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livre

case en exergue: François SCHUITEN

17 Juin 2025, 06:34am

 

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ARRACHEZ LES BOURGEONS, TIREZ SUR LES ENFANTS DE KENZABURÔ OÉ

17 Juin 2025, 06:32am

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Avec « Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants » nous sommes dans le Japon de 1945 que l'aviation américaine écrase de bombes mais la guerre restera hors champs du roman pourtant l'auteur fait la constatation que rien ne peut échapper à la guerre: << Tel un interminable déluge, la guerre inondait les plis des sentiments humains, les moindres recoins des corps, les forêts, les rues, le ciel, d'une folie collective. >>. Pour qu'ils échappent à l'anéantissement les autorités décident d'évacuer une maison de correction. Nous suivons un groupe d'une quinzaine de garçons âgés de dix à quatorze ans dans cet exode. Ces épreuves sont vues par un garçon d'une quinzaine d'années, le narrateur, flanqué de son jeune frère. Il est ami avec un jeune prostitué de son âge, Minami. Ces trois garçons seront les seuls de la bande avec qui on fera vraiment connaissance. On les conduit après une marche harassante dans un village perdu dans la montagne, habité par une population hostile, où on les assigne bientôt à une sinistre besogne, enterrer les animaux qui dans ce lieu sont frappés d'une maladie inconnue et foudroyante. Le village est isolé dans la montagne, cerné par les falaises et les ravins. Cette isolation, peu vraisemblable tire le récit vers la fable. Pour échapper à l'épidémie, les villageois, une nuit, ont fui leur maison, laissant le hameau abandonné aux enfants. En outre ils ont barré l'unique issu permettant de quitter les lieux. Les proscrits sont comme des naufragés sur une ile déserte. Le petit groupe s'organise pour survivre. A ce stade du récit, il est difficile de ne pas penser à « Sa majesté des mouches » de Golding qui a été écrit quatre ans avant le roman de Oé qui date de 1958, son auteur a alors vingt trois ans. Les enfants tentent d'organiser leur survie. Le narrateur est un peu le Ralph de cette histoire, mais en beaucoup moins solaire que le héros de Golding tandis que Mitani qui avant son incarcération se prostituait auprès des homosexuels en serait le Jack. Son ancienne activité lui avait laissé des séquelles: << Quand à Mitani, afin de soulager son petit anus, qui souffrait d'une inflammation chronique, résultat de ses amours sacrificielles, il demandait à son docile acolyte d'y appliquer avec un doigt le peu de pommade qui restait...>>. A noter que le narrateur n'est pas insensible à la beauté masculine puisqu'il compare un fugitif adulte, qui partage leurs enfermement en ces termes: << Il n'avait pas la splendeur des cadets. Il n'avait ni leurs petites fesses fermes moulées dans l'uniforme qui éveillaient le désir, ni leur menton légèrement bleui, rasé de près.>>. Mais la robinsonade tourne court lorsque les villageois reviennent et s'aperçoivent furieux que les garçon ont mis à mal leurs provisions.

On retrouve l'atmosphère glauque du manga Rainbow qui traitent de cette époque et qui met en scène également des mineurs délinquants. Mais alors que dans Raimbow, les prisonniers font preuve de solidarité ce n'est pas du tout le cas ici.

Le livre comme le fait un autre manga consacré à cette époque, « Gen d'Iroshima » de Nakasawa met à mal la fameuse solidarité entre japonais tellement vantée récemment, comme le montre ces extraits: << Les voleurs, les incendiaires et les excités seront battus à mort par les gens du village. Gardez toujours bien en tête que vous n'êtes que des bouches inutiles et indésirées. >> et << Écoute, un gars comme toi, il vaut mieux l'étrangler quand il n'est encore qu'un enfant. Les minables, il vaut mieux les égorger au berceau. On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début. >> .

Est-ce un problème de traduction, due à Ryoji Nakamura et René de Ceccaty, ce que je suppute, mais ce livre n'est pas très bien écrit. En effet, il n'est guère élégant de faire commencer ses phrases par « et », ce qui n'empêche pas en outre de retrouver la conjonction de coordination, parfois plusieurs fois dans le corps de la même phrase. Il n'est pas plus léger de multiplier les « que » et les « qui » et donc les proposition subordonnées alors que celles-ci pourraient être remplacées par des propositions indépendantes par exemple ou plus simplement par une division de la phrase. Autre gêne à la lecture les très fréquentes répétitions, je subodore que dans le texte original l'auteur cherchait des effets d'assonance entre des mots voisinant dans le récit, effets qui bien sûr se perdent totalement à la traduction...

Le roman est cruel et oppressant d'une lecture éprouvante jusqu'à la dernière ligne dans une fin qui si, elle n'est pas complètement fermée laisse peu d'espoir. Pourtant on ne peut le quitter car on a envie de savoir ce que vont devenir ses enfants livrés a eux même.

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case en exergue: Tardi, Mort à crédit

15 Juin 2025, 07:08am

 

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LA PASSION LIPPI DE SOPHIE CHAUVEAU

14 Juin 2025, 06:50am

 

 

Voilà un livre qui peut seconder un guide de la Toscane pour le voyageur amoureux de peinture (tout en ne perdant pas son regard critique en raison des approximations historique du roman), mais pourquoi aller à Florence si on ne s'intéresse pas à la peinture? La passion Lippi est entre deux genres, ni tout à fait une biographie ni vraiment un roman, j'aurais aimé que l'auteure est plus d'audace pour remplir les zones d'ombre de la vie de Filipo Lippi (1406-1469) en particulier celles de son enfance dont on ne sait presque rien. Il n'aurait pas été non plus été inutile que Sophie Chauveau nous communique ses sources et cite en particulier Vasari auquel le roman doit beaucoup, et plus encore, mais peut être a-t-elle peur qu'on lui reproche les libertés qu'elle a prises avec la vérité historique. Autre remarque sur l'objet livre si les descriptions des fresques et panneaux sont brillantes, on regrette néanmoins l'absence d'illustrations fournies en annexe. La passion Lippi nous raconte la vie du peintre de l'instant où il rencontre son protecteur, Cosme de Médicis en 1414 jusqu'à sa mort en 1469. C'est la description de la relation très complexe qui lie le peintre à son mécène qui est le pan le plus intéressant et le plus réussi du livre L'auteure en profite pour brosser à grands traits la société florentine de l'époque et en particulier les milieux artistiques et ecclésiastiques. Dans son roman on côtoie Cosme, Pierre et ( le jeune ) Laurent de Médicis, Masacio ( génie précoce mort prématurément ), Masolino, Uccello, Fra Angelico, Fra Diamante, l'assistant dévoué de Lippi« La passion Lippi est le premier volume d'une trilogie. Il est suivi par « Le rêve Botticelli » (Botticelli apparaît à la fin de « La passion Lippi », il fut l'élève de Lippi. Le fils de Lippi, lui même peintre de talent deviendra l'élève, le compagnon et l’amant de Boticelli) et par « L'obsession Vinci ».

 

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Je suis un lecteur lambin, d'abord parce que plus le temps passe, plus ma concentration s'évapore, mes yeux quittant l'ouvrage que je suis en train de lire s'égarent dans le paysage mais surtout j'aime approfondir le sujet que le roman traite ou prend comme décor et cela surtout s'il s'appuie sur un sous texte historique. C'est bien le cas avec « La passion Lippi » ainsi j'ai voulu confronter les événement de la vie du peintre tels que Sophie Chauveau les met en scène dans « La passion Lippi » avec d'autres sources, avec en premier lieu ce que dit mon grand Larousse en dix tomes. Et là surprise la notule du dictionnaire mentionne que: << Ayant quitté la vie religieuse, il fut pris par un corsaire, emmené en Afrique, il ne revint à Florence qu'en 1438...>>, alors qu'il n'y a rien de cet épisode dans le roman. L'encyclopédie Larousse est plus prudente puisqu'on peut y lireque l'histoire de son enlèvement par les " Mores " et de sa captivité en " Barbarie " soit probablement le fruit de l'imagination de Vasari.L'auteure nous présente même Lippi comme un sédentaire qui répugne à quitter sa ville de Florence et craint d'aller à Rome et à Venise! Ensuite je vais voir du coté de Wikipedia où rien n'est dit sur cette aventure africaine (je n'en ai trouvé mention nulle part ailleurs que dans mon vénérable dictionnaire), en revanche j'y lit que Lippi a rencontré Masaccio avant Fra Angelico qui est présenté par Sophie Chauveau comme le maitre de Lippi dés sa prime enfance! En regardant attentivement l'oeuvre de Lippi, il me semble que la rencontre de Fra Angelico après celle de Masaccio me paraît plus probable.

 

 

 

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La peinture de  Massacio, très présent dans l'ouvrage, Adam et Ève chassés du paradis avant et après suppression des ajouts de censure par restauration.

C'est vraisemblablement en 1674, sous le règne du bigot Cosme III de Médicis, que la nudité d'Adam et Ève a été habillée de feuilles. La restauration de 1980 a permis de revenir à l'état originel et non censuré.

 

 

Sous la plume d'un docte spécialiste, (je conseille vivement de lire et d'admirer la page consacrée à Lippi à cette adresse: http://www.aparences.net/le-quattrocento/fra-filippo-lippi/) je lis que << D’aucuns ont voulu rapprocher la vie pleine d’originalité de Lippi de ces œuvres. Mais s’il est vrai que sa vie privée peut (et doit, dans une certaine mesure) avoir influencé son profil artistique, il faut aussi souligner que le monde pictural de Lippi ne peut être entièrement compris si l’on ignore le contexte dans lequel il exécuta les différentes commissions, et la grande diversité de celles-ci.>>. C'est exactement la démarche de Sophie Chauveau faut-il encore que les événements narrés soient exacts.

 

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Si j'aime les romans dans l'Histoire, ce qui n'est pas tout à fait la même chose que les romans historiques, je suis pointilleux sur l'exactitude des faits rapportés lorsqu'ils sont connus, au romancier d'imaginer ce qui s'est déroulé dans les trous, et ils sont souvent nombreux, de la biographie du personnage historique qu'il a pris pour héros. C'est ce que n'a pas complètement fait Sophie Chauveau.

 

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couronnement de la vierge par Fra Angelico (au Louvre)

 

Si le style de Sophie Chauveau est fluide ses propos sont souvent assez mièvres surtout en regard de son sujet, j'ai eu parfois l'impression de lire une « belle histoire de l'oncle Paul, les vieux lecteurs de Spirou me comprendront. Un des points d'achoppement de l'ouvrage est que le personnage de Lippi reste souvent rebutant et antipathique, tant par son caractère propre que par les réactions et pensées que lui attribue Sophie Chauveau qui me paraissent parfois anachroniques.Lippi étant un incontestable débauché qui alla, tout moine qu'il était, jusqu'à engrosser la nonne qu'il avait choisie pour être le modèle de Marie dans uns de ces tableaux d'annonciation, mais l'on reste à la porte des chambres. C'est je crois la première fois, que le fait qu'un livre soit écrit par une femme m'a gêné, car un homme ne se serait pas étendu autant sur l'épisode de l'accouchement de la dite nonne et n'aurait pas ainsi autant déséquilibré cette biographie romancée de Lippi donnant trop d'importance à cet épisode; considérations sur le sexe de l'auteur qui ne peut éfleurer mon esprit à la lecture de Marguerite Yourcenar ou de Zoé Oldenbourg, immenses auteures de romans dans l'Histoire... En outre l'auteur hésite constamment entre le ton du documentaire et celui du roman, avec des envolées lyriques pas toujours bien venues et force points d'exclamation. Les passages qui suivent, donnent un assez bon exemple du ton du livre: <<Flamina ne se demande plus quel sortilège cet enfant a jeté sur ses filles, et sur les filles de joie en général. Elle sait. Ils sont de la même espèce. Issus de la même misère. Elles n'avaient que le choix de vendre leur corps, même les plus jolies. Surtout les plus jolies ! Alors que Lippi, tout ravissant soit-il, et Flamina l'a vu devenir aussi beau que grand, il a de l'or dans les mains et un si grand ciel bleu dans les yeux. C'est pour ce bleu-là, qu'il distribue avec une ferveur généreuse, que les bordels lui sont grands ouverts. Toutes, il les fait rêver comme on n'a pas le droit quand on est pauvre. A toutes, il offre des bouquets de promesses avec les fleurs des champs qu'il ne manque jamais de leur cueillir en venant. Il est leur seul "au-delà". La certitude qu'un ailleurs existe, même si on n'y va pas souvent. 
A force le les traiter en princesses, de leur jurer qu'elles sont filles e Vénus pareilles aux belles qu'il dessine au ciel de tous leurs lits, est née la légende de Lippi, prince des bordels ! >> ou encore << Florence est parcourue d'un grand frisson d'audace. Oser pareille idée ! Y souscrire collectivement ! L'unicité exalte, met en valeur ce qui distingue chacun ! Sortir du lot ! S'extraire du magma confus des communautés et des clans : Allez ! Que la course commence !>>

 

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Il faut remercier Sophie Chauveau d'attirer l'attention sur un peintre un peu méconnu en France, bien qu'une de ses Vierges ait connu des moments de gloire dans les années 1950 comme image de communion!

Le lecteur avide de savoir sur les techniques picturales de l'époque restera sur sa faim, néanmoins on apprend beaucoup de chose sur la Florence du quattrocento, disons principalement sur l'air du temps, ce qui me paraît essentiel et aussi que Filippo Lippi a imposé un rapport nouveau entre l'art et le monde de l'argent. Il est le premier à faire passer les peintres du statut d'artisans estimés à celui d'artistes reconnus. On voit également que la plupart des grands artistes de ce temps préféraient, contrairement à Lippi, les garçons aux dames...

 

 

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Vierge à l’Enfant et deux anges, (Florence, Offices). Il s’agit de la plus célèbre des représentations sacrées de Lippi, dont le musée des Offices possède également le dessin préparatoire. Le groupe, qui influencera profondément Botticelli, semble émerger depuis le fond du tableau avec une délicatesse qui rappelle les reliefs de Donatello et de Luca della Robbia. Mais le paysage à l’arrière-plan, qui constitue comme un tableau dans le tableau, annonce déjà les vastes paysages de Léonard de Vinci..

 

L'Annonciation, Filippo Lippi, Spoleto

L’Annonciation « Scènes de la vie de la Vierge », détail de la Vierge, fresque, 1467-1469, , (Spolète, Cathédrale)

cette vierge est le portrait de Lucrezia, l'épouse du peintre, une ancienne nonne!
 

Retable Barbadori, Filippo Lippi, Paris, musée du Louvre

Vierge à l’Enfant avec des anges et des saints, (Retable Barbadori), Filippo Lippi, (Paris, musée du Louvre). La grande innovation de ce retable, outre le dosage magistral de la lumière – diffuse, atmosphérique – consiste dans la conception même de la scène, laquelle semble se dérouler dans une atmosphère réelle extrêmement raffinée. À l’arrière-plan, à gauche, dans le mur enrichi de panneaux de marbre veiné, l’on entrevoit une fenêtre ouverte, et à travers la fenêtre un vrai ciel, avec de nuages. Filippo montre une sensibilité particulière aux éléments iconographiques les plus actuels.

 

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Couronnement de la Vierge, 1443-1447, Filippo Lippi, Florence, Offices

Couronnement de la Vierge, Filippo Lippi, Florence, Offices

Couronnement de la Vierge, 1443-1447, Filippo Lippi, (Florence, Offices). Ce tableau, terminé en 1447, présente une composition encore une fois révolutionnaire, et pas seulement en raison des éléments iconographiques qu’il contient. Si dans les retables de sujets analogues, l’épisode était représenté baignant dans une atmosphère céleste, ici par contre Lippi, bien que s’attachant à l’idée de l’arrivée de la Vierge au ciel, situe le récit comme dans une grande scène de théâtre, avec des personnages tangibles, toujours réalistes. Beaucoup de personnages semblent croiser leurs regards avec ceux des spectateurs, selon un procédé théorisé par Leon Battista Alberti dans son traité de peinture.

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En Italie, il n'y a que des vrais hommes

13 Juin 2025, 06:38am

Je ne dirai jamais assez de bien de l'errance sur la Toile, en particulier sur les sites amis. C'est ainsi que lors d'un de mes passages quasi quotidiens sur Culture & questions qui font débat, le site hautement culturel de Jean-Yves, j'ai découvert une bande dessinée, En Italie, il n'y a que des vrais hommes (Ed. Dargaud Benelux), sur la condition des homosexuels dans l'Italie fasciste et plus particulièrement sur le confinement de certains, dans une île, pendant la période de l'immédiate avant-guerre. Épisode politique que j'ignorais totalement, ayant eu échos du sort des gays sous le régime mussolinien que par deux films : Les Lunettes d'or et Une Journée particulière.

Il est remarquable de voir combien aujourd'hui la bande dessinée embrasse des sujets très peu exploités ailleurs.

 

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Revenons à notre album, scénarisé par Luca De Santis et dessiné par Sara Colaone et sous-titré Un roman graphique sur le confinement des homosexuels à l'époque du fascisme. Pour nous raconter cette histoire, le scénariste a choisi le biais de l'enquête journalistique ‒ procédé identique à celui utilisé par les documentaristes Epstein et Friedman dans Paragraphe 175 sur la déportation des homosexuels, les triangles roses, par les nazis. Calaone et de Santis procède par flash-back. Ils partent de l'époque actuelle, en fait de février 1987, en mettant en scène un reporter et son caméraman, Rocco et Nico, qui souhaitent tourner un film sur le sort réservé aux homosexuels durant les années 30 dans leur pays, l'Italie. On peut penser qu'ils sont concernés personnellement par le sujet. Ils n'ont qu'un seul témoin, Antonio, dit Ninella, un désormais vieil homme de 75 ans, couturier à Salerne, aussi rétif que pittoresque. Ce dernier était tailleur le jour et dragueur la nuit. Un soir, il s'est fait prendre par la police. Sans jugement, on le condamne pour un délit d'homosexualité qui n'existait pas dans la loi, à être déporté sur une île. Le livre sera fait essentiellement des souvenirs comiques et tragiques de Ninella dans l’île de San Domino dans l’archipel des Tremiti, lieu de l'exil pour les homosexuels sous le régime fasciste. Le récit n'ira pas sans va-et-vient du petit monde des iliens à aujourd'hui. Si d'un côté le procédé met en perspective le récit de Ninella, de l'autre il l'alourdit parfois, l'alchimie entre les deux époques ne se faisant pas parfaitement. Au delà de l'histoire de Ninella, le récit veut aussi mettre le doigt sur le fait que souvent les historiens considèrent les témoins plus comme du matériel que comme des êtres humains. Il n'en demeure pas moins que l'histoire est émouvante et fort instructive.

 

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Le livre nourrit de nombreuses interrogations, aussi bien sur le métier de journaliste que d'historien. Il nous aide aussi à mettre en perspective le fait d'être gay et attire l'attention sur les possibles interprétations anachroniques. Par exemple on peut penser que les homosexuels des années trente, vivant dans un contexte plus homophobe qu'aujourd'hui, avait un sens plus aigu de leur identité… d'où aussi, quand ils le pouvaient, un désir de se différencier du commun.

 

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Avec cet album, on s'aperçoit que si la situation des homosexuels sous le fascisme n'était guère enviable, d'autant qu'avant l'alliance du Duce avec Hitler, il jouissait d'une situation plus privilégiée que dans le reste de l'Europe ; leur vie n'était pas comparable avec l'enfer que subissaient leurs homologues allemands. Lorsque Mussolini arrive au pouvoir, aucune peine vise l'homosexualité après les dépénalisations ayant successivement atteint toutes les régions italiennes jusqu'à la création du Royaume d'Italie en 1870. À ces dépénalisations s'ajoute un climat social peu répressif lui aussi. Florence Tamagne, dans le Dictionnaire de l'homophobie(PUF éditions) explique très bien la situation : « En Italie, l'arrivée au pouvoir des fascistes, en 1922, ne détermina pas de changements immédiats quant au sort des homosexuels. En 1930, à l'occasion d'une discussion sur le nouveau Code pénal, Mussolini s'opposa ainsi à l'introduction d'une législation homophobe, sous prétexte que les Italiens étaient trop virils pour être homosexuels. Il semble en outre que l'intérêt économique ait prévalu sur les interprétations morales : le tourisme homosexuel, source de devises, ne devait pas être obéré. Enfin, on ne trouvait pas en Italie de mouvements militants comparables à ceux qu'avait connus l'Allemagne, et le danger constitué par une communauté homosexuelle organisée semblait inexistant. Les homosexuels n'en furent pas moins l'objet de discriminations nouvelles : des bars furent l'objet de rafles, certaines personnalités jugées trop « voyantes » furent exilées. À partir de 1938 cependant, et vraisemblablement en écho au régime nazi, de nouveaux décrets furent votés, visant cette fois-ci directement les homosexuels. Comme le montre le film d'Ettore Scola, Une Journée particulière (1977), les homosexuels, désormais considérés comme des criminels « politiques », risquaient la prison et l'exil dans des îles lointaines. Les membres du parti fasciste étaient contraints à la démission, alors qu'en Allemagne, les membres de la SS reconnus comme homosexuels étaient condamnés à mort. » On voit bien le gouffre qui sépare, sur ce point comme sur d'autres, le régime nazi et l'état fasciste.

 

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Une bande dessinée, c'est bien sûr un scénario mais aussi et surtout des dessins ; ceux de Sara Colaone, par leur stylisation rigoureuse, leur bicolorisme, et leur petit coté bois gravé me rappellent les illustrations de mes premiers livres de lecture dans les années cinquante. S'ils sont efficaces et clairs, ils manquent un peu de sensualité pour le sujet.

 

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L'album se présente comme un élégant moyen format relié, au dos carré de 175 pages. En plus de la bande dessinée, il contient une préface de Tommasso Giartosio et Gianfranco Goretti qui ont publié, en Italie, un essai sur le sujet La città e l'isola omosessuli al confino nell italia fascista ‒ je serais italianisant, je me précipiterais dessus ‒ et une interview réalisée par Dall'Orto en 1987 d'un homme de 74 ans qui avait été confiné dans l'île de San Domino.

 

Un livre indispensable pour ceux qui s'intéressent à l'Histoire, et en particulier à celle de l'Italie fasciste, et à celle de l'homosexualité.

 

 

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KAFKA SUR LE RIVAGE D'HARUKI MURAKAMI

11 Juin 2025, 17:27pm

Il me paraît indispensable de commencer par une esquisse de résumé de "Kafka sur le rivage (paru au Japon en 2003 et en 2006 en France), sans spollier pour autant, tout en sachant que tenter de résumer un livre aussi riche et passionnant est dérisoire. Durant plus de six cents pages nous suivons le parcours de deux héros en parallèle. Tout d'abord un adolescent de quinze ans, Kafka Tamura, jeune fugueur en quête de lui-même, affublé d’un double dénommé Corbeau (Kafka veut dire corbeau en tchèque), le Kafka du titre, qui décide de fuguer du domicile à Tokyo, qu'il partage avec son père, un célèbre sculpteur, qui a proféré à son endroit une prophétie ressemblant à une malédiction oedipienne. Kafka part pour le Shikoku, une île située au sud-ouest d'Osaka cequi le mènera jusqu'à une ville éloignée et un emploi dans une bibliothèque bien particulière (le rêve pour ce gros lecteur). L'autre protagoniste principal de l'aventure est un vieil homme, Nakata, amnésique depuis l'enfance, suite à un événement traumatisant qui lui a littéralement vidé la mémoire, lui l'empêchant par la suite presque tout apprentissage; il ne sait ni lire ni écrire. Nakata prend aussi la route, suite à un crime qui ne serait pas sans rapport avec le jeune Tamura. Nakatase considère lui-même comme quelqu'un de stupide et de limité. Mais il a l'étrange capacité de parler aux chats (propriété que j'envie beaucoup, je suis sans cesse à me demander ce que pense mon chat), ce qui fait que les habitants de son quartier font souvent appel à lui lorsque leur chat disparaît. Si je recommande chaudement le livre, entre autres aux amoureux des chats, je leur conseille de sauter le chapitre 16 qui risque de leur être fort pénible; leur compréhension du roman n'en souffriront pas. L'auteur n'est pas avare en répétition pour les actions principales, un peu comme dans les roman feuilletons...Nakata et l'adolescent, bien qu'habitant à proximité, (l'arrondissement de Nagano, à Tokyo) ne se connaissent pas mais semble reliés par un fil invisible: << L'existence de chaque humain est vouée à une stricte solitude, mais nous sommes reliés les aux autres par des archétypes immémoriaux (…) La responsabilité commence dans les rêves >>.

Murakami n'omet aucun détail des agissements de ses personnages, si bien que lorsque Kafka se brosse les dents, ce que l'auteur n'oublie jamais de mentionner, on est surpris de ne pas connaître la marque du dentifrice qu'il utilise! Cette accumulation de détails triviaux pourrait rendre la lecture du roman fastidieuse et pourtant il n'en est rien. C'est même sans doute ce qui nous fait entrer si facilement en empathie avec les différents protagonistes qui nous deviennent vite sympathiques. Dans cet extrême naturalisme l'écrivain instille habilement des doses de fantastique au moment où la lassitude pourrait gagner le lecteur, relançant ainsi l'intérêt du lecteur pour l'histoire qu'il raconte.

Le style d'écriture d'Haruki Murakami est fluide. Il est composé de phrases courtes composant de courts chapitres voués alternativement à chacun des deux héros.

L'originalité du livre vient aussi de la cohabitation dans un même chapitre de scènes surréaliste avec des dialogues bien ancrés dans la réalité et l’actualité que nous connaissons avec des références à Schwarzenegger, Johnny Walker nommé Walken par dérision ou au colonel Sanders des Kentucky Fried, le tout avec beaucoup d’humour. Si on ajoute que dans les deux récits parallèles la frontière entre le rêve et la réalité devient de plus en plus floue au fur et à mesure que l'on avance dans le livre, voilà qui pourrait désarçonner bien des lecteur, alors que si on s'abandonne au désir, qui est grand de connaître de la suite du devenir du séduisant Tamura la lecture devient des plus facile. Il faut également accepter de ne pas se frustrer des pistes narratives abandonnés par l'auteur. Une fois l'ouvrage refermé, il restera de nombreux mystères qui ne seront pas élucidés.

 

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Seul obstacle à la fluidité de la lecture est qu'elle est parfois polluée par la répétition très rapprochée de mots peu usuels, comme duralumin, au début du récit. Ne lisant pas le japonais, je ne sais si ces scories sont dues à l'auteur ou à sa traductrice, Corinne Atlan. Autre défaut qui me semble du à un manque de rigueur de l'auteur, on ne travaille jamais assez un manuscrit, certaines descriptions sont à la fois répétitives, superflues et écrite bien platement. On trouve aussi des rappels superflus de ce qui s'est passé précédemment par exemple, lorsque kafka recontacte la jeune Nakura, il expose longuement tout ce qui s'est passé depuis leur dernière entrevue et l'appel telephonique actuel : début du chapitre 29, deux pages (366-367) qui ne sont que des redites pour le lecteur. Je ne sais si c'est une maladresse ou un procédé pour rafraichir la mémoire du lecteur, cette habitude est fréquente dans les romans japonais qui sont encore aujourd'hui très largement pré publiés par tranches dans les revues littéraires qui également font figurer des nouvelles à leur sommaire. Ce qui explique que beaucoup d'écrivains japonais aient commencé leur carrière par un recueil de nouvelles.

Sans préjuger, si c'est le fait que la narration est faite à la première personne du singulier, surtout pour ceux qui racontent les péripéties de Tamura, dans ceux dédiés à Nakata le « je » est partagé entre le vieil homme et un compagnon de voyage, mais nous entrons rapidement en empathie, aussi bien avec le vieux Nakata qu'avec le jeune Tamura.

 

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On voit rapidement que l'auteur n'est pas de culture judéo chrétienne, alors que ses références, sur lesquelles je reviendrais, sont majoritairement occidentales, par exemple par les considérations factuelles sur la beauté des personnes quelles qu'en soient le sexe et l'âge. Propos un peu surprenants, mais comme sa maturité en générale, dans la bouche d'un garçon de quinze ans. En aparté je confesse que j'aurais beaucoup aimé (il me semble qu'il est un peu tard aujourd'hui pour cela) rencontrer dans ma vie un adolescent aussi fin et perspicace que Tamura, non que je n'ai connu que des nigauds de cet age, mais mes connaissances n'eurent malheureusement jamais l'intelligence de ce jeune japonais, si bien que je me demande si une telle clairvoyance est possible, donc crédible, fin de l'incise. Le fait le plus évident, qui montre que notre auteur n'a pas fait ses humanités du coté de Princeton ou de la Sorbonne, est qu'il présente la relation sexuelle entre un adolescent de quinze et une femme de cinquante ans avec beaucoup de naturel et sans fausse pudeur. A ce propos, les critiques japonais qui reprochent son américanisme à Murakami ne doivent pas être très au fait du puritanisme de leurs anciens occupants...

 

J'écrivais préalablement que la majorité des références culturelles de Murakami dans le roman sont occidentales: Sophocle (ce qui n'est pas surprenant Murakami à étudié le théâtre grec à l'université), Shakespeare, Dostoïevski, aux philosophes, Hegel, Bergson, à la psychanalyse..., il cite tout de même le dit du Genji, Tanizaki et Soseki... A ces citations qui sont faites avec beaucoup de légèreté, les personnages parlent volontiers entre eux de littérature, de musique, de philosophie... A cela il faut ajouter les influences et les inspiration, mais je n'en ai décrypté que quelques unes, comme par exemple celle d'Homère, à la fin, on pense à Ulysse qui va retrouver le fantôme de sa mère morte; le personnage du compagnon de route de Nakata m'a évoqué irrésistiblement le Candide de Voltaire, les scènes érotiques m'ont rappelé par leur climat celles des « Mille et une nuit (que lit Tamura dans la bibliothèque refuge). On peut aussi citer le Boulgakov du « Maitre de Marguerite » pour les animaux qui parlent.

A la place d'occidentale, j'aurais du écrire européenne car les allusions à la culture américaine se circonscrivent au domaine musical, jazz et pop (mais on trouvera aussi mention de la musique Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert), ce qui est tout de même curieux lorsque l'on sait que Murakami est le traducteur en japonais de Carvers et de Scott Fitzgerald, entre autres. Sur « l'américanisme » de Murakami, que pour ma part je ne perçoit pas dans « Kafka sur le rivage », il faut lire le passionnant article de Reiichi Miura sur Murakami dans le hors série de la revue « Books » consacré aux best-sellers. Miura y écrit: << Murakami est un auteur japonais qui écrit des romans américain (…) Il trouve aux Etats-Unis, non des pères, mais des frères, alors même qu'il ne trouve ni les uns ni les autres au Japon.>>. En ce qui me concerne, il me semble pourtant que la proximité littéraire d' Haruki Murakami avec son homonyme Ryû Murakami est indéniable en particulier lorsque l'on compare « Kafka sur le rivage » avec « Les bébés de la consigne automatique de Ryu Murakami. On trouve dans les deux romans le dérapage du naturalisme vers un fantastique tantôt noir, tantôt goguenard. La curiosité culturelle des personnages de « Kafka sur le rivage », qui semble aller de paire avec un nomadisme géographique me semble entrer en écho avec le livre d'Asada Akira, »Le discours de la fuite (1984) qui encourage ses lecteurs a adopter une attitude ouverte et transversale vis à vis des différentes cultures.

Je ne crois pas contrairement à ce qu'écrit Miura que Murakami ait trouvé véritablement de frère dans la littérature américaine, tant son originalité est grande, mais il a fait un émule dans les lettres anglaises en la personne de David Mitchell qui a résidé plusieurs années au Japon. Chez l'anglais on retrouve le même talent pour enchâsser dans l'histoire principale de multiples récits annexes, la même cohabitation du réalisme le plus terre à terre avec un fantastique qui surgit du quotidien...

Une des particularités principales de Murakami dans le monde littéraire japonais est que les traductions de ses romans, très nombreuses et dans de nombreux pays (voir à ce sujet le numéro 13 de « Zoom Japon » daté de septembre 2011) sont plus lues que leur version originale, même s'il connait un immense succès dans son pays.

D'autre part, il est loin de faire l'unanimité critique dans son pays. Il faut tout d'abord dire que le monde littéraire japonais est encore plus formel que le notre. La production de livres y est très clivée. Elle se scinde en deux groupes, la jun-bungaku, la littérature pure, qui connait le plus souvent que des tirages modestes mais qui a droit de citer à l'université, et taishu-bungaku, la littérature de divertissement, romans sentimentaux, policiers, de science-fiction chez qui se recrutent les best-sellers. Je pense que la méfiance et l'hostilité à l'égard de Murakami des milieux universitaires japonais vient qu'il transcende largement ce clivage, mêlant dans ses romans considérations philosophiques à une trame policière où s'invite le surnaturel. C'est le mélange d'extrême naturalisme et de fantastique débridé qui en effet peut décontenancer. Il instaure le brouillage des genres comme règle.

De grands spécialistes de la littérature japonaise, comme Massao Miyoshi tiennent Murakami comme un entrepreneur cynique qui n'a jamais écrit une ligne par inspiration ou sous l'emprise de l'émotion. Kenzaburo Oê (Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants) quand à lui voit Murakami comme antinationaliste culturel, ce qui n'est pas forcément un compliment venant de lui (on remarquera qu'avec Oê, au Japon, le nationalisme ne se situe pas qu'à la droite de l'échiquier politique). On rappellera que le thème qui coure dans toute l'oeuvre de Oê est le ressentiment causé par la défaite. Oê reproche l'absence de ce thème dans les romans de Murakami; ce qui pourrait simplement s'expliquer du fait que ce dernier est plus jeune d'une génération que Oê... Une autre grande voix de la critique japonaise, Yôichi Komori accuse Murakami d'avoir, avec « Kafka sur le rivage » << rédigé un récit exécuteur qui apporte un soulagement malsain à ses lecteurs traumatisés par la violence du monde d'après 11 septembre 2001.>>.

En ce qui me concerne, je ne comprend guère ce que Yôichi Komori veut dire par là, même si les derniers chapitres avec leur fumet new-age peuvent être vus comme un baume à notre peur de la mort, l'insatiable curiosité intellectuelle et l'ouverture d'esprit des personnages du roman, ne peuvent qu'inciter les lecteur à prendre des risques, à s'ouvrir aux autres et à ne pas se replier sur eux mêmes. Kafka sur le rivage est surtout un roman optimiste et volontariste montrant que l'on peut faire surgir l'étincelle de vie chez l'autre qui sommeillait...

Plus qu'un auteur en rupture avec la grande littérature de son pays, je verrais au contraire en Murakami un écrivain dont certaines des pages me paraissent en continuité avec le Tanizaki d' « Eloge de l'ombre », paru en 1933, et sa conception de la beauté qui montrait que la spécificité de la civilisation nipponne n'est pas fondée sur la transparence ni sur la clarté des choses mais, au contraire, sur le clair-obscur qui les enveloppe constamment de mystère : un art du flou, un frémissement crépusculaire dont Tanizaki décrypte les codes secrets dans le galbe délavé d'une pierre de jade ou la pénombre tamisée d'un temple. Les songes de Kafka Tamura dans la forêt de son refuge et les mystères de la pierre de Nakata, sans oublier les crayons du bel Oshima, mentor de l'adolescent ne sont pas éloignés des considérations de Tanizaki comme le démontre cet extrait:" Confortablement installé sur le canapé, j’observe les alentours et me rends compte que ce salon est exactement l’endroit que je cherchais depuis longtemps. Un endroit secret, tapi dans un creux du monde, exactement comme celui-ci. Mais jusqu’ici ce lieu n’existait que dans le secret de mon imagination. Je n’arrive pas encore à croire tout à fait qu’il existe réellement. Je ferme les yeux, inspire profondément, et il s’installe doucement en moi, comme un doux nuage. C’est une sensation agréable. ". L'amours impossibles de Tamura pour l'apparition de la jeune Saeki quand à lui m'a fait penser aux rapports qu'ont les vieillard avec « Les belles endormies » de Kawabata. La profonde humanité qu'émane de Nakata est semblable avec celle que l'on ressent en côtoyant les handicapés d'Oê. On peut aussi rapprocher l'absurde de Murakami (qui a du lire beaucoup Beckett) avec celui de Yoko Ogawa... Les points communs avec son homonyme Ryu Murakami sont nombreux. Il est amusant de noter qu' Haruki ne cite jamais le nom de Ryu Murakami pourtant il lui a sinon empreinté tout du moins il partage avec Ryu, son talent pour passer avec fluidité du naturalisme au fantastique, certes celui d'Haruki est moins noir que celui de Ryu.

Sur le vide et le plein de la vie est une interrogation que l'on retrouve dans tout l'ouvrage: <<  le jeune homme laissa son esprit errer parmi ses souvenirs d’enfance. Il se rappela l’époque où il allait tous les jours à la rivière, près de chez lui, pêcher des loches. « c’était une époque sans soucis. Je prenais chaque jour comme il venait, j’étais quelqu’un. Ca se faisait tout naturellement. Mais un beau jour tout s’est arrêté. Et la vie m’a réduit à n’être personne. Drôle d’histoire. L’homme naît pour vivre, non ? Pourtant, plus le temps passait, plus je perdis ce qui constituait mon noyau intérieur, jusqu’à avoir l’impression d’être devenu totalement vide. Et peut-être que désormais, plus je vivrai, plus je deviendrai vide, moins j’aurai de valeur. Il y a eu une erreur quelque part. Jamais entendu une histoire si bizarre. Est-ce que je peux faire quelque chose pour changer la direction du courant ?>>

Kafka sur le rivage est un roman initiatique, ou plutôt de formation,où les deux “héros” vont progresser dans la recherche d'un but, d'un sens à leur vie respective, cheminement rythmé par des rencontres fortuites de personnages extravagants à la psychologie pourtant toujours juste, presque chaque nouveau venu porte une grande attention et font preuve d'une grande écoute pour nos deux vagabonds.

Par son roman Haruki Murakami nous met face à nous même, nous invite à trouver notre propre chemin (bien que d'une teneur très positive tous les personnages ne trouvent pas leur voie); il nous transporte dans un monde inquiétant, déstabilisant, où pourtant le lecteur se retrouve seul face à lui-même, à sa vie et à son destin dans un « ailleurs » qui paradoxalement est aussi son univers.

On peut rapprocher la technique romanesque de Murakami dans ce roman avec celle de David Lynch dans son film Mulholland drive. Deux oeuvres ouvertes, fondées sur différentes manières d' interpréter ce que l'on lit ou ce que l'on voit, ce qui fournit au lecteur la sensation d’être intelligent. Ce qui n'est pas désagréable. Le lecteur de Murakami est entretenu ainsi tout au long du livre dans l’espoir de parvenir à découvrir le détail qui confirmera que son interprétation initiale était juste. Et même si cet élément n’existe évidemment pas, il a connu un grand plaisir à pratiquer une lecture active... Si je cite Linch, je rappellerais que le seul cinéaste qui soit cité dans le livre est François Truffaut, mais c'est à un autre grand réalisateur à qui me songer l'univers de Murakami, il s'agit de Raul Ruiz qui écrivait à propos de ses "Mytères de Lisbonne", autre oeuvre qui ne délivre pas tous ses secrets: << L'époque du drame moderne, où chaque personnage sait ce qu'il veut et pourquoi il le veut, n'est plus. Ce genre est devenu obsolète, hors d'usage, irreel. La logique des effets et des causes à tout prix propre au drame moderne a fait place aux turbulences paranoiaque du monde de la mondialisation>>. Il disait également que l'un de ses mythes personnels le conduisait à concevoir la vie humaine comme un voyage vers le passé, le présent étant constitué des turbulences qui accompagnent ce parcours. Comment en lisant ces propos ne pas penser à la posture de Mlle Saeki face au temps. 

A travers des péripéties les plus incongrues, il faut se laisser embarquer dans cette quête, ce qui n'est pas difficile, tant Murakami possède la science du suspense, et ne pas renâcler devant une pluie de sangsues ou une pierre qui parle et accepter avec évidence comme le font les personnages les fantômes ou un esprit qui peut s'incarner dans une icône de la société de consommation Si les situations cocasses ne manquent pas, ni les tristes, parfois cruels, parfois humoristiques, elles sont toujours émouvantes.

 

Comme à mon avis pour tout grand livre, le vrai sujet de Kafka sur le rivage est le temps, je l'ai déjà écrit ici et là ou plus exactement sa perception donc peu ou prou la mémoire, c'est en cela que paradoxalement on peut le qualifier de proustien (les japonais sont grands lecteurs du divin Marcel). Dans le magazine littéraire 517 de mars 2012 Michel de Boissieu en tire une conclusion périlleuse mais séduisante: << Kafka Tamura est incapable de donner un sens à son expérience en se la rappelant... Il ne peut trouver les mots pour critiquer ou se révolter et cette paralysie de la pensée s'étend du narrateur au lecteur. Dans ces conditions « Kafka sur le rivage » devient un récit assassin de la mémoire qui reproduit la machine à exécuter d' « A la colonie pénitentiaire » (cité dans le roman) de Kafka.>>.

Le roman contient cette phrase: << Ce que l'on nomme surnaturel n'est autre que les ténèbres de notre propre esprit. >>, que l'on pourrait mettre en exergue de l'oeuvre de Murakami.

Au fil des page de son roman que l'on peut qualifier de déraisonnable,, Murakami, par petites touches suggère qu'il y a plusieurs mondes parallèles qui parfois communiquent et que tout est en relation, les hommes, la nature, le cosmos l'univers des rêves...

 

Nota:

-1 On lira avec profit la critique d'Argoul à cette adresse: http://argoul.com/2011/12/14/haruki-murakami-kafka-sur-le-rivage/

-2 Robert Sandoz a adapté le roman pour le théâtre (si quelqu'un connait une captation de cette pièce, je serais très intéressé de la voir) a communiqué quelques notes de lecture qui relève d'une interprétation originale auxquelles j'adhère globalement: << Quelle violence et quelle douceur entremêlées. Rendre cette impression d’optimisme et de pessimisme conjugués. », « Il n’y a ni jugement ni thèse psychologique. Il y a lutte pour ou contre son destin. Freud est à bannir de cet OEdipe .», « Il n’y a pas de frontière entre réel et imaginaire, tout est perméable. Il faudra recréer ce monde pour le spectateur, un monde où tout arrive, car les forces, dieux, esprits, ou ce que l’on veut, nous entourent et nous parlent en prenant l’apparence d’un logo, ou d’un arbre ». « Murakami nous fait oublier la frontière entre le bien et le mal. Ce qui arrive arrive. ». Pour en savoir plus sur cette adaptation: http://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Kafka-sur-le-rivage/

-3 Vous pouvez écouter la mise en ondes (que je ne trouve pas complètement convaincante ) du début du livre qu'en a fait France-Culture en cliquant sur la flèche ci-dessous.

 

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LE CHAT QUI VENAIT DU CIEL D'HIRAIDE TAKASHI

11 Juin 2025, 06:40am

 

A la fin des années 1980, le livre a été publié au Japon en 2001, un couple modeste, vivant de travaux littéraires, aux abords de la quarantaine, loue, dans la banlieue de Tokyo, un petit pavillon situé dans une vaste propriété. Bientôt, Chibi, le jeune chat d'un de leurs voisins leur rend des visites régulières. Il s'attache à lui. Mais lorsque les vieux propriétaires de la maison de maitre décident de vendre leur bien, le couple d'écrivains que cela va être une déchirure de quitter cette thébaïde et surtout de se séparer de Chibi.

Le quatrième de couverture de ce mince volume paru aux éditions Picquier, dans leur collection de poche, annonce que voici un roman touché par la grâce. Pour une fois un quatrième de couverture dit la vérité. A travers l'histoire d'amour entre Chibi et ce couple apaisé c'est tout un art de vie, osons dire zen qui nous est suggéré. Par le biais de cette relation entre un animal et des humain nous découvrons un art de vivre à la japonaise bien éloigné de celui d'un occidental mais aussi de beaucoup de celui aux rythmes frénétiques de nombreux habitants de l'archipel. Hiraide Takashi nous fait percevoir, avec légèreté la communion qu'entretiennent certains japonais avec la nature. Il y a de très belle page sur la relation de l'auteur avec... une libellule.  A travers cette simple histoire d'amour pour un chat, le roman nous parle aussi du temps et de la mort; du rapport que les japonais entretiennent avec ces entités mystérieuses.

Le récit, il me paraît abusif de nommer roman cet ouvrage comme le fait l'éditeur, tant il est ouvertement auto biographique, est écrit à la première personne. Au commencement le lecteur est un peu surpris par l'exactitude et le détachement des descriptions, puis de page en page l'émotion monte et l'émotion le submergera...

Il n'y a que Kurosawa dans son film Madadayo qui est aussi bien parlé du chagrin que peut connaître un humain lorsqu'un chat est arrivé au terme de sa neuvième vie...

Outre la poésie qui se dégage du « Chat qui venait du ciel », ce récit m'a touché car il raconte et avec quel talent, une histoire qui m'est arrivée et concerne certainement beaucoup de possesseurs ( ce mot est bien mal choisi) de chats. En effet, comme le couple japonais du livre, ce n'est pas vraiment moi qui est choisi mes chats mais bien plutôt les chats qui nous ont choisi et qui surtout, ont élu la maison et son jardin.

Ce court roman enchantera tous les amis des chats et de la civilisation japonaise. Il me paraît en outre un discret hommage au grand Soseki.

 

Le chat qui venait du ciel est le premier livre de l'année que j'ai lu dehors, au jardin, assis au soleil, sur le vieux banc sur lequel la première coccinelle de 2011 s'est posée. Elle était d'un rouge profond avec cinq petites taches noires, sous moi mon vieux chat dormait, de temps en temps, entre deux paragraphes, j'ai regardé, inquiet, par les interstices des lattes du banc, sa forte respiration. Durant les dernières pages ma lecture a été accompagnée par les croassements d'un gros corbeau, perché sur la maison d'en face...

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N'oublions pas Christian Giudicelli

10 Juin 2025, 06:32am

Le souvenir n'est pas une déploration, c'est au contraire conforter les plaisirs à venir en les asseyant confortablement sur le socle de la mémoire. C'est ce que réalise, avec légèreté et élégance, Christian Giudicelli dans son dernier ouvrage : Les Passants (éditions Gallimard). « Occupons-nous de ceux qui hantent la mémoire en déchirant le flou de nos rêves. Les passants qui répondent présent à nos appels. Les passants, détachés du passé. » La gravité, inhérente à l'exercice puisque l'auteur (par la force des choses) y parle de personnes presque toutes disparues, est sans cesse bousculée par la cocasserie des portraits de ceux qui le marquèrent ou le frôlèrent tel celui d'Alain Cuny, la notoriété de ce bègue pompeux m'est toujours restée incompréhensible. Giudicelli peut être rosse, mais c'est surtout une grande tendresse qui se dégage de ces pages dans lesquelles il ne fait pas mystère de son amour des garçons.

 

  

Christian Giudicelli se faisant maquiller pour l'interview que j'ai réalisée de lui


J'ai eu la chance de pouvoir vérifier combien l'esprit et la générosité de Christian Giudicelli n'étaient pas réservés à ses livres mais irradiaient aussi de sa personne. J'étais très ému lorsque je le rencontrai à l'occasion du tournage de son interview qui devait être un des bonus du DVD Le Garçon d'orage, DVD malheureusement jamais édité, d'après le roman de Roger Vrigny (éditions Gallimard). Ci dessus une photo de la séance de maquillage de Christian Giudicelli. Je voulais qu'il me parle de ce dernier, avec qui, pendant de nombreuses années, il avait partagé l'antenne de France Culture pour leur émission littéraire hebdomadaire qui enchanta tantôt mes matinées, tantôt mes après-midi et qui n'avait rien à voir avec sa remplaçante où une péronnelle trouve régulièrement du génie à des plumitifs abscons pourvus qu'ils soient exotiques. Ce fut pour moi une après-midi inoubliable dont il ne me reste comme seule trace physique la photo que je pris, où mon assistant d'alors, Benoît Delière, maquille l'écrivain. Durant une heure, Christian Giudicelli traça un portrait émouvant de Vrigny, qui fut à la fois son mentor et son ami.

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LA BALLADE DE L'IMPOSSIBLE D'HARUKI MURAKAMI

9 Juin 2025, 07:24am

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Dans un avion qui le fait revenir en Allemagne (on ne saura pas ce qu'il y fait) wanatabe en entendantla chanson des Beatles "Norvegian Woodse souvient de son entrée dans l'âge adulte il y a de cela une vingtaine d'années. Il se remémore des souvenirs qui l'ont profondément marqué. Le point de départ de cette suite d'évènements a été le suicide de Kizuki son seul ami, alors qu'ils avaient tous deux dix sept ans. S'en suit la relation qu'il a avec Naoko la petite amie de Kizuki après la mort de ce dernier. Watanabe nous raconte pendant deux ans son amour avec la fragile et cadenassée Naoko. Dans le même temps il poursuit une relation compliquée avec une autre jeune fille fantasque, Midori, tout le contraire de Naoko.

Wanatabe se présente comme un garçon sans qualité. Il ressemble en cela au narrateur de « La course au mouton sauvage » et de « Danse, danse, danse ». Comme le héros des deux derniers livres cités Wanatabé, bien que sans ambiguité sexuelle possède unesensibilité quasi féminine. Cette régurgitation des souvenirs, pour la plupart sombres, a pour toile de fond, la vie d'un étudiant modeste dans le Tokyo de la fin des années 60. C'est aussi une suite de portraits des personnes, moins ordinaires que lui, suivant son regard et ses critères, qu'il côtoie. Certaines de ces figures sont rattachées assez artificiellement (pour le plaisir du romancier? mais aussi souvent heureusement du lecteur) à la vie du héros qui ne semble attirer à lui que des « filles à problèmes ».

Tout le livre est fondé sur la réminiscence, c'est en cela qu'Haruki Murakami est un écrivain éminemment proustien, sinon par le style du moins par la démarche. N'a-t-il pas écrit: << Le monde est une lutte sans fin entre un souvenir et un autre souvenir qui lui est opposé.>>.

Wanatabe est passionné de lecture. Il reste étranger à l’agitation politique de l’université, alors en pleine agitation contestataire et s’efforce d’être original, en lisant les auteurs qui ne sont pas à la mode. Le Gatsby de Fiztgerald revient plus d’une fois dans le récit ( Murakami a traduit les oeuvres de Fitzgerald en japonais). Le jeune homme lit aussi Conrad, Faulkner, Hermann Hesse, Thomas Mann, John Updike, Raymond Chandler... Comme on peut le remarquer toutes les références sont occidentales. On peut d'autant s'en étonner que les parents d'Haruki Murakami étaient professeurs de littérature japonaise. Certes Oé et Mishima sont cités mais ne sont pas des lectures du héros que l'on peut considérer, au moins dans ce domaine, comme le porte parole de l'auteur. Dans le numéro d'aout 2012 du Magazine littéraire, Clémence Boulouque suggérait que la prédominance des influences étrangères venait du fait que le jeune Murakami avait été élevé à Kôbe la ville portuaire cosmopolite.

Comme on sait que Murakami a étudié le théâtre antique, tout comme Wanatabe et qu'à un an près il a le même age que son personnage, on ne peut que s'interroger sur la part autobiographique du roman.

On retrouve dans « La ballade de l'impossible », comme l'était la maison dans la forêt dans « Kafka sur le rivage » ou le chalet dans la montagne dans « La course au Mouton sauvage », un lieu hors du monde où les héros se ressourcent, ici une maison de repos dans les collines à proximité de Kyoto.

Comme à son habitude, Murakami aborde, par le biais des grands problèmes de société, dont l'un, s'il n'est pas spécifiquement japonais, est un souci récurrent dans l'archipel: le suicide des adolescents, sujet toujours d'actualité aujourd'hui (le livre a été écrit en 1987, c'est un des premiers romans de l'écrivain; il a paru en 2007 en français, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle) comme le prouve le récent et beau film « Color full ». A lire ce roman on a le sentimentque le suicide faisait (fait?) partie intégrante de la vie des jeunes au Japon.

Toujours un peu en contrebande l'auteur fait passer ses idées, comme son peu d'aménité pour les étudiants révolutionnaires en peau de lapin, presque toujours issus de la bourgeoisie, qui après avoir prôné la destruction des institutions, n'ont rien de plus urgent, une fois leurs études terminées, que de se caser dans une grande firme ou dans l'appareil d'état. On voit par là que le phénomène, que des casaniers auraient pu croire typiquement français, déborde largement nos frontières. Mais surtout il veut nous dire que la mort est en nous dès notre naissance et fait partie de la vie. Paradoxalement cette histoire quelque peu morbide, « Quelle que soit notre vérité, la tristesse d’avoir perdu quelqu’un qu’on aime est inconsolable. La vérité, la sincérité, la force, la douceur, rien ne peut calmer la douleur, et, en allant au bout de cette souffrance, on apprend quelque chose qui ne nous est d’aucune utilité pour la prochaine vague de tristesse qui nous surprendra. »veut également donner une leçon de vie: << S'apitoyer sur soi-même, c'est ce que font les imbéciles.>>.

Avec beaucoup d'acuité psychologique Murakami décrit des jeunes gens romantiquesen proie aux doutes, au spleen et aux rêves qui s'interrogent sur leur place dans la société et tentent de trouver une raison de continuer à vivre malgré des blessures profondes, des disparitions d’êtres chers, des amours impossibles. La ballade de l'impossible est le tableau saisissant des doutes de l'adolescence et parfois de sa vacuité. Encore une fois les personnages parlent et se racontent beaucoup; autre constance dans les romans de Murakami l'absence de jugement sur les faits et gestes des personnages que l'on retrouve ici.

Si ce roman est très agréable à lire, son écriture est particulièrement fluide, et émouvant, néanmoins lisant les passages dans lesquels Midori s'exprime, je me suis encore trouvé face à une interrogation qui me taraude de plus en plus, l'âge avançant, à propos des livres mais aussi des films, pourquoi passer autant de temps avec des êtres virtuels tels Midori, qui, s'ils étaient fait de chair et d'os je fuirais à toutes jambes? Car la dénommée Midori est une pouffe-conne-chaudasse de compétition ce qui rend assez incompréhensible la passivité bienveillante de wanatabe devant l'entreprise de vampirisation dont il est l'objet par la jeune donzelle d'autant qu'il se refuse à consommer la gourgandine qui pourtant ne demande que cela. On attend avec impatience le moment où Wanatabe, par une paire de giffle bien sentie se libérera, et libèrera le lecteur par la même occasion d'une telle emmerderesse; mais Wanatabe, sans conteste un des héros murakamiens les plus gentils, est trop bonne pâte pour cela.

Comme toujours chez Murakami la « bande son » du roman est importante. On y trouve Mile Davis, les Beatles, Les Doors, Bill Evans, Sarah Vaughan mais aussi Mozart et Bach...

Très différent d'autres romans du même auteur, c'est son premier gros succès de vente au Japon, ici le fantastique n'intervient presque pas (ce qui le rend plus facile à lire que d'autres opus de l'auteur), « La ballade de l'impossible » est un roman d'apprentissage et aussi une longue méditation nostalgique. C'est la minutieuse description du parcours initiatique qui entraîne Watanabe à la découverte de l'amour, de la mort et de la folie. Il est difficile en lisant ce livre, surtout si l'on est comme moi un presque exact contemporain de Wanatabe de ne pas penser à sa propre jeunesse. Par exemple lorsqu' il est question d'une date de l'année 1969, on essaye de se souvenir de ce que l'on faisait, où on était, avec qui... C'est d'autant plus facile de faire la comparaison avec ce que vit Wanatabe qu'il se présente comme un garçon sans qualité, ce qui nous aide à nous identifier à lui.

« La ballade impossible » délivre un message universel contenu dans cette extrait: << Je voudrais que tu te souviennes de moi. Je voudrais que tu n'oublies jamais que j'ai existé et que je me suis trouvée ainsi à tes côtés.>>. Voilà un beau et émouvant roman sur l'entrée dans l'age adulte, malgré une fin obscure qui ne finit rien.

 

Nota: La ballade de l'impossible (Norwegian Wood) a été adapté au cinéma par Trần Anh Hùng.

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ECRITS FANTÔMES DE DAVID MITCHELL

8 Juin 2025, 07:10am

 

Je prend l'oeuvre de Mitchell à rebours. J'ai commencé par le merveilleux « Les mille printemps de Jacob Zoet » continué par la « Cartographie des nuages » et me voici avec « Ecrits fantômes » son premier livre paru en France. Comme dans la cartographie des nuages, en fait de roman, nous avons plus à faire à une suite de nouvelles dont le lien entre elles est si ténu, tout du moins entre certaines, que je ne l'ai pas découvert; sa recherche m'a rappelé le jeu qui consistait, lorsque j'étais enfant, à trouver une figure cachée dans une image plus grande où les détails et entrelacs foisonnaient. Il faut attendre la trois centième page environ, le livre en compte plus de cinq cents, pour que les relations entre les histoires apparaissent véritablement. A chaque chapitre, nous changeons de narrateur, de lieu, de milieu, parfois d'époque bien que nous soyons toujours relié avec les années d'écriture du livre mais pas vraiment de ton, c'est une des différences avec « Cartographie des nuages ». L'attaque du livre est déconcertant, cela semble être une marque de fabrique de l'auteur, il faut quelques pages au lecteur pour réaliser que nous sommes, en gros à notre époque, tant le monologue du narrateur est extravagant et répond à une folle logique, qui, heureusement, nous est étrangère. Après ce flottement nous comprenons que nous avons à faire au terroriste responsable de l'attaque au gaz sarin du métro de Tokyo le 20 mars 1995. Le roman commence le lendemain de son acte ce qui date précisément le livre. Le narrateur suivant est tout autre et pour moi le plus sympathique de ceux qui vont prendre la parole. « Ecrits fantômes » est entièrement écrit à la première personne du singulier. Il s'agit d'un jeune tokyoite, vendeur de disques de collection, « la bande son » du roman a son importance » qui s'interroge sur son avenir et tombe amoureux d'une jeune et belle hong-kongaise. On quitte ce garçon avec regret en imaginant, comme lui, son devenir pour investir l'esprit d'un traider britannique en poste à Hong-Kong qui finira mal, puis Mitchell par l'intermédiaire d'une chinoise tenancière d'un boui-boui au bord d'un chemin de pèlerinage, réussit par ses yeux à faire défiler quatre vingt ans d'Histoire de la Chine. Je crois que pour le héros suivant je peux m'avancer en écrivant que c'est un personnage inédit dans toute l'histoire du roman puisque nous sommes en présence d'un esprit amnésique qui en investissant différentes enveloppes corporelles, en Mongolie, cherche à percer le mystère de ses origines. L'épisode qui vient après est beaucoup plus prosaïque puisque le lecteur se trouve au centre d'un gang russe de trafic de tableaux dont la victime est le musée de l'Ermitage.

Comme tous les recueils de nouvelles, car je maintiens qu' « Ecrits fantôme » est plus cela qu'un roman, ce qui ne préjuge pas de la qualité de l'ouvrage, le niveau des nouvelles n'est pas homogène. On est époustouflé par l'aisance qu'a David Mitchell à investir des personnalités aussi différentes qu'un londonien musicien de rock, un paysan mongol, une vieille chinoise ou un étudiant japonais, exemples pris dans la cohorte des personnages de tout age, de tout pays et de condition variée que l'on croise dans l'ouvrage.

Il y a quelques temps je chroniquais « Les souvenirs sont au comptoir » d'Angelo Rinaldi, en écrivant qu'un dernier chapitre très réussi pouvait sauver un roman à demi raté. Dans le cas des « Ecrits fantômes » c'est l'inverse une des nouvelles est bien près de faire sombrer l'ensemble. Il s'agit de « Train de nuit », l'avant dernière du volume; dans laquelle on croirait lire une de ces nouvelles de science-fiction des année soixante dix qui dégoulinait de moraline progressiste et de considérations fumeuses sur l'avenir. David Mitchell met en scène un dialogue entre un animateur d'une émission de nuit sur une radio new-yorkaise et un cousin de son esprit amnésique que l'on a croisé précédemment dans ce qui est un des meilleurs segments du livre. Si ce « Train de nuit » me paraît hors sujet par rapport au reste du livre, il n'en reste pas moins lui aussi un tour de force stylistique puisqu'il n'est composé que de dialogue, comme une pièce de théâtre radiophonique! Un des problèmes de David Mitchell est qu'il est si doué qu'il ne sait pas résister au plaisir de faire un numéro littéraire. Heureusement ceux-ci sont presque tous réussis dans « Ecrits fantômes ».

Difficile aussi de situer ce recueil dans un genre littéraire puisqu'il passe d'un récit intimiste à un roman policier ou de science-fiction mais les interrogations métaphysique ne sont jamais loin La somme complexe des causes et conséquences permet-elle le libre-arbitre ? A travers le pessimisme de tout le livre on en arrive à se demander si la somme complexe des causes et des conséquences permet le libre-arbitre ?

Si la cartographie des nuages est une traversée du temps, Ecrits fantômes est une errance géographique, les nouvelles se passent toute sur une période limitée de quelques mois. Vers la fin du volume, on s'aperçoit que nous sommes pas dans notre univers, mais plutôt dans un temps parallèle.

« Ecrits fantômes » estle premier roman de David Mitchell il lui a permis d’être considéré comme un des meilleurs auteurs du renouveau littéraire anglo-saxon. On y voit déjà ce qui sera présent dans ses livres suivant, notamment l’intertextualité et l’interconnexion de faits dans le temps et l’espace…L’auteur joue avec l’effet papillon entre un terroriste abandonné sur une île au Japon, un fan de jazz à Tokyo, un trader anglais visité par le fantôme d'une petite fille à Hong-kong, une scientifique spécialiste de physique quantique poursuivie par tous les services secrets de la planète, un trafiquant d'art à Saint-Pétersbourg et un esprit omnipotent perdu dans un cyberespace alternatif…

Je conseille vivement de lire ce livre mais pas les deux derniers chapitres, j'ai déjà dit ce que je pensais de l'avant dernier quand au dernier, il pourrait être le début de la première nouvelle et n'est là, même s'il est fort bien fait, que pour la géographie littéraire de l'ensemble.

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