous narre les péripéties ou alors il lit un livre ou un article dont il nous fait partager le contenu. Si ce procédé d'histoires gigognes permet à l'écrivain de déployer toute son imagination son systématisme devient vite lassant. L'homonyme de Ryu Hariku, emploie également cette manière de raconter ses histoires mais avec plus de légèreté. Le maitre de procédé est David Mitchell qui l'a emprunté aux japonais. Autre point commun entre Ryu et Hariku, l'utilisation de références occidentales dans le cours de leur récit. Elles sont moins fréquentes chez Ryu que chez Hariku. Ils ont en commun celle de Scott Fitzgerald mais celles de Ryu sont pour quelques unes beaucoup plus surprenantes que celles chères à Hariku, puisque l'on trouve pour le cinéma Bob Hope et pour la musique, la tournée au Danemark en 1963 de Johnny Halliday, dont la notoriété au japon me surprend un peu à moins que ce soit une facétie de la traductrice...
A propos de l'imagination de Ryu Murakami si elle est indéniable, je relèverais néanmoins une non moins indéniable ressemblance sur un point cruciale de l'intrigue entre le gaz tueur du manga MW de Tezuka (paru aux éditions Tonkam en France) et le « Datura » des « Bébés de la consigne automatique ». On pense d'autant au manga très noir de Tezuka que son héros Yuki à bien des points communs avec Hashi. MW a été publié au Japon de septembre 1976 à 1978 dans la revue Big Comic puis dans la foulée en albums. Il est difficile de croire que Ryu Murakami ait ignoré le manga de Tezuka avant d'écrire son roman. MW partage aussi avec le roman de Ryu Murakami son absence totale de vision positive de l'homme.
La juxtaposition des morceaux de bravoure nuit à la qualité du roman. Elle occulte la psychologie des personnages empêchant une hypothétique empathie du lecteur avec les héros. Davantage de sociologie et de psychologie auraient rendu l'histoire plus plausible mais ici, rien n'est vraiment justifié. La décadence semble gratuite, absurde.
A partir de la mi-parcours, on Perd la curiosité de connaître l'avenir de Hashi et Kiku, trop de maladie mentale et de surenchère dans la bizarrerie. On décroche d'autant que l'on devine le dénouement du récit.
Le talent d'écriture de Murakami ne réside donc pas dans la construction, assez peu maitrisée, de son ouvrage mais dans ce qu'elle est incroyablement visuelle, faisant avec des mots surgir des images incongrues d'une précision diabolique qui pourrait fournir une inspiration à un peintre surréaliste, mélange de Jérôme Bosh et de Clovis Trouille.
Si on replace le livre dans son époque, je rappelle qu'il date de 1980, Murakami a fait preuve de visions étrangement prophétiques sur les média, la publicité, la mode et surtout le terrorisme. Ne pourrait on pas penser que la fin de son roman aurait pu inspirer l'attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo.
L'origine des malheurs d'Hashi et de Kiku est la quête pour connaître leur mère biologique. Il faudrait espérer que les lecteur en ces temps de frénésie identitaire et de recherche effrénée d'ancêtre, une fois terminé le roman se souviennent et soient persuadé que le plus important n'est pas de savoir d'où l'on vient mais où l'on va.
Ryu Murakami est né en 1952 à Sasebo, au sud-ouest du Japon près de Nagasaki. Il poursuit des études à l’université d’art de Tokyo puis se dirige vers l’écriture. Son premier roman Bleu presque transparent donne le ton de ses écrits : " sexe, drogues et rock’n roll ". Le roman a un succès énorme avec 1 million d’exemplaires vendu en six mois. Il obtient l’Akutagawa qui correspond au Goncourt en France. Très prolixe, en la matière et aussi dans ses thèmes et opinions, on peut le comparer au cinéaste Miike qui a, et ce n'est pas un hasard, a adapté l'un de ses romans sous le titre Audition, film sorti en France en mars 2002.Murakami est d'ailleurs également metteur en scène. Il est le réalisateur de « Tokyo Decadence ». L’auteur verra une douzaine de ses romans traduits en français pour la plupart aux éditions Picquier.

L'histoire littéraire est riche de personnage qui ont oeuvré ou on été écrasé par le grand homme de la famille plus ou moins récemment des films ou des livres se sont penchés sur quelques cas emblématique comme les enfants de Thomas Mann ou madame Freud. Aujourd'hui je voudrais vous parler de ce que l'on pourrait appeler le frère caché de Nabokov, Sergei Nabokov dont un roman de Paul Russell paru cet hiver à Londres ( roman qui espérons sera bientôt traduit en français) retrace la vie tragique; c'est le premier roman historique de Russell. Paul Russell est un spécialiste de Nabokov auquel il a consacré sa thèse de doctora Le livre de Russell est très largement inspiré de l'essai deLev Grossman, paru en 2000 « The Gay Nabokov". Il me semble qu'il est utile de rappeler que Paul Russell est l'auteur du scénario de GODS AND MONSTERS. Petite incise à propos de l'édition du livre de Russell qui ne parait pas chez son éditeur habituel, ce qui est surprenant pour un auteur connu et reconnu mais chez Cleis Press , une maison d'édition indépendante qui est spécialise dans les ouvrages gay. Est-ce que cela voudrait dire que les grands éditeurs n'aurait pas voulu éditer l'ouvrage?

Sergei n'était, jusqu'à ces ouvrages, pour bon nombre de nabokoviens, que le jeune homme en noir que l'on voit dans une photo assez connue des enfants de la famille Nabokov. Elle date de 1918, soit un an après la Révolution russe, Vladimir Nabokov et ses quatre frères et sœurs posent pour la photo ce serait un cadeau pour leur mère. Les enfants étaient à Yalta, en exil de leur pays natal, et de leur bien aimé Saint-Pétersbourg. Sur la photo, le parfum de la fabuleuse richesse et du monde de privilège dans lesquels Ils ont grandi semblent encore s'accrocher à eux. Les filles portent des costumes de marins fort prisés à l'époque pour les jeunes personnes. Elena, la sœur cadette de Vladimir, serre un animal de compagnie, un teckel contre son giron.
Young Vladimir Nabokov, 1907. Photo by Karl Bulla.
Au second plan se tient un beau jeune homme grave, habillé entièrement en noir. Son regard intense fixe la caméra à travers un exquis pince-nez. Tandis que Vladimir, qui porte un nœud papillon semble déjà plein de Lui-même. Le garçon à l'arrière de la photo est Sergei Nabokov. Il est né 11 mois après son célèbre et son frère. La vie lui réservera un sort bien différent de lui.
C'est une question digne d'un roman de Nabokov: Comment les conditions de vie des deux frères, tous deux brillants et talentueux, à la fois riches et beaux, ont conduit à deux de ces endroits différents: l'un à l'immortalité littéraire, l'autre à l'enfer d'un camp de concentration nazi ?
Sergei est né le 12 mars 1900 à Saint-Pétersbourg. . La famille Nabokov est une des familles de la haute société russe. Elle comptait dans ses rangs des généraux et des ministres du tsar. Son père est un homme politique et un avocat réputé en droit criminel. Les enfant grandissent dans l'immense propriété rurale qu'elle possède. Ils sont entourés de nombreux domestiques dont des précepteurs qui veillent à leur fournir une brillante instruction. Leur vie studieuse est entrecoupée de séjour à Biarritz et sur la Riviera française et italienne.
Sergei a vécu un peu exclu de la famille. Il n'était pas le préféré de ses parent. Peut être que le bégaiement dont il souffrait était la cause de ce désamour. Les relations avec son frère ainés était tumultueuses, comme l'illustre un épisode qui n'est pas à la gloire de l'illustre écrivain. Alors qu'il avait 16 ans, Vladimir ayant découvert le journal intime de son frère l'a lu puis l'a apporté à son précepteur qui à son tour l'a porté au père pour qu'il le lise. Ce journal devait contenir des passages relatif au goût de Sergei pour les garçon. Cette lecture aurait donné à son père des explications sur certaines attitudes, pour lui bizarres de son fils comme son retrait d'une école huppée l'école Tenishev probablement en raison d'amitiés particulières...
Alors que Vladimir était l'aîné et le centre de l'attention, Sergei a grandi dans son ombre, timide et malheureux, un peu bizarre. Elena Sikorski, née Nabokov, la jeune fille avec le teckel sur les genoux de la photo, avait 93 ans en 2000 lorsque Lev Grossman écrit son livre et était la dernière survivante des frères et sœurs de Nabokov, mais lorsque l'essayiste l'interviewe elle se souvient sa jeunesse aristocratique russe, avec une clarté absolue. Grossman se souvient: elle parlait de Sergei avec tendresse, mais non sans regret. Sa voix étonnamment profonde, avec cet élégant accent qu'ont les européens apatrides. "Il n'était pas le favori de la famille», se souviait-elle. "Je pense qu'il a été un peu malheureux pendant son enfance."
Dans le « roman » de Russell, l'auteur imagine la première expérience sexuelle de Sergei avec un vieux soldat, à l'instigation d'un ami gay plus expérimenté.
Lorsque la révolution éclate en 1917, la famille Nabokov fuit la Russie. Le père, reste derrière pour continuer à travailler. Il envoie sa famille de la Crimée puis les rejoint. De là, il parviennent à s'échapper avec une partie de leur fortune sur un cargo grec chargé de fruits secs. Ni Vladimir, ni Sergei ne reviendront jamais dans leur patrie. Après de brèves escales à Athènes et à Paris, Vladimir s'inscrits à l'Université de Cambridge; Sergei lui entre à Oxford, mais rejoint son frère à Cambridge un semestre plus tard. Là, ils ont joué au tennis ensemble, Sergei manquait ses revers, mais faisait jamais une double faute. Ils traîne avec le même groupe de Russes exilés. Dans les lettres de Sergei de cette époque à ses parents qui se sont installés à Berlin, elles n'ont jamais été traduites ou publiées, traitent pour la plupart de ses soucis d'argent.

Les deux frères font des études parallèles, ils parlent parfaitement le russe, le français et l'anglais, mais à tous autres égards Sergei et Vladimir étaient tout à fait différents. "Il n'y a pas deux frères qui auraient pu être moins semblables», a écrit Lucie Lion Nohl, un autre émigré ami des Nabokov, dans ses mémoires:Vladimir était le jeune homme du monde type, un beau jeune homme au regard romantique, un peu snob et charmeur - Serge était le dandy, esthète et balletomane ... Il était grand et très mince. Il était très blond et une mèche de ses cheveux filasse cachait généralement son œil gauche. Il souffrait d'un bégaiement terrible... Il assistait à toutes les créations de Diaghilev portant lorsqu'il allait au théâtre une cape noire et arborant une canne pommeau. Le compositeur Nicolas Nabokov, cousin de Vladimir et de Sergei, peint un portrait assez semblable des deux frères: << J'ai rarement vu deux frères aussi différents que Volodia et Sérioja. L'aîné, l'écrivain et poète, était maigre, sombre, beau, sportif, avec un visage ressemblant à celui de sa mère. Sérioja n'était pas sportif. Ses cheveux étaient blancs-blonds, son visage avait une teinte rougeâtre et il avait un bégaiement incurable. Mais il était gai, un peu indolent, et très sensible (et donc une proie facile pour les taquineries).
En 1922 après avoir reçu leur diplôme, ils rejoignent leur famille à Berlin, qui était devenue le centre social et culturel de la diaspora russe dans la capitale allemande. Sergei s'insère facilement dans la communauté gay berlinoise qui est en pleine croissance. il devient l'ami avec Magnus Hirschfeld l'activiste gay, fondateur de la première organisation mondiale gay. Sergei et Vladimir sont allé travailler dans une banque, mais la routine horaire 9 heure 17 heure ne leur convenait pas: Sergei quitte son emploi après une semaine. Vladimir reste à Berlin, où il a rencontre sa futur femme, Vira. Sergei migre à Paris.
Paris dans les années 20 pour Sergei est le légendaire Paris, celui des expatriés, le Paris du modernistes et de l'avant-garde, de Joyce, d'Hemingway, de Gertrude Stein, Picasso et des surréalistes. Sergei allait y passer les deux prochaines décennies. Alors que Vladimir n'a jamais cessé de pleurer la Russie de sa jeunesse, Sergueï s'est probablement senti pour la première fois chez lui dans une ville qui célèbre l'art et la musique et qui dans ces milieux tout du moins où son homosexualité ne pose pas de problème.
Il devient à partir de cette époque plus difficile de suivre Sergei alors que son frère n'a cessé de documenter sa vie de manière exhaustive. Nous connaissons néanmoins certains détails de sa vie à Paris. Nous savons que durant l'hiver de 1923 il fait la connaissance du peintre Pavel Tchelitchev, dont on peut voir le travail maintenant par exemple au Musée de New York d'Art Moderne et qui a peint des décors pour Serge de Diaghilev. Tchelitchev était aussi gay et aussi un Russe émigré, les deux hommes partage un appartement avec aussi l'amant de Tchelitchev, Allen Tanner.
<< Nous vivons dans une maison de poupée >>, écrivait Sergei dans une de ses lettres. L'appartement était minuscule. Il n'y avait pas d'électricité et pas de baignoire. Ils devait se laver dans une bassine en zinc avec de l'eau chauffée sur une cuisinière à gaz. Sergei a survécu en donnant des leçons d'anglais et se russe. Selon Andrew Field, le premier biographe de Nabokov, Sergei était un bons amis de Jean Cocteau, une amitié alimentée en partie par l'opiomanie. Il a également été relié, par Tchelitchev et par son cousin Nicolas, à Diaghilev, et au compositeur Virgil Thomson. Il fréquentait aussi ces aristocrates esthètes, qu'étaient les Sitwell et le salon légendaire de Gertrude Stein et Alice B. Toklasau 27 rue de Fleurus.
Sergei était un incorrigible dandy, il portait un nœud papillon en toutes occasions. Selon celui qui deviendra archevêque de San Francisco et qui l'a côtoyé à Paris, il était connu pour assister à la messe complètement maquillé. Nicolas, le fils d'Ivan se souvenait que sa mère disait de Sergei qu'il était "le plus beau de tous les Nabokov ... un bonbon, un homme drôle ... beaucoup plus agréable, beaucoup plus fiable et beaucoup plus drôle que tout le reste de la famille."
Selon Ledkovsky, Sergei était profondément un gentleman. Il se passionnait pour la musique, mais aussi pour la poésie russe, française et anglaise - toutes langues qui, avec l'allemand, il parlait couramment. << Il pouvait réciter tout par cœur, et quand il récitait de la poésie, il ne bégayait pas du tout. Il a également été poète lui-même, à son avis, un bon, même si aucun de ses travaux ont survécu. C'était un homme très talentueux, et brillant, s'il n'avait pas été si timide, si il s'était senti à sa place, qui sait? Il aurait pu être l'égal de Vladimir. >>.
Au début des année 30, Sergei Nabokov tombe amoureux d'un riche, aristocrate autrichien, Hermann Thieme. Il est charmant et beau et quelque peu dilettante. Hermann Thieme est le fils d'un magnat de l'assurance. Sa famille possédait (et possède toujours) Schloss Weissenstein, un château du 12èm siècle dans le magnifique petit village alpin de Matrei im Osttirol près d'Innsbruck, en Autriche. Au cours des années 30 Hermann et Sergei se sont souvent réfugiés au château de Weissenstein. Iva Formigoni, la nièce d'Hermann qui vit actuellement à Milan, se souvient encore des deux hommes se prélassant ensemble dans les jardins du château et jouant au tennis. Lorsque Sergei se déplaçait, il plaçait une photo d'Hermann sur sa table de nuit.
Dans une lettre que Sergei a écrit à sa mère, il décrit le bonheur que sa relation avec Hermann lui donne. "C'est toute une histoire si étrange, que parfois même je ne comprends pas comment c'est arrivé ... Je suis juste suffocant de bonheur."Il semble que la timidité de Sergei l'ait enfin quitté. "Il y a des gens, qui ne comprendrait pas cela, à qui de telles choses serait complètement incompréhensible. Ils préfèrent me voir à Paris, survivre à peine en donnant des leçons, et à la fin être une créature profondément malheureuse. On parle de ma «réputation» et ainsi de suite. Mais je pense que vous comprendrez, que tous ceux qui n'acceptent pas et ne comprennent pas mon bonheur sont des étrangers pour moi. " écrivait-il. Après que Vladimir Nabokov eut rencontré Hermann pour la première fois, il décrit la scène à sa femme dans une lettre: "Le mari, je dois l'avouer, est très agréable, calme, visage attrayant et de bonnes manières. pas du tout le type du pédéraste.Tout de même je ne me sentait plutôt mal à l'aise, surtout quand un de leurs amis aux lèvres rouges et frisés est venu. ".
Curieusement le livre de Russell ne sattarde pas sur cette période de la vie de Sergei Nabokov qui fut la seule heureuse de sa vie.
Selon Andrew Field, le premier biographe de Nabokov, écrit qu'il considérait l'homosexualité comme une maladie héréditaire. D'où vient ce préjugé chez un homme qui parlait avec véhémence à la fois contre le racisme et l'antisémitisme (sa femme était juive)? Le père de Nabokov était un homme politique. Il a été profondément impliqué dans les débats législatifs sur l'homosexualité. En Russie pré-révolutionnaire les rapports homosexuels même consentis étaient considéré comme un crime (ce qui n'empêchait pas des proches du tsar, comme Youssoupof d'être ouvertement homosexuel). VD Nabokov était connu pour avoir plaidé pour la dépénalisation de la sodomie, son attitude envers l'homosexualité était compliqué: Il disait très clairement que ses arguments étaient fondés par des raisons purement constitutionnelles, sur des notions abstraites de liberté de la vie privée, et que personnellement il considérait l'homosexualité comme «profondément répugnant" pour tout être "sain et normal". VD Nabokov est mort en 1922 à Berlin, une balle dans la poitrine. Dans le journal de Nabokov on apprend que dans sa dernière conversation avec son père, la veille de la mort de ce dernier, ils avaient discuté de Sergei et de ses « étranges, inclinations anormales ».
Nabokov a également eu pas moins de deux oncles homosexuels. Konstantin Nabokov, frère de son père, était chargé d'affaires à l'ambassade de Russie à Londres. Vasily Rukavishnikov, son oncle maternel, était aussi un diplomate, mais dont la carrière fut moins brillante. Il a réussi, cependant, à faire une impression indélébile sur son jeune neveu.
Oncle Ruka, comme il a été universellement connu, grâce aux écrits de son neveu de prédilection, était un riche dilettante excentrique, et il y a toutes les indications qu'il était amoureux du jeune Vladimir; certainement son attachement à son neveu préféré est allé au-delà de ce qui était autorisé. Il semble avoir soumis Nabokov à une forme bénigne de relation sexuelle. Dans ses mémoires Nabokov écrit: «Quand j'avais huit ou neuf ans, oncle Ruka me prenait toujours sur ses genoux après le déjeuner et tandis que deux jeunes valets de pied débarrassaient la table dans la salle à manger vide, il me caressait, avec des sons de crooner >>. Le biographe de Nabokov suggère que la désapprobation pour l' homosexualité et sa sollicitude pour toutes les innocences de l'enfance chez l'adulte Nabokov peuvent avoir leurs origines dans ce souvenir d'enfance. Comme Serge, oncle Ruka était gai et bégayait... Quand il mourut en 1916, il a laissé tous ses biens, une maison de maître, 2.000 acres de terre et une fortune en roubles, à son neveu préféré, Vladimir, qui était à 17 ans un jeune homme riche, un an avant la révolution russe. Pour autant oncle Ruka ne se désintéressait pas complètement de Sergei puisqu'il lui auraitenseigné à « bégayer mieux » et comment le faire avec élégance.
Lorsque la question du rapport à l'homosexualité de l'auteur de Lolita fut posé, son fils Dimitri réagit vivement et déclara: Mon père avait un grand sens de la justice, un frère homosexuel, et non pas un mais deux oncles homosexuels. Parmi les écrivains qu'il admirait, il y avait beaucoup d'homosexuels, de Proust à Edmund White et il avait un certain nombre d'amis homosexuels.>>. Ce qui est indéniable. Dans un texte publié dans le New Yorker Nabokov parle de son frère comme un homme "à la dérive dans une brume hédoniste, parmi la foule cosmopolite qui hantait Montparnasse et qui a été si souvent représenté par un certain type d'écrivains américains, ses dons linguistiques et musicaux dissous dans l'indolence de sa nature. ". Il faut se souvenir que Nabokov a omis de mentionner l'existence de Sergey jusqu'à ce que la troisième version de Speak, Memory!
Au printemps de 1940, Hitler envahit la France, et en mai, les Allemands ont bombardé Paris. Vladimir et sa famille partit pour l'Amérique sur le dernier bateau à partir de Saint-Nazaire, mais Sergei à la campagne était absent de la capitale. A son retour à Paris il trouve l' appartement de son frère vide. Sergei choisit de rester en Europe avec Hermann. Les nazis pourchassait déjà activement les homosexuels. Pour éviter d'attirer les soupçons Sergei et Hermann se voyaient que très rarement. Sergei a pris un emploi en tant que traducteur à Berlin, mais il n'avait pas l'estomac pour la guerre, et les bombardements alliés lui faisait une peur affreuse. Sergei avait presque pas d'argent.
En 1941, la Gestapo arrête Sergei sur des accusations d'homosexualité. Il est libéré quatre mois plus tard, mais est placé sous une surveillance constante. Il est ironique de constater qu'après une vie de la timidité et de bégaiement, Sergei n'a pas pu garder le silence. Il a commencé à parler avec véhémence contre les injustices du IIIe Reich à ses amis et collègues. Le 24 novembre 1943, il assiste comme témoin au mariage de Ledkovsky. Trois semaines plus tard, il est arrêté pour la deuxième fois. Après son arrestation, Sergei est envoyé à Neuengamme, un camp de travail près de Hambourg, où il devient le prisonnier n ° 28631. Les conditions de vie y étaient très dures. Le camp a été un centre d'expérimentation médicale; les nazis ont utilisé les prisonniers pour mener des recherches sur la tuberculose. Sur les quelque 106 000 détenus qui sont passés par Neuengamme, moins de la moitié ont survécu, et en règle générale, les gardes réservaient aux homosexuels un traitement particulièrement dur.
Selon les registres du camp, "Sergej Nabokoff" est décédé le 9 janvier 1945, d'une combinaison de la dysenterie de faim et d'épuisement. Neuengamme a été libéré quatre mois plus tard.
La conduite de Sergei dans le camp aurait été rien moins qu'héroïque. Nicolas Nabokov, le fils Ivan dit que, après la guerre, les survivants de Neuengamme téléphonait à sa famille, sur l'annuaire téléphonique, ils étaient les seuls Nabokov, juste pour parler de Sergei. Ils disaient tous qu'il était extraordinaire. Il donnait beaucoup de colis qu'il recevait, des colis de vêtements et de nourriture, à des gens qui étaient vraiment démunis. Pendant ce temps, Hermann avait également été arrêté. Il a été envoyé se battre sur les lignes de front en Afrique. Il allait survivre à la guerre. Il a passé la suite de sa vie au château de Weissenstein, sans autres occupations que de prendre soin de sa sœur malade. Il est décédé en 1972.

J'aime les livres qui bousculent l'histoire d'où mon intérêt pour l'uchronie et pour les angles de point de vue inattendus sur un homme ou une période de l'histoire. J'ai été comblé à ce titre, et pas seulement à celui là, par l'album « Le ciel au dessus du Louvre » dessins d'Yslaire et scénario de Jean-Claude Carrière aux éditions Futuropolis et du Louvre (C'est le quatrième album co-édité par Futuropolis et Le Louvre). Le livre nous fait vivre la Terreur depuis l'atelier du peintre David, peintre officiel de la Révolution française et membre du sinistre comité de salut public, cette dernière assertion semble être une invention de Jean-Claude Carrière. Choisir cette hune pour observer la révolution n'est déjà pas banal mais faire des furieux du comité de salut public, à commencer par Robespierre, des homosexuels refoulés et l'atelier de David, situé au Louvre, une antre de tapioles le sont encore moins.

Carrière nous fait entrer dans cette période historique troublée au moment où Robespierre est convaincu que le peuple ne peut supporter au dessus de lui un ciel vide. Pour le peupler l'incorruptible décide d'instaurer le culte de l'être suprême. Il charge son artiste favori, David, de produire une image de l'être suprême pour édifier le peuple. Au même moment le jeune Bara est assassiné. Robespierre demande que Bara entre au Panthéon, Barrère réclame à David une gravure destinée à être reproduite pour toutes les écoles. Il doit également préparé les cérémonies la de panthéonisation de Bara qui doivent avoir lieu le 10 thermidor.... (Mais le 9, Robespierre est renversé puis exécuté le lendemain. Bara n'entre donc pas au Panthéon).Robespierre veut faire de Bara une icône de la Révolution. David propose alors à Robespierre d'unir les deux mythes et de faire de l'être suprême un adolescent parfait. En fait peu de temps auparavant David a eu un coup de foudre pour un joli adolescent androgyne, Jules Stern, sorti de nulle part, un ange qui rentre comme par effraction dans le monde de la révolution, et qui pour David semble l'idéal de la beauté...

L'atelier de David par Yslaire très inspiré du tableau ci-dessous, peint par un Elève de David, Cochereau (qui mourut assez jeune, en mer, des conséquence d'une dysenterie) qui a laissé au moins ce tableau très célèbre de l'Atelier de David.
Je dois dire que les aprioris historiques de l'album m'ont laissé dubitatif. Pourtant en vieux monarcho, je devrais battre des mains devant un livre clairement anti révolutionnaire et pédérastique mais la convocation du grotesque et du macabre, amis nécrophiles ce livre est pour vous, et l'irruption de quelques anachronismes comme « le laboratoire de Frankestein » ou encore le terme plasticien dans la bouche de David, ont nui pour moi au crédit que l'on peut porter à cette histoire assez décoiffante que Carrière nous raconte et qu'Yslaire illustre avec talent. Pour la première fois depuis longtemps ce dessinateur n'est pas son propre scénariste. Son trait nerveux et sensuel fait merveille pour camper Jules dont la beauté n'est pas loin de celle des adolescents dessinés par Joubert. Le style graphique d'Yslaire est l'anti ligne claire. Il laisse dans ses planches qui relèvent plus de l'illustration que de la bande dessinée, tous les repentirs, tout le crayonné (si je puis dire puisque les dessins ont été réalisé sur palette graphique. Ce qui donne beaucoup de mouvements aux scènes que dessine Yslaire qui paradoxalement sont presque toutes statiques, comme le sont beaucoup de tableaux de David. Le dessin est très fouillé, très expressif avec un travail remarquable sur les ombres et les cadrages. Il intègre bien les reproductions des œuvres présentées au Louvre (co-édition oblige).Yslaire utilise une palette limitée aux dominantes chaudes. La technique sur tablette graphique reproduit une impression de lavis sépia cher à cette époque, agrémentée de quelques touches rouges la couleur du sang que fait couler la Terreur.

Petit rappel de la carrière d’Yslaire, qui a plusieurs fois modifié l'orthographe de son nom. Bernard Hislaire, né à Bruxelles en 1957, à la fin des années 70, il dessine dans Spirou, un début de carrière classique pour un jeune belge. Puis, en 1986, il devient Yslaire et se lance dans une grande saga historico-romantique aux accents balzaciens, Sambre, où il va singulariser son graphisme autour de la couleur rouge et d’un réalisme virtuose. Puis, dans les années 1990, il se lance dans l’épopée numérique avec le site xxeciel.com (lancé dès 1997) qui donne naissance à une série d’albums expérimentaux, rassemblés sous le cycle XXe ciel, tentative d’analyse aux accents freudiens du XXe siècle qui s’achève. L’un des titres de ce cycle est d’ailleurs Le ciel au-dessus de Bruxelles, titre auquel ce dernier album fait référence et où il y avait un certain Jules Stern...

L'album est découpé en 20 chapitres d'une structure identique : un « tableau » pleine page puis une « accélération » du dessin, se résumant parfois à une esquisse pour enfin se terminer par un texte de Jean Claude Carrière L'accélération graphique traduit l'impression d'urgence que ressente les protagonistes de l'histoire, urgence de cette époque troublée.

Les maladresses vénielles du texte m'ont surpris de la part d'un scénariste aussi chevronné, même si « Le ciel au-dessus du Louvre » est sa première incursion dans la bande dessinée de Jean-Claude Carrière qui fut le collaborateur de Bunuel, Polanski, Tati, Peter Brook, Pierre Etaix, Milos Forman, Daniel Vigne (Le retour de Martin Guerre, film que j'aime beaucoup, le scénario c'est lui), Louis Malle et surtout il aécrit le film Danton pour Wajda (dans la scène d'ouverture de Danton on voit un jeune garçon que sa mère lave)... Ce n'est pas rien.

Comme j'ai déjà du l'écrire, j'aime beaucoup les livres, donc les bandes-dessinées dans lesquels j'apprend quelque chose. En écrivant cela j'ai bien conscience que les beaux esprits vont se gausser de l'utilitarisme de mes lectures.

Jacques Louis David – La Mort de Bara – 1794
Musée Calvet, Avignon
La mort de Bara, tableau inachevé de David qui est au centre de ce livre
J'ai beaucoup appris dans « Le ciel au dessus du Louvre » car je confesse que l'oeuvre et la vie de David n'étant pas pas ma préoccupation principale et que le ci-devant ne figure pas dans mon panthéon artistique. Pas plus que Robespierre me paraît un modèle politique recevable. Il n'en reste pas moins que cette période est cruciale pour les mutations que va connaître l'art au XIX ème siècle.
Carrière avance qu'avant la révolution l'idéal de beauté en peinture était féminin, illustré par Boucher, par ailleurs grand oncle de notre David, et Fragonard, qui passe dans le livre, alors qu'après le régicide la beauté idéale est devenu mâle d'où la fortune de David, Gérard et autre Girodet.
|
les funérailles de Patrocle
(ci-dessus)Trois détails des Funérailles de Patrocle.
Mon ignorance sur les goûts sexuels de David fait que je ne suis pas plus étonné que ça au sujet de l'homosexualité du peintre que suggère fortement le scénario appuyé par les dessins explicites d'Yslaire. D'autant que j'aurais pu être averti par mes fréquentes visites au Louvre, à ce propos voilà un ouvrage, avec ses nombreuses reproductions de tableaux, disséminés dans les cases, qui est une véritable incitation à se rendre au musée; et avoir un pressentiment sur la sexualité de David qui consacra un grand dessin (mais il est au musée de Grenoble) aux funérailles de Patrocle. David a peint se même Patrocle nu assis et de dos que l'on peut voir, mais à Cherbourg...
En revanche je me souviens bien, même si je l'avait passagèrement oublié, de l'admiration concupiscente que j'ai eu à chaque visite au Louvre pour le joli garçon qui lasse ses sandales près de Léonidas dans « Léonidas aux Thermopyles », alors que le Léonidas en question à tout de la quiche. De même Antiochus a tout du garçon sensible dans son Erasistrate découvrant la cause de la maladie d'Antiochus, tableau datant de 1774, qui a envoyé son heureux auteur à Rome. Petit insert, j'aime beaucoup les titres à rallonge de certains tableaux de cette époque comme celui de Greuze, « L'empereur Septime Severe reproche à Caracalla, son fils, d'avoir voulu l'assassiner (toute la saveur du titre est dans la litote du mot reproche) ... Autre joli garçon chez David son Hector trépassé qui offre son torse dans Les regrets d'Andromaque sur le corps d'Hector. Il faut tout de même nuancer cette thèse puisque l'essentiel de ce que l'on sait sur David et son atelier vient d'un livre écrit par son... petit fils, peintre lui-même. Ce qui subodore qu'il était au moins bisexuel.
Le portrait que font nos duettistes de david n'est pas vraiment positif. Il n'hésite pas à envoyer à l'échafaud ses anciens bienfaiteurs aristocrates puis abandonne sans remord Robespierre et il se mettra ensuite au service de Napoléon avec le même zèle qu'il avait servi l'incorruptible. Il faut savoir qu'à la restauration il aurait bien fait allégeance aux bourbon mais ceux-ci ayant de la mémoire, ils l'on laissé croupir à Bruxelles. Ce qui fait que David est enterré à Sainte Gudule, la cathédrale qui a les plus belles toilettes que je connaisse...

D'après son autoportrait de 1794, que l'on peut voir aussi au Louvre, était plutôt beau garçon, du moins de profil car une grosseur lui déformait la joue d'un coté, défaut qu'il aurait minimisé dans son autoportrait, alors qu'Yslaire, comme à tous les autres révolutionnaire lui a fait une gueule pas possible, en revanche il l'a doté d'un beau cul...
Une rêverie talentueuse sur l'histoire et la peinture à mettre dans sa bibliothèque au coté « des onze » de Pierre Michon.
/image%2F7109717%2F20250515%2Fob_281e86_capture-d-ecran-2025-05-15-a-07-40.png)

Je vous ai déjà dit tout le bien qu'il fallait penser du premier tome de "Dent d'ours" (voir le billet: Dent d'ours, Max de Yann & Henriet) quelques chose comme un mélange de Buck Danny (dont Yann était un lecteur assidu) et de Pierre Joubert. Le deuxième tome n'est pas inférieur au premier. Il y en aura un troisième. Chaque album est centré plus sur un des trois héros de l'histoire. Dans celui-ci nous voyons surtout Hanna même si Max est encore très présent. En revanche Werner en est presque absent.


Le premier album, sous-titré Max, racontait essentiellement l'amitié entre trois enfants au début des années 30 en Basse-Silésie. Ce deuxième volet est principalement axé sur la guerre, même si nous y découvrons l'épisode fondateur de toute cette histoire, datant de 1934, qui en donne son titre. La trame de ce deuxième volet est particulièrement dramatique. Max, Pilote d'exception engagé dans l'US Air Force pour combattre les nazis, Max dit « le Polak » a pour mission d'abattre Hanna Reitsch, pilote d'élite de la Luftwaffe. Une mission à hauts risques, qui implique pour Max d'infiltrer l'armée ennemie et d'affronter son propre passé. Car avant de devenir une cible, Hanna était son amie d'enfance...

L'album met en lumière deux chapitres assez peu connus de la seconde guerre mondiale, tout du moins en France. D'une part, l'existence d'une très active résistance polonaise, "L'Armia Krajowa" bien plus efficiente que la Résistance française. Par exemple un de ses grands faits d'arme fut de récupérer un V2 qui était tombé sans exploser peu loin de sa rampe de lancement, de le cacher dans les marais avant de la faire voyager jusqu'à Londres. Ainsi les alliés purent l'étudier.
Et surtout d'autre part "Dent d'ours, Hanna" nous fait visualiser deux de ces armes secrètes, le V4 et le Triebflügel, concoctées par les nazis pour renverser la situation militaire en 1944 et 45 qui alimentèrent la propagande de Goebbels et laissèrent croire à l'opinion étrangère et allemande, que l'Allemagne pouvait encore retourner le sort de la guerre.
une image de Mario Merino qui a sans doute beaucoup inspiré Henriet
Ce qui est bluffant dans cette série c'est la qualité (et la rareté) de la documentation des auteurs. Même s'ils ont pris, volontairement ou non des libertés avec la réalité historique. La principale est de mettre en scène l'avion Triebflügel.


Sur un projet du professeur Otto von Holst, l’ingénieur Otto von Pabst et le constructeur aéronautique von Halem conçurent un chasseur ADAV appelé Triebflügel. L’utilisation, en l’extrémité de pale, de statoréacteurs de type Lorin (c’est-à-dire dépourvus de pièces mobiles) de 840 kp de poussée chacun, aurait permis d’annuler le couple induit et donc de s’affranchir du deuxième rotor. L’aile-rotor tripale (Triebflügel) devait tourner sur des roulements autour d’un tube placé au niveau du centre de gravité du fuselage de l’appareil. Les moteurs Lorin ne fournissant une poussée qu’à partir d'une vitesse minimum de 300 km/h, des moteurs-fusées de type Walter montés en supplément devaient donner au rotor la vitesse de rotation initiale nécessaire. Le régime devait atteindre 220 tr/min et la vitesse maximale 1000 km/h. Yann les a dessinés prenant part à un dantesque combat aérien, alors que cet avion n'a existé qu'à l'état de maquette. Ce qui donne un léger parfum d'uchronie à l'album.

Deux photos de V4
En revanche le V4 a bel et bien existé À partir du printemps 1944, une version pilotée du V1 appelé V-4 est projetée et des exemplaires modifiés conçus et testés, notamment par Hanna Reitsch qui est un des trois personnages principals de la série. Répondant au nom de code Reichenberg, aucun de ces prototypes ne fut utilisé pour le combat. Dans cette version, le pilote doit amener le V1 sur l'objectif et sauter en parachute à environ 1000 m de l'impact. En raison du peu de temps pour effectuer l'éjection, qui est entièrement manuelle à l'époque, ce type de mission s'apparente à un suicide. C'est à partir des V4 que les Allemands ont fournis aux Japonais des données leur permettant commencer à développer un projet d'avion suicide, le Kawanishi Baika. Une version biplace du V4 a même été prévue pour l'entraînement des pilotes. L'atterrissage était prévu avec un ski placé sous le fuselage. C'est ce que nous voyons à la fin de l'album. Anna parvient à poser non sans mal un de ces prototypes.

un Kawanishi Baika photographié par mes soins au très intéressant et émouvant musée du sanctuaire Yasukuni
L'un des personnage pricipaux de "Dent d'ours", Hanna Reitsch a existé et a été une célébrité en son temps. Mais la Hanna des albums n'est pas complètement la Hanna de l'Histoire, comme le Dartagnan de Dumas s'éloigne du véritable personnage historique. Il est a noter qu'il n'est pas banal de prendre pour héroine d'une série de bande dessinée une icône du nazisme!

Adolf Galland et Hanna
Mais comme le déclare Yann, il ne raconte pas la véritable vie d'Hanna Reitsch: << Inutile d'ouvrir une encyclopédie pour connaitre la fin de l'histoire! Ce qui m'intéressait le plus c'est la jeunesse d'Anna. Une jeunesse dont on sait très peu de chose. Et où je peux donc lui faire vivre avec Max et Werner toutes les aventures qui me plaisent.>>.

Outre Hanna Reitsch, apparait dans "Dent d'ours Hanna" Adolf Galland, le plus célèbre pilote de chasse allemand. Le général galland fut limogé de tous ses commandements en janvier 1945 par Goring. Je vous conseille son livre "Jusqu'au bout sur nos Messerschmitt (tout un programme). C'est un peu le pendant allemand au "Grand cirque" de Clostermann. Le livre est paru aux éditions "J'ai lu", dans la célèbre série "Leur aventure", ( n° A3) avec leur belle couverture sur fond bleu roi. Dans ce livre on apprend que les nazis avait envisagé de confier une version réduite du Messerschmitt 262 à << des gamins de dix sept ans, qui sans aucune instruction digne de ce nom, allaient se lancer à l'assaut des phalanges ennemies. Grâce à dieu, on nous épargna ce massacre.>> (page 374). C'est à peu près ce qui est dessiné par Henriet. henriet réussit à faire passer les sentiments de Galland qui n'était pas contrairement à la véritable Hanna Reitsch un jusqu'auboutiste. Yann dessine un Galland très ressemblant aux photographies d'époque qu'on connait de lui. Galland comme il est fortement suggéré dans l'album aurait eu des vues fort peu militaire sur Hanna Reitsch qui n'aurait pas cédé!

Je crois que c’est la première fois qu’en lisant un auteur, en l’occurrence Guillaume Perilhou pour « Ils vont tuer vos fils » je vois en cet auteur un possible émule de Tony Duvert. Certes la langue est moins classique et l’âge des protagonistes est différent, 14-16 ans ici et non 9-12 comme chez Duvert; mais on y sent la même sensualité et la même haine du carcan familiale et de ses amours obligés. Le titre du roman est tiré de la chanson Kill your sons de Lou Reed qui fait écho aux expériences homosexuelles du chanteur. Le talent de Guillaume Perilhou est de nous faire pénétrer dans la tête d’un garçon de 14 à ses 17 ans, Guillaume (le même prénom que l’auteur) est le narrateur. Le roman est écrit à la première personne du singulier. Cet adolescent ne va pas bien ou plutôt que l’on fait ne pas aller bien. A l’âge de 14 ans Guillaume est retiré à sa mère qui l’élève seule, mais pas convenablement pour les autorités. Il est placé dans un foyer pour jeunes en difficulté. Puis, suite à quelques extravagances, homosexuel, il aime parfois s’habiller en femme et s’invente une autre identité qu’il appelle Raphaella, transféré dans un hôpital psychiatrique. Nous allons partager les pensées, les désirs et les déboires de cet adolescent et découvrir petit à petit l’engrenage qui l’a conduit dans cette prison qu’est l’H.P. Si Guillaume Perilhou s’en était tenu à l’inspection de l’âme de Guillaume son livre aurait été réussi, à condition qu’il remette sérieusement l’ouvrage sur le métier. Car on a l’impression de lire le premier jet d’un roman avant relecture. Pourtant l’auteur parvient à nous émouvoir et pourtant Guillaume n’est pas toujours aimable. Malheureusement plusieurs incohérences font vaciller l’émotion chez le lecteur. Beaucoup auraient pu être éviter grâce à une datation précise du parcours de l’adolescent; d’une part on aurait ainsi pu mieux mesurer les dégâts causés par l’institution médicale sur le psychisme de Guillaume et surtout cela aurait éviter quelques anachronismes dont l’auteur ainsi aurait pu s’apercevoir facilement et corriger.
Si la datation est floue la situation géographique de l’histoire est précise. Nous sommes à Quimper et ses environs.
A propos d’époque, je suis étonné que l’on puisse aujourd’hui, nous sommes aujourd’hui ou au moins dans les cinq dernières années puisque Macron est cité en tant que président, envoyer aussi facilement un adolescent dans un hôpital psychiatrique alors qu’il ne présente pas vraiment de troubles sinon son hésitation sur son identité sexuelle et qu’il n’est ni un danger pour autrui ni pour lui-même. Autre étonnement est que l’on fasse subir au malheureux des électrochocs. Je pensais que cette pratique n’était plus d’actualité, mais je suis ignorant de ce, ici terrifiant de l’H.P.
L’histoire d’amour que Guillaume vit avec Clément un patient de son âge lui aussi reclus dans le même H.P est le plus beau moment du roman: << ceux qui pensent que le coup de foudre n’est pas de l’amour parce qu’on ne connaît pas la personne dont on prétend tomber amoureux eh bien je vous dis Faux ô combien faux il n’y a pas de plus grand amour que l’amour ignorant ». Je pense qu’il aurait fallu mettre cette relation au centre de la narration ce qui aurait structuré l’ensemble.
Si je salue l’exactitude de la description des tourments de cet adolescent qui m’a fait penser à plusieurs garçons que j’ai pu connaitre, j’ai pu ainsi juger de la pertinence du récit sur ce point, en revanche je déplore que l’auteur ne parvienne pas à rester toujours à hauteur d’adolescence. Perilhou commet la grave bévue en dotant son héros de références qui sont les siennes mais que le garçon ne peut posséder d’autant que l’auteur lui fait dire << qu’il s’emmerde en lisant les classiques.>>. Ainsi jamais on voit lire le garçon ce qui ne l’empêche pas par exemple de citer Camus et d’évoquer Matzneff (saluons le courage de Perilhou d’avoir cité ce pestiféré des lettres françaises même si l’on ne voit pas bien ce qu’il vient faire là.). Il me semble qu’il était également inutile d’émailler le livre de réflexions générales qui ne me paraissent pas cadrer avec les préoccupations de Guillaume comme celle-ci: << Quand on fait des gosses on se dit qu'ils seront une version améliorée de nous-mêmes, on ne prévoit pas qu'ils puissent être moins bien et pourtant ça arrive.>>.
Pour résumer je trouve que ce roman au fort potentiel a été mal édité un grand éditeur aurait sans doute demandé à l’auteur de modifier son ouvrage avant de l’éditer et il n’aurait pas probablement doté la couverture d’une photo aussi peu appropriée ni d’un bandeau en contradiction avec la teneur du livre.
Il y a bien des avantages à avoir une bibliothèque pas trop étique car j'ai toujours pensé que la lecture d'un livre, s'il était bon, en amenait forcément d'autres. C'est bien sûr le cas de la correspondance Morand-Chardonne. Elle m'a conduit à relire quelques nouvelles de Morand, bien éditées dans le bibliothèque de la Pleiade, de feuilleter « Le journal inutile » du même Morand et surtout de relire intégralement ses « Lettres à des amis et à quelques autres.
Ce dernier volume me parait être un indispensable complément à la lecture de la volumineuse correspondance Morand-Chardonne car celle-ci ne suffit pas pour avoir une juste connaissance de l'art épistolier de Paul Morand. Tout d'abord, malgré les centaines de lettres échangées entre eux, il n'y a que peu de proximité physique et intellectuelle entre ces deux hommes si dissemblables. Leur amitié me semble en réalité plus utilitaire que réelle. D'autre part leurs lettres ne couvrent que les années cinquante et soixante montrant un Morand en exil de la gloire s'adressant à un vieil homme. Chardonne s'y présente en vieillard avant l'âge à l'inverse de Morand qui lutte pied à pied contre les maux de la vieillesse. Morand n'y montre pas son meilleur profil. Il n'y a que peu d'élans du coeur dans les échanges avec Chardonne, alors qu'il n'en est pas avare pour ses autres correspondants. Peut être aussi qu'il se surveille plus lorsqu'il écrit à Chardonne qu'avec ses autres interlocuteurs, sachant que ces lettres seront publiées. « Dans Lettres à des amis... », recueil concocté par Ginette Guitard-Auviste, par ailleurs biographe de l'écrivain, on trouve une centaine de lettres de longueurs variables adressées pour la plupart à des proches dont la diversité est significative (Nimier, Laval, Michel Déon, Jean Giraudoux, Antoine Blondin, Valéry Larbaud...) des multiples intérêts de Paul Morand. Quelques une sont aussi rédigées pour des raisons professionnelles. Les lettres sont classées selon l'ordre alphabétique des noms des destinataires, de Pierre Benoit, pour lequel il éprouve une indéfectible amitié qui ne prendra fin qu'à la mort de l'auteur deKœnigsmark., à Marcel Schneider, homosexuel flamboyant auquel l'homophobe Morand lèguera sa... garde-robe! Chacun de ceux-ci bénéficie d'une présentation à la fois courte et sagace. Ce livre est un modèle d'édition dont aurait bien du s'inspirer les éditions Gallimard pour la correspondance Morand-Chardonne. Dans les « Lettres à des amis et à quelques autres » nous découvrons un tout autre Morand que dans celles à Chardonne. Ces lettres sont écrites sur une très longue période, presque soixante dix ans. Parfois elles s'adressent à de toutes jeunes personnes ainsi celles à Josette Day (1914-1978), l'héroïne de « La belle et la bête », dont Morand a fait sa maitresse alors qu'elle n'avait que seize ans! En 1933, elle en a alors 19 ans, Morand termine une de ses lettres par: << Je jette mon manteau à tes pieds à l'espagnole, et je me place sous ta fenêtre, prêt au baiser ou au pot de chambre.>>. Dans une autre missive, on voit que Morand est un véritable pygmalion pour la jeune femme. Il lui envoie toute une liste de livres à lire. On y voit combien Morand a un goût sûr et combien il est libre des contingences historique et politique et dans ses choix littéraire combien il sait faire taire ses préjugés. Parmi les ouvrages recommandés, on trouve « Les célibataires de Montherlant, « Le paysan de Paris d'Aragon, « Le feu » du communiste Barbusse, « Les enfants terribles » de Cocteau, « Les faux monnayeurs » de Gide, « Leviathan » de Green, « Mon ami » de Toulet... Josette Day, devenu Josette Solvay est un des personnages récurrents de la correspondance Chardonne-Morand; mais 25 ans plus tard, elle est devenu percluse de millions et gorgée de champagne...
On découvre donc un Paul Morand prévenant pour ses amis, n'omettant pas de leur rapporter des cadeaux de ses périples, en 1934 un short pour Josette Day, en 1958 un chandail pour Michel Déon... Mais c'est sans doute dans les lettres à son ami Kleber Haedens (si vous ne avez pas lu cet auteur, précipitez vous sur son roman autobiographique « Adios », un des livres les plus émouvants sur le couple.) qu'il surprendra le plus ceux qui n'ont lu que ses lettres à Chardonne (Les lecteurs de ses impérissables nouvelles seront moins étonnés). En particulier par ses recommandations qu'il fait à cet autre anglophile qu'est Haedens lors de ses visites à Londres pour cause de Tournoi des cinq nations (elles sont six aujourd'hui), ils échangent des considérations sur le rugby dans presque chacune de leurs lettre: << Je reviens de Londres. Arrêtez vous – si ce n'est déjà fait – à votre prochain voyage, aux confins de Soho, derrière Regent street, dans Carnaby str. C'est là que s'habillent et se créent les Beatles. >>, << Lorsque vous irez à Londres, il faut voir le Ad lib. Club, dans Leicester Sq. Traduction latine d'A gogo où les mods se heurtent aux rockers.>>; ces conseils sont écrits en 1964 et 65. Morand a alors 76 et 77 ans!
Cette sélection ne peut que donner l'envie d'en connaître plus car il est bien évident que Morand a écrit de nombreuses autres lettres à commencer par celles envoyées à Nimier (Il y en a quelques une dans le présent recueil) dont l'édition serait finalisée mais ne sortirait en raison de la décision de la fille de Nimier...
Contrairement à ce que vous croyez je lis lentement mais comme j'ai commencé à 6 ans et que j'en ai 63, j'ai tout de même eu le temps de lire un certains nombre d'ouvrage d'autant que tout compte fait c'est ma distraction (et ma nourriture) préférée mais ce n'est rien par rapport à Morand, un véritable ogre de lecture. Je pense que comme moi, il ne devait pas dormir beaucoup. Morand est idéal pour les lecteurs lents car ses textes sont courts. C'est la principale cause pour laquelle, il n'est pas à la toute première place de nos lettre. C'est après Proust et Céline dans des genres différent, le troisième plus grand style de la langue française au XX ème siècle. Hormis cela ses livres de voyage (à quand une Pleiade pour ceux-ci) sont des témoignages extraordinaire du monde à son époque et se lise toujours avec un grand plaisir. Son Venise est un chef d'oeuvre.
Lorsqu'il a son aventure avec Josette Day ce n'est pas vraiment un barbon, il a une quarantaine d'années et la quarantaine très sportive, ski, cheval, natation, tennis...
L'expression faire litière de ses préjugés (pas tous bêtes à mon avis) que vous employez semble avoir été inventé pour Morand grand homme de cheval et cavalier jusqu'à presque ses derniers jours.
Mais encore Morand a commencé tôt et a fini tard à 88 ans, il faut bien s'occuper tout ce temps ce qui n'est pas trop difficile si l'on a sa culture et sa fortune. Son new York qui date du début des années 30 est aussi très intéressant.
Les habitués de ces pages savent combien la datation dans les romans est une question qui me préoccupe. Surtout lorsque ceux-ci ont pour fond des évènements historiques qui parfois prennent la première place dans le récit et influent grandement sur la destiné des héros, comme c'est le cas ici. Le narrateur, Romain ou Romano, comme l'ont surnommé ses camarades italiens, raconte sa vie, ou plutôt sa jeunesse, à un interlocuteur évanescent, nommé (une seule fois) Arturo; ce dernier n'interviendra que de rares fois et de manière fort laconique, trois ou quatre, durant les presque six cents pages de cette confession, faite à la première personne du singulier.
On apprend assez vite que Romano est né en 1911 (il nous informe qu'il a dix sept ans en 1928 lors de l'incendie de l'appartement des voisins de sa mère) et comme il nous a révélé, au tout début du livre qu'il a 70 ans quand il s'adresse à Arturo, qui semble être un ancien amant recyclé en scribe, il n'est pas bien difficile d'en déduire que le présent de cette remémoration se situe en 1981.
Une fois ces jalons chronologiques posés, que nous raconte Dominique Fernandez sinon le fourvoiement politique d'un jeune homme pour l'amour d'un autre. En fait Romano a été fidèle à ce mot d'E. M. Forster: << Si j'avais à choisir entre trahir mon pays et trahir mes amis, j'espère que j'aurais le courage de trahir le premier.>>.
Il faut néanmoins attendre la cent-vingtième page pour que Romano rencontre Igor. Nous sommes alors en 1933 et Igor à tout juste vingt ans. Romano est à Rome où il suit des cours d'Histoire de l'art. Il prépare une thèse sur Poussin, son peintre préféré depuis qu'il a été foudroyé par la vision à 18 ans, lors de son premier voyage à Paris et de sa découverte du Louvre, d' « Echo et Narcisse ». Il a fait de cette révélation, sa véritable naissance. Presque à chaque fois qu'il sera question d'une oeuvre d'art, et cela est fréquent, le texte sera accompagné par la reproduction de celle-ci, en petit format et en noir et blanc, ce qui donne un coté rétro au livre, bien en adéquation avec l'époque à laquelle cette histoire se déroule.
Durant la première partie du roman, Dominique Fernandez brosse un tableau assez complet, bien que très orienté, de la Rome après dix ans de fascisme. Mais le régime n'est pas vu par les yeux d'un européen d'alors mais avec ceux d'un écrivain parisien de 2014. En 1930, l'Italie fasciste était en grâce aussi bien à Londres, Churchill déclarait que Mussolini était le plus grand chef d'état européen, qu'à Paris où Pierre Laval se dépensait sans compter pour le rapprochement des deux pays. La France considérait alors l'Italie comme son meilleur allié. Outre cet anachronisme idéologique, on s'aperçoit, si on compare par exemple les descriptions de la Rome du Duce dans « On a sauvé le monde » à celles du Berlin nazi par Philipp Kerr dans sa trilogie berlinoise, combien Fernandez est un assez piètre paysagiste. Il ne sait pas sur ce point, comme sur d'autres, sortir des clichés. On apprend néanmoins beaucoup de choses sur le quotidien des romains de 1930; par exemple qu'il y avait une nourriture fasciste et une autre qui ne l'était pas, comme les pâtes par exemple! Il est probable que cette connaissance intime des détails de la vie quotidienne dans l'Italie mussolinienne viennent des recherches que Dominique Fernandez a entrepris pour écrire la biographie de son père, l'écrivain et critique littéraire Ramon Fernandez, laudateur éphémère du Duce... Cette connaissance du fascisme le conduit à faire des déclarations, elles, bien peu dans l'air du temps, comme celle-ci à la revue Transfuge: << Le fascisme est une pensée qui court à travers les siècles. Elle s'est cristallisée dans Mussolini, mais on la trouve après, on la trouve avant, c'est une façon de penser. Tout tableau peut donc avoir une interprétation fasciste.>>.
Cet exercice d'admiration pour les sculptures du stade de Mussolini est totalement inattendu dans un livre qui par ailleurs baigne dans la morale convenue du jour. Tout aussi inhabituel est son plaidoyer pour le réalisme socialiste que Dominique Fernandez place dans la continuité de la peinture russe du XIX ème siècle, ce qui est très convaincant. Au passage il cite « La baignade du cheval rouge de Pedrov-Vodkine et bien sûr pour la période soviétique, Deineka (j'ai consacré naguère un billet à cet artiste. on le trouve à cette adresse: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-alexandre-alexandrovitch-deineka-1899-1969-120342681.html). Les louanges que Dominique Fernandez déverse sur une peinture naturaliste, réaliste, témoin de son temps ferait passer son « ami » et confrère à l'Académie, Jean Clair pour un chantre de l'art contemporain... Il semblerait que cette, un peu amère constatation, que l'on peut lire page 34, soit autobiographique: << Celui qui se croit le plus libre ne voit que ce qu'il a été programmé pour voir: il faut du temps pour apprendre à se servir de ses propres yeux.>>.
On ne sait que peu de choses sur Romain, ni du pays d'où il vient, ni même quel est son véritable prénom, pas plus à quoi il ressemble. Il ne doit cependant pas être trop mal de sa personne puisqu'il est d'abord, avant de tomber en extase devant Igor, courtisé par deux étudiantes, comme lui en histoire de l'art: Gulia, une froide beauté issue d'une famille de l'aristocratie romaine mais tombée dans la débine et Wanda une chaude et pulpeuse polonaise. Le parti pris de laisser dans le flou les origines du héros est contre productif en le privant de tout un arrière monde qui pourrait mieux expliquer ses réactions et ses motivations. Dés qu'il glisse vers l'espionnage, mais ne croyez pas qu' « On a sauvé le monde » soit une sorte de James Bond chez Mussolini puis chez Staline, Fernandez est assez peu convaincant; on peut subodorer que ce féru de Poussin est anglais et que pour construire son personnage Dominique Fernandez ait louché du coté de sir Anthony Blunt. Ce qui hélas se confirme à la fin du roman car le peu que dit l'auteur sur les presque cinquante années après les faits qui nous sont racontés dans le roman, qui se déroule en gros sur trois ans, est paresseusement calqué sur la vie du dit Blunt qui avait une autre envergure que le pâle Romano. Pour s'en persuader il suffit de lire la biographie de Blunt, écrite par Miranda Carter, "Gentleman espion, Les doubles vies d'Anthony Blunt" (Payot, 2006). Blunt a inspiré plus directement un autre roman, meilleur que celui que je chronique, bien qu'un peu trop cérébral, il s'agit de « La gloire du traitre » de Bernard Sichère (éditions Denoel 1986). Rien qu'en lisant le titre du roman de Sichère on sait qu'on n'y trouvera aucun dolorisme homosexuel qui encombre tant les romans de Dominique Fernandez. Si vous préférez les images à la lecture, il y a une excellente série britannique qui a pris pour héros Blunt et ses compères de Cambridge. Il s'agit de Cambridge spies, série à laquelle j'ai consacré un article sur le blog, trouvable à cette adresse: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-cambridge-spies-reedition-completee-92508146.html.
Revenons à nos deux héros. Le personnage d'Igor est le seul à échapper quelque peu aux stéréotypes qui ne cessent de faire obstacle à la crédibilité du récit. Le paradoxe est que la véracité d'Igor pour le lecteur repose sur une situation possible, mais très extraordinaire: le retournement par les soviets d'un jeune russe blanc dont une partie de la famille a été massacrée par les rouges. Rhomer dans son film « Triple agent » avait suggéré une situation proche ce celle-ci mais de manière beaucoup plus subtile. Il reste qu'il y a bien eu des russes blancs "retourné", les écrivains Alexis Tolstoi et Mirsky en sont de bons exemples.
J'éclairerait volontiers le parallèle entre les méthodes policières fascistes et staliniennes que décrit Dominique Fernandez par une réponse qu'il a faite à une récente interview: << La Russie et l’Italie ont en commun l’incurie et le désordre. Dans les deux pays, la bourgeoisie ne tient pas une grande place, et c’est justement cette conception peu bourgeoise de la vie et de la culture qui m’attirent.>>.
Dans son roman, il n'hésite pas à faire d'autres parallèles audacieux: << En quoi la démarche de Mussolini diffère-t-elle de celle des papes? Ils ont la même ambition de faire servir l'art à une fin politique, la même volonté de contraindre l'artiste à sacrifier la plus grande part de sa liberté à un principe plus haut que celui de la liberté individuelle, ils partagent la même certitude qu'il est plus important pour la communauté des hommes et plus profitable à la civilisation de forcer le peintre et le sculpteur à annoncer une bonne nouvelle que de lui permettre d'exprimer son moi.>>.
L'auteur n'évite pas toujours les pièges du didactisme dans les passages dans lesquels Romain fait partager à Igor ses connaissances en Histoire de l'art, dont l'étendue est d'ailleurs un peu surprenante de la part d'un garçon d'à peine plus de vingt ans. Il reste que ses considérations sur la peinture de la renaissance sont fort intéressantes.
Je recommanderais de lire cet ouvrage à Rome (au moins les deux premiers tiers) où il pourra être pour son lecteur un guide original en ce qui concerne les musées, un peu à l'instar des écrits de Stendhal sur la ville éternelle. Je rappellerais aux étourdis que Dominique Fernandez est un fin connaisseur de l'auteur de « La chartreuse de Parme ». A croire que le romancier a pensé que son roman pourrait être utile aux touristes puisqu'il l'a découpé en courts chapitres, de cinq à dix pages chacun, auxquels il a donné des titres explicites comme, « Les marbres du stade », « La chapelle Alaleoni », « peinture italienne, peinture française »...
Si les réflexions sur la peinture sont érudites, pointues et paradoxalement iconoclastes, pas du tout dans la doxa de la tribu socialo-intello-bobo dont Dominique Fernandez est un archétype, ses diatribes sur la religion, que néanmoins j'approuve, sont elles assez primaires. En voici un exemple: << Sur un seul point, il resta affreusement rétrograde. Le sexe continua à être exclu de la prédication de François. Le sexe demeura banni et maudit. Logique avec lui-même, François aurait dû libérer le sexe également, célébrer aussi la joie du sexe. Il aimait la musique, la poésie, les paysages d’Ombrie, la marche sous le soleil, les haltes sous les oliviers, les gâteaux, mais, cramponné au préjugé biblique, il maintint l’interdit sur le corps. En condamnant le désir, il avalisa le discours catholique sur la répression sexuelle et engagea l’Europe pour des siècles de misère puritaine. En avance dans tous les autres domaines, il ne remit pas en question les lois édictées par Moïse ni l’enseignement de l’horrible saint Paul.>>.
Quand au plaidoyer de Dominique Fernandez sur la supériorité des gays sur les hétéros en matière d'art, s'il ne me paraît pas totalement absurde, il pâtit d'un ton très années soixante dix qui paraît aujourd'hui assez ringard, venant d'un autre temps aussi éloigné que celui des lectures communistes de la peinture que l'auteur propose via Igor. Il me semble que ce n'est pas faire preuve d'homophobie que de considérer comme bien réductrice la démarche de faire de l'homosexualité sa seule grille de lecture du monde...
Voir dans l'obligation de vivre dans la clandestinité pour les homosexuels au début des années trente une passerelle pour qu'ils deviennent des espions relève de la psychologie du café du commerce.
Dominique Fernandez est bien davantage, un biographe, un homme de récits de voyage qu’un véritable romancier. Par exemple la romance entre romain et Igor me semble fortement inspirée par l'aventure amoureuse qu'a connu l'écrivain Pierre Herbart avec un jeune russe à Moscou en 1936. Pour s'en persuader, il suffit de lire la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau (Grasset, 2014) et plus particulièrement le chapitre "La patrie du socialisme".
Les romans les plus convaincants de notre académicien s'appuient sur des personnages historiques: Pasolini, Tchaïkovski, Le Caravage. Ce qui n'est pas le cas dans « On n'a sauvé le monde ». Ses deux jeunes héros sont des personnages de fiction et il manquent cruellement d'épaisseur. Les acteurs de second plan de cette histoire ne sont pas plus conséquents. Ils vont de la transparence à la caricature comme la famille d'Igor, cliché du russe blanc en exil. Henri Troyat, ancien collègue à l'Académie de Dominique Fernandez a écrit sur cette tribu dont il était issu, des pages d'une toute autre densité.
On se demande tout de même, si on est un peu moins subjugué par l'amour de Romano pour Igor que l'auteur, si Igor, agent de l'URSS, ne se serait pas servi, dès le début de l'amour de Romano à son égard; on peut alors s'interroger sur la sincérité des sentiments d'Igor envers son compagnon. N'aurait-il pas envisagé dés leur rencontre de manipuler Romain pour qu'il récupére les plans secrets du prototype de l'avion futuriste italien ? Dans cette hypothèse, que Dominique Fernandez laisse entre ouverte, on peut en déduire qu'Igor n'a pas la fin que suppose Romain...
Pour résumer « On a sauvé le monde » est à la fois un livre ambitieux et paresseux. Ambitieux car il se veut roman total mélangeant roman d'amour, roman historique, roman d'espionnage et essai sur l'art tant classique que moderne. Certains de ces pans sont assez ratés comme la partie espionnage , n'est pas John Le carré ou Eric Ambler qui veut, d'autres assez réussis, toutes les considérations sur la place de l'art dans la société. On peut néanmoins savoir grès à Dominique Fernandez de son ambition, même si le livre manque de travail pour être tout à fait convainquant, mais il faut prendre en compte l'âge du capitaine. A plus de quatre vingt ans on sent plus l'urgence de publier que de peaufiner longuement son ours.
Le livre vaut surtout comme une visite dans un musée imaginaire d'une grande liberté de Rome à Moscou. Une fois refermé il donne envie de se précipiter au Louvre pour y aller admirer les toiles de Poussin et de Vouet, mais aussi de visiter Rome et Moscou dans les pas de Romano.
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_a51412_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-05.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_d6efc9_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-05.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_5c8836_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-06.png)
/image%2F7109717%2F20250507%2Fob_9c2540_capture-d-ecran-2025-05-07-a-17-06.png)
Je ne connais pas du tout ni le livre ni l'auteur mais je suis tout près à suivre votre conseil quel est l'éditeur de ce livre en français que je me mette à sa recherche.
Je vous remercie beaucoup de cette information. Je vais mettre ce livre dans ma liste de mes prochains achats. Je me doutais qu'il était paru chez Picquier qui est le grand éditeur des lettres japonaises.