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LA PISCINE BIBLIOTHÈQUE D'HOLLINGHURST

20 Avril 2025, 07:45am

 
La piscine biblioth�que d'Hollinghurst

Will Beckwith, le je de « La piscine bibliothèque », est un narrateur selon mon coeur. Il a vingt-cinq ans beau et blond. C'est un riche homosexuel londonien, flottant dans une vie de désoeuvré; ce qui ne va pas toutefois chez lui sans quelques remords passagers, tiraillé qu'il est <<... entre deux visions de soi, l'une hédoniste et l'autre - légèrement à l'arrière plan ces derniers temps- presque férue d'érudition...>>.  Son grand-père, Lord Beckwith, a donné la richesse à la famille, le pouvoir et le titre de vicomte. Le narrateur correspond bien aux critères définissant son héros type tel qu'Hollinghurst en traçait le portrait lors d'une interview à « Libération »: << Les gens qui ont accès à beaucoup de choses m’intéressent, ceux qui peuvent se permettre de mal se conduire. Il y a une part de fantasme, et je suis réticent à l’idée d’écrire sur des figures vertueuses, je préfère lorsqu’on ne parvient pas à se décider, à savoir si l’on aime ou non un personnage.>>. In fine c'est la naïveté de Will qui devrait le faire aimer du lecteur qui sera peut être plus perspicace que lui...

Will a fait, comme il se doit, ses études à Oxford. C'est là qu'il a rencontré son meilleur ami, James (avec le patronyme de ce personnage, on peut voir de la part d'Hollinghurst, un clin d'oeil, le romancier étant grand admirateur d'Henry James), devenu médecin de son état et néanmoins gay. Les deux hommes partagent les mêmes gouts en matière de garçons et de musique; mais James est beaucoup moins heureux sexuellement parlant que Will: << James était un obsédé des grosses queues, dont un grand nombre semblait passer entre ses mains dans l'exercice de - son art – mais trop peu, soupçonnais-je, dans sa vie. >>. Tout au long du livre James nous donnera le contrepoint prudent, presque raisonnable à la vie de Will

Notre sémillant jeune homme a comme point d'ancrage la piscine de son club, le Corinthian club (Corry) qui semble fréquenté, presque exclusivement par des garçons qui aiment les garçons. Ce qui tombe bien, la drague étant l'activité principale de Will (willy est le pénis en anglais argotique.).

Deux événements vont troubler la vie du héros qui est à la fois dissolue et routinière. D'une part Will va tomber amoureux. Tout d'abord notre jeune esthète va s'enticher d'un négroïde natté et prolétaire de dix sept ans, Arthur que Will va être contraint d'accueillir chez lui pour une grave raison indépendant de sa volonté. Mais la cohabitation avec un garçon aussi différent n'est pas de tout repos. Arthur va avoir la bonne idée de disparaître... On pourrait accuser l'auteur pour cet effacement dont on ne connaitra pas vraiment la raison (le lecteur a toujours un peu de travail à faire pour combler les blancs dans les romans d'Hollinghurst...) de facilité littéraire...

Si le héros est un dragueur invétéré, c'est aussi un coeur d'artichaut. Il remplace promptement Arthur dans son coeur et dans son lit par Phil, un adolescent blanc qui travaille comme serveur dans un hôtel de luxe le Queensberry. Will l'a connu à la piscine de son club. L'autre fait qui va bouleverser l'existence de notre jeune aristocrate est la rencontre inopinée d'un vieux lord... dans une tasse, mais pas pour les raisons que l'on pourrait supposer. Après quelques papotages entre eux, le vieil homme, lord Charles Nantwich, propose à Will d'écrire sa biographie. Pour cela Nantwich lui confie son journal intime qu'il tient depuis son adolescence, dans les années 1910...

Mais l'intrigue sur laquelle je me suis largement étendue, tout en prenant soin néanmoins de ne pas tout révéler, n'est pas ce qui est le plus important dans le roman; ce qui en fait toute sa valeur, est le talent qu'a Hollinghurst, de tracer une fresque quasi exhaustive de la vie gay au début des années 80 à Londres mais qui n'était pas très différente de celles dans d'autres grandes ville; ceci en une suite de scènes de genre d'une véracité confondante, qui vont d'un combat de boxe entre adolescents à un passage à tabac au milieu de poubelles en passant par une soirée de gala à l'opéra pour continuer par une soirée en boite que l'on croirait sorti de « Queer as folk »... Le romancier ressuscite une époque bénie, aujourd’hui révolue, où en boîte de nuit, lever un giton pour le sodomiser dans les toilettes ne représentait aucun danger sinon celui de prendre un râteau par l'objet de sa concupiscence… Concupiscence du héros largement traité comme par exemple dans cette scènes de douche: << Je sortis du bassin et me dirigeai, ruisselant, vers les vestiaires. Poussant la porte battante, avec sa petite fenêtre embuée destinée, comme dans les restaurants, à éviter que les gens pressés ne se heurtent violemment, je perçus le chuintement des douches, sentis la chaleur saturée d’humidité emplir ma gorge et se déposer sur ma peau. Je m’avançai d’un pas nonchalant entre les deux rangées de jets brûlants qui rebondissaient sur les carreaux noirs, m’écartant ou m’arrêtant brusquement lorsque les hommes, nus ou en slip, changeaient de position, savonnant un pied appuyé au mur, se frappant le ventre avec des claquements mouillés, ou se retournant à chaque battement étouffé de la porte pour voir quelle nouvelle beauté arrivait.>>.

A partir de la page 100, de « La piscine bibliothèque », Hollinghurst va faire alterner les pages du journal de Charles Nantwich, principalement celle narrant les frasques du jeunes lord dans les années 20, et le récit du présent du futur biographe du lord. Ce dernier, devenu cacochyme a la mémoire en passoire. L'adjonction des écrits intimes de Charles arrive au bon moment, car l'effet de surprise du style coruscant et désinhibé d'Hollinghurst commençant à faiblir cette intrusion du passé relance l'intérêt de la lecture en rompant ce qui aurait pu être une monotonie. Ceci par le fait du grand contraste entre la narration de will (on voit combien pour son « Dorian » Will Self a emprunté assez maladroitement d'ailleurs à Hollinghurst.) et les passages du journal de Nantwich dont le ton parfois rappelle tantôt le Waught de « Retour à B. » et tantôt le Forster de « La route des Indes » quand ce n'est pas Thesiger ou même Burton.

Mais quel est ce présent? Le livre dont l'écriture a commencé en 1984, est paru en Grande Bretagne en 1988. Bien sûr en raison des moult copulations insouciantes, nous ne pouvons être qu'avant la grande pandémie*. Le seul indice pour être plus précis est la présence, lors d'une représentation à Covent garden de l'opéra Billy Budd de Benjamin Britten en la présence du créateur du rôle du capitaine en 1951, Peter Pears. Ce dernier est décrit par Will comme très finissant; sachant qu'il est mort en 1986, nous sommes donc avant cette date, visiblement au début des années 80, disons 1983 qui est, selon mon expérience, l'année de l'apogée de la liberté sexuelle au XX ème siècle.

La piscine biblioth�que d'Hollinghurst

Il ne faudrait cependant pas ramener « La piscine bibliothèque » à une sorte de « Trick » londonien (j'entend par « Trick » le livre de Renaud Camus, du temps où le diariste n'était pas obsédé par le grand remplacement mais par les culs moustachus...). La piscine bibliothèque est beaucoup plus que cela.

Ce qui ne veut pas dire que cet ouvrage est un roman pour les « enfants de Marie ». Qu'on en juge avec l'extrait qui suit: <<... Je l'embrassais, puis le poussai dans le couloir et lui fis franchir la porte battante. Deux types qui roulaient des joints sur le bord du lavabo levèrent les yeux avec inquiétude. Un cabinet était vide et je l'y poussai alors qu'il me faisait face, et m'adossais à la porte que je venais de verrouiller. Je savais à peine ce que faisais. Je défis violemment le bouton du haut de son pantalon en velours côtelé marron, toujours le même, abaissais sa fermeture éclair, le fis descendre sur ses genoux. En revoyant sa queue cachée dans son petit caleçon bleu, je fus presque malade d'amour, le caressant et l'embrassant à travers le léger coton qui l'enveloppait. Puis son caleçon tomba et je la frottais avec ma paume. Je le connaissais si bien, ce manche épais, bref et parcouru de veines. Je le soupesais avec ma langue, le pris dans ma bouche, son gland carré venant s'appuyer à mon palais et se poussant dans ma gorge. Puis je le libérai, passai derrière lui, écartai ses fesses, y collai mon visage et léchai sa fente noire, lisse et imberbe, enduisis de salive son trou du cul et y glissai un doigt, puis deux, puis trois. De longues convulsions le parcoururent...>> (j'ai reproduit la traduction de 1991, je n'ai pas trouvé la nouvelle traduction révolutionnaire, sinon qu'elle apporte une plus grande fluidité dans la lecture).

J'ai découvert ce livre lors de sa première édition chez Christian Bourgois. J'avais à l'époque été attiré par le titre, les piscines et les bibliothèques faisant parti de mes lieux de prédilection; ceci ce titre demande quelques explications: Comme c'est relaté au début du chapitre 7, dans la public school que fréquente William, les préfets qui sont les élèves à qui l'on donne certaines responsabilités dans l'organisation de l'établissement, étaient connus sous le nom de «bibliothécaire», à cette désignation était ajouter un terme qui indiquait la zone de responsabilité du préfet. Comme le jeune Will était un passionné de natation à l'école, l'institution lui donne ainsi la charge de la piscine. Il devient ainsi le «Piscine bibliothécaire». Son père lui écrit à cette occasion, un commentaire amusé: «vous devez me dire quel genre de livres qu'ils ont dans la Bibliothèque Piscine. Pour Will, la Bibliothèque Piscine est le terme d'argot scolaire pour désigner le vestiaire dans lequel lui et ses camarades se glissaient dans le milieu de la nuit pour se livrer à des activités sexuelles illicites.

La lecture induit à faire un parallèle entre les existences de Charles et de Will. William est né en 1958, soit un an après le rapport Wolfenden, qui a contribué à libéraliser les lois anglaises sur l'homosexualité. Il peut satisfaire ses appétits sexuels plus librement, moins secrètement qu'a pu le faire Charles tout au long de sa vie. Il a également hérité d'une certaine tradition de la culture gay. Ce sont des différences importantes. Mais Charles et William partagent de nombreuses choses, d'abord l'éducation dans les « public school ». Ils ont tous deux un appétit de luxure avec d'autres hommes, souvent leurs inférieurs sociaux. Leurs fantasmes sont à la fois pornographiques et chevaleresques. L'intention de Hollinghurst était d'explorer l'idées du vieillissement. La tension provoquée par l'opposition entre les deux styles de narration suggère ce qui a changé et a persisté à travers le XXe siècle pour les gays.

La métaphore principale du roman est le fait que les hommes nagent ensemble, donnant une image d'une communauté masculine érotisée. Le titre '' La piscine bibliothèque '' se réfère à la salle à Winchester où William et ses amis se livraient entre eux à des nuits tumultueuses de sexe.

Ce parallèle en induit un autre, cette fois purement littéraire, celui entre Hollinghurst et Proust. Il s'impose évidemment par la prégnance de l'homosexualité dans « La piscine bibliothèque » comme dans « La recherche » mais aussi en raison d'un écho qui existe entre la construction de chaque oeuvre. Par une inversion savoureuse avec « La recherche », le présent de Will dans « La piscine bibliothèque » devient pour Charles un peu son temps retrouvé. Le temps est au centre des deux oeuvres. Dans celle d'Hollinghurst est mis en exergue la façon dont le présent dévore le passé.D'autre part, tout comme chez Proust, on voit dans le roman d'Hollinghurst l'interpénétration des classes sociales.

Dés ce premier roman, Hollinghurst, à l'instar du divin Marcel, se sert de clés, mais mon imparfaite connaissance de l'Angleterre m'interdit d'ouvrir bien des serrures, certaines sont néanmoins facile à forcer comme celle du photographe Staines qui évoque beaucoup Cecil Beaton... Quant à l'écrivain Ronald Firbank qui est un personnage qui traverse le journal de Charles, il a bien existé. Cet homosexuel notoire et néanmoins maladivement timide, a publié une douzaine de courts romans entre deux séjours en Italie ou en Egypte (« La fleur foulée au pied » et « Les excentricités du cardinal Pirelli » sont trouvable en français) . Il a été tué par l'alcool en 1926, à quarante ans. Ces livres ont été loués par Forster, Waugh, Auden...

« La piscine bibliothèque Piscine » suggère le parallèle entre le désir sexuel qui est par nature la nécessité de saisir le corps d'une autre personne pour sa propre gratification avec l'acte impérialiste de la colonisation. De même, il soulève la question plus vaste de savoir si un bonheur ou bien fortune peut se produire sans la être pollué par concomitamment la déception ou la tragédie d'autrui.

Astucieusement, Hollinghurst ne juge pas ses personnages, mais révèle que tous sont pris dans une toile du désir et de l'auto-illusion. Ils sont motivés par des sentiments si mélangés qu'il leur est impossible de connaître clairement la raison de leurs actes.

Il est parfois intéressant de voir dans un livre, ce qu'il n'y a pas. Si Pérec dans « La disparition a réussi un lipogramme du E, Hollinghurst dans « La piscine bibliothèque a fait celui de la femme, pas la moindre donzelle en plus de 500 pages. La gente féminine n'y ai même pas évoqué; à croire que tout ces garçons n'ont pas eu de mère... Autre absence, l'actualité politique, on peut s'en étonner, alors que d'une part nous sommes en plein thatcherisme et que d'autre part un des livres suivant du romancier sera saturé du politique.  

Dans ce livre l'auteur aborde une problématique qu'il approfondira dans « L'enfant de l'étranger », celle de l'évolution du vécu de l'homosexualité au cours du vingtième siècle. Sur ce sujet l'auteur a semé des petits cailloux blancs pour le lecteur très observateur, par exemple en nommant Labouchere l'un des amis gays de Charles alors que ce nom est celui de l'amendement qui depuis 1885 pénalise en Angleterre l'homosexualité...

On aurait aimé passer quelques centaines de pages en compagnie du monde de Will d'autant que bien des fils de la narration restent en suspend.

 

*  Le livre est dédié à Nicholas Clark, un ami de l'auteur, qui a été parmi les premiers à mourir du SIDA en Angleterre.

Ronald Firbank dans sa jeunesse

Ronald Firbank dans sa jeunesse

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Le silence de Delphes de Claude Michel Cluny

19 Avril 2025, 14:32pm

Le silence de Delphes de Claude Michel Cluny

 

 

« Le silence de Delphes » est-il de « L'invention du temps », le journal littéraire de Claude Michel Cluny, le prolégomènes, l'esquisse, le long incipit ou encore le galop d'essai? Un peu tout cela, mais je dirais plutôt qu'il est d'abord le précipité d'éléments divers, maximes, portraits, réflexions sur l'Histoire ou l'actualité, récits de voyages, regard sur l'atelier du romancier et du poète...

La première note date de 1948: << On nous apprend à vivre quand la vie est passée, constate Montaigne. Parfois, je recopie ainsi des phrases ou des vers, sur des papiers qui marquent les pages dans mes livres, et puis je les perds. >> Claude Michel Cluny a 18 ans lorsqu'il écrit ces lignes. Lorsque nous refermerons le volume, 331 page plus loin, sur <<... Le suicide peut être noble. Une fois de plus, c'est la religion qui abîme tout. Une fois de plus, le vrais c'est le faux: chacun doit rester libre de son destin.>> 14 ans auront passé...

Je n'ai pas commencé la lecture de « L'invention du temps » par ce premier tome, ce que je crois était une bonne chose. Je l'ai découvert, sur les conseils d'un fin connaisseur des livres C.M.C., par une entrée plus aimable, « L'or des Dioscures » qui me semble en effet une bonne entrée pour l'oeuvre de l'écrivain.

Dans ce « Silence de Delphes », la voix de Cluny se laisse entendre moins facilement que dans la suite de son journal littéraire. Ceci d'abord en raison de l'espace de temps qui existe entre deux entrées et de la fragmentation du texte. S'il est moins captivant c'est paradoxalement en raison de sa plus grande densité. Aucun gras dans cet assemblage hétéroclite, qui pourtant trouve sa cohérence, de morceaux choisis; l'auteur ne cesse de mentionner qu'il épure ses paperolles. Contrairement à ce qui est écrit sur la couverture nous n'avons pas véritablement à faire à un journal tenu jour après jour, sur des cahiers dument numérotés mais plutôt à une suite de notes et papiers épars qui ont été ensuite été classées de manière approximativement chronologique. Le long espace de temps qui parfois sépare deux passages fait que le lecteur perd souvent le fil du quotidien du diariste, entrant de ce fait plus difficilement dans son intimité. C'est néanmoins ce que désire C.M.C. en ce début de journal qui s'avère plus pudique, mais jamais pudibond, que sa suite.

Pourtant se dessine dans ce premier tome tout ce que l'on trouvera dans les suivants; mais les choses vues sont ici, plus libérées des contingences du quotidien (et personnellement je le regrette) que dans les autres volumes. Ainsi les aphorismes dont il n'est pas avare, paraissent parfois « hors sol ». Il y a du Héraclite mâtiné de Cioran chez Cluny. Voici quelques exemples de ce pan du journal: << Nous connaissons des autres rarement moins que leurs ennuis et guère plus que leur visage.>>; << Du savoir obligé viennent les thèses; de l'étroite érudition naissent les catalogues; de la connaissance le doute.>>; << Les vices ne sont souvent que des passions ou des goûts que la majorité n'éprouve pas, donc n'approuve pas.>>;

Dans « Le silence de Delphes », C.M.C. fait plus de place que dans les autres fractions de son « Invention du temps » à deux de ses intérêts: la musique et... l'aviation. Sur ce dernier sujet, en septembre 1957, il consacre quelques lignes à l'appareil géant de Caproni, avion que l'on voit dans « Le vent se lève », le derniers film de Miyazaki.

Nous entrons également plus qu'à l'accoutumé dans l'atelier de l'écrivain. Il nous fait part de ses réflexions sur le travail du romancier. Parallèlement à la rédaction de ce journal, l'auteur écrit et fait paraître son premier roman « La balle au bond » et met en chantier le suivant « Un jeune homme de Venise ».

La plus grande surprise que j'ai eu à la lecture de ces 330 pages, c'est le peu d'évolution dans les goûts et les postures de Cluny. Il est presque le même à 18 ans que des les derniers tomes parus de son journal. On a un peu le sentiment que l'auteur était à la sortie de l'adolescence tout équipé et qu'il n'a que peu varié au cours des ans. C'est probablement l'image qu'à voulu donner de lui C.M.C dans ces écrits de jeunesse, peut être d'ailleurs inconsciemment. Il est toutefois plus sombre dans ce premier opus que dans les suivants. Cluny doute encore et a une un peu moins haute idée de lui même que celle qu'il aura dans sa maturité. Il n'a pas encore poli son hédonisme et ne sait pas encore inventer le temps; cette vertu ne vient qu'avec les années quand on prend conscience de la fin du chemin...

On aurait aimé que ce grand lecteur nous parle plus de ses lectures d'adolescence. Mais le peu qu'il en confesse est assez surprenant. Déjà toute la singularité de cet homme est là. Il cite André Fraigneau pour « Le livre de raison d'un roi fou », un auteur bien peu en vogue (malheureusement) au début des années 50. Encore plus étonnant, il dévore les romans de Gustave Aymard et tout à fait extravagant « Le péril jaune » du colonel Danrit (A ce propos si ce volume s'empoussière dans votre bibliothèque et que vous voulez me le vendre à vil prix ou mieux encore en faire un don à ce blog nécessiteux, ne vous gênez pas.). Plus conforme à ce que sera sa future oeuvre, il découvre Max Jacob qu'il trouve « épatant ». Le 26 décembre 1956, C.M.C. écrit: << Je n'avais jamais entendu parler de Virginia Woolf, pas d'avantage de cette dame au nom bizarre qui avait traduit « Les vagues », Marguerite Yourcenar. Je me mis à lire par cette après midi de liberté. Et je reçus le même éblouissement que lorsque j'avais, des années plus tôt découvert les pages « choisies » de Proust... >>, voilà qui en dit long sur les notoriétés littéraires en France au milieu des années 50... On le voit également lire le journal de Gide et celui de Julien Green avec lequel ce « Silence de Delphes » a quelques parentés. De même il lit un récit de voyage de Paul Morand, écrivain qui me semble être la grande influence souterraine de Claude Michel Cluny.

Ce premier volume, comme les autres, ne nous renseigne guère sur les détails biographiques de son auteur. On les apprend, toujours presque en contrebande et très souvent à contre temps; c'est aussi un des charmes de la lecture de « L'invention du temps ». Ainsi par exemple dans « Le passé nous attend » il décrit assez précisément (ce qui est rare pour ce genre d'épisode chez lui) une aventure érotique qu'il a eu avec un de ses camarades. Il a alors une vingtaine d'années, pourtant il n'en est pas question dans « Le silence de Delphes. Ces récits différés sont le coté proustien de Cluny...

On voit le jeune homme hésiter à devenir peintre ou écrivain (il s'adonne en particulier à l'aquarelle. J'aimerais beaucoup voir ces travaux. Mais il est à craindre que C.M.C les ait détruit, comme il dit détruire la plupart de ce qu'il écrit). Ses goûts artistiques en matière de peinture sont déjà bien affirmés: << Bernard Buffet, peintre au charbon de boid. Il aurait pu inventer le gazogène.>>.

Dans les premières années de ce journal, il habite alors vraisemblablement Pontoise chez ses parents; ceux-ci seront encore vivants à la dernière page du volume. C'est dans cette banlieue parisienne que lycéen, il connait une grande histoire d'amour avec un autre garçon. Il n'oubliera jamais cette expérience, pas plus que son initiation sexuelle avec un jeune soldat allemand; épisode qu'il contera magnifiquement dans « Sous le signe de Mars » qui paraît la même année, 2002, que « Le silence de Delphes ». Si par la suite, il réside à Paris, il semble, entre deux voyages, revenir régulièrement dans la maison de son adolescence. On ne connaitra pas non plus clairement la source de ses revenus, sinon que son gagne pain qu'il dit être mal payé lui mange les deux tiers de son temps. On comprend qu'il oeuvre à la radio nationale et collabore à la Nouvelle Revue Française.

Ces deux activités lui font rencontrer des gens plus ou moins illustres. Ainsi on peut constater que même à ses débuts C.M.C. possède l'art du portrait incisif: << J'envoie à Robert Kanters une pincée de papiers, de petits textes acides, et dix jours plus tard je suis reçu dans un entresol du début de la rue de Grenelle, pratiquement sans meubles, par un gros homme, court et blafard, que je suspecte d'être nu sous une robe de chambre pas moins luisante que son visage (…) il porte ce qu'il veut lire de ses yeux noisette, globuleux et rougis. Entre alors, sortant d'une autre pièce, un garçon qui s'approche pour prendre congé, un livre à la main: « Je peux emporter celui-là -Bah, ce n'est pas un mauvais choix » dit Kanters. Il passe la main sous le pull noir du garçon: « Et tu es nu là-dessous! ». Exit l'éphèbe (…) Kanters parle d'une voix de gorge et se rengorge toujours en parlant mais, dès qu'il ne se surveille pas, dérape dans l'acidité.>> (étrange destiné pour Kanters, critique littéraire et dramatique, jadis redouté, qui aujourd'hui ne survit que par des portraits à charge d'un Claude Michel Cluny, d'un Paul Morand ou d'un Matthieu Galey quand il n'est pas devenu un pitoyable personnage de roman chez Angelo Rinaldi. Kanters, cet ectoplasme des lettres à son corps défendant aura été la proies des plus grands portraitistes littéraires de la seconde moitié du XX ème siècle. Ce qui à bien considérer est une chance inespérée pour sa postérité...). Le 18 janvier 1957, C.M.C. rencontre Montherlant: << Ce matin, Montherlant. Rougeaud (le froid?), virant à la violine d'évêque; masse brute, costume mal coupé, genre sous directeur de banque de province. Il doit s'en foutre, je pense. Une absence de grandeur dans l'allure, ou une absence d'allure dans la grandeur? Encore faut-il savoir qu'il est Henry de Montherlant. Direct, rugueux et carré, tassé. L'air prêt à foncer, tête baissée, sur des barrières dont il croit qu'elles sont encore debout, à la manière d'un rhinocéros irascible. Le peu qu'il voit du monde lui suffit pour le mépriser, le rejeter de son front terreux, large et buté.>>. Il croise Klossowski: << Klossowski. L'air d'un rat trottinant ensaché dans un cache-poussière. Oeil torve et bouche pincée sur des concupiscences de sacristain. Ce qu'il écrit est barbifiant au possible.>>.

Déjà Claude Michel Cluny nous emmène en voyage, l'Italie, l'Espagne, l'ex Yougoslavie et les pays scandinave autant de lieux qui lui permettent d'exercer son grand talent d'écrivain paysagiste. Un exemple qui me fait constater que je suis encore arrivé trop tard: << Dubrovnik? Une Saint-Malo vénitienne. Magnifique. La plus ancienne pharmacie d'Europe (…) un ou deux gigolos attendent, sur les marche de l'embarcadère, les touristes amateurs. L'un d'eux, très beau et nu dans un slip à mailles, s'allonge avec des poses lascives; on se dit qu'il offre les fruit de l'amour comme d'autres, à l'étal du marché, des mandarines dans un filet. >>. Ceci c'était en 1960. Quand j'ai découvert Dubrovnik en 1976, la pharmacie était toujours là mais pas de fruits de l'amour dans son filet, pas plus qu'à mon dernier passage en 2012...

L'Histoire et l'actualité lui inspirent des notes aussi justes que le plus souvent amères: << La révolution: décapiter les élites – ne jamais oublier ça. De toute façon, la bourgeoisie qui a ramassé la mise des mains du corse, qui l'avait ravie à de la canaille, ouvre ensuite la porte pour le triomphe de la philippardise.>>.

 

Délos, juin 2014

Délos, juin 2014

Parmi bien d'autres talents Claude Michel Cluny à celui du sens des titre, titre qui sont toujours un peu énigmatiques. Page 238, il explicite celui-ci: << A Délos, dans l'incendie de lumière immobile, c'est encore le silence de Delphes que j'entendais, la parole enfouie dans la bouche du temps, et nulle autre à attendre d'une humanité qui a renié l'unique état de grâce de l'occident. Et le verbe est déraciné.>>.

 

Délos, juin 2014

Délos, juin 2014

Après avoir lu « L'or des Dioscures » et si possible aussi « Sous le signe de Mars » emparez vous de ce « Silence de Delphes » car ce n'est pas tous les jours que l'on assiste à la naissance d'une pensée libre. 

P.S. Comme à chaque fois après la lecture d'un journal intime, et particulièrement celui de Claude Michel Cluny, j'aimerai en savoir plus. Que sont devenu les Dioscures par exemple et les nombreuses personnes, pas touours célèbres, qui passent dans cette invention du temps. J'ai aussi envie de mettre une image sur les noms et parfois des nom sur des amis de C.M.C dont il n'a pas voulu révéler l'identité... Il y a très peu d'images disponible de Claude Michel Cluny qui semblait en délicatesse avec la photographie... Alors vous qui passez sur ce blog, je serais heureux si vous apportiez votre témoignage en mots ou en images...

 

 

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LE COUP DE PRAGUE DE MILES HYMAN ET JEAN-LUC FROMENTAL

19 Avril 2025, 07:31am

 
Le coup de Prague de Miles Hyman et Jean-Luc Fromental

Jusqu'à récemment je doutais qu'un écrivain britannique puisse être un bon héros d'une oeuvre de fiction. J'avais été navré de la médiocrité des livres qui mettaient en scène Oscar Wilde avec cette idée totalement incongrue d'en faire un double de Sherlock Holmes et je n'avais pas tout à fait été convaincu, contrairement à l'habitude, par "Le mariage de Kipling" dans lequel François Rivière transforme l'auteur du "Livre de la jungle" en personnage de fiction; et puis, coup sur coup sont parus deux très bons ouvrages. D'abord "Les pièges de l'exil" de Philip Kerr, dont je vous parlerai sans trop tarder, et dont un des personnages principaux est Somerset Maugham et ce "Coup de Prague" qui est le sujet de ce billet et a pour héros Graham Greene (1904-1991) écrivain dont j'ai lu un grand nombre de romans, principalement lorsque j'étais adolescent. Il faut dire que Graham Greene est  un bon client pour un auteur en quête de romanesque. Sa personnalité était pour le moins atypique même dans les lettres anglaises où l'extravagance est de mise;  Catholique, il déclarait: << Vous n’avez pas idée de ce que je serais si je n’avais pas la religion. Sans l’assistance divine, je mériterais à peine le nom d’humain >>. Il fut incapable de quitter sa femme qu’il trompait avec une belle régularité. Mais il réussit à se faire excommunier ! Graham Greene fut aussi agent secret, grand voyageur, notoirement alcoolique, coureur de femmes, probablement homosexuel à temps perdu et surtout, un fabuleux auteur de thrillers sans oublier sa proximité avec les espions de Cambridge. Cité pendant des années comme probable prix Nobel de littérature, il ne l'a jamais obtenu (c'était un peu le Murakami des années 70-80). Peut-être que la diversité de ses "talents" ne l'a pas aidé auprès du puritain jury suédois... 

Dans un café viennois, Graham Greene questionne Elizabeth Montagu sur le réseau d’espions américains. 
DR

Dans un café viennois, Graham Greene questionne Elizabeth Montagu sur le réseau d’espions américains. 

 

 

"Le coup de Prague" est basé sur l'un des nombreux épisodes aventureux de la vie de Graham Greene personnage très complexe comme le sont les autres protagoniste de cette histoire comme le dit très bien son scénariste: << C’est une histoire d’espionnage truquée jusqu’à son titre, puisque les deux tiers du livre se déroulent à Vienne et que le terme << "Coup de Prague" (…) désigne la révolution qui fit basculer la Tchécoslovaquie dans le giron soviétique en 1948. C’est le moment-clé où se déroule le récit: cette «semaine perdue» de Greene, qui, après quinze jours à Vienne pour le repérage de son film, se rend à Prague en toute discrétion sans qu’on sache vraiment ce qu’il va y faire.>>

Ce roman graphique est une sorte de making-off du fameux film que Carol Reed réalisa en 1949, "Le troisième homme" dont Graham Greene a écrit le scénario. Le livre, contrairement à ce que peut laisser penser le titre, se déroule presque exclusivement à Vienne au cœur du rude hiver de 1948. L'écrivain se rend dans la capitale de l'Autriche, qui comme Berlin est  alors divisée en quatre secteurs, tenus chacun par l'un des alliés, sous le prétexte d'étoffer son scénario. Nous allons ainsi suivre la genèse du « Troisième Homme » qui sera très périlleuse pour son scénariste. On devine dès les premières pages que la littérature et le cinéma ne sont pas les seuls raisons qu'a l'écrivain de venir à Vienne.

Le scénariste de ce roman graphique est Jean-Luc Fromental qui est aussi éditeur chez Denoël Graphic sera le coscénariste avec Jean-Louis Bocquet d’un prochain « Blake et Mortimer » qui sera dessiné par Antoine Aubin. Si l'on en juge par la qualité de cet album, on salive à l'avance pour ce qui devrait sortir de ce brillant attelage. Avec "Le coup de Prague", Le scénario de Jean-Luc Fromental nous emmène dans une Vienne qui en 1948 est un véritable nid d'espions au moment où la guerre froide, larvée depuis déjà plusieurs mois, va véritablement éclater avec la prise de pouvoir par les communistes à Prague. Nous sommes entre Eric Ambler et John Le carré. La bonne idée du scénariste est de nous faire raconter cette histoire par la belle jeune femme qui doit chaperonner l'écrivain dans une ville où chaque sortie peut être fatale. Il s'agit d'Elizabeth Montaigu, une ancienne actrice ayant travaillé pour les services secrets américains pendant la guerre, personnage réel que je ne connaissais pas. 

 

Graham Greene et Elizabeth Montagu dans Le Coup de Prague
Graham Greene et Elizabeth Montagu dans Le Coup de Prague © Jean-Luc Fromental et Miles Hyman/ Collection Aire Libre chez Dupuis
 

Depuis la fin de la guerre,la dame travaille pour la London Films, la compagnie du réalisateur et producteur Alexander Korda qui lui aussi émarge aux services secrets britanniques (ce que je ne savais pas; est-ce une invention?) mais apparemment pas tout à fait dans la même obédience que Graham Green. Comme celui-ci vient d’engager Graham Greene pour écrire le scénario d’un film se déroulant à Vienne, Elizabeth est chargée par son employeur de guider le romancier anglais dans la ville, afin de lui permettre de trouver l’inspiration pour son histoire.

Détail d'une planche du "Coup de Prague" avec la roue viennoise dans laquelle est jouée un fameuse scène du Troisième homme avec Orson Welles et James CottenDétail d'une planche du "Coup de Prague" avec la roue viennoise dans laquelle est jouée un fameuse scène du Troisième homme avec Orson Welles et James Cotten © Jean-Luc Fromental et Miles Hyman/ Collection Aire Libre chez Dupuis

Le scénario du coup de Prague est plus complexe que celui du "Troisième homme". Il demande au lecteur une grande attention pour comprendre les péripéties de cette aventure où s'affronte les soviétiques et les occidentaux qui sont loin de marcher tous la main dans la main; à quoi il faut ajouter trafiquants de toutes sortes et anciens nazis désireux d'être exfiltrés vers l'Amérique du sud. Les multiples rebondissements de cette histoire tient sur 96 pages riches et denses et c'est un tour de force d'autant que les décors ne sont jamais oubliés. 

Le coup de Prague de Miles Hyman et Jean-Luc Fromental

Le style de Miles Hyman est immédiatement reconnaissable. Chaque case est un tableau qui semble avoir été exécuté à la craie grasse. Leur esthétique font plus penser aux tableaux d'Edward Hooper qu'a celle d'autres bandes dessinées. Je ne connaissais de Miles Hyman avant cet album que son adaptation du" Dahlia noir " d'Elroy et son art-book "Drawings" sorti en 2015.

Le coup de Prague de Miles Hyman et Jean-Luc Fromental

Les éditions Dupuis ont, en outre, eu l’intelligence de présenter à la fin de la bande dessinée, un dossier, signé Jean-Luc Fromental, consacré aux principaux protagonistes de l’histoire, ce qui aide à la compréhension de cette intrigue passionnante mais touffue et donne envie de revoir le film de Carol Reed, "le Troisième homme ". Ce précieux supplément permet d'envisager quelles sont les parts de faits réels, de suppositions ou de pures fictions dans le scénario. 

Le coup de Prague de Miles Hyman et Jean-Luc Fromental

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17 Avril 2025, 13:25pm

 

Il n'est pas inutile, en préambule, de préciser que ce roman est un des premiers de Murakami et qu'il a été publié au Japon en en 1982 au Japon et a été traduit en français en 1990. Il est le premier véritable succès de l’auteur, qui avait déjà écrit deux romans alors.

Le narrateur (dont on n’apprend pas plus le nom dans ce livre que dans Danse danse qui reprend le même narrateur, d'ailleurs dans ce roman aucun personnage n'a de nom mais parfois des surnoms ou est désigné par son activité) est publicitaire à Tokyo. Il a du mal à s’engager et à donner du sens à sa vie banale. Jusqu’au jour où il est approché par un mystérieux homme à cause d'une photographie qui lui a été envoyé par un ami qu'il a perdu de vue depuis plusieurs années, photo qu'il a publiée dans le cadre de son travail. Sur cette photographie figure un paysage montagneux occupé par des moutons. Mais à y regarder de plus près, on y découvre un mouton différent des autres. Il a une étoile sur le dos. Ce mouton aurait jadis investi l'esprit du « Maitre », patron de l'homme mystérieux et lui aurait permis d'atteindre une grande puissance. Le Maître, dirige une puissante organisation occulte d’extrême droite (enfin d'extrême droite, c'est ce qui est écrit, mais je ne vois pas en quoi elle mérite cette appellation. Il faut dire que l'extrême droite au Japon est un épouvantail que l'on agite encore plus qu'en France, on y agite également, mais avec moins de vigueur celui de l'extrême gauche. Ces entités politiques sont la-bas moins fantasmagoriques qu'ici...). Cette organisation a la mainmise sur la politique, l'économie et la presse, par là même sur leur destinée. Le narrateur, décontenancé, se voit forcé de partir à la recherche de ce mouton ! Il n'a guère la possibilité de refuser car le messager de l'organisation le menace de graves sévices s'il refusait cette mission.

La chose la plus extraordinaire c'est que le lecteur va finir par trouver cette histoire extravagante presque normale et ce n'est pas le moindre talent de Murakami mais auparavant il aura eu néanmoins quelques obstacle à franchir. Tout d'abord un début languissant et de prime abord un manque d'intérêt pour le personnage principal. Une des difficulté à rentrer dans le livre est la médiocrité du héros. J'ai l'intuition que la lecture réveille dans le lecteur la mégalomanie qui ne sommeille que d'un oeil chez bien des hommes; car si le lecteur est tout prêt à s'identifier à un empereur romain, à un chef de gang, à un génie quelconque, il a beaucoup plus de mal à rentrer dans la peau d'un trentenaire japonais dont la plus grande qualité est l'indécision... Mais à mesure que son indécision se guérit, le héros devient de plus en plus attachant... Ce qui est heureux pour les vente futures de l'auteur puisque la fin relativement ouverte de « La course au mouton sauvage » lui permet de faire venir notre publicitaire à l’hôtel du Dauphin (lieu crucial du roman) cinq ans plus tard dans Danse Danse Danse, car le narrateur ressent le besoin de revoir les gens qu’il a croisés lors de sa quête de l'animal à poil laineux.

Autre tour de force de l'auteur, et qui aide à la crédibilité de cette pourtant incroyable aventure, celui de l'inscrire dans l'Histoire du Japon. Le romancier aborde par exemple l'épopée de l'occupation d'Hokkaido, qui fut un peu le Far-west japonais; occupation qui ne commença vraiment qu'à partir de la seconde moitié du XIX ème siècle (ce que n'ignorent pas les lecteurs du magnifique livre de Nicolas Bouvier, « Chronique japonaise »).

Le roman commence un peu comme un roman de Modiano, (Dans le café de la jeunesse perdue) mais dans ce chapitre la comparaison stylistique avec Modiano n'est pas à l'avantage du japonais... Le narrateur nous parle à la première personne du singulier, d'une fille facile qui attend tous les jours, dans un café d'étudiants, le garçon qui règlera la note de ses consommations de la journée, contre quoi elle fera l'amour avec lui. Nous sommes en 1970 et celui qui parle à vingt et un ans et à connu cette fille l'année précédente. Ces dix premières pages n'auront aucune incidence sur la suite du récit. Nous avons droit ensuite aux déboires conjugaux du monsieur, cette fois nous sommes en 1978 et nous n'en bougerons plus. Notre jeune homme se console bien vite de l'abandon de sa femme avec une jeune femme qui l'a subjugué par la beauté de ses oreilles et qu'il va entrainé dans son enquête sur le mystérieux quadrupède frisé. Si le lecteur a été pugnace il sera arrivé déjà à la page 56 que l'on peut considérer comme le véritable début du roman qui va encore aller doucement jusqu'à la pages 126 avec la rencontre entre notre terne, jeune homme (il vient juste d'avoir trente ans) et « un homme étrange aux propos étranges ». Le roman décolle enfin et devient délicieusement mystérieux. L’intention de l’auteur est probablement jusque là de nous faire ressentir dans un style naturaliste et terne la vacuité de la vie du narrateur.

Le style de Murakami est à la fois plat et fluide mais heureusement ses phrases souvent anodines contiennent parfois des trouvailles imagées épatante comme: << De temps à autre, quelqu'un toussait en faisant un bruit sec comme si l'on frappait la tête d'une momie avec des pincettes.»ou «J'imaginais les moutons fixant chacun de leurs yeux bleus leur portion de silence.» et plus loin << "Son visage n'avait pas la moindre expression. Il me rappela cette photo d'une ville engloutie sous la mer que j'avais vue un jour>>. Ces trouvailles langagières qu'on hésite à qualifier de poètiques en regard des l'objets sur lesquelles elles reposent m'ont fait penser à la collision improbable d'une page de Bret Easton Ellis avec une de Raymond Queneau... 

L'écriture de Murakami est principalement une écriture de l'action et du dialogue, une écriture où la description n'a que peu de place surtout celles des paysages qui sont assez rares et peu convaincantes ce qui est assez paradoxale, car la nature tient un grand rôle dans le livre et probablement chez Murakami comme chez beaucoup de japonais.

Ce qui est amusant est que le héros, tout comme le lecteur ne se comprend jamais totalement ce qui se passe, il doit fréquemment s'expliquer à lui même la moindre chose. L'avantage du procédé est que l'on ne se perd jamais dans cette histoire extravagante, l'inconvénient sont les fréquentes redites.

« La course au mouton sauvage » est un voyage dans l’absurde et la réalité en forme de métaphore. C'est également un voyage géographique, le roman tout comme « Kafka sur le rivage » est aussi road movie mais alors que le héros de Kafka sur le rivage met le cap au sud de l'archipel nippon celui de l'ouvrage présent va lui au nord dans la froide ile d'Hokkaido. Le problème une métaphore de quoi? Durant toute ma lecture j'ai cherché un sens caché à cette histoire absurde d'ovin. Ce mouton qui vampirise des hommes-hôtes , que symbolise-t-il ? Il est responsable de la naissance d'un parti d'extrême droite. Les rhinocéros de Ionesco et la peste de Camus reflètent la montée des idées fascistes, ce mouton ne lorgnerait-il pas vers une métaphore similaire. N'y a-t-il pas une historique, voir politique ce roman? Ne serait-il pas une justification de la théorie du complot; Murakami dénonce un parti conservateur japonais, au pouvoir, phagocyté par l'extrême droite et l'affairisme... On peut envisager que a quête du mouton étoilé s’apparente aussi à l’attente de Godot, mais un Godot démiurge, peut-être maléfique... Mon âmes réjouissante y a même vu une apologie du suicide.

Autre probable métaphore celle que dissimule le pseudonyme du rat, celui de l'ami du narrateur qui lui envoie la fameuse photo; tout comme le mouton, le rat est une figure du calendrier chinois; l'intrigue Murakamienne tourne autour du rat, qui est quasi absent. Seul le rat semble libre de ses actions alors que les autres personnages semblent tous un peu des automates. Les questions existentielles ne sont pas absentes du livre, je suis sur que vous vous êtes toujours demandépourquoi les bus n'ont pas de nom contrairement aux bateau? Cette grave interrogation est amené par le fait que le chat du narrateur n'a pas de nom; matou dont les flatulences à bord d'une luxueuse limousine m'ont fait rire, mais c'est je crois la seule note d'humour de l'ouvrage.

Même si je connais le vieil adage que comparaison n'est pas raison, ceux qui ont l'habitude de me lire (il ne doivent pas être très nombreux, d'autant qu'en cette période estivale la fréquentation fléchit. La plupart se contentant de regarder les images du blog, en imaginant des polissonneries...) savent que je ne peut m'empêcher de chercher sources et parentèles de l'auteur que je viens de lire avec d'autres que j'ai lu jadis ou naguère. Dans « La course au mouton sauvage » si l'on remplace le mouton par une baleine on pourrait penser à Melville, pour rester dans les lettres américaines j'évoquerais aussi John Irving où comme chez le nippon le loufoque fait parfois irruption dans la quotidienneté la plus grise, mais fi de plaisanteries,Murakami est un écrivain fantastique à la manière d'un Maupassant ou d'un Buzzati chez lesquels, comme ici, le fantastique naît de l'intrusion dans notre monde de forces extérieures, inhumaines et incompréhensibles pour les infortunés héros et le lecteur que je suis.

Une phrase du roman résume parfaitement ce que le lecteur a envie de dire à l'écrivain lorsqu'il a terminé la lecture de "La course au mouton sauvage": << Toute votre histoire est à dormir debout, tant elle est absurde, mais à l'entendre de votre bouche elle a comme un goût de vrai.>>.

 

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LE SEL DE JEAN-BAPTISTE DEL AMO

17 Avril 2025, 06:51am

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Le sel de Jean-Baptiste Del Amo ne semble pas faire bruire le petit landerneau des lettres française en cette rentrée littéraire 2010. Sans doute que l'escouade des plumitifs qui traite habituellement le sujet et qui écrit généralement dans un français approximatif est gênée aux entournures pour émettre un avis sur un livre aussi bien écrit. Il l'est même parfois un peu trop, le romancier se laissant aller parfois à la belle page. Certains paragraphes m'ont rappelé les dictées signées Maurice Genevoix sur lesquelles j'ai peiné dans mon jeune âge. Peut être que les critiques littéraires sont ils également jaloux que le jeune homme, je suppose l'auteur jeune, bien que je ne sache rien de lui, ait écrit son roman en étant pensionnaire de la villa Médicis (je les comprend, je le suis aussi).
 
 
 
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Il est vrai aussi qu'au classicisme de sa langue le romancier y ajoute celui de son thème, la description d'une famille, entre famille je vous aime et famille je vous hais.
Le roman qui est le deuxième de son auteur après Une éducation libertine ( prix Goncourt du premier roman en 2009 ), paru également chez Gallimard il y a deux ans, est divisé en trois parties qui portent chacune le nom d'une des Parques, Nona, Decima, Norta, représentées dans l’Antiquité comme celles qui tiennent le fil de la vie. Nona tient le fuseau, Decima marque le sort qui échoit à l’individu, Norta coupe le fil. On naît, on vit, on meurt, et « les vivants défigurent la mémoire des morts », écrit Del Amo..
 
Le livre commence au matin de ce qui est un jour particulier pour cette tribu. Le soir de cette journée doit les voir tous rassemblés dans la petite maison familiale à  Sète que dorénavant la mère habite seule. Cette dernière va préparer toute la journée, qui est le laps de temps dans lequel s'inscrit tout le présent du livre, cette construction rappelle assez Mrs Dalloway de Virginia Woolf dont Del Amo a mis une phrase en  exergue du Sel, le diner qui doit réunir ses trois enfants et leur famille. Il y a Fanny, la seule fille et deux garçons Albin et Jonas. Mais le personnage principal du livre est un mort, le père, Armand, l'homme écorce, disparu il y a peu de temps, dont l'ombre habite tous les membres de cette famille.
 
 
 
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Si Jonas ne fut pas l'enfant le plus aimé du père, en revanche il est patent qu'il est le favori du romancier. Grace à plusieurs flashback on assiste à la découverte puis à l'acceptation de son homosexualité par Jonas. C'est avec une acuité rare que Del Amo décrit cette découverte alors que le garçon n'est pas encore pubère: << Jonas commença à apprendre la dissimulation, à redouter une vérité encore opaque à ses propres yeux.>>.
Le personnage de Jonas prend le pas sur les autres, sans doute au corps défendant du romancier. Il parait si fort un double de l'auteur et l'auto-fiction ayant également, à l'insu cette fois du lecteur, éclipsé récemment les autres formes d'écriture que l'on est tout surpris de lire en quatrième de couverture que Jean-Baptiste Del Amo est né à Toulouse et non à Sète.
Pourtant des phrases telles que celles-ci «  si les volets n'étaient pas rabattus et que le jour la trouvait allongée sur le flanc, le visage vers la fenêtre, l'une des premières images qu'elle percevait, sitôt qu'elle ouvrait les yeux, était le haut vol des oiseaux dans un carré de ciel sur le mur. Une traînée de nuages y hésitait parfois. Si les matins étaient gris, Louise y voyait comme un reflet de la mer, une écume qui pouvait être blanche ou même noire.  » aussi belles que justes me paraissent pouvoir avoir été écrites que par quelqu'un qui a longtemps habité face à la mer mais c'est sans doute le talent qui nourri cette illusion chez un lecteur comme moi en exil de mer...
 
 
 
 
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Jonas génère les passages les plus beaux et les plus sensuels du livre: << Il parvenait à se glisser discrètement à genoux au milieu de l'étendue d'eau et d'une colonie de ces oiseaux flamboyant. Jonas éprouvait la nécessité de se masturber sur cet ilot, un appel impérieux auquel il songeait des jour à l'avance... Souvent l'inquiétude d'être surpris, ou le poids de ce qui lui évoquait vaguement un péché - du moins l'idée d'un acte répréhensible - compressaient sa vessie et le forçaient à s'arrêter pour pisser dans un fossé ou sur la souche brune d'un arbre... S'il s'étendait sur le dos, le ciel lui offrait son bleu lavasse que balafraient le vol des mouettes et le sillage des avions. Jonas remontait son tricot de peau et se déculottait. Le plaisir qu'il éprouvait à la sensation du soleil sur son ventre, à l'empoignade de son sexe dans ce berceau de nature brute, à la fois indifférente et complice de son hédonisme, était indicible. Il n'était pas pubère et ne pouvait éjaculer, mais il restait ce qui lui semblait être des heures - et n'était en réalité que des instants bien plus brefs - à se branler au milieu de la digue et des flamants roses.>>.

L'auteur donne la parole à tour de rôle à chacun des membres de la famille. Durant la journée du diner, ils se remémorent, d'une manière assez artificielle, ce que fut leur vie. Il est dommage que Del Amo n'est pas maintenu son procédé narratif jusqu'à la fin. Dans la dernière partie du livre il donne la parole, à Armand, un mort, pour donner des informations sur ce père si pesant dans la tête de ses enfants même après sa mort, ce qui déséquilibre le récit et lui enlève du mystère donc de sa force.
Le stratagème débouche sur un récit un peu à la Rashomon, bien que d'une manière moins systématique que dans le conte japonais. On lit ainsi la narration d'un même évènement mais vu à chaque fois par une personne différente.
"Le sel", tout comme "La carte et le territoire" de Michel Houellebecq, dont je ne devrais pas tarder à vous entretenir, a pour pivot la relation d'une fratrie, chez Houellebecq elle est réduite à l'unité, avec son géniteur. Ce thème me parait de plus en plus récurrent dans le roman français. Il s'accorde avec la frénésie qu'a pris ce peuple pour les recherches généalogiques. Cette soif à la fois de savoir d'où l'on vient, en général on aboutit à un pauvre laboureur et la recherche d'une sorte de divinité tutélaire et protectrice dont toutefois on ne parviendrait pas à se libérer même après la disparition de celle-ci me parait le trait dominant de cette société en déshérence. Cette quête effrénée des origines génère des questions aussi oiseuses que celle des avantages de droit du sol sur le droit du sang, ou inversement... Les romans sont toujours les plus fidèles reflets des sociétés qui les nourrissent. Tout cela me semble aller à l'encontre de l'autonomie de l'individu qui semble vouloir se découvrir de mythiques origines que comme alibi à son incurie du jour.
Cette belle étude psychologique d'une famille, << Leur famille est ce fleuve aux courbes insaisissables dont il n'est possible de cerner la vérité qu'en l'endroit où la mémoire de tous afflue pour se jeter, unifiée dans la mer.>> aurait gagné à ce que le fleuve ait un cours moins paresseux. En outre le récit est entaché de joliesses superfétatoires. Il est peu probable par exemple que les rejetons d'un marin pêcheur sétois d'origine italienne et d'une fille de paysans ardéchois se prénomment Fanny, Jonas et Albin. Et était-ce bien nécessaire de faire autant de littérature, parfois à la limite de l'indécence, sur la mort d'un enfant...
 
 
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Depuis longtemps je suis poursuivi par la lubie tenace de vouloir lire les romans dans le cadre qu'ils décrivent. Curieusement je n'y étais presque jamais arrivé, avant ce livre. Je me souviens surtout de lectures totalement décalée comme la lecture par exemple de La ligne de beauté sous les palmiers envahis de corbeaux de la plage de Mombassa au Kenya, une atmosphère assez éloignée de celle du west end londonien. J'ai pu donc enfin comparer à chaud les description de "sel" avec la réalité sètoise que j'avais devant les yeux, d'où les photo qui illustrent ce billet. S'il incontestable que Del Amo connait bien Sète dans son roman, on a pourtant le sentiment qu'il s'agit plus d'une petite bourgade maritime de l'entre deux guerre  que de l'important port de pêche que j'avais devant les yeux en lisant les dernières pages de "sel". Le romancier en a presque évacué toute modernité.
Cette constatation m'amène à la réflexion que Del Amo est plus un écrivain géographe qu'un romancier historien. Certes on peut considérer cette classification arbitraire mais elle dessine une géographie, justement, littéraire pas moins pertinente qu'une autre. Je rangerais parmi les géographes, bien sûr Houellebecq mais aussi Modiano et bien évidemment Julien Gracq. Del Amo appartient à cette cohorte et certaines de ses meilleures pages ne sont pas loin de la belle prose de Gracq en particulier de certaines morceaux d'Un beau ténébreux. Chez les "historiens", on trouvera naturellement les auteur de romans historique comme Zoé Oldenburg mais aussi ceux qui font grand cas de la chronologie tel Marguerite Yourcenar.
 
 
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Je suis une sorte d'obsédé de la chronologie dans les romans et les béances dans leur échelle du temps me révulsent lorsque je les découvre. J'aime toujours situer ce que je lis dans une perspective temporelle. Je me surprend ainsi à reconstituer, parfois un crayon à la main, les biographies des acteurs d'une fiction. Del Amo m'a incité à ce petit jeu en donnant des indications de date, sans pour autant en faire figurer le millésime. Ainsi il mentionne la disparition du navigateur Alain Colas: << Il n'avait, de sa vie, aucun souvenir avant l'année de ces cinq ans, où il revoyait Armand suivre la première édition de la route du rhum... Comme il devait l'apprendre des années plus tard, la première édition de la route du rhum fut marqué par la disparition d'Alain Colas... Il a disparu dans la nuit du 16 novembre...>> (page 64). Si la date est mentionnée l'année ne l'est pas. A près une courte recherche j'apprend qu'il s'agit de 1978. Jonas est donc né en 1973. Le soir du diner familiale, Fanny a quarante six ans, Albin quarante trois, ses fils jumeaux dix sept ans et Louise soixante neuf (page 60). Lors de "l'écart" de Louise, Jonas à trois ans (page 53). Nous savons ainsi que nous sommes en 1976. Cet "écart" a eu lieu trente deux ans plus tôt (page 86). De là nous pouvons en déduire que le diner a lieu en 2008 et que par conséquent Jonas, dans le présent du livre a Trente cinq ans et qu'Albin est né en 1965, ses enfants en 1991, Fanny en 1962 et a quatorze ans lors de "l'écart" de sa mère ou plus exactement va les avoir comme le confirme la page 128. Quant à Louise elle a vu le jour en 1939. Page 122 on apprend qu'il y a onze ans que Léa est morte soit en 1997 âgée de dix ans. Elle est donc né en 1987.  Alors que Mathieu, le frère de Léa et le fils de Fanny est né l'année de la majorité d'Albin, c'est ce que nous apprend la page 148, soit 1965 + 21 (lamajorité était alors à 21 ans) est donc né en 1986; il a 22 ans le soir de la réunion familiale. Sarah la fille d'Albin nait trois ans après la mort de Léa donc en 2000 et a 8 ans (ou 7 suivant le mois de sa naissance) dans le présent du livre. Selon les évènements historique Armand et son père ont quitté l'Italie entre 1943 et 1945. D'après la page 172, Jonas quitte la maison familiale l'année de la naissance des jumeaux soit en 1991, Jonas a donc juste 18 ans; cette même année il rencontre Fabrice qui a deux ans de plus que lui, 20 ans (page 175). La mention, page 256, de l'attentat du RER B à Saint-Michel qui s'est déroulé le 25 juillet 1995 date la mort probable de Fabrice qui a alors 24 ans tandis que son ami en a 22. Ils se connaissent depuis quatre années.
 
 
 
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C'est en 1981 que Badinter fait supprimer la législation discriminatoire envers les homosexuel. On peut lire page 95: << elle se souvint d'un été durant lequel Jonas n'avait pas plus de neuf ans... ils suivaient sans grand intérêt un journal télévisé où l'on annonçait la suppression des législations anti homosexuelles.>> Si Del Amo n'avait pas eu la prudence de laisser l'âge de Jonas dans un léger flou, on était près d'un hiatus chronologique. En revanche lorsque je lis page 211 << Cinq ans savait Albin c'était remonter à la naissance de Sarah...>>, le compte n'y est pas puisque par ailleurs ont a appris qu'elle est né trois ans après la mort de Léa qui est survenue il y a dix ans... 
 
 
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Je ne conteste pas que le petit exercice de reconstitution biographique peut paraitre vain pour un lecteur mais je pense qu'il montre aussi combien il est important pour la cohérence d'un texte et sa crédibilité que le romancier travaille la biographie de chacun des protagonistes de son récit d'abord séparément   puis ensuite les confronte entre-elles. C'est ce que préconisait Roger Martin du Gard, un maitre en la matière de roman et de cohérence chronologique dans les siens. 
Si Jean-Baptiste Del Amo maitrise parfaitement la carte et le territoire, il me parait avoir quelques difficultés les grands évènements du monde aux péripéties de ses personnages. En revanche mon petit jeu ci-dessus démontre qu'il maitrise (presque) parfaitement la biographie de chacun de ses personnages. J'attendrai avec impatience le prochain opus de cet auteur qui nous délivre une langue si belle et si rare en ces temps de jargonnage et de littérature à l'estomac, en espérant qu'il corrigera les défauts de "sel" notamment l'intrusion de personnages superfétatoires comme cette transsexuelle africaine qui n'est qu'un artifice pour introduire la confession de Jonas et qui arrive dans le roman comme un radis noir dans un pot de caviar et surtout en souhaitant qu'il se libère un peu plus en laissant parler plus son coeur, ce sera alors, n'en doutons pas un grand livre.


Le sel de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 2010
 
 
 
imagine-7399.JPG Sète, octobre 2010

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DANSE, DANSE, DANSE D'HARUKI MURAKAMI

17 Avril 2025, 06:35am

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Danse, danse, danse est le sixième roman d' Haruki Murakami. Il a été publié au Japon en 1988. Il appartient à la série de roman du rat, qui comprend outre la course au mouton sauvage », « Écoute le Chant du Vent » (1979) et  « Le Flipper de 1973 » (1980), romans que l'on peut considérer comme une suite autobiographique rêvée dans lequel Haruki Murakami met en scène ses désillusions d’adolescent puis d’homme mûr.Avec cette suite de « La course au mouton sauvage » que le narrateur, que l'on retrouve quatre ans après, résume ainsi: « De l’automne précédent à cet hiver là, il s’était vraiment passé beaucoup de choses. J’avais divorcé. Un de mes amis était mort dans d’étranges circonstances. Ma femme était partie sans rien me dire, j’avais rencontré de drôles de gens, avait été impliqué dans des évènements bizarres. Et puis, quand tout cela avait pris fin, je m’étais retrouvé comme aspiré dans un calme et  une solitude dont je n’avais jamais fait l’expérience jusque là ».Il me paraît néanmoins indispensable delire « La course au mouton sauvage » avant d'aborder le présent volume, Haruki Murakami confirme qu'il n'est pas l'auteur des départs rapides. Comme pour le premier livre des aventures du narrateur, dont on ne saura toujours pas le nom, on s'ennuie un peu durant les cinquante premières pages. Mais cette fois c'est moins gênant car le lecteur se sera pris de sympathie pour le narrateur en lisant « La course au mouton sauvage ». Le livre ne débute vraiment que lorsque le narrateur, qui ne travaille plus en tant que publicitaire mais est devenu journaliste indépendant, capable d'écrire à la demande sur "les mérites d'une marque de montre ou le charme des femmes de quarante ans", il ne cesse de s'interroger sur le sens de la vie, les femmes qui le quittent et les gens qui traversent son existence, puis "repartent, encore plus usés de l'intérieur". Il revient à l'hôtel du Dauphin, situé àSapporo (Hokkaïdo), l'épicentre de « La course au mouton sauvage » où il a été appelé dans ses rêves par son béguin aux belles oreilles disparu mystérieusement à la fin de sa quête ovine. Ceci quatre ans après les péripéties racontées dans « La course au mouton sauvage ». Il a la surprise de découvrir à la place de l'établissement miteux de Sapporo, un palace ultra moderne. Malgré le désappointement de ne pas y retrouver ses vieilles connaissances, il prend une chambre dans le nouvel établissement. Il a aussitôt une relation avec une jeune employée de la réception qui lui révèle que l'aspect luxueux et clinquant de l'hôtel se cache une réalité inquiétante. Dans une réalité parallèle, l'Homme mouton, déjà messager de l'autre-monde dans « La course au mouton sauvage », rencontré dans les ténèbres paranormales du 15e étage de l'Hôtel du Dauphin, lui aura délivré son injonction: «Danse, continue à danser», ce qui donne le titre du livre :" Mais il n’y a rien d’autre à faire que danser, poursuivit l’homme-mouton. Et danser du mieux qu’on peut. Au point que tout le monde t’admire. Danser tant que la musique durera. Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. ".

Comme souvent chez Murakami, la musique s'invite au détour d'une page. La musique que nous, lecteurs, “entendons”, c’est le fond de jazz, de funk et de rock des années 60, 70 qui s’échappe du lecteur cassette de la vieille Subaru ou des enceintes des cafés enfumés. Il est amusant de constater que le narrateur s'amuse et s'agace à la fois des noms farfelus des groupes d'alors. Ces digressions permettent à Murakami de nous faire partager ses gouts musicaux et dans « Danse, danse, danse ». Par le biais de Gotanda, un ami acteur, ancien condisciple de collège du héros, le romancier nous fait part de ses critiques acerbes sur le cinéma populaire japonais. Pan du cinéma nippon quasiment inconnu de l'occident très loin du cinéma d'un Ozu hier ou de celui d'un Miike aujourd'hui. Ce personnage qui a un nom, ce qui n'est pas toujours le cas dans les romans de Murakami, permet d'introduire une réflexion sur l'identité. Par ailleurs l'un des leitmotivs du roman est une scène d'un film de série B, « Amour sans espoir », dans lequel tourne Gotanda.

Tout comme dans « La course au mouton sauvage », le fantastique surgit dans la réalité la plus prosaïque qui soit en l'occurrence en sortant d'un ascenseur d'un grand hôtel moderne. Murakami est un maitre de la bifurcation narrative, alors que le lecteur commençait à s'installer dans le bizarre et l'étrange, surgit à la page 240, le roman en compte 574, une nouvelle rupture qui nous entraine vers une intrigue policière si classique avec flic teigneux et prostituée de luxe étranglée avec son bas que l'on frise la parodie. Mais l'auteur, comme à son habitude ne tarde pas à nous emmener ailleurs.

Un des procédés de la construction romanesque de Murakami est, mis à part le narrateur, de traiter tous les autres sur le même plan sans que l'on sache distinguer à la moitié du livre ceux qui ne seront qu'anecdotiques de ceux qui se révèleront importants pour l'intrigue. On a le choix ici entre deux inspecteurs tordus, Yuki (neige en japonais) une Lolita de treize ans faussement naïve et un peu médium qui a des sortes de presciences..., un acteur bellâtre ennuyé de son succès, une prostituée mystérieuse, une réceptionniste de grand hôtel stressée, un poète manchot et quelques autres...

Le cadre spatio-temporel de l’histoire est très accessible parce que presque contemporain, nous sommes précisément en 1984, dans le Japon des années 1980 est en plein boom économique. Epoque dont on peut se souvenir avec nostalgie avec ses objets emblématiques comme les cassettes audios et encore, plus pour longtemps, les disques vinyle... On fume énormément dans ce roman et on y boit beaucoup, plus des pina-colada que du saké... D'autre part les références de l'auteur sont exclusivement occidentales. Il convoque Faulkner, Kafka, David Bowie, Mickael Jackson, Les Beach Boys, et multiplie les références à l’occident.

Je sais grès à Murakami de dater avec soin son roman. Je suis certain que cela lui donne une densité qu'il n'aurait pas sans cela: << Le disneyland de Tokyo avait été inauguré. Bjorn Borg avait arrêté le tennis. Michael Jackson se maintenait à la première place au hit-parade de la radio.>>.

Le romancier parsème son histoire de considérations générales qui peuvent agacer par leur évidence, mais quelques fois il n'est pas inutile de rappeler les évidences comme: << Il y a toujours des guerres. Toujours. Il n'y a eu aucune époque sans guerre. On a beau croire qu'il y en aura jamais, un jour il y en a une. Les humains au fond aiment s'entre tuer. Ils s'entretuent jusqu'à ce qu'ils soient trop fatigués pour continuer. Quand ils sont fatigués pour continuer, ils font la trêve un petit moment. Et ensuite le massacre recommence. C'est réglé d'avance. On ne peut faire confiance à personne, et rien ne change. Il n'y a rien à faire. Si on aime pas ça, il ne reste qu'à s'enfuir dans un autre monde.>>. Souvent en guise de pose dans l'action, nous est délivré des sentence tout aussi désabusé sur le quotidien de l'individu. La teneur de ces remarques va du morose au désespéré et résonne pour moi comme certaines pages de Céline. En voici un exemple: <<Ma maison a deux portes, l'entrée et la sortie, et on ne peut pas les intervertir. On ne peut entrer par la sortie ni sortir par l'entrée. Il y a plusieurs façons d'entrer, et plusieurs façons de sortir. Mais tout le monde finit par ressortir. Certains sont sortis pour essayer de nouvelles possibilités, d'autres pour faire des économies de temps. D'autres encore sont morts. Mais pas un n'est resté.>>.

Pour le lecteur connaissant Tokyo et ses environs Danse, danse, danse procurera le petit plaisir supplémentaire qu'éprouve l'initié en présence d'un signe qu'il reconnaît et deviendra ainsi un élément de connivence avec l'auteur. Il s'apercevra, carte à l'appui qu'en matière d'itinéraire, le héros murakamien n'est guère un adepte de la ligne droite à l'instar du romancier qui nous inflige bien des circonvolutions pour parvenir au dénouement. On pourrait se passer agréablement de certaines en particulier des languides et répétitives conversations entre le narrateur et son ami Gotanda, surtout qu'il ne faut pas être d'une perspicacité extraordinaire pour subodorer qui est le personnage clé du mystère.

Une des propensions de Murakami que je n'apprécie que modérément est celle de détailler les moindres faits et gestes de son héros. Lorsqu'il mange, on n'ignore rien de son menu. Pas plus que lorsqu'il fait sa valise pour partir à Hawaï, on connait tout des atours qu'il emporte. Le romancier s'en voudrait sans doute de ne pas mentionner lorsque le narrateur se lave les dents ou pisse (on pisse presque autant dans les livres de Murakami que dans les film de Tsai Ming Liang.)

Encore une fois on ne sait pas pourquoi on est comme envouté par une pareille histoire peut être parce que cette fois, on s'attache, plus que dans son aventure précédente, au narrateurun antihéros qui, malgré sa médiocrité, essaye de faire de son mieux pour renouer les fils de sa vie. Sa médiocrité fait qu'on s'identifie facilement à lui. Et puis, il y a Yuki (les rapports qu'entretient Yuki avec sa mère m'ont fait songer à celui qu'avait Eva Ionesco avec sa mère la photographe, comme la mère de Yuki, Irina Ionesco.) qui est un personnage bien attachant dont aimerait connaître le devenir...

En 2001, Murakami a déclaré qu'écrire « Danse, Danse, Danse » avait été un acte de guérison après le succès inattendu de « La Ballade de l'impossible » et que, à cause de ça, il avait préféré l'écriture de « Danse, Danse, Danse » à celle de tout autre roman.

« Compliquée cette affaire, mon cher Watson, fis-je, m’adressant au cendrier posé sur la table.
Mais le cendrier ne répondit pas. Et pour cause, il était intelligent et savait qu’il valait mieux rester en dehors de toute cette histoire. » Contrairement à ce cendrier auquel s'adresse le narrateur de « Danse, danse, danse », il ne faut pas hésiter à entrer dans cette histoire.

 

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TANGER 54 DE MONA THOMAS

16 Avril 2025, 13:13pm

Tanger 54

Tout commence lorsque le comédien Gérard Desarthe, chine dans une brocante de Normandie, le portrait d'un jeune maure au regard triste, tracé sur un papier grossier. Outre qu'il trouve le travail splendide, il remarque que celui-ci est signé Burroughs, le célèbre écrivain de la beat génération, et daté Tanger 54. Il montre sa trouvaille à une amie « critique d'art », Mona Thomas qui s'entiche à son tour de l'oeuvre mais met en doute son attribution à Buroughs. Mona Thomas se lance dans une enquête pour découvrir le véritable auteur du portrait, c'est la narration de ses démarches et hypothèses sur le nom du peintre qui est l'objet du livre.

Le portrait est reproduit au début de l'ouvrage, il est ici en fin de l'article. Pour ma part je l'aurais acheté uniquement en raison de la signature ayant assez peu de gout pour les maures... Avant d'entamer la lecture du livre j'y suis allé de ma supposition qu'en à l'identité du créateur du dessin. Tout comme l'auteur de Tanger 54, le nom du lieu et la signature supposée apposés sur la feuille m'ont immédiatement aiguillé vers un artiste anglo-saxon. L'influence de Picasso que j'y ai décelée m'a fait pencher vers Keith Vaughan (1912-1977)... Allons voir si la quête de Mona Thomas corrobore mon intuition.

 

 

Jack Kerouac, Peter Orlovsky & William Burroughs à Tanger en 1957

 

Par une sorte d'illumination Mona Thomas décrète immédiatement que le modèle du portrait ne peut être que Yacoubi un des nombreux amant gigolo arabe de Paul Bowles, ce qui est probable mais pas certain car un autre amant de Bowles, Mohamed Choukri, l'auteur du "Pain nu" pourrait bien être aussi un client sérieus. Il suffit pour s'en convaincre de lire son livre, "Paul Bowles, le prisonnier de Tanger. De son amitié avec Paul Bowles, Mohamed Choukri a tiré ce témoignage à charge contre Paul Bowles où il révèle le coté sombre de l'américain ses relations compliquées avecWilliam Burroughs, Allen Ginsberg Truman Capote ... et le mystère qui entoure le couple étrange qu'il forme avec son épouse Jane. L'auteur en vient à avouer: «Dans mon livre sur Paul Bowles, j'ai tué mon second père." 

 

 

 


Shukri Mohamed est né en 1935 à Beni Chiker, un village du Rif marocain (il est mort à Rabat en 2003). Élevé dans une famille pauvre, la violence de son père l'obligea à fuir à seulement onze ans. Il va à  Tanger où il se prostitue. C'est alors que probablement il rencontrera Paul Bowles qui sera son mentor mais plus tard au début des années 60. Shukri a en quelque sorte pris la suite de Yacoubi mais Paul Bowles a probablement connu Shukri avant Yacoubi.

 Ce livre est une sorte de repère historique dans la production d'essais (je ne sais pas comment désigner ce texte autrement que par ce mot. L'ouvrage mêle récits et considérations sur l'art); en effet visiblement Mona Thomas a fait toutes ses recherches pour trouver l'auteur du dessin en ne levant jamais ses fesses de sa chaise de bureau, tout ce qu'elle a appris semble lui être venu par internet, apparemment elle n'a fait aucune recherche en bibliothèque ni visite sur place (une visite de Tanger n'est pourtant pas désagréable même s'il n'a plus beaucoup de rapport avec le Tanger d'il y a soixante ans et celle à Londres me parait indispensable aux vues de la direction que prend les hypothèses de Mona Thomas). Je la soupçonne même de n'avoir lu que les deux livres qu'elle fait figurer dans la « bibliographie ». Il faut tout de même oser faire une bibliographie de deux titres dont celui de Farson, intéressant récit sur la vie de Bacon, presque aussi mal rédigé que ce « Tanger 54 ». Le reste des informations ont donc été collectées sur la toile sans que jamais ne soit cité les noms des auteurs des sites auxquels Mona Thomas empreinte des passages entiers qu'elle recopie ou dont elle s'inspire, j'ai ainsi eu la surprise de reconnaître des bribes du texte que j'ai écrit sur l'infortuné JOHN MINTON!

 

 

 

 

   

                 Elephant Fording A River 1952 Francis Bacon
 

 

 

Certaines pages sont si mal écrites que leur compréhension en est difficile. Mais il est très intéressant que Mona Thomas pose des questions, pas si souvent soulevées, essentielles sur l'art et son marché, comme qu'est ce qui fait la pérennité d'une oeuvre d'art, qu'est ce qui justifie le prix d'un tableau? qu'est ce qui permet de l'authentifier ? qui détermine son attribution... 

Un livre c'est d'abord une écriture, j'aime me fendre sporadiquement de tels truismes, or donc le quatrième de couverture de l'ouvrage indique que Mona Thomas est écrivain, à la lire, je subodore que ma poissonnière itou. J'ai eu l'impression que « Tanger 54 » était la transcription d'un long coup de téléphone qu'une dame un peu snob, le livre a un coté name dropping, car elle n'omet jamais de citer une célébrité ou même un clampin vaguement connu lorsque celui-ci intervient dans son histoire, passerait à une de ses copines, lui racontant par le menue, comment elle a trouvé l'auteur d'un dessin qu'un de ses amis, Gérard Desarthe, tout de même, a acheté 20 € dans un vide grenier normand.

 

 

                                    Denis Wirth-Miller with Francis Bacon

 

Malgré, son absence de qualité littéraire, le livre est très intéressant pour quiconque étudie, ou a un penchant, pour les marges interlopes de la production littéraires et artistiques des années 50. En ce temps là, Tanger était le rendez-vous de tous les artistes homosexuels de la planète, en particulier des anglo-saxons, et de quelques autres... La plupart y venait faire de ce que l'on appelait pas encore du tourisme sexuel profitant de la proliférante prostitution des adolescents. Pour ne pas faire d'anachronismes moralisateurs, je rappellerais qu'à l'époque des relations homosexuelles entre adultes consentants étaient passibles des tribunaux en Angleterre. La figure centrale de cette communauté était l'écrivain américain Paul Bowles (très curieusement décrit dans le livre comme « un radieux biquet blond »!) qui lui demeurait à Tanger alors que les autre n'étaient que des résidents de passage. On y rencontrait pour de plus ou moins longs séjours, Francis Bacon et son tumultueux amant d'alors Peter Lacy ainsi que les peintres Robert Rauschenberg, Minton, Denis Wirth-Miller (influence souvent occultée de Francis Bacon) sans oublier Yacoubi, le gigolo préféré de Bowles, peintre à ses heures et peut-être le modèle du portrait, les écrivains Cyril Connolly, Burroughs, Tennessee Williams, voilà pour les premiers rôles. On y croisait aussi plus fugitivement Lucian Freud, Ian Fleming, Allen Ginsberg, Truman Capote, Jack Kérouac...

 

Radio Tanger International
Radio Tanger International ©

 

 

 

Si je me suis précipité sur cet ouvrage dès sa parution, ce n'est pas en souvenir du Tanger que j'ai visité dans les années 70, mais parce que j'ai entendu parler de la ville dans sa grande époque par mon ami et peintre Jean-Claude Farjas qui a travaillé de 1952 à 1955, à radio Tanger international. Il y fréquentait beaucoup alors Paul Bowles. Si Jean-Claude Farjas était encore de ce monde je me précipiterais chez lui pour qu'il me montre les pages de son journal intime relatif à ces années là, journal qui serait à publier ne serait-ce que sur la toile. Les passages de "Tanger 54" sur Paul Bowles corrobore complètement ce que me racontait Jean-Claude Farjas sur cet écrivain... (sur Jean-Claude Farjas on peut voir mes billets: pour de souvenir de l'hommage à Jean-Claude Farjas à la mairie du VI ème   Il y a dix ans disparaissait Jean-Claude Farjas).

La quête de Mona Thomas pour trouver l'auteur du mystérieux dessin est bientôt éclipsée par le tableau qu'elle fait de la relation sado-masochiste qu'entretient Bacon et son amant, Peter Lacy. On en vient à se demander si l'enquête pour l'attribution du dessin n'est pas en réalité un prétexte pour brosser le paysage à la fois mondain, crapuleux et intellectuel de l'enclave international de Tanger à la fin de la domination française; où, pour 500 pesetas (20€), on préférait s’offrir un garçon plutôt qu’un tableau de Bacon, mais c'est sans doute prêter une intention murement réfléchi à l'auteur qui a plus probablement écrit son livre au fil de la plume oubliant sa première intention. Elle parvient tout de même dans ce texte cahotant à forcer à la fin l'émotion. Il n'en reste pas moins que l'on en vient à s'interroger sur la véracité de l'histoire du dessin trouvé miraculeusement dans une brocante normande...

Tanger 54, s'il ne révèlera rien de nouveau en ce qui concerne la vie de Bacon, celle-ci indissociable de son oeuvre, a le mérite de la mettre en perspective, certains pans de celles-ci. Bien que Mona Thomas n'aille pas au bout de ces supputation, on peut comprendre que Bacon est indirectement responsable du suicide de son ami Minton et que Bacon a reproduit avec Dyer, qui prendra dans le coeur de Bacon, la suite de Lacy, en l'inversant celle qu'il avait avec Peter Lacy ce qui conduira au suicide Dyer

 

 

 

  

deux tableaux peint en 1956 par Francis Bacon

 

 

Si Mona Thomas ne sait pas écrire, elle sait au moins voir, ce qui n'est paradoxalement pas aussi courant pour une critique d'art. Son regard sur les tableaux de Bacon donne envie de les revoir, ce qui n'est déjà pas si mal.

J'ajouterais que des passages entiers de la relation entre Bacon et Lacy sont très largement « inspirés » par un article de John Richardson, historien d’art et ami de longue date de Francis Bacon, publié dans un numéro du New York Review of Books, où John Richardson, connu pour être un des biographes de Pablo Picasso, relate plusieurs anecdotes personnelles sur Francis Bacon et sa vie amoureuse.

J'ai rêvé de ce qu'aurait pu être un tel ouvrage, qui reste à lire pour ceux qui s'intéresse à l'art moderne, écrit par Didier Blonde, grand et talentueux rêveur sur les traces du passé et illustré par Pierre Le Tan éternel nostalgique du Tanger de cette époque. 

       

 

«William Burroughs, Tanger 54» (David Boeno)

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