une visite au zoo de Beauval (3)
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un regard sur les arts et les lettres
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Commentaires lors de la première édition du billet:
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Avec "L'incognito" Hervé Guibert raconte son séjour à la villa Médicis, renommée dans le livre l'académie espagnole, par le truchement d'Hector Lenoir, un double qui lui ressemble beaucoup et qui s'est fixé comme but d'écrire "l'histoire de sa vie", sur les quinze dernières années. Hector qui peine à accoucher de son grand oeuvre nous détaille, en courts paragraphes les menus tracas et les fantasmes que cette résidence fait naitre en lui. Hector se vit plus en exilé qu'en pensionnaire. La tonalité du récit est sombre et pourtant on rigolera souvent en le lisant. Les lieux sont décatis, les personnes qui dirigent cette institution sont des escrocs à la petite semaine et les collègues des parangons de mesquinerie. Guibert a découpé son livre en paragraphes de longueurs diverses. Selon les morceaux c'est indigent, brillant, hilarant, fastidieux, poétique, horrifique, surréaliste, mais presque toujours méchant. Comme sa vie a du lui être odieuse à cet homme qui semble plus ou moins mépriser tout ses semblables et parait ne voir que la laideur. Tout compte fait mourir jeune n'a fait qu'abréger cette souffrance qu'était pour lui la vie où rien ne trouvait grâce à ses yeux. Mais comme à l'habitude l'auteur mêle réalité et fiction. Faut-il le croire au malheur d'Hector puisque dans plusieurs interview Hervé a déclaré que son séjour romain a été deux années de bonheur.
Eugène Savitzkaya (Matou dans "L'incognito") photographié par Hervé Guibert
Certain paragraphe sont de merveilleuses petites nouvelles dans lesquelles le ridicule est bousculé par l'émotion comme celle que l'on pourrait titrer "Le barbier de qualité". Alors que d'autre sont proches d'un sketch d'un excellent humoriste comme cette description d'un salon de coiffure romain que l'on dirait filmé par Fellini. On pense souvent au cinéaste italien en lisant ce livre. Autre morceau d'anthologie la description d'une boite de striptease également très fellinienne. Dans un autre registre le déjeuner d'Hector avec Doria (Balthus) est un grand moment de littérature humoristique. Si l'on croise le portrait de vieillesse de Balthus qu'en dresse Guibert avec celui de jeunesse que l'on découvre dans la correspondance Gide-Marc Allègret, on se dit que le grand peintre était un sacré phénomène...
Parfois certains paragraphe ne s'imbriquent pas vraiment logiquement dans ce puzzle qu'est "L'incognito"; on voit bien que Guibert y est allé un peu au chausse-pied pour les faire entrer dans son histoire, mais on ne s'en plaindra pas car ce sont souvent les plus drôles.
Malheureusement le livre déraille à partir de la 180 ème page (le livre en comporte 227), page à laquelle Guibert introduit une histoire de meurtre abracabrantesque, puis, ensuite, une autre histoire qui se déroule à l'ile d'Elbe autour d'un Gigolo, un récit qui occupe les 20 dernières pages. Hervé Guibert est accoutumé du fait, il ne parvient jamais à terminer un livre d'une façon satisfaisante. Dans le cas présent on se demande bien pourquoi il n'a pas arrêté "L'incognito" à la page 180...
Il demeure que ses clabaudages sur ses collègues de villa et sur bien d'autres sont fort distrayants, Guibert n'a pas son pareil pour débusquer la laideur morale ou physique. Peut-être par peur des représailles juridiques ou physiques Hervé Guibert affuble toutes les personnes dont il parle de pseudonymes souvent assez ridicules ou convenus. Ce qui est agaçant d'autant qu'il y a foule de personnages et l'on s'y perd parfois, car si les lecteurs férus du petit monde guibertien reconnaitrons nombre de protagonistes sous leurs masques d'autres noms sont restés pour moi énigmatiques...* Mais H.G a du se fâcher avec certains de ses éphémères voisins et l'institution qui dorénavant sera peut être moins encline à inviter des écrivains, si elle suit le conseil de Michel Braudeau: « On devrait toujours faire très attention avant d’inviter un écrivain à sa table. S’il ne part pas avec l’argenterie, il emportera bien plus précieux, bien pire, le souvenir de vos petites manies, de vos travers et le droit de déclarer que la cuisine est infecte. C’est peut-être ce qu’on pense à l’Académie de France à Rome, autrement dit la Villa Médicis, en lisant L’Incognito, d’Hervé Guibert.
Si le surnom de l'aigle pour Bernard Faucon est plutôt flatteur d'autre le sont beaucoup moins par exemple Quickly pour Renaud Camus l'est beaucoup moins. Guibert pour trouver ce pseudonyme c'est inspiré du "Journal romain" dans lequel Camus se décrit en éjaculateur précoce, comme quoi Guibert à lu attentivement le journal de son prédécesseur à la villa Médicis... Dans son journal de 1989 (Fendre l'air, P.O.L, 1991) Renaud Camus ne comprend pas l'allusion relatif à son surnom: << Pourquoi Guibert m'appelle-t-il Quickly? Est-ce à cause de mes Tricks, et de leur nettes ressemblance avec autant de quikies? Je n'en ai pas la moindre idée.>> (page 291). Mais comme moi Renaud camus a bien ri avec ce livre: << De vrais fous rires m'ont pris hier , à feuilleter le nouveau livre de Guibert.>>.
Hervé Guibert résidera à Rome de 1987 à 1989 et publiera ce livre, écrit "à chaud" en 1989 dans lequel de nombreuses scènes ridiculise le quotidien à l'académie espagnole par exemple dans la scène de la table d’hôte.
Mais il serait naïf de réduire "L'incognito" à un récit, même à clés, du séjour romain de l'écrivain. Si la plupart du temps on reste dans rationnelle, Guibert insuffle dés le début du livre de la fiction en faisant d'un des permanents de la villa, un affidé maffieux des néo-nazis. C'est ensuite à la page 180 une embardée vers le roman noir, tentation récurrente de l'auteur mais qui prouve une fois de plus que Guibert n'est pas un romancier mais bien plus un chroniqueur de lui-même, virtuose du mentir-vrai. Sur cette intrusion de la fiction policière, je partage l'avis de Renaud Camus dans son journal de 1989: << Une vague intrigue policière, qui survient très tardivement dans le cours du livre, trop tardivement pour qu'on s'y intéresse bien fort, ne lui ajoute pas grand chose et paraît remplir des fonctions de remplissage.>> (page 301).
Le titre reprend le nom d'une boite où dans le livre, les gigolos romains se retrouvent après le travail... Très bizarrement "L'incognito" est sorti, presque en même temps que "Fou de vincent". L'un chez Gallimard, l'autre aux éditions de Minuit, deux livres que l'on pourrait croire écrits par des auteurs différents.
Dans « Je disparaîtrai et je n’aurais rien caché », entretien avec François Jonquet paru dans la revue "Globe" en février 1992, Hervé Guibert déclarait: « C’est une blague "L’Incognito", un jeu de massacre, quelque chose de systématique dans sa méchanceté. Cela dit, ça relate plutôt mon arrivée, qui fut effectivement un cauchemar total. Il y a un témoignage exact de ce qu’était la villa Médicis. Elle s’est transformée depuis, heureusement pour les pensionnaires ! L’Incognito, je l’ai écrit aussi à cause des livres de Mathieu Lindon, pour lui, pour me glisser dans ses pas, pour jouer avec certaines de ses formules d’esprit, d’humour. Mais ça n’a pas marché : il n’a pas du tout aimé. Mathieu Lindon est depuis longtemps mon grand lecteur, la seule personne en qui j’ai vraiment confiance. [...] L’Incognito a été un dérapage, je ne l’ai pas tout a fait contrôlé, c’est le seul de mes livres pour lequel je n’ai pas d’affection.». Mais il faut se méfier de la sincérité des propos des écrivains sur leurs livres. Peut-être que H.G. avait des remords pour la façon dont il avait portraituré certaines personnes en particulier celles qui le considéraient comme un ami.
Il y a parfois des choses curieuses ou plus exactement des éléments que je n'ai pas compris. "Incognito", comme tous les livres de Guibert est partiellement crypté; par exemple H.G. écrit: << J'ai beaucoup lu Maurice Leblanc et Gaston Leroux pendant mon adolescence, je suis fier d'avoir un nom qui fait penser à eux.>>. Moi itou adolescent j'ai lu ces deux auteurs, surtout Maurice Leblanc et je ne vois pas en quoi le nom de Guibert ou Hervé puissent faire penser à ces deux écrivains. Mais peut être qu'un lecteur lettré pourra éclairer ma lanterne!
Dans son journal de 1989, Renaud Camus, pointe bien l'ambiguité de ce type d'écrit à propos de "L'incognito": << Le genre dans sa bâtardise est toutefois un peu spécieux: tout est vrai, peut dire l'auteur, c'est un journal; mais si certains détails sont faux, rien que de très normal: il s'agit d'un roman...>>.
Je crois que j'ai enfin compris pourquoi Guibert m'avait été instinctivement antipathique: Il n'aimait pas les chats. Est-ce possible un écrivain n'aimant pas les chats?
Mais il faut faire taire ses préjugés contre les félinophobes et oublier que Guibert ne passait pas forcément pour un joyeux drille et, à ce prix, si vous êtes d'humeur caustique, vous rirez bien... "Incognito".
le chat, villa Médicis, photo d'Hervé Guibert
Nota
* Heureusement Ismau grand guibertienne devant l'éternel, pour ma gouverne, en a arraché quelques uns: Angelo serait Hector Bianchiotti, Bibi: Thierry Jouno, Christinou: Christine la compagne de Thierry, Bisserier: Jean-Paul Goux, Clarinette: Claire Devarrieux, Doria: Balthus, Gustave: Hans Georg Berger, Isabelle: Isabelle Adjani, Jérôme Lafnac: Jérôme Lindon, Krupp: Jean-Marie Drot, Laigle: Bernard Faucon, Le Baron: Claude Lévêque, Marcovitch: Mathieu Lindon, Matou: Eugène Savitzkaya, Parkinson: Alain Lombard (ou Bousquet selon Renaud Camus), Pierre Cerisy - Pierrot-la fille Cerisy: Pierre Alfery-Derrida, Quickly: Renaud Camus, Roland Tarbe: Roland Barthes, le grand écrivain invité: Jacques Chessex, pour Palaiseau et Linsert. Il y a 4 options possibles lorsque l' on regarde la liste des pensionnaires peintres durant la période où Guibert était pensionnaire à la villa Médicis : Philippe Hurteau, Philippe Mazuy, Denis Laget, Pierre Faucher. Deux des quatre doivent être Palaiseau et Linsert
Autour de l'Incognito
La gypsothèque de la Villa Médicis
Arnaud Génon dans les extraits de son livre, "L'aventure singulière d'Hervé Guibert", voir ci-dessus, que m'a très obligeamment envoyé Ismau, me parait se rendre coupable d'un anachronisme universitaire, méfait très fréquent dans l'université française. En effet le lecteur de 1989 s'il savait que Guibert était atteint du sida, du moins le lecteur averti, ne pouvait pas voir dans la foireuse intrigue policière de la fin de "L'incognito" l'aveu déguisé de sa contamination par le HIV. Cette révélation étant si bien déguisée qu'elle était méconnaissable. Hervé Guibert a appris qu'il était contaminé en janvier 1988; soit au milieu de son séjour à la villa Médicis. Que cette annonce ait pu modifier son projet de livre, c'est plus que probable. "L'incognito" au départ devait se vouloir comme une sorte de journal de son séjour; bien, que comme pour chacun de ses livres l'auteur devait avoir initialement le projet de mélanger journal, récit et roman mais était-il capable de faire autrement? C'est justement cette impureté qu'elle soit choisie ou contrainte qui fait en partie la valeur des textes de Guibert. Tout dans l'oeuvre de Guibert montre qu'il était inapte au roman (mais pas à la fiction, son oeuvre comporte moult nouvelles même si elles ne sont pas toujours répertoriées comme telles), j'entend par roman une fiction à la pagination longue, disons au-delà de 200 pages. On voit aussi qu'il a toujours répugné à tenir un journal au sens stricte du terme. C'est à dire en datant chaque entrée dans son texte et en ayant le souci de ne pas travestir la vérité du moins ce que le diariste peut percevoir comme tel. A cette aune par exemple je ne considère pas "Le mausolée des amants" comme un véritable journal. Je trouve l'interprétation d'Arnaud Génon, du versant policier, qui n'apparait qu'après environ les 3/4 du livre, abusive.
C'est une lecture à posteriori de quelqu'un qui connait la suite de l'Histoire et non d'un contemporain des évènements narrés dans "L'incognito". Tout d'abord Génon évacue l'aspect farce, au sens du théâtre pré-classique que l'on trouve dans le livre et le présente comme étant écrit à l'ombre de la mort annoncée. C'est là que se trouve l'anachronisme. Lorsque Guibert apprend qu'il est infecté les médecins, s'ils ont conscience que lorsque la maladie se déclare, ils ne possèdent pas de traitements pour l'enrayer, n'envisagent pas que tout les porteurs de la maladie la déclareront et donc qu'ils sont condamnés à plus ou moins brève échéance; tout simplement parce qu'ils ignorent que la maladie peut mettre plusieurs mois souvent plusieurs années à se déclarer. La médecine n'a pas alors le recul nécessaire pour faire un diagnostique sur la durée. Je peux en témoigner car en novembre 1987 faisant le test qui, s'il était négatif en ce qui ma concerne, en revanche s'était révélé positif pour mon ami. Le médecin avec lequel je me suis entretenu à son sujet et qui faisait parti des premières équipes qui s'attaquaient au fléau, après m'avoir détaillé le protocole pour éviter le déclenchement de la maladie qui était naïvement, mais il l'ignorait, des conseils d'hygiène de vie à la fois strictes et de bon sens, m'annonçait qu'en vertu de l'expérience que l'on avait, il y avait un risque sur trois que mon ami déclare la maladie. Tel était le discours alors et je ne vois pas pourquoi celui que l'on a tenu à Guibert aurait été très différent. S'il est vrai que le dernier quart de "L'incognito" est plus sombre que le reste du livre, Guibert n'a pas encore conscience de sa mort proche, du moins la morbidité n'est pas plus présente dans "L'incognito"que dans ses livres précédents où elle fait sont apparition dés ses premiers écrits.
De plus l'auteur comme on le voit dans l'extrait de l'interview qui suit récuse plus ou moins son livre: « C’est une blague L’Incognito, un jeu de massacre, quelque chose de systématique dans sa méchanceté. Cela dit, ça relate plutôt mon arrivée, qui fut effectivement un cauchemar total. Il y a un témoignage exact de ce qu’était la villa Médicis. Elle s’est transformée depuis, heureusement pour les pensionnaires ! L’Incognito, je l’ai écrit aussi à cause des livres de Mathieu Lindon, pour lui, pour me glisser dans ses pas, pour jouer avec certaines de ses formules d’esprit, d’humour. Mais ça n’a pas marché : il n’a pas du tout aimé. Mathieu Lindon est depuis longtemps mon grand lecteur, la seule personne en qui j’ai vraiment confiance. [...] L’Incognito a été un dérapage, je ne l’ai pas tout a fait contrôlé, c’est le seul de mes livres pour lequel je n’ai pas d’affection.» (entretien de Guibert avec François Jonquet, qui parle justement de l'Incognito et de son amitié avec Mathieu Lindon à la Villa Médicis dans « Je disparaîtrai et je n’aurais rien caché », Globe, février 1992, p.108).
Dans "L'incognito" H.G. évoque peu le sida et avec une certaine légèreté. On voit que l'exégète dans "L'aventure singulière d'Hervé Guibert a péché par anachronisme et n'a pas pris la peine de se situer dans l'époque à laquelle le livre qu'il étudie a été écrit.
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Commentaires:
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La septième fonction du langage c'est un peu « Le Nom de la rose » (paru en 1980) chez les structuralistes avec un zeste de « Choix de Sophie ». D'autre part l'influence de la bande-dessinée est patente dès les premières pages. Le héros du roman, le commissaire Bayard (le choix du nom de notre limier ne serait-il pas un hommage à Pierre Bayard professeur de littérature à Paris VIII-Vincennes ?) qui évoque irrésistiblement le Palmer de Pétillon; quant à deux méchants bulgares, ils ont la silhouette des Dupont et Dupond...
Derrière le beau titre obscur se cache une enquête drolatique que mène Bayard sur l'assassinat de Roland Barthes; car contrairement à ce que vous croyez probablement Barthes au sortir d'un déjeuner avec François Mitterrand a été occis car il était en possessions d'un document estampillé secret d'Etat qui pouvait mettre en péril la République et pas seulement celle des lettres! Il révélerait la nature de la septième fonction du langage, suggérée par Roman Jakobson dans son ouvrage de référence, Essais de linguistique générale, fonction qui permettrait à celui qui la maîtrise de prendre l'ascendant tous ses interlocuteurs... et finalement de devenir le maitre du monde. Ce document lui a été volé immédiatement après sa malencontreuse rencontre avec la camionnette qui lui a été fatale. Par qui? Pour quoi? Il vous faudra arriver presque au bout des 493 pages pour le savoir.
On rit beaucoup en lisant les mésaventures de l'inspecteur Bayard contraint de fréquenter pour élucider l'affaire un monde qui n'est pas le sien et auquel il ne comprend à peu près rien. Il va rencontrer toute la crème de la « French Theory », Foucault, Althusser, Lacan, Derrida, Deleuze plus quelques autres Sollers, Kristeva, BHL, Cixous et aussi Umberto Eco, Jack Lang, Laurent Fabius, Serge Moati, Régis Debray, Mitterrand, Giscard et encore bien d'autres.Ayant la lucidité de son ignorance, Bayard s'adjoint un jeune sociologue, Simon Herzog, pour lui traduire ce que disent ces messieurs du gratin structuraliste. Le postulat du livre est que le langage est le fondement de tout. Première inversion par rapport aux canon du roman policier, ici le Watson de Bayard en sait plus que lui mais il n'est guère courageux tout du moins au début car les deux limiers évolueront bien au cours du roman. Cet improbable couple est une invention très astucieuse de l'auteur car par le truchement des explication de Simon à Bayard c'est un cours de sémiologie pour les béotiens que le lecteur reçoit.
Tout le long de la « Septième fonction du langage » on se demande si tout ses brillants intellectuels ont prononcé les phrases que Binet fait sortir de leur gosier... Si je ne puis donner mon avis sur la véracité du ton des dialogues de sieur Foucault et autre Derrida, ne fréquentant pas dans les années 70 de telles sommités en revanche en ces mêmes temps j'étais fort client des gigolos de Saint Germain des prés (très présent au début de cette histoire); le goût m'en est passé vers cette même année où Roland Barthes rencontra malencontreusement la camionnette d'un blanchisseur... Or donc je peux assurer qu'en cette belle dernière année du giscardisme, régime que je ne cesse de regretter, presque autant que le drapeau blanc, les gigolos de Saint-Germain ne s'asseyaient pas, contrairement à se qu'écrit Laurent Binet, au café de Flore. Quelques fois, souvent à l'invite d'un client, ils prenaient place furtivement à la terrasse du drugstore qui était situé juste en face du Flore. Autre erreur de l'auteur sur cette espèce, les gigolos n'avaient pas la trentaine (leur date de péremption était alors depuis longtemps dépassée) mais la vingtaine; il y avait même exceptionnellement des mineurs. L'âge maximum pour ces frénétiques de la ronde, ils arpentaient inlassablement, presque toujours dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, un quadrilatère formé par les rues de Renne, de Palissy, du Dragon et par le boulevard Saint Germain, tournait autour de 25 ans, si l'on excepte un quadragénaire à l'air dégagé, qui semblait être un peu leur mentor, et qui ne s'était pas résigné à la retraite de la semelle... Autre erreur cette fois en matière d'automobile, qui dénonce la jeunesse de notre auteur, la Fuego n'était pas hors de portée de la bourse d'un ouvrier pour peu qu'il y consacre tout son pécule. Si cette voiture avait un bel air, elle n'en avait guère la chanson car elle était dotée d'un moteur anémique que cachait son allure sportive.
Si vous êtes un (une) habitué de ce blog, vous avez sans doute remarqué combien je suis snob (mais ce n'est pas le seul défaut que je gobe). Or donc je peux apporter mon expertise, non seulement en matière de gigolo et d'automobiles Renault, mais également en ce qui concerne quelques un des personnages qui apparaissent dans ce name dropping qu'est « La septième fonction du langage ». Car j'ai eu la chance de rencontrer et de converser avec deux seconds et même troisièmes couteaux du livre, qui sont le prince Poniatowski et le comte d'Ornano deux aristocrates de la politique française (enfin comme disait ma grand mère, la noblesse d'empire ça ne compte pas) et si je confirme que le prince biberonnait sec, il me semble que le comte d'Ornano avait un langage moins trivial que dans le roman, il est vrai que nos échanges à Roland Garros, qui ne s'était pas encore horriblement démocratisé, sur les jeux comparés de Ramirez et Parun n'incitaient pas à la grossièreté.
Le roman de Binet n'échappe pas au post-modernisme, comment le pourrait-il avec de tels personnages ainsi il mêle des personnes réelles à des personnages fictif ou surnuméraire comme l'écrirait Deleuze, plus vrais que nature et parfois échappés d'un autre roman comme se Morris Zapp croisé chez David Lodge dont il est je crois son inventeur.
L'auteur farcit son texte de références pour « faire époque » mais il frise parfois l'anachronisme quand par exemple il dote en février 80 un gigolo d'un Walkman ce qui est bien précoce lorsque l'on sait que le premier exemplaire de ce petite appareil fut vendu le 1 er juillet 1979 au Japon et qu'il arriva en Europe que quelques mois plus tard, d'abord en Angleterre...
Binet tombe dans le défaut des romans historiques qui veut que tout fasse sens; ainsi quand nos deux enquêteurs vont interroger Deleuze chez lui, la télévision est allumée. On y voit un match de tennis, Nastase-Connors. Clin d'oeil pour faire savoir au lecteur plus ou moins familier de Deleuze que ce dernier était grand amateur de tennis (voir son abécédaire) mais où le bât blesse c'est qu'il était à l'époque rigoureusement impossible de voir en février une rencontre de tennis sur le petit écran. Il n'y a pas de compétition majeures dans ce sport à cette période de l'année. Elles ne pouvaient donc pas être retransmises. Le tennis est très présent dans le récit. On assiste même (d'une loge, je suis comblé) à la finale de Roland Garros de 1981 entre Lendl et Borg...
Certes je prend tout cela au sérieux, alors que visiblement parfois Binet galéje; par exemple je ne peux pas croire que la nécrologie de Barthes rédigée par Poirot-Delpech pour « Le Monde » commence par: << Depuis juste vingt ans que Camus à rendu l'âme dans une boite à gant, la littérature aura payé à la déesse chromée un tribut un peu rude...>>. Ce qui est très original dans ce roman c'est que tous les personnages réels sont traités comme des personnages de pure fiction: contrairement aux conventions généralement admises dans un roman mettant en scène des personnes publiques. Je ne vois comme équivalence qu' « Inglourious basterds » de Tarantino.
Comme le dit le vieil adage, les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures et le plus gros défaut du livre est sa longueur. Il faut dire que Binet a considérablement lester sa barque. Il nous apprend que si Althuser (pour les intimes tu serres trop fort!) a étranglé sa femme c'est directement lié au document pour lequel on aurait assassiné Barthes, itou pour le carnage de la gare de Bologne qui fit en 1980 une centaine de morts. Et ce n'est pas tout mais ce serait pécher que de vous en dévoiler plus...
Si Binet n'est pas ici un maitre de la construction romanesque, ce qui est raccord lorsque l'on écrit un roman sur les déconstructionisme, en revanche il a un sens remarquable de la scène, sa poursuite façon « Bullit » dans les rues de Paris est un modèle de scène d'action. La mise en scène de la controverse John Searle-Derrida est une prouesse. Les scènes de sexes sont hilarantes, surtout celle où deux voyeurs dont le docte Searle matent une baise musclée sur une photocopieuse à travers les rayons d'une bibliothèque américaine où s'exhibent les chef-d'oeuvres du nouveau roman. Parfois l'auteur fait des embardés dans son récit, si elle sont presque toujours savoureuses, elles auraient néanmoins pu être supprimé ou pour le moins allégées comme cette joute oratoire du club où je me suis cru dans une nouvelle de Roal Dahl (ce qui n'est pas désagréable).
En refermant le livre ont ne peut avoir que de la nostalgie pour une époque où les intellectuels français dominaient le monde universitaire, même si l'on peut penser que la French theory débouchait sur une impasse.
Fi de la franche rigolade qui nous saisit, surtout dans les deux cent premières pages du livre, les plus réussies, on se demande bien ce qu'en fin de compte, Binet à bien voulu dire. Enfin je le subodore un peu; dans l'épisode se déroulant à Cornell (où malheureusement je ne suis pas allé), il laisse pointer quelques unes de ses idées en matière de philosophie qui ne me paraissent peu éloignées de celles d'Onfray développées dans sa fameuse « contre Histoire de la philosophie ». « La septième fonction du langage » sous ses habiles frusque » de polar ne serait il pas une mise en pièces du structuralisme? Les malveillants pourraient taxer ce livre de brulot anti élitiste mais ce serait être bien partial, car si les intellectuels sont étrillés, les politiques, qu'ils soient de gauche comme de droite ne sont pas épargnés. Mais peut être que l'unique ambition de Binet n'est peut-être que de nous distraire. Sur ce plan c'est parfaitement réussi.
Commentaires lors de la première édition du billet:
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Baselitz
La FIAC est morte, Paris + est né. J'ai bien sûr un petit pincement au coeur en pensant à feue la FIAC dont j'ai connu la première édition dans la défunte gare de la Bastille, il y a une quarantaine d'années et la dernière dans ce même Grand Palais éphémère l'an passé. Malgré cette nostalgie toute personnelle, au vu de ce premier Paris +, on peut dire que l'on n'a pas perdu au change. Si l'on retrouve beaucoup de grandes galerie qui étaient les piliers de la FIAC, la sélection des galeries pour Paris + me parait plus drastique d'ou une nette élévation de la qualité générale qui doit aussi au retours des grandes galerie américaine qui pour la plupart avait déserté la manifestation précédente. L'ensemble donne l'impression de visiter un grand musée voué au XX et XXI ème siècle. Seul reproche le prix d'entrée 40 € qui n'est même pas dissuasif en regard de la foule qui se pressait samedi après midi dans les allées.
Arp sur fond de Leroy
Dubuffet
Dali
Magritte
Dubuffet
Basquiat
Bacon
Chirico
Paris, octobre 2022