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RÊVE DE GLOIRE DE ROLAND C. WAGNER

30 Juin 2025, 07:17am

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Le monde dans lequel nous entraine Roland C. Wagner n'est pas le notre. Plutôt que de qualifier l'univers de "Rêves de gloire" d'uchronique je le dirais plutôt parallèle au notre. En effet pour qu'il y ait uchronie, il faut qu'il y ait un point de bifurcation bien distincte avec notre réalité crée par un évènement précis. De cette modification découle ensuite toutes les différences avec l'Histoire que nous connaissons. Il n'en va pas ainsi dans le roman de Wagner, si le point de divergence avec notre présent, est que le 17 octobre 1960, le chauffeur du général de Gaulle ayant choisi de passer par la Croix de Berny plutôt que par le Petit Clamart comme cela était prévu, la voiture du général est mitraillée. Il décède quelques instant plus tard n'ayant le temps que de dire: << On aurait dû passer par le Petit-Clamart. Quelle chienlit...>>. On voit immédiatement que Roland C. Wagner n'est pas dénué d'humour... Si l'on comprend bien que la mort du général de Gaulle en 1960 à une incidence directe sur ce qui va se passer ensuite en Algérie où le livre se déroule, il est beaucoup moins évident que cette mort fasse que par exemple Kennedy ait lui échappé à son attentat, que malgré son souffle court Albert Camus soit toujours en vie aux abords de l'an 2000 et que par contre Johnny Halliday ait quitté ses fans en 1964 victime d'une explosion d'une charge de plastique... Il est encore plus improbable que le fait que la grande Zoha ait calanché puisse avoir une incidence sur des évènements ayant eu lieu avant ce trépas, comme la sortie de la Hongrie du bloc de l'est en 1956 et que la même année les anglais et les français aient mis une pâtée à Nasser dans l'affaire de Suez...  L'auteur nous fait découvrir ces évènements par petites touches, comme par inadvertance. Il faut dire que le narrateur principal est peu intéressé par la politique, obsédé qu'il est par l'histoire du rock algérois. Car les rêves de gloire du titre sont ceux, dans les années 60,  des groupes de rock qui fleurissent alors à Alger devenu après quelques vicissitudes une enclave indépendante dans une Algérie tout aussi indépendante présidé par Boudiaf. Dans cet algérois cohabite quatre millions d'habitants d'origines des plus diverses et aux tendances idéologiques multiples. Le groupe le plus inattendu est celui que forme les vautriens , secte agnostique et festive dont le grand homme est Timothy Leary pourvoyeur de « gloire » que l'on peut traduire par L.S.D. Le titre du livre est ainsi à double sens, Rêves de gloire peut être ceux provoqués par cette drogue. Il l'est même à triple, car « Rêves de gloire » est aussi le titre d'un disque d'un groupe mystérieux et éphémère, les Glorieux Fellaghas, qui provoque la mort de celui qui le possède Il faut ajouter que durant cette guerre d'Algérie est apparu dans le djebel un prophète, un soldat français déserteur, qui avant d'être tué par ses anciens camarades a fait de nombreux adeptes parmi les autochtones. Il y a bien d'autres choses encore dans cette riche brique.

Tout cela est vu à travers les yeux d'un antiquaire, spécialiste des vinyles anciens et lui même grand collectionneur. On apprend les faits saillants de l'Histoire dans cette réalité aux détours de longues considérations sur le rock et plus particulièrement sur le rock méditerranéen. J'espère que l'auteur, en fait je n'en doute pas, a pris beaucoup de plaisir à réinventer l'histoire de sa musique préférée. Le lecteur que je suis, a eu beaucoup moins de bonheur a déchiffrer les arcanes de cette aventure culturelle d'autant que je suis assez ignorant  de l'histoire de ce courant musicale dans le monde réel. Il est probable qu'en raison de cette méconnaissance, je n'ai pu que savourer très peu des clins d'oeil que Wagner, grand spécialiste dans le domaine, il est musicien lui-même : son groupe s’appelle Brain Damage, ce qu’on pourrait traduire en français par Lésion Cérébrale, n'a pas manquer de mettre dans son texte. J'ai tout de même percuté aux allusions à Radio Caroline (Qui se souvient de cette radio pirate qui émettait d'un bateau dans les années 60) et à Woodstock transplanté à... Biarritz!

D'ailleurs après plus de 350 pages, l'auteur nous avoue son plaisir, qu'heureusement il réussi en partie à nous faire partager, qu'il a eu à écrire le livre et en même temps ses idées sur le roman et les clés pour lire celui-ci. Il met cette confession dans la bouche d'Albert Camus (qui parle au narrateur du roman qu'il est en train d'écrire), il n'y a pas de mal à se faire du bien: << Quel est l'intérêt d'un roman? Et qu'est-ce qu'un roman, sinon une philosophie mise en images? (…) Je reconnais ce monde a été amusant à construire, bien qu'il soit pire que le nôtre. C'était un jeu très existant. Et une source de plaisir inédit pour moi. Mais ce monde n'est que le décor devant lequel se déploie la parabole, il n'est que l'arrière plan de la philosophie qui guide le livre. (…) C'est un livre sur une autre Algérie, mais pas seulement. En traitant d'autres possibilités, on relativise ce qui s'est réellement produit. Et de fait, on prend un recul supplémentaire.>>. Voilà un sage et pertinent mode d'emploi pour tous les lecteurs et auteurs d'uchronies.

Wagner ne se penche pas que sur le passé. Certains passages, à peine transposé, sont en prise directe sur notre actualité.

Notre auteur n'est donc pas féru que de musique. Il a une bonne connaissance de l'Histoire, vous me direz que c'est le minimum pour un écrivain qui se coltine à l'uchronie mais son savoir du monde arabe est remarquable, ce qui fait qu'il est même prophétique et éclairant sur ce qui se passe en ce moment en Egypte. En témoigne le passage suivant, dialogue de deux protagonistes passablement imbibés, mais néanmoins politiquement lucide, page 45 de l'ouvrage: << Pour les saoudiens c'est de toute manière mieux que l'Egypte soit dirigée par un parti religieux. Par principe, je dirais ou croyance. Et puis il y a le canal de Suez, "objet de toutes les convoitises. Un concept que les saoudiens n'ont jamais digéré, c'est le pan-arabisme.>> (à méditer)...

L'origine de Roland C. Wagner n'est pas étrangère à ce savoir. Il est né le 6 septembre 1960 à Bab El Oued encore à l'époque en Algérie française. Wagner n’est pas un pseudonyme : WAGNER est bien le nom hérité de son père, soldat allemand enrôlé par la Luftwaffe à 19 ans, baladé par les conflits mondiaux d’Indochine en Algérie, puis rapatrié en France comme les autres pieds-noirs en 1962, avec femme et enfant. Cette hérédité peu commune, dont il a doté son narrateur collectionneur de disques, fait que l'on sent que le livre est nourri de morceaux d'autobiographie, ce qui donne une émotion à la lecture, très rare dans ce type d'ouvrage. 

Question de style on voit bien que le livre a été écrit au fil de la plume qu'heureusement Wagner a facile. Autrement il n'aurait pas avant cet ouvrage, en trente ans de carrière, déjà publié une centaine de nouvelles et une cinquantaine de romans. On peut regretter  que Wagner travaille ainsi pour un livre dont on perçoit bien l'ambition derrière l'imagination débridée.

Pour dynamiser son récit et qu'il ne soit pas qu'une description d'un univers différent du notre, le romancier y instille une intrigue policière. De très méchant sont à la recherche d'un disque qu'ils croit que le narrateur possède. En fait lui aussi est en quête de la mystérieuse galette. Les affreux sont prêt à tout pour la récupérer. Pourquoi? Que révèle ce mystérieux disque pressé il y a plus de trente ans qui sème la mort?

Est-ce pour faire comprendre au lecteur étourdi que "Rêves de gloire" se place dans le sillage de Philip K. Dick, mais l'on peut penser que l'amateur de cet opus ne sera pas sans connaitre "Le maitre du haut château", que Roland C. Wagner fait dans la déconstruction du récit, procédé totalement antagoniste avec certains relâchements de l'écriture. Des voix anonymes, chacune intervient régulièrement dans le récit, nous introduisent progressivement dans cette autre histoire, mais cet anonymat ne les rend pas immédiatement reconnaissable. La lecture parvient tout de même à être fluide malgré à la fois cette coquetterie de construction, pourquoi multiplier les narrateurs, ce qui fait que parfois on ne sait pas immédiatement qui parle, d'autant que d'un fragment à l'autre, on peut changer d'époque; on ne parvient à entrer en empathie qu'avec le collectionneur de disque, visiblement l'alter égo de l'auteur. Il faut en plus ajouter des bizarreries gratuites de vocabulaire. Pourquoi appeler les hélicoptères des coléoptères!

J'aimerais bien savoir si Wagner a écrit les chapitres à la suite les uns des autres tels qu'ils se présentent dans le livre ou s'il a rédigé dans la continuité chaque fragment de son ouvrage se rapportant à un personnage et qu'il les a fragmenté et ensuite mélangé les morceaux d'intrique ainsi obtenus. Je penche pour la première solution, mais je m'interroge. Autre interrogation le romancier a t-il arpenté les rues de l'Alger d'aujourd'hui ou a t-il travaillé seulement d'après un vieux plan de la ville du temps de la colonisation, peut être les deux... Incidemment « Rêves de gloire » devrait séduire les vieux algérois qui retrouveront dans ce texte une topographie et le nom de rues qu'ils ont arpentées. Alger est un personnage à part entière du récit, un peu à la manière qu'est Barcelone pour les romans de Zafon. Roland C. Wagner a un autre point commun avec l'écrivain espagnol, sa diabolique habileté pour relancer l'intérêt du lecteur en fin de ses courts chapitres.

On subodore bien que les différents personnages qui hantent les différents morceaux ont bien entre eux un quelconque rapport et que comme dans tous les feuilletons, car il y a aussi du feuilleton dans « Rêves de gloire » les morceau du puzzle vont bien finir par s'imbriquer, mais pour apercevoir une ébauche du motif, il faut tout de même bien attendre les environs de la quatre centième page!

L'ennui avec un auteur érudit, c'est qu'il faut que le lecteur ne soit pas complètement ignorant, une bonne connaissance de l'Histoire est ainsi indispensable pour apprécier un roman uchronique. Dans le cas présent c'est l'Histoire de l'Algérie sur laquelle il est bon d'avoir des lumière. On apprend beaucoup de chose par exemple sur la guerre d'Algérie à condition de bien connaître son déroulement, d'autant que l'auteur a une liberté de propos très rare sur le sujet.

Philip K. Dick n'est pas la seule influence du livre, pour sa totale liberté et son gout pour une géopolitique échevelée on peut également penser à Norman Spinrad (que Roland C. Wagner a traduit), quand à la teneur des réflexions politiques et leur ton, il rappelle celui de Jean-Pierre Andrevon. 

Si les éditions de l'Atalante savent fabriquer de beaux objets, une fois encore, la maquette est très belle, je ne suis pas sûr qu'ils sachent éditer au sens plein du terme. Il me semble qu'un éditeur digne de ce nom aurait fait élaguer le manuscrit par son auteur, le livre fait 697 pages tout de même, et en particulier il lui aurait conseillé de garder qu'un seul narrateur et de faire intervenir le suspense policier plus tôt dans la narration.

Malgré les réserves que j'ai développées précédemment, pour l'époustouflante invention, la culture discrète mais immense et la plume alerte de son auteur ce livre d'une absolue originalité est à ne pas manquer. 

 

Rêves de gloire de Roland C. Wagner, aux éditions de L'Atalante

COMMENTAIRES LORS DE LA PREMÈRE ÉDITION DU BILLET

Un coléoptère n'a pas grand chose à voir avec un hélicoptère, voir ce lien :

http://www.avionslegendaires.net/snecma-c-450-coleoptere.php

Ceci explique peut-être cela.
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR GABU LE 06/06/2011 À 17H56
Merci pour cet article très éclairant, il me dit enfin ce que je voulais savoir sur ce livre (ce n'est pas faute d'avoir cherché)!
Bon, en même temps, il m'a encore moins donné envie de le lire, même si ce n'était pas son but, mais comme je ne connais absolument rien de l'histoire d'Algérie (je suis Belge, et c'est un épisode de l'histoire qui est tout simplement passé sous silence sur les bancs de l'école), ni de l'histoire du rock avant les années 80 (je suppose que de connaître les Beatles, les Pink Floyd, les Doors, les Rolling Stones et Bowie n'est pas suffisant pour comprendre la chose ^_^) et je ne suis pas vraiment attirée par ce sujet au départ, bien qu'aimant les uchronies. Du coup, je sens que je vais être perdue dans les aspects historiques et frustrée par les références que je ne comprendrais pas...

On verra si un jour je le lirai quand même, qui sait. Mais pas tout de suite en tout cas...
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR CACHOU LE 29/08/2011 À 08H48

réponse à Cachou

Je regrette de n'avoir pas pu vous entrainer à la lecture de ce livre rare. Et puis c'est toujours ce qu'il faut chercher d'être perdu et frustré dans les références d'un livre, je crois que c'est aussi comme cela qu'on apprend et en plus en se distrayant ah quelle belle chose que la lecture et être appelé par un gros livre lorsque l'on musarde dans une librairie, on ne voudrait pas l'acheter parce que ce n'est pas raisonnable, et puis d'un coup on le saisi brusquement comme si on le volait, on le serre contre soi et coure presque jusqu'à la caisse et on va se perdre dans ses fameuses références...  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 29/08/2011 À 14H40
Ah, mais je l'ai déjà acheté, portée par sa réputation, puis quand je l'ai eu en main, j'ai réalisé le sujet, qui ne m'intéressait pas, le potentiel de frustration, et surtout l'agacement face à une myriade d'éloges qui m'ont semblé "un peu trop" même si apparemment amplement méritées (la tienne, déjà plus modérée, fait du bien à lire d'ailleurs).

J'aime à me perdre dans des livres, même si je ne maîtrise pas leur sujet, mais à condition que celui-ci me tente (astrophysique, pays asiatiques, etc.). Ici, c'est différent, parce qu'à la base, ce roman n'a rien pour me plaire, c'est juste sa réputation qui m'a intriguée. Mais j'ai un "mauvais feeling" à son sujet, du coup je vais attendre d'arrêter d'en entendre parler à tout va, de ne plus être dans la folie "RDG", d'autant plus que les deux précédents livres lus de l'auteur n'ont pas été des "révélations" en ce qui me concerne.

Mais c'est amusant, parce que dès que j'émets des doutes quand à mon envie de lire ce livre, la première réaction des gens, c'est d'essayer de me persuader de le faire. RDG rend prosélyte on dirait ;-p.
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR CACHOU LE 29/08/2011 À 14H51

C'est vrai que je me veux prosélyte en ce qui concerne ce livre qui est le premier que je lis de son auteur dont honte à moi je n'avais jamais entendu parler. Ce qui m'a attiré vers ce livre c'est que ce soit une uchronie sur la guerre d'Algérie et mon père ayant fait, un peu malgré lui d'ailleurs le putch des généraux félon cela devrait bien sûr me parler même si je n'ai pas du tout trouvé ce que j'attendais... 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 29/08/2011 À 19H20

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Cahiers-décharge de Pascal Françaix

18 Juin 2025, 06:30am

 

 

Le plus gros défaut, il n’en a guère qu’un autre, du roman de Pascal Françaix est son impossibilité de le lire dans les transports en commun et tous lieux publics, à moins d’être doté d’un flegme estonien, tant vos voisins pourraient être alarmés de vous voir pouffer et pleurer de rire toutes les minutes. Pour ma part, pour dévorer le volume, j’ai choisi mon carré d’herbes et la seule compagnie de mes chats. Ébaudissements que provoquent à la fois les péripéties et le style de l’ouvrage.

Commençons par son argument… même si dans le cas présent la manière prend le pas sur l’action ce qui ne veut pas dire que celle-ci ne vous tiendra pas en haleine jusqu’à la fin. LesCahiers-Décharge sont ceux dans lesquels Philippe, au milieu de la trentaine alcoolisée, nous narre, à la première personne, pour se soulager des avanies qui l’accablent et elles ne seront pas minces durant les 380 pages du récit.

Même avant l’avalanche de calamités qui s’abattent sur sa tête, la situation du héros n’était déjà guère enviable. Pour subsister Philippe écrit des romans pornographiques qu’il doit livrer à raison d’un par mois, à son éditeur, un dénommé Morbac, aussi crampon que son nom le laisse supposer. Cette activité lui permet de travailler à son domicile, ce qui semble indispensable puisqu’il doit s’occuper de sa mère grabataire et muette depuis cinq ans, date de l’accident qui a tué son mari et l’a transformé en légume. Les deux seules distractions de notre narrateur sont de s’imbiber dans son bistrot préféré et de martyriser sa mère pour la punir de lui avoir fait vivre une enfance trop heureuse, ce qui ne l’a pas suffisamment endurci pour pouvoir vivre sa chienne de vie. Cette morne vie va tout à coup s’accélérer lorsque, par le plus grand des hasards, Philippe va faire la connaissance de Rachid, un jeune beur en délicatesse avec un gang de néo-nazis locaux. Le jeune homme va immédiatement tomber amoureux de Philippe, pourtant raciste et homophobe : « Comment j’avais pas pu deviner. Peut-être à cause qu’il est arabe ? Être en même temps crouye et tapette, raton et castor à la fois, ça me paraissait trop poussé – trop malchanceux pour être vrai... »

Mise ainsi à plat, on mesure la performance de Pascal Françaix d’avoir rendu cette histoire hilarante dont le héros n’est pas sympathique.

Et cela grâce à un style qui m’a totalement surpris par le décalage qui existe entre celui-ci et le ton des proses blogueuses de l’auteur (sous le pseudonyme de BBJane Huson). Ce ton, cette manière ont ravivé dans ma cervelle oublieuse toute une bibliothèque. Au premier abord, j’eus l’impression de continuer ma visite chez les pasticheurs, puisque je lisais en parallèle de ceCahiers-Décharge, Les Morot-Chandonneur de Philippe Jullian et Bernard Minoret, qui feront l’objet d’un prochain billet et qui eux-mêmes m’auront fait revisiter des maîtres dans le domaine que sont Reboux et Muller, sans oublier Jean-Louis Curtis. J’eus donc le sentiment avec le début de Cahiers-Décharge de lire un pastiche de Céline et plus particulièrement de Mort à crédit et des Beaux draps. Je m’en réjouissais d’autant que les vaillants auteurs précités n’étaient pas aller voir du côté de l’ermite de Meudon, mais aussi, je dois dire que la longueur de l’exercice m’inquiétait quelque peu, le pastiche étant généralement une nouvelle et pas un gros roman de plus de trois cents pages...

Heureusement, très vite, à la voix de Céline s’ajoute celle de Jean-Pierre Martinet dont le Jérôme par son alcoolisme et ses relations avec sa mère est un cousin de notre Philippe. Ce personnage n’est pas pour rien dans l’esclaffage continu que provoque ce roman, pessimiste misanthrope à faire paraître comme de joyeux rousseauistes le Ferdinand de Mort à crédit et l’Ignatius de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole… que l’on en juge : « J’ai jamais rien su intégrer – aucun groupe d’aucune race. On est tout seul sa propre race, la seule, l’unique qui vaille ! Tout autrui est rascaille ! Au bûcher nos prochains ! Au fagot ! À la destripade ! Moi je ne me suis jamais reconnu de semblables ! “Les miens” me sont pas moins étrangers que les autres – On n’a pas de frères en ce monde, on est tous fils et filles uniques, bâtards orphelins dans la merde... » Si le Philippe déteste les arabes, les gros bras d’extrême droite, les homos, les belges, sa famille, et les gens du peuple de son rade favori, c’est uniquement parce qu’il les croise. Il rencontrerait des juifs, des aristocrates, ou des italiens ce serait tout pareil. C’est l’humanité toute entière qu’il vomit. Cette haine du bipède n’est pas comme chez un Léautaud compensée par un amour des animaux, curieusement aucune bestiole dans l’univers deCahiers-Décharge.

L’alcoolisme est une constante du livre, ce qui nous vaut quelques portraits savoureux de piliers de bistrots : « Yvres, lui c’est l’aimable tututeur, ennemi des tintouins. Un biberonneur flegmatique, toujours tiré à quatre épingles. Un mister Beam neurasthénique au regard en trou de pine. Il a rien contre les basanés – rien contre personne, pour tout dire, depuis qu’il a plus rien pour lui. Il sirote en indifférent à son coin de comptoir, un pied sur la rampe en laiton pour affermir son équilibre, tel un funambule hydropathe en arrêt sur son fil, perdu dans sa berlure, trois cents mètres au-dessus du commun des rampants. »

La misanthropie affichée de Philippe, énorme, laisse entrevoir par quelques interstices, le portrait d’un rebelle sensible, généreux et blessé, qui en définitive s’aime peu.

Le récit nous étant conté à la première personne, naïvement dans cette configuration romanesque, on a toujours la tentation, même si l’on s’en défend, de faire un amalgame entre l’auteur et son personnage disant « je ». Il reste à espérer pour l’écrivain, dont je n’ai lu aucun autre ouvrage, qu’il soit le plus éloigné possible de Philippe. À ce sujet on ne peut qu’en rester aux supputations, Françaix n’ayant pas décrit physiquement son héros, ce qui me parait être une rare faiblesse de Cahiers-Décharge, il n’y a même aucune allusion ni à son aspect pas plus qu’à sa vêture, ce que je trouve dommage, le psychomorphisme n’étant pas que légende. On peut me rétorquer que Céline n’a pas non plus dépeint son Bardamu, mais depuis le génial Tardi s’est chargé de lui donner des traits... À cette démarche je préfère celle d’Alphonse Boudard, autre parentèle de Françaix, avec Simonin, A.D.G., Apruz, Paraz... qui me parait évidente, qui a tracé la silhouette de son Alphonse, il est vrai que c’était la sienne...

Philippe est comme Ignatus resté au fond un grand enfant, mais presque tous les personnages de ce livre semblent immatures. Philippe, aux goûts cinématographiques exclusifs et récessifs pour les films de série Z, en a d’ailleurs conscience et il essaye de combattre cet état, par exemple en refusant une chasse au snark, jeu qu’il partageait lorsqu’il était collégien avec son meilleur copain Gautier. À ce propos, on peut regretter que les relations entre les deux hommes n’aient pas été plus fouillées. Les pages qui leur sont consacrées sont les plus émouvantes et poétiques. Comme si, dans celles-ci, libéré de son extraordinaire faconde volubile, Philippe s’évadait de la prison qu’est son langage argotique, qui parfois par son systématisme étouffe son être profond, pour laisser parler enfin son cœur.

Le récit dans sa forme est, comme chez Céline, un combat constant entre le naturalisme et le délirant.

Le plaisir principal que le lecteur retire de Cahiers-Décharge est nourri par une invention langagière constante qui d’ellipses en néologismes donne, chez Françaix, comme chez Céline, une profondeur au texte due à l’équivoque, au flou, à l’imagé, au double sens (à commencer par celui du titre). Pourtant jamais les tournures inusitées obscurcissent la lecture.

Mais le roman est bien autre chose encore, comme le portrait sans fard et sans illusion d’une France d’en bas provinciale, en l’occurrence celle de Cambrai, où se mêlent beurs minables trafiquants des cités, bas du front piétaille d’un borgne, et alcooliques de père en fils (ce ne sont plus les chtis roses bonbon!)...

Philippe n’est pas un imprécateur comme le Bardamu célinien ou un anarchiste de droite comme le double d’Alphonse Boudard. Il n’en appelle pas non plus au ciel et aux hommes, comme le fait parfois Paraz, pour être témoin de sa mouise. Non, c’est un fataliste, un passif, qui ne va pas vers les coups dans des engagements ou des aventures risquées mais qui les reçoit parce qu’il est au mauvais endroit au mauvais moment. S’il déteste les arabes, il exècre tout autant leurs persécuteurs : « Les FF,... le sens des initiales... Pas les Faibles Félouzes... ni les Fignons Farcis... les Frileux Fribourgeois ? peut-être les Foireux Frangins ?... Fous furieux ?... Fières Fripouilles ?... les Fachos Frappadingues ?... On brûle !... – Force de Frappe ! C’est ça le sens du sigle ! Un sombre groupuscule de malfreux malabars, haineux, toccards, agités du caisson (...) des crânes-derges ! Milichiens de garde ! Svastiké à la mord mein-kampf ! (...) un tas de tronches plates, d’abrutis pochtronneux zonards atrophiés du bulbe et schmectant du goulot... »

C’est aussi un recueil de morceaux de bravoure comme cette description du rayon gadgets d’un sex-shop : « ... Des sortes de joujoux pataphysiques. Qu’on s’interroge duraille s’y sont fait pour servir, et comment ? et à quoi ? – pour donner quels frissons ? apaiser quelle fièvre ?... Ou si c’est pas des fois des éléments décoratifs – bibelots bizarroïdes ?... On peut pas dire. Ça rend perplexe. On sait pas du tout quoi en penser. On doit pas être assez pervers. Doit falloir une tournure d’esprit tout à fait tortueuse pour résoudre l’énigme de ces schmilblicks. Sûrement qu’on est trop niais... » ou encore la description d’un gogo boy : « Quand l’autre tombe le string, c’est le nirvana des délires. La frénésie des vocalises. À faire péter tous les cristals à dix kilomètres à la ronde... Faut, le petit pâtre, il est outillé colossal ! Pesamment burné et nanti d’un de ces chibraques ! Déjà rien qu’au repos, c’était racornissant à voir ! Fallait pas songer en action ! Aux heures de pointe son siffredi devait lui faire hausser le menton ! »

On trouve aussi quelques sentences définitives qui ne sont peut-être pas de mauvais viatiques tel : « Ça compte un peu la première pipe ! Quand on s’est fait bouffer l’aspic, on n’avale plus de couleuvres. Les lèvres des amantes désamorcent l’amour des mères. »

Le souci du style est constant chez Françaix. Avec les extraits qui parsèment cet article, le célinien aura reconnu sans mal les recettes savoureuses du maître, phrases en apposition, souvent sans verbe, prolifération des trois points et des points d’exclamation, répétitions, pratique constante de néologismes accolés presque toujours avec des termes argotiques souvent désuets ou des termes savants et techniques, interpellations du lecteur... Françaix nous informe lui-même sur sa cuisine (même si dans les lignes qui suivent il décrit la pratique romanesque de son héros qui n’est pas la même que celle de son géniteur. Il fait même l’inverse) : « Mes lecteurs (...) ne lisent pas seulement d’une main : aussi que d’un œil ! ils vont vite ! ils tracent ! ils ont hâte ! ils se ruent au passage croustillant ! il leur faut du limpide, clair net et précis ! Du style coulant qu’on glisse à la surface... Si tu les paumes en tarabiscotages, c’est terminé : ils banderont plus. Ils ont beau tous être tordus, pervers déviés jusqu’à la moelle : ils sont rigides en orthographe, pudibonds en grammaire. Ils tiennent au bon ordre des phrases. Sujet-verbe-complément. Pipe-enfilage-orgasme. C’est leur structure de base, faut pas en décarrer. Si t’inaugures dans les tournures, si tu leur déplaces une virgule, ils vont paniquer complètement, s’emmêler les pédales. Ils sauront plus différencier un joufflu d’une cramouille. »

Deux choses curieuses à propos des livres et de l’orthographe, si le héros est écrivain, un scribe particulier certes, nulle trace dans son paysage de livres et pas plus d’allusions littéraires mise à part celle à Lewis Carroll et pourquoi orthographier maman, mamman avec deux m ?

Ce qui empêche Cahiers-Décharge d’accéder au rang des chefs-d’œuvre est sa fin dans laquelle le précaire équilibre que Françaix avait réussi à maintenir jusque là, entre le naturalisme et le délirant, est rompu au profit malheureusement de ce dernier. Le final a, à la fois, un côté Sade chez les Bidochon et petit malin post moderne avec sa pirouette du texte dans le texte. Cette extravagance précieuse gâche un peu l’excellente impression qu’avait donné jusque là l’ouvrage. Il me semble que Cahiers-Décharge est, malgré, ou à cause, du talent de son auteur, encore un de ces livres non édités au sens anglo-saxon du terme. Cette vacance des éditeurs est l’un des maux principaux dont souffrent les lettres françaises. Peut-être faudrait-il se mettre aux pratiques anglo-saxonnes avec leurs agents littéraires pour remédier à ces carences. Je ne ferais pas non plus de compliments aux éditions Baleine, chez qui on doit pouvoir commander cet indispensable ouvrage, pour leur maquette particulièrement laide.

Il n’en reste pas moins que la lecture de Cahiers-Décharge est à recommander à tous les amoureux de la langue. Il est en plus un médicament insurpassable contre la morosité.

 

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case en exergue: François SCHUITEN

17 Juin 2025, 06:34am

 

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ARRACHEZ LES BOURGEONS, TIREZ SUR LES ENFANTS DE KENZABURÔ OÉ

17 Juin 2025, 06:32am

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Avec « Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants » nous sommes dans le Japon de 1945 que l'aviation américaine écrase de bombes mais la guerre restera hors champs du roman pourtant l'auteur fait la constatation que rien ne peut échapper à la guerre: << Tel un interminable déluge, la guerre inondait les plis des sentiments humains, les moindres recoins des corps, les forêts, les rues, le ciel, d'une folie collective. >>. Pour qu'ils échappent à l'anéantissement les autorités décident d'évacuer une maison de correction. Nous suivons un groupe d'une quinzaine de garçons âgés de dix à quatorze ans dans cet exode. Ces épreuves sont vues par un garçon d'une quinzaine d'années, le narrateur, flanqué de son jeune frère. Il est ami avec un jeune prostitué de son âge, Minami. Ces trois garçons seront les seuls de la bande avec qui on fera vraiment connaissance. On les conduit après une marche harassante dans un village perdu dans la montagne, habité par une population hostile, où on les assigne bientôt à une sinistre besogne, enterrer les animaux qui dans ce lieu sont frappés d'une maladie inconnue et foudroyante. Le village est isolé dans la montagne, cerné par les falaises et les ravins. Cette isolation, peu vraisemblable tire le récit vers la fable. Pour échapper à l'épidémie, les villageois, une nuit, ont fui leur maison, laissant le hameau abandonné aux enfants. En outre ils ont barré l'unique issu permettant de quitter les lieux. Les proscrits sont comme des naufragés sur une ile déserte. Le petit groupe s'organise pour survivre. A ce stade du récit, il est difficile de ne pas penser à « Sa majesté des mouches » de Golding qui a été écrit quatre ans avant le roman de Oé qui date de 1958, son auteur a alors vingt trois ans. Les enfants tentent d'organiser leur survie. Le narrateur est un peu le Ralph de cette histoire, mais en beaucoup moins solaire que le héros de Golding tandis que Mitani qui avant son incarcération se prostituait auprès des homosexuels en serait le Jack. Son ancienne activité lui avait laissé des séquelles: << Quand à Mitani, afin de soulager son petit anus, qui souffrait d'une inflammation chronique, résultat de ses amours sacrificielles, il demandait à son docile acolyte d'y appliquer avec un doigt le peu de pommade qui restait...>>. A noter que le narrateur n'est pas insensible à la beauté masculine puisqu'il compare un fugitif adulte, qui partage leurs enfermement en ces termes: << Il n'avait pas la splendeur des cadets. Il n'avait ni leurs petites fesses fermes moulées dans l'uniforme qui éveillaient le désir, ni leur menton légèrement bleui, rasé de près.>>. Mais la robinsonade tourne court lorsque les villageois reviennent et s'aperçoivent furieux que les garçon ont mis à mal leurs provisions.

On retrouve l'atmosphère glauque du manga Rainbow qui traitent de cette époque et qui met en scène également des mineurs délinquants. Mais alors que dans Raimbow, les prisonniers font preuve de solidarité ce n'est pas du tout le cas ici.

Le livre comme le fait un autre manga consacré à cette époque, « Gen d'Iroshima » de Nakasawa met à mal la fameuse solidarité entre japonais tellement vantée récemment, comme le montre ces extraits: << Les voleurs, les incendiaires et les excités seront battus à mort par les gens du village. Gardez toujours bien en tête que vous n'êtes que des bouches inutiles et indésirées. >> et << Écoute, un gars comme toi, il vaut mieux l'étrangler quand il n'est encore qu'un enfant. Les minables, il vaut mieux les égorger au berceau. On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début. >> .

Est-ce un problème de traduction, due à Ryoji Nakamura et René de Ceccaty, ce que je suppute, mais ce livre n'est pas très bien écrit. En effet, il n'est guère élégant de faire commencer ses phrases par « et », ce qui n'empêche pas en outre de retrouver la conjonction de coordination, parfois plusieurs fois dans le corps de la même phrase. Il n'est pas plus léger de multiplier les « que » et les « qui » et donc les proposition subordonnées alors que celles-ci pourraient être remplacées par des propositions indépendantes par exemple ou plus simplement par une division de la phrase. Autre gêne à la lecture les très fréquentes répétitions, je subodore que dans le texte original l'auteur cherchait des effets d'assonance entre des mots voisinant dans le récit, effets qui bien sûr se perdent totalement à la traduction...

Le roman est cruel et oppressant d'une lecture éprouvante jusqu'à la dernière ligne dans une fin qui si, elle n'est pas complètement fermée laisse peu d'espoir. Pourtant on ne peut le quitter car on a envie de savoir ce que vont devenir ses enfants livrés a eux même.

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case en exergue: Tardi, Mort à crédit

15 Juin 2025, 07:08am

 

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LA PASSION LIPPI DE SOPHIE CHAUVEAU

14 Juin 2025, 06:50am

 

 

Voilà un livre qui peut seconder un guide de la Toscane pour le voyageur amoureux de peinture (tout en ne perdant pas son regard critique en raison des approximations historique du roman), mais pourquoi aller à Florence si on ne s'intéresse pas à la peinture? La passion Lippi est entre deux genres, ni tout à fait une biographie ni vraiment un roman, j'aurais aimé que l'auteure est plus d'audace pour remplir les zones d'ombre de la vie de Filipo Lippi (1406-1469) en particulier celles de son enfance dont on ne sait presque rien. Il n'aurait pas été non plus été inutile que Sophie Chauveau nous communique ses sources et cite en particulier Vasari auquel le roman doit beaucoup, et plus encore, mais peut être a-t-elle peur qu'on lui reproche les libertés qu'elle a prises avec la vérité historique. Autre remarque sur l'objet livre si les descriptions des fresques et panneaux sont brillantes, on regrette néanmoins l'absence d'illustrations fournies en annexe. La passion Lippi nous raconte la vie du peintre de l'instant où il rencontre son protecteur, Cosme de Médicis en 1414 jusqu'à sa mort en 1469. C'est la description de la relation très complexe qui lie le peintre à son mécène qui est le pan le plus intéressant et le plus réussi du livre L'auteure en profite pour brosser à grands traits la société florentine de l'époque et en particulier les milieux artistiques et ecclésiastiques. Dans son roman on côtoie Cosme, Pierre et ( le jeune ) Laurent de Médicis, Masacio ( génie précoce mort prématurément ), Masolino, Uccello, Fra Angelico, Fra Diamante, l'assistant dévoué de Lippi. « La passion Lippi est le premier volume d'une trilogie. Il est suivi par « Le rêve Botticelli » (Botticelli apparaît à la fin de « La passion Lippi », il fut l'élève de Lippi. Le fils de Lippi, lui même peintre de talent deviendra l'élève, le compagnon et l’amant de Boticelli) et par « L'obsession Vinci ».

 

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Je suis un lecteur lambin, d'abord parce que plus le temps passe, plus ma concentration s'évapore, mes yeux quittant l'ouvrage que je suis en train de lire s'égarent dans le paysage mais surtout j'aime approfondir le sujet que le roman traite ou prend comme décor et cela surtout s'il s'appuie sur un sous texte historique. C'est bien le cas avec « La passion Lippi » ainsi j'ai voulu confronter les événement de la vie du peintre tels que Sophie Chauveau les met en scène dans « La passion Lippi » avec d'autres sources, avec en premier lieu ce que dit mon grand Larousse en dix tomes. Et là surprise la notule du dictionnaire mentionne que: << Ayant quitté la vie religieuse, il fut pris par un corsaire, emmené en Afrique, il ne revint à Florence qu'en 1438...>>, alors qu'il n'y a rien de cet épisode dans le roman. L'encyclopédie Larousse est plus prudente puisqu'on peut y lireque l'histoire de son enlèvement par les " Mores " et de sa captivité en " Barbarie " soit probablement le fruit de l'imagination de Vasari.L'auteure nous présente même Lippi comme un sédentaire qui répugne à quitter sa ville de Florence et craint d'aller à Rome et à Venise! Ensuite je vais voir du coté de Wikipedia où rien n'est dit sur cette aventure africaine (je n'en ai trouvé mention nulle part ailleurs que dans mon vénérable dictionnaire), en revanche j'y lit que Lippi a rencontré Masaccio avant Fra Angelico qui est présenté par Sophie Chauveau comme le maitre de Lippi dés sa prime enfance! En regardant attentivement l'oeuvre de Lippi, il me semble que la rencontre de Fra Angelico après celle de Masaccio me paraît plus probable.

 

 

 

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La peinture de  Massacio, très présent dans l'ouvrage, Adam et Ève chassés du paradis avant et après suppression des ajouts de censure par restauration.

C'est vraisemblablement en 1674, sous le règne du bigot Cosme III de Médicis, que la nudité d'Adam et Ève a été habillée de feuilles. La restauration de 1980 a permis de revenir à l'état originel et non censuré.

 

 

Sous la plume d'un docte spécialiste, (je conseille vivement de lire et d'admirer la page consacrée à Lippi à cette adresse: http://www.aparences.net/le-quattrocento/fra-filippo-lippi/) je lis que << D’aucuns ont voulu rapprocher la vie pleine d’originalité de Lippi de ces œuvres. Mais s’il est vrai que sa vie privée peut (et doit, dans une certaine mesure) avoir influencé son profil artistique, il faut aussi souligner que le monde pictural de Lippi ne peut être entièrement compris si l’on ignore le contexte dans lequel il exécuta les différentes commissions, et la grande diversité de celles-ci.>>. C'est exactement la démarche de Sophie Chauveau faut-il encore que les événements narrés soient exacts.

 

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Si j'aime les romans dans l'Histoire, ce qui n'est pas tout à fait la même chose que les romans historiques, je suis pointilleux sur l'exactitude des faits rapportés lorsqu'ils sont connus, au romancier d'imaginer ce qui s'est déroulé dans les trous, et ils sont souvent nombreux, de la biographie du personnage historique qu'il a pris pour héros. C'est ce que n'a pas complètement fait Sophie Chauveau.

 

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couronnement de la vierge par Fra Angelico (au Louvre)

 

Si le style de Sophie Chauveau est fluide ses propos sont souvent assez mièvres surtout en regard de son sujet, j'ai eu parfois l'impression de lire une « belle histoire de l'oncle Paul, les vieux lecteurs de Spirou me comprendront. Un des points d'achoppement de l'ouvrage est que le personnage de Lippi reste souvent rebutant et antipathique, tant par son caractère propre que par les réactions et pensées que lui attribue Sophie Chauveau qui me paraissent parfois anachroniques.Lippi étant un incontestable débauché qui alla, tout moine qu'il était, jusqu'à engrosser la nonne qu'il avait choisie pour être le modèle de Marie dans uns de ces tableaux d'annonciation, mais l'on reste à la porte des chambres. C'est je crois la première fois, que le fait qu'un livre soit écrit par une femme m'a gêné, car un homme ne se serait pas étendu autant sur l'épisode de l'accouchement de la dite nonne et n'aurait pas ainsi autant déséquilibré cette biographie romancée de Lippi donnant trop d'importance à cet épisode; considérations sur le sexe de l'auteur qui ne peut éfleurer mon esprit à la lecture de Marguerite Yourcenar ou de Zoé Oldenbourg, immenses auteures de romans dans l'Histoire... En outre l'auteur hésite constamment entre le ton du documentaire et celui du roman, avec des envolées lyriques pas toujours bien venues et force points d'exclamation. Les passages qui suivent, donnent un assez bon exemple du ton du livre: <<Flamina ne se demande plus quel sortilège cet enfant a jeté sur ses filles, et sur les filles de joie en général. Elle sait. Ils sont de la même espèce. Issus de la même misère. Elles n'avaient que le choix de vendre leur corps, même les plus jolies. Surtout les plus jolies ! Alors que Lippi, tout ravissant soit-il, et Flamina l'a vu devenir aussi beau que grand, il a de l'or dans les mains et un si grand ciel bleu dans les yeux. C'est pour ce bleu-là, qu'il distribue avec une ferveur généreuse, que les bordels lui sont grands ouverts. Toutes, il les fait rêver comme on n'a pas le droit quand on est pauvre. A toutes, il offre des bouquets de promesses avec les fleurs des champs qu'il ne manque jamais de leur cueillir en venant. Il est leur seul "au-delà". La certitude qu'un ailleurs existe, même si on n'y va pas souvent. 
A force le les traiter en princesses, de leur jurer qu'elles sont filles e Vénus pareilles aux belles qu'il dessine au ciel de tous leurs lits, est née la légende de Lippi, prince des bordels ! >> ou encore << Florence est parcourue d'un grand frisson d'audace. Oser pareille idée ! Y souscrire collectivement ! L'unicité exalte, met en valeur ce qui distingue chacun ! Sortir du lot ! S'extraire du magma confus des communautés et des clans : Allez ! Que la course commence !>>

 

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Il faut remercier Sophie Chauveau d'attirer l'attention sur un peintre un peu méconnu en France, bien qu'une de ses Vierges ait connu des moments de gloire dans les années 1950 comme image de communion!

Le lecteur avide de savoir sur les techniques picturales de l'époque restera sur sa faim, néanmoins on apprend beaucoup de chose sur la Florence du quattrocento, disons principalement sur l'air du temps, ce qui me paraît essentiel et aussi que Filippo Lippi a imposé un rapport nouveau entre l'art et le monde de l'argent. Il est le premier à faire passer les peintres du statut d'artisans estimés à celui d'artistes reconnus. On voit également que la plupart des grands artistes de ce temps préféraient, contrairement à Lippi, les garçons aux dames...

 

 

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Vierge à l’Enfant et deux anges, (Florence, Offices). Il s’agit de la plus célèbre des représentations sacrées de Lippi, dont le musée des Offices possède également le dessin préparatoire. Le groupe, qui influencera profondément Botticelli, semble émerger depuis le fond du tableau avec une délicatesse qui rappelle les reliefs de Donatello et de Luca della Robbia. Mais le paysage à l’arrière-plan, qui constitue comme un tableau dans le tableau, annonce déjà les vastes paysages de Léonard de Vinci..

 

L'Annonciation, Filippo Lippi, Spoleto

L’Annonciation « Scènes de la vie de la Vierge », détail de la Vierge, fresque, 1467-1469, , (Spolète, Cathédrale)

cette vierge est le portrait de Lucrezia, l'épouse du peintre, une ancienne nonne!
 

Retable Barbadori, Filippo Lippi, Paris, musée du Louvre

Vierge à l’Enfant avec des anges et des saints, (Retable Barbadori), Filippo Lippi, (Paris, musée du Louvre). La grande innovation de ce retable, outre le dosage magistral de la lumière – diffuse, atmosphérique – consiste dans la conception même de la scène, laquelle semble se dérouler dans une atmosphère réelle extrêmement raffinée. À l’arrière-plan, à gauche, dans le mur enrichi de panneaux de marbre veiné, l’on entrevoit une fenêtre ouverte, et à travers la fenêtre un vrai ciel, avec de nuages. Filippo montre une sensibilité particulière aux éléments iconographiques les plus actuels.

 

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Couronnement de la Vierge, 1443-1447, Filippo Lippi, Florence, Offices

Couronnement de la Vierge, Filippo Lippi, Florence, Offices

Couronnement de la Vierge, 1443-1447, Filippo Lippi, (Florence, Offices). Ce tableau, terminé en 1447, présente une composition encore une fois révolutionnaire, et pas seulement en raison des éléments iconographiques qu’il contient. Si dans les retables de sujets analogues, l’épisode était représenté baignant dans une atmosphère céleste, ici par contre Lippi, bien que s’attachant à l’idée de l’arrivée de la Vierge au ciel, situe le récit comme dans une grande scène de théâtre, avec des personnages tangibles, toujours réalistes. Beaucoup de personnages semblent croiser leurs regards avec ceux des spectateurs, selon un procédé théorisé par Leon Battista Alberti dans son traité de peinture.

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En Italie, il n'y a que des vrais hommes

13 Juin 2025, 06:38am

Je ne dirai jamais assez de bien de l'errance sur la Toile, en particulier sur les sites amis. C'est ainsi que lors d'un de mes passages quasi quotidiens sur Culture & questions qui font débat, le site hautement culturel de Jean-Yves, j'ai découvert une bande dessinée, En Italie, il n'y a que des vrais hommes (Ed. Dargaud Benelux), sur la condition des homosexuels dans l'Italie fasciste et plus particulièrement sur le confinement de certains, dans une île, pendant la période de l'immédiate avant-guerre. Épisode politique que j'ignorais totalement, ayant eu échos du sort des gays sous le régime mussolinien que par deux films : Les Lunettes d'or et Une Journée particulière.

Il est remarquable de voir combien aujourd'hui la bande dessinée embrasse des sujets très peu exploités ailleurs.

 

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Revenons à notre album, scénarisé par Luca De Santis et dessiné par Sara Colaone et sous-titré Un roman graphique sur le confinement des homosexuels à l'époque du fascisme. Pour nous raconter cette histoire, le scénariste a choisi le biais de l'enquête journalistique ‒ procédé identique à celui utilisé par les documentaristes Epstein et Friedman dans Paragraphe 175 sur la déportation des homosexuels, les triangles roses, par les nazis. Calaone et de Santis procède par flash-back. Ils partent de l'époque actuelle, en fait de février 1987, en mettant en scène un reporter et son caméraman, Rocco et Nico, qui souhaitent tourner un film sur le sort réservé aux homosexuels durant les années 30 dans leur pays, l'Italie. On peut penser qu'ils sont concernés personnellement par le sujet. Ils n'ont qu'un seul témoin, Antonio, dit Ninella, un désormais vieil homme de 75 ans, couturier à Salerne, aussi rétif que pittoresque. Ce dernier était tailleur le jour et dragueur la nuit. Un soir, il s'est fait prendre par la police. Sans jugement, on le condamne pour un délit d'homosexualité qui n'existait pas dans la loi, à être déporté sur une île. Le livre sera fait essentiellement des souvenirs comiques et tragiques de Ninella dans l’île de San Domino dans l’archipel des Tremiti, lieu de l'exil pour les homosexuels sous le régime fasciste. Le récit n'ira pas sans va-et-vient du petit monde des iliens à aujourd'hui. Si d'un côté le procédé met en perspective le récit de Ninella, de l'autre il l'alourdit parfois, l'alchimie entre les deux époques ne se faisant pas parfaitement. Au delà de l'histoire de Ninella, le récit veut aussi mettre le doigt sur le fait que souvent les historiens considèrent les témoins plus comme du matériel que comme des êtres humains. Il n'en demeure pas moins que l'histoire est émouvante et fort instructive.

 

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Le livre nourrit de nombreuses interrogations, aussi bien sur le métier de journaliste que d'historien. Il nous aide aussi à mettre en perspective le fait d'être gay et attire l'attention sur les possibles interprétations anachroniques. Par exemple on peut penser que les homosexuels des années trente, vivant dans un contexte plus homophobe qu'aujourd'hui, avait un sens plus aigu de leur identité… d'où aussi, quand ils le pouvaient, un désir de se différencier du commun.

 

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Avec cet album, on s'aperçoit que si la situation des homosexuels sous le fascisme n'était guère enviable, d'autant qu'avant l'alliance du Duce avec Hitler, il jouissait d'une situation plus privilégiée que dans le reste de l'Europe ; leur vie n'était pas comparable avec l'enfer que subissaient leurs homologues allemands. Lorsque Mussolini arrive au pouvoir, aucune peine vise l'homosexualité après les dépénalisations ayant successivement atteint toutes les régions italiennes jusqu'à la création du Royaume d'Italie en 1870. À ces dépénalisations s'ajoute un climat social peu répressif lui aussi. Florence Tamagne, dans le Dictionnaire de l'homophobie(PUF éditions) explique très bien la situation : « En Italie, l'arrivée au pouvoir des fascistes, en 1922, ne détermina pas de changements immédiats quant au sort des homosexuels. En 1930, à l'occasion d'une discussion sur le nouveau Code pénal, Mussolini s'opposa ainsi à l'introduction d'une législation homophobe, sous prétexte que les Italiens étaient trop virils pour être homosexuels. Il semble en outre que l'intérêt économique ait prévalu sur les interprétations morales : le tourisme homosexuel, source de devises, ne devait pas être obéré. Enfin, on ne trouvait pas en Italie de mouvements militants comparables à ceux qu'avait connus l'Allemagne, et le danger constitué par une communauté homosexuelle organisée semblait inexistant. Les homosexuels n'en furent pas moins l'objet de discriminations nouvelles : des bars furent l'objet de rafles, certaines personnalités jugées trop « voyantes » furent exilées. À partir de 1938 cependant, et vraisemblablement en écho au régime nazi, de nouveaux décrets furent votés, visant cette fois-ci directement les homosexuels. Comme le montre le film d'Ettore Scola, Une Journée particulière (1977), les homosexuels, désormais considérés comme des criminels « politiques », risquaient la prison et l'exil dans des îles lointaines. Les membres du parti fasciste étaient contraints à la démission, alors qu'en Allemagne, les membres de la SS reconnus comme homosexuels étaient condamnés à mort. » On voit bien le gouffre qui sépare, sur ce point comme sur d'autres, le régime nazi et l'état fasciste.

 

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Une bande dessinée, c'est bien sûr un scénario mais aussi et surtout des dessins ; ceux de Sara Colaone, par leur stylisation rigoureuse, leur bicolorisme, et leur petit coté bois gravé me rappellent les illustrations de mes premiers livres de lecture dans les années cinquante. S'ils sont efficaces et clairs, ils manquent un peu de sensualité pour le sujet.

 

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L'album se présente comme un élégant moyen format relié, au dos carré de 175 pages. En plus de la bande dessinée, il contient une préface de Tommasso Giartosio et Gianfranco Goretti qui ont publié, en Italie, un essai sur le sujet La città e l'isola omosessuli al confino nell italia fascista ‒ je serais italianisant, je me précipiterais dessus ‒ et une interview réalisée par Dall'Orto en 1987 d'un homme de 74 ans qui avait été confiné dans l'île de San Domino.

 

Un livre indispensable pour ceux qui s'intéressent à l'Histoire, et en particulier à celle de l'Italie fasciste, et à celle de l'homosexualité.

 

 

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KAFKA SUR LE RIVAGE D'HARUKI MURAKAMI

11 Juin 2025, 17:27pm

Il me paraît indispensable de commencer par une esquisse de résumé de "Kafka sur le rivage (paru au Japon en 2003 et en 2006 en France), sans spollier pour autant, tout en sachant que tenter de résumer un livre aussi riche et passionnant est dérisoire. Durant plus de six cents pages nous suivons le parcours de deux héros en parallèle. Tout d'abord un adolescent de quinze ans, Kafka Tamura, jeune fugueur en quête de lui-même, affublé d’un double dénommé Corbeau (Kafka veut dire corbeau en tchèque), le Kafka du titre, qui décide de fuguer du domicile à Tokyo, qu'il partage avec son père, un célèbre sculpteur, qui a proféré à son endroit une prophétie ressemblant à une malédiction oedipienne. Kafka part pour le Shikoku, une île située au sud-ouest d'Osaka cequi le mènera jusqu'à une ville éloignée et un emploi dans une bibliothèque bien particulière (le rêve pour ce gros lecteur). L'autre protagoniste principal de l'aventure est un vieil homme, Nakata, amnésique depuis l'enfance, suite à un événement traumatisant qui lui a littéralement vidé la mémoire, lui l'empêchant par la suite presque tout apprentissage; il ne sait ni lire ni écrire. Nakata prend aussi la route, suite à un crime qui ne serait pas sans rapport avec le jeune Tamura. Nakatase considère lui-même comme quelqu'un de stupide et de limité. Mais il a l'étrange capacité de parler aux chats (propriété que j'envie beaucoup, je suis sans cesse à me demander ce que pense mon chat), ce qui fait que les habitants de son quartier font souvent appel à lui lorsque leur chat disparaît. Si je recommande chaudement le livre, entre autres aux amoureux des chats, je leur conseille de sauter le chapitre 16 qui risque de leur être fort pénible; leur compréhension du roman n'en souffriront pas. L'auteur n'est pas avare en répétition pour les actions principales, un peu comme dans les roman feuilletons...Nakata et l'adolescent, bien qu'habitant à proximité, (l'arrondissement de Nagano, à Tokyo) ne se connaissent pas mais semble reliés par un fil invisible: << L'existence de chaque humain est vouée à une stricte solitude, mais nous sommes reliés les aux autres par des archétypes immémoriaux (…) La responsabilité commence dans les rêves >>.

Murakami n'omet aucun détail des agissements de ses personnages, si bien que lorsque Kafka se brosse les dents, ce que l'auteur n'oublie jamais de mentionner, on est surpris de ne pas connaître la marque du dentifrice qu'il utilise! Cette accumulation de détails triviaux pourrait rendre la lecture du roman fastidieuse et pourtant il n'en est rien. C'est même sans doute ce qui nous fait entrer si facilement en empathie avec les différents protagonistes qui nous deviennent vite sympathiques. Dans cet extrême naturalisme l'écrivain instille habilement des doses de fantastique au moment où la lassitude pourrait gagner le lecteur, relançant ainsi l'intérêt du lecteur pour l'histoire qu'il raconte.

Le style d'écriture d'Haruki Murakami est fluide. Il est composé de phrases courtes composant de courts chapitres voués alternativement à chacun des deux héros.

L'originalité du livre vient aussi de la cohabitation dans un même chapitre de scènes surréaliste avec des dialogues bien ancrés dans la réalité et l’actualité que nous connaissons avec des références à Schwarzenegger, Johnny Walker nommé Walken par dérision ou au colonel Sanders des Kentucky Fried, le tout avec beaucoup d’humour. Si on ajoute que dans les deux récits parallèles la frontière entre le rêve et la réalité devient de plus en plus floue au fur et à mesure que l'on avance dans le livre, voilà qui pourrait désarçonner bien des lecteur, alors que si on s'abandonne au désir, qui est grand de connaître de la suite du devenir du séduisant Tamura la lecture devient des plus facile. Il faut également accepter de ne pas se frustrer des pistes narratives abandonnés par l'auteur. Une fois l'ouvrage refermé, il restera de nombreux mystères qui ne seront pas élucidés.

 

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Seul obstacle à la fluidité de la lecture est qu'elle est parfois polluée par la répétition très rapprochée de mots peu usuels, comme duralumin, au début du récit. Ne lisant pas le japonais, je ne sais si ces scories sont dues à l'auteur ou à sa traductrice, Corinne Atlan. Autre défaut qui me semble du à un manque de rigueur de l'auteur, on ne travaille jamais assez un manuscrit, certaines descriptions sont à la fois répétitives, superflues et écrite bien platement. On trouve aussi des rappels superflus de ce qui s'est passé précédemment par exemple, lorsque kafka recontacte la jeune Nakura, il expose longuement tout ce qui s'est passé depuis leur dernière entrevue et l'appel telephonique actuel : début du chapitre 29, deux pages (366-367) qui ne sont que des redites pour le lecteur. Je ne sais si c'est une maladresse ou un procédé pour rafraichir la mémoire du lecteur, cette habitude est fréquente dans les romans japonais qui sont encore aujourd'hui très largement pré publiés par tranches dans les revues littéraires qui également font figurer des nouvelles à leur sommaire. Ce qui explique que beaucoup d'écrivains japonais aient commencé leur carrière par un recueil de nouvelles.

Sans préjuger, si c'est le fait que la narration est faite à la première personne du singulier, surtout pour ceux qui racontent les péripéties de Tamura, dans ceux dédiés à Nakata le « je » est partagé entre le vieil homme et un compagnon de voyage, mais nous entrons rapidement en empathie, aussi bien avec le vieux Nakata qu'avec le jeune Tamura.

 

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On voit rapidement que l'auteur n'est pas de culture judéo chrétienne, alors que ses références, sur lesquelles je reviendrais, sont majoritairement occidentales, par exemple par les considérations factuelles sur la beauté des personnes quelles qu'en soient le sexe et l'âge. Propos un peu surprenants, mais comme sa maturité en générale, dans la bouche d'un garçon de quinze ans. En aparté je confesse que j'aurais beaucoup aimé (il me semble qu'il est un peu tard aujourd'hui pour cela) rencontrer dans ma vie un adolescent aussi fin et perspicace que Tamura, non que je n'ai connu que des nigauds de cet age, mais mes connaissances n'eurent malheureusement jamais l'intelligence de ce jeune japonais, si bien que je me demande si une telle clairvoyance est possible, donc crédible, fin de l'incise. Le fait le plus évident, qui montre que notre auteur n'a pas fait ses humanités du coté de Princeton ou de la Sorbonne, est qu'il présente la relation sexuelle entre un adolescent de quinze et une femme de cinquante ans avec beaucoup de naturel et sans fausse pudeur. A ce propos, les critiques japonais qui reprochent son américanisme à Murakami ne doivent pas être très au fait du puritanisme de leurs anciens occupants...

 

J'écrivais préalablement que la majorité des références culturelles de Murakami dans le roman sont occidentales: Sophocle (ce qui n'est pas surprenant Murakami à étudié le théâtre grec à l'université), Shakespeare, Dostoïevski, aux philosophes, Hegel, Bergson, à la psychanalyse..., il cite tout de même le dit du Genji, Tanizaki et Soseki... A ces citations qui sont faites avec beaucoup de légèreté, les personnages parlent volontiers entre eux de littérature, de musique, de philosophie... A cela il faut ajouter les influences et les inspiration, mais je n'en ai décrypté que quelques unes, comme par exemple celle d'Homère, à la fin, on pense à Ulysse qui va retrouver le fantôme de sa mère morte; le personnage du compagnon de route de Nakata m'a évoqué irrésistiblement le Candide de Voltaire, les scènes érotiques m'ont rappelé par leur climat celles des « Mille et une nuit (que lit Tamura dans la bibliothèque refuge). On peut aussi citer le Boulgakov du « Maitre de Marguerite » pour les animaux qui parlent.

A la place d'occidentale, j'aurais du écrire européenne car les allusions à la culture américaine se circonscrivent au domaine musical, jazz et pop (mais on trouvera aussi mention de la musique Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert), ce qui est tout de même curieux lorsque l'on sait que Murakami est le traducteur en japonais de Carvers et de Scott Fitzgerald, entre autres. Sur « l'américanisme » de Murakami, que pour ma part je ne perçoit pas dans « Kafka sur le rivage », il faut lire le passionnant article de Reiichi Miura sur Murakami dans le hors série de la revue « Books » consacré aux best-sellers. Miura y écrit: << Murakami est un auteur japonais qui écrit des romans américain (…) Il trouve aux Etats-Unis, non des pères, mais des frères, alors même qu'il ne trouve ni les uns ni les autres au Japon.>>. En ce qui me concerne, il me semble pourtant que la proximité littéraire d' Haruki Murakami avec son homonyme Ryû Murakami est indéniable en particulier lorsque l'on compare « Kafka sur le rivage » avec « Les bébés de la consigne automatique de Ryu Murakami. On trouve dans les deux romans le dérapage du naturalisme vers un fantastique tantôt noir, tantôt goguenard. La curiosité culturelle des personnages de « Kafka sur le rivage », qui semble aller de paire avec un nomadisme géographique me semble entrer en écho avec le livre d'Asada Akira, »Le discours de la fuite (1984) qui encourage ses lecteurs a adopter une attitude ouverte et transversale vis à vis des différentes cultures.

Je ne crois pas contrairement à ce qu'écrit Miura que Murakami ait trouvé véritablement de frère dans la littérature américaine, tant son originalité est grande, mais il a fait un émule dans les lettres anglaises en la personne de David Mitchell qui a résidé plusieurs années au Japon. Chez l'anglais on retrouve le même talent pour enchâsser dans l'histoire principale de multiples récits annexes, la même cohabitation du réalisme le plus terre à terre avec un fantastique qui surgit du quotidien...

Une des particularités principales de Murakami dans le monde littéraire japonais est que les traductions de ses romans, très nombreuses et dans de nombreux pays (voir à ce sujet le numéro 13 de « Zoom Japon » daté de septembre 2011) sont plus lues que leur version originale, même s'il connait un immense succès dans son pays.

D'autre part, il est loin de faire l'unanimité critique dans son pays. Il faut tout d'abord dire que le monde littéraire japonais est encore plus formel que le notre. La production de livres y est très clivée. Elle se scinde en deux groupes, la jun-bungaku, la littérature pure, qui connait le plus souvent que des tirages modestes mais qui a droit de citer à l'université, et taishu-bungaku, la littérature de divertissement, romans sentimentaux, policiers, de science-fiction chez qui se recrutent les best-sellers. Je pense que la méfiance et l'hostilité à l'égard de Murakami des milieux universitaires japonais vient qu'il transcende largement ce clivage, mêlant dans ses romans considérations philosophiques à une trame policière où s'invite le surnaturel. C'est le mélange d'extrême naturalisme et de fantastique débridé qui en effet peut décontenancer. Il instaure le brouillage des genres comme règle.

De grands spécialistes de la littérature japonaise, comme Massao Miyoshi tiennent Murakami comme un entrepreneur cynique qui n'a jamais écrit une ligne par inspiration ou sous l'emprise de l'émotion. Kenzaburo Oê (Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants) quand à lui voit Murakami comme antinationaliste culturel, ce qui n'est pas forcément un compliment venant de lui (on remarquera qu'avec Oê, au Japon, le nationalisme ne se situe pas qu'à la droite de l'échiquier politique). On rappellera que le thème qui coure dans toute l'oeuvre de Oê est le ressentiment causé par la défaite. Oê reproche l'absence de ce thème dans les romans de Murakami; ce qui pourrait simplement s'expliquer du fait que ce dernier est plus jeune d'une génération que Oê... Une autre grande voix de la critique japonaise, Yôichi Komori accuse Murakami d'avoir, avec « Kafka sur le rivage » << rédigé un récit exécuteur qui apporte un soulagement malsain à ses lecteurs traumatisés par la violence du monde d'après 11 septembre 2001.>>.

En ce qui me concerne, je ne comprend guère ce que Yôichi Komori veut dire par là, même si les derniers chapitres avec leur fumet new-age peuvent être vus comme un baume à notre peur de la mort, l'insatiable curiosité intellectuelle et l'ouverture d'esprit des personnages du roman, ne peuvent qu'inciter les lecteur à prendre des risques, à s'ouvrir aux autres et à ne pas se replier sur eux mêmes. Kafka sur le rivage est surtout un roman optimiste et volontariste montrant que l'on peut faire surgir l'étincelle de vie chez l'autre qui sommeillait...

Plus qu'un auteur en rupture avec la grande littérature de son pays, je verrais au contraire en Murakami un écrivain dont certaines des pages me paraissent en continuité avec le Tanizaki d' « Eloge de l'ombre », paru en 1933, et sa conception de la beauté qui montrait que la spécificité de la civilisation nipponne n'est pas fondée sur la transparence ni sur la clarté des choses mais, au contraire, sur le clair-obscur qui les enveloppe constamment de mystère : un art du flou, un frémissement crépusculaire dont Tanizaki décrypte les codes secrets dans le galbe délavé d'une pierre de jade ou la pénombre tamisée d'un temple. Les songes de Kafka Tamura dans la forêt de son refuge et les mystères de la pierre de Nakata, sans oublier les crayons du bel Oshima, mentor de l'adolescent ne sont pas éloignés des considérations de Tanizaki comme le démontre cet extrait:" Confortablement installé sur le canapé, j’observe les alentours et me rends compte que ce salon est exactement l’endroit que je cherchais depuis longtemps. Un endroit secret, tapi dans un creux du monde, exactement comme celui-ci. Mais jusqu’ici ce lieu n’existait que dans le secret de mon imagination. Je n’arrive pas encore à croire tout à fait qu’il existe réellement. Je ferme les yeux, inspire profondément, et il s’installe doucement en moi, comme un doux nuage. C’est une sensation agréable. ". L'amours impossibles de Tamura pour l'apparition de la jeune Saeki quand à lui m'a fait penser aux rapports qu'ont les vieillard avec « Les belles endormies » de Kawabata. La profonde humanité qu'émane de Nakata est semblable avec celle que l'on ressent en côtoyant les handicapés d'Oê. On peut aussi rapprocher l'absurde de Murakami (qui a du lire beaucoup Beckett) avec celui de Yoko Ogawa... Les points communs avec son homonyme Ryu Murakami sont nombreux. Il est amusant de noter qu' Haruki ne cite jamais le nom de Ryu Murakami pourtant il lui a sinon empreinté tout du moins il partage avec Ryu, son talent pour passer avec fluidité du naturalisme au fantastique, certes celui d'Haruki est moins noir que celui de Ryu.

Sur le vide et le plein de la vie est une interrogation que l'on retrouve dans tout l'ouvrage: << … le jeune homme laissa son esprit errer parmi ses souvenirs d’enfance. Il se rappela l’époque où il allait tous les jours à la rivière, près de chez lui, pêcher des loches. « c’était une époque sans soucis. Je prenais chaque jour comme il venait, j’étais quelqu’un. Ca se faisait tout naturellement. Mais un beau jour tout s’est arrêté. Et la vie m’a réduit à n’être personne. Drôle d’histoire. L’homme naît pour vivre, non ? Pourtant, plus le temps passait, plus je perdis ce qui constituait mon noyau intérieur, jusqu’à avoir l’impression d’être devenu totalement vide. Et peut-être que désormais, plus je vivrai, plus je deviendrai vide, moins j’aurai de valeur. Il y a eu une erreur quelque part. Jamais entendu une histoire si bizarre. Est-ce que je peux faire quelque chose pour changer la direction du courant ?>>

Kafka sur le rivage est un roman initiatique, ou plutôt de formation,où les deux “héros” vont progresser dans la recherche d'un but, d'un sens à leur vie respective, cheminement rythmé par des rencontres fortuites de personnages extravagants à la psychologie pourtant toujours juste, presque chaque nouveau venu porte une grande attention et font preuve d'une grande écoute pour nos deux vagabonds.

Par son roman Haruki Murakami nous met face à nous même, nous invite à trouver notre propre chemin (bien que d'une teneur très positive tous les personnages ne trouvent pas leur voie); il nous transporte dans un monde inquiétant, déstabilisant, où pourtant le lecteur se retrouve seul face à lui-même, à sa vie et à son destin dans un « ailleurs » qui paradoxalement est aussi son univers.

On peut rapprocher la technique romanesque de Murakami dans ce roman avec celle de David Lynch dans son film Mulholland drive. Deux oeuvres ouvertes, fondées sur différentes manières d' interpréter ce que l'on lit ou ce que l'on voit, ce qui fournit au lecteur la sensation d’être intelligent. Ce qui n'est pas désagréable. Le lecteur de Murakami est entretenu ainsi tout au long du livre dans l’espoir de parvenir à découvrir le détail qui confirmera que son interprétation initiale était juste. Et même si cet élément n’existe évidemment pas, il a connu un grand plaisir à pratiquer une lecture active... Si je cite Linch, je rappellerais que le seul cinéaste qui soit cité dans le livre est François Truffaut, mais c'est à un autre grand réalisateur à qui me songer l'univers de Murakami, il s'agit de Raul Ruiz qui écrivait à propos de ses "Mytères de Lisbonne", autre oeuvre qui ne délivre pas tous ses secrets: << L'époque du drame moderne, où chaque personnage sait ce qu'il veut et pourquoi il le veut, n'est plus. Ce genre est devenu obsolète, hors d'usage, irreel. La logique des effets et des causes à tout prix propre au drame moderne a fait place aux turbulences paranoiaque du monde de la mondialisation>>. Il disait également que l'un de ses mythes personnels le conduisait à concevoir la vie humaine comme un voyage vers le passé, le présent étant constitué des turbulences qui accompagnent ce parcours. Comment en lisant ces propos ne pas penser à la posture de Mlle Saeki face au temps. 

A travers des péripéties les plus incongrues, il faut se laisser embarquer dans cette quête, ce qui n'est pas difficile, tant Murakami possède la science du suspense, et ne pas renâcler devant une pluie de sangsues ou une pierre qui parle et accepter avec évidence comme le font les personnages les fantômes ou un esprit qui peut s'incarner dans une icône de la société de consommation Si les situations cocasses ne manquent pas, ni les tristes, parfois cruels, parfois humoristiques, elles sont toujours émouvantes.

 

Comme à mon avis pour tout grand livre, le vrai sujet de Kafka sur le rivage est le temps, je l'ai déjà écrit ici et là ou plus exactement sa perception donc peu ou prou la mémoire, c'est en cela que paradoxalement on peut le qualifier de proustien (les japonais sont grands lecteurs du divin Marcel). Dans le magazine littéraire 517 de mars 2012 Michel de Boissieu en tire une conclusion périlleuse mais séduisante: << Kafka Tamura est incapable de donner un sens à son expérience en se la rappelant... Il ne peut trouver les mots pour critiquer ou se révolter et cette paralysie de la pensée s'étend du narrateur au lecteur. Dans ces conditions « Kafka sur le rivage » devient un récit assassin de la mémoire qui reproduit la machine à exécuter d' « A la colonie pénitentiaire » (cité dans le roman) de Kafka.>>.

Le roman contient cette phrase: << Ce que l'on nomme surnaturel n'est autre que les ténèbres de notre propre esprit. >>, que l'on pourrait mettre en exergue de l'oeuvre de Murakami.

Au fil des page de son roman que l'on peut qualifier de déraisonnable,, Murakami, par petites touches suggère qu'il y a plusieurs mondes parallèles qui parfois communiquent et que tout est en relation, les hommes, la nature, le cosmos l'univers des rêves...

 

Nota:

-1 On lira avec profit la critique d'Argoul à cette adresse: http://argoul.com/2011/12/14/haruki-murakami-kafka-sur-le-rivage/

-2 Robert Sandoz a adapté le roman pour le théâtre (si quelqu'un connait une captation de cette pièce, je serais très intéressé de la voir) a communiqué quelques notes de lecture qui relève d'une interprétation originale auxquelles j'adhère globalement: << Quelle violence et quelle douceur entremêlées. Rendre cette impression d’optimisme et de pessimisme conjugués. », « Il n’y a ni jugement ni thèse psychologique. Il y a lutte pour ou contre son destin. Freud est à bannir de cet OEdipe .», « Il n’y a pas de frontière entre réel et imaginaire, tout est perméable. Il faudra recréer ce monde pour le spectateur, un monde où tout arrive, car les forces, dieux, esprits, ou ce que l’on veut, nous entourent et nous parlent en prenant l’apparence d’un logo, ou d’un arbre ». « Murakami nous fait oublier la frontière entre le bien et le mal. Ce qui arrive arrive. ». Pour en savoir plus sur cette adaptation: http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Kafka-sur-le-rivage/

-3 Vous pouvez écouter la mise en ondes (que je ne trouve pas complètement convaincante ) du début du livre qu'en a fait France-Culture en cliquant sur la flèche ci-dessous.

 

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LE CHAT QUI VENAIT DU CIEL D'HIRAIDE TAKASHI

11 Juin 2025, 06:40am

 

A la fin des années 1980, le livre a été publié au Japon en 2001, un couple modeste, vivant de travaux littéraires, aux abords de la quarantaine, loue, dans la banlieue de Tokyo, un petit pavillon situé dans une vaste propriété. Bientôt, Chibi, le jeune chat d'un de leurs voisins leur rend des visites régulières. Il s'attache à lui. Mais lorsque les vieux propriétaires de la maison de maitre décident de vendre leur bien, le couple d'écrivains que cela va être une déchirure de quitter cette thébaïde et surtout de se séparer de Chibi.

Le quatrième de couverture de ce mince volume paru aux éditions Picquier, dans leur collection de poche, annonce que voici un roman touché par la grâce. Pour une fois un quatrième de couverture dit la vérité. A travers l'histoire d'amour entre Chibi et ce couple apaisé c'est tout un art de vie, osons dire zen qui nous est suggéré. Par le biais de cette relation entre un animal et des humain nous découvrons un art de vivre à la japonaise bien éloigné de celui d'un occidental mais aussi de beaucoup de celui aux rythmes frénétiques de nombreux habitants de l'archipel. Hiraide Takashi nous fait percevoir, avec légèreté la communion qu'entretiennent certains japonais avec la nature. Il y a de très belle page sur la relation de l'auteur avec... une libellule.  A travers cette simple histoire d'amour pour un chat, le roman nous parle aussi du temps et de la mort; du rapport que les japonais entretiennent avec ces entités mystérieuses.

Le récit, il me paraît abusif de nommer roman cet ouvrage comme le fait l'éditeur, tant il est ouvertement auto biographique, est écrit à la première personne. Au commencement le lecteur est un peu surpris par l'exactitude et le détachement des descriptions, puis de page en page l'émotion monte et l'émotion le submergera...

Il n'y a que Kurosawa dans son film Madadayo qui est aussi bien parlé du chagrin que peut connaître un humain lorsqu'un chat est arrivé au terme de sa neuvième vie...

Outre la poésie qui se dégage du « Chat qui venait du ciel », ce récit m'a touché car il raconte et avec quel talent, une histoire qui m'est arrivée et concerne certainement beaucoup de possesseurs ( ce mot est bien mal choisi) de chats. En effet, comme le couple japonais du livre, ce n'est pas vraiment moi qui est choisi mes chats mais bien plutôt les chats qui nous ont choisi et qui surtout, ont élu la maison et son jardin.

Ce court roman enchantera tous les amis des chats et de la civilisation japonaise. Il me paraît en outre un discret hommage au grand Soseki.

 

Le chat qui venait du ciel est le premier livre de l'année que j'ai lu dehors, au jardin, assis au soleil, sur le vieux banc sur lequel la première coccinelle de 2011 s'est posée. Elle était d'un rouge profond avec cinq petites taches noires, sous moi mon vieux chat dormait, de temps en temps, entre deux paragraphes, j'ai regardé, inquiet, par les interstices des lattes du banc, sa forte respiration. Durant les dernières pages ma lecture a été accompagnée par les croassements d'un gros corbeau, perché sur la maison d'en face...

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N'oublions pas Christian Giudicelli

10 Juin 2025, 06:32am

Le souvenir n'est pas une déploration, c'est au contraire conforter les plaisirs à venir en les asseyant confortablement sur le socle de la mémoire. C'est ce que réalise, avec légèreté et élégance, Christian Giudicelli dans son dernier ouvrage : Les Passants (éditions Gallimard). « Occupons-nous de ceux qui hantent la mémoire en déchirant le flou de nos rêves. Les passants qui répondent présent à nos appels. Les passants, détachés du passé. » La gravité, inhérente à l'exercice puisque l'auteur (par la force des choses) y parle de personnes presque toutes disparues, est sans cesse bousculée par la cocasserie des portraits de ceux qui le marquèrent ou le frôlèrent tel celui d'Alain Cuny, la notoriété de ce bègue pompeux m'est toujours restée incompréhensible. Giudicelli peut être rosse, mais c'est surtout une grande tendresse qui se dégage de ces pages dans lesquelles il ne fait pas mystère de son amour des garçons.

 

  

Christian Giudicelli se faisant maquiller pour l'interview que j'ai réalisée de lui


J'ai eu la chance de pouvoir vérifier combien l'esprit et la générosité de Christian Giudicelli n'étaient pas réservés à ses livres mais irradiaient aussi de sa personne. J'étais très ému lorsque je le rencontrai à l'occasion du tournage de son interview qui devait être un des bonus du DVD Le Garçon d'orage, DVD malheureusement jamais édité, d'après le roman de Roger Vrigny (éditions Gallimard). Ci dessus une photo de la séance de maquillage de Christian Giudicelli. Je voulais qu'il me parle de ce dernier, avec qui, pendant de nombreuses années, il avait partagé l'antenne de France Culture pour leur émission littéraire hebdomadaire qui enchanta tantôt mes matinées, tantôt mes après-midi et qui n'avait rien à voir avec sa remplaçante où une péronnelle trouve régulièrement du génie à des plumitifs abscons pourvus qu'ils soient exotiques. Ce fut pour moi une après-midi inoubliable dont il ne me reste comme seule trace physique la photo que je pris, où mon assistant d'alors, Benoît Delière, maquille l'écrivain. Durant une heure, Christian Giudicelli traça un portrait émouvant de Vrigny, qui fut à la fois son mentor et son ami.

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