un regard sur les arts et les lettres
HOMMAGE À VILLEGLÉ
Paris, aout 2012
LETTRE À MOMO, UN FILM D'HIROYUKI OKIURA
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Pour toujours enfoncer le même clou, je vais redire que l'animation japonaise ce n'est pas Goldorak et que les longs métrages de l'animation japonaise qui ont la chance de sortir sur les écrans français sont supérieurs à tous les autres films distribués dans notre pays. Deuxième point qu'il faut rappeler également l'animation japonaise ne se résume pas à Miyasaki père, génie certes mais pas talent isolé. Il suffit de citer Ichii, feu Satoshi Kon, Mamoru Hosoda, Isao Takahata, Keiichi Hara et bien d'autres. Si vous êtes courageux vous pourrez lire les quelques billets que j'ai consacrés à certains de leurs films...

Or donc, actuellement, sur malheureusement bien peu d'écrans (j'ai du mal à comprendre la politique du distributeur de ce film qui a pris le soin d'en faire une version française en regard d'une distribution aussi chiche; mais on peut penser que c'est pour une prochaine édition en dvd et blue-ray, ce dernier support est toujours à privilégier pour les films d'animation, donc si vous avez raté ce film en salle vous pourrez sans trop tarder vous rattraper.) on peut voir la nouvelle merveille des animés nippons, « Lettre à Momo ».

A bord du bateau qui emmène Momo avec sa mère sur l'ile de Shio (ile imaginaire mais précisément située dans la mer intérieure du Japon, mer de Seto, les lecteurs de Manabé Shima de Florent Chavouet ne seront pas dépaysés... Le réalisateur, enfant, y passait ses vacances d'été...) où elles vont désormais vivre. Momo, à l'orée de l'adolescence, déplie une feuille de papier où sont écrits ces seuls mots: << Chère Momo >>. Un flash-bach nous apprend bientôt qu'elle a trouvé cette lettre inachevée sur le bureau de son père qui vient de mourir, océanographe il a disparu en mer. La dernière fois que Momo a vu son père, elle s'est disputé avec lui. Hantée par ce souvenir, Momo à le coeur lourd. D'autant que l'ile où la conduit sa mère, qui y a passé son enfance, est pour Momo, qui vient de Tokyo, vécu comme un lieu d'exil. Shio est habitée par une population vieillissante vivant pour l'essentiel de cultures ancestrales élaborées à flanc de colline. Mais à peine arrivée dans la vieille maison qui sera désormais leur demeure, déboulent trois truculents et très encombrants yokais sortis du folklore japonais, que seule Momo voit. Ces trois créatures sont caractérisées à l'extrême. Il y a le râleur au nez en museau, le géant affamé qui ressemble au Bluto de Popeye et le chétif souffre douleur. Ils vont bouleverser la vie de Momo, et celle de toute l'ile. Maisvont se révéler bien autre chose que de navrants goinfres...

Comme tous les grands dessins animés japonais, « Lettre à Momo » peut se lire à différents niveaux. S'il réjouira les enfants, disons à partir de sept ans, il captivera les adultes, d'abord par la beauté du dessin et surtout parce qu'il aborde des sujets qui peuvent toucher tout à chacun, comme celui de comment vivre un deuil et comment faire partager ou pas sa douleur. Le film intéressera également tous les passionnés de la culture japonaise avec cette nouvelle intrusion dans le monde moderne des yokais, un des symboles de la culture populaire ancestrale nippone. « Lettre à Momo » s'inscrit aussi dans les problématiques les plus actuelles de la politique japonaise, comme la désertification des campagnes; souvent dans l'archipel elles ne sont plus habitées que par des vieillards, et dans ces conditions, se pose à court terme, la survie de l'agriculture, à un moment où le gouvernement Abe veut réduire les aides aux agriculteurs et d'une manière assez contradictoire prône une plus grande auto-suffisance alimentaire pour le Japon.

Lettre à Momo est très ancré dans l'histoire et la tradition japonaise. L'émouvante dernière séquence se réfère au festival de Miajima, tradition qui vise à apporter force et bonne santé aux plus jeunes habitants de l'île. Le principe étant de pousser un bateau de paille enflammé dans la mer afin qu'il se consume au milieu de l'eau. C'est une fête qui fait directement référence à la Seconde Guerre mondiale, les aînés souhaitant voir leurs enfants revenir sains et saufs de la guerre

Comme très souvent dans les animés japonais de qualité, le décor est très soigné mais aussi la typographie avec ses repères, une maison, un village, une ile, endroits à la fois immuables et changeants selon les saisons. Ces éléments prosaïques peuvent se muer en véhicules de la fantasmagorie...
Le public européen sera peut être dérouté par le mélange typiquement japonais de mélodrame et d'humour trivial, les yokais pètent pour repousser des sangliers ou effectuent une danse grotesquement lascive pour entrer en contact avec l'au-delà!

On retrouve dans « Lettre à Momo » des constantes de l'animation japonaise (Certes vous pourrez me rétorquer bien des contre-exemples mais tout de même). Le voyage initiatique qui marque la fin de l'enfance et l'entrée dans l'adolescence comme dans le « Voyage de Chihiro), l'absence du père comme dans « Les enfants loups », le drame familiale comme dans « Les enfants loups, « Mon voisin Totoro », « Colorful », la fuite de la grande ville pour une campagne réparatrice des maux comme dans les « Enfant loup », « Mon voisin Totoro », « Arrietty », « Mai Mai Miracle », la nostalgie pour le Japon apaisé des petites villes et des vieilles demeures comme dans « Arriety », « La colline aux coquelicots», « La traversée du temps », « Summer wars », l'irruption de créatures surnaturels souvent issues des vieilles légendes comme dans « Mon voisin Totoro », « Pompoko » et surtout « Un été avec Coo » où un Yokai, un kappa, est au centre du film (le renouveau des yokais dans l'imaginaire nippon doit tout au mangaka Shigeru Mizuki, l'auteur de NonNonBâ. Tous ces points communs avec de nombreux animés japonais de grande qualité font de « Lettre à Momo » un film archétypal de l'animation japonaise; c'est peut-être là sa limite.

Le cinéphile trouvera aussi grandement son compte dans cette « Lettre à Momo » passé l'effet de surprise qu'il constitue pour tous ceux qui attendaient, depuis 1999, après le chef d'oeuvre incontestable qu'est « Jin-Roh, la brigade des loups », fable uchronique violente, passionnante, sur le totalitarisme, quand il s'apercevra que le deuxième film d'Hiroyuki Okiura n'a rien à voir, sinon par sa qualité graphique, avec le premier opus du cinéaste. En regard de ce deuxième film on voit combien la patte d'Ichii, (Ghost in the shell) qui est un peu le mentor d'Hiroyuki Okiura, scénariste de Jin-Roh était présente dans ce dernier. Pour son deuxième film Hiroyuki Okiura en a cette fois écrit le scénario. Le spectateur habitué de l'animation japonaise repèrera plusieurs hommages du réalisateur à ses maitres et confrères. Plusieurs séquences sont quasiment des citations de Miyazaki, la rencontre des esprits sous la pluie, l'attaque des sangliers, l'apparition des esprits sous la forme de gouttes (« Princesse Mononoke) et les esprits font beaucoup penser à ceux du « Voyage de Chihiro ». Les trois yokais par leur truculence et leurs maladresses évoque les S.D.F de « Tokyo Godfather »...

D'autre part Questionné à propos du réalisme apporté à son film d'animation, Hiroyuki Okiura avoue s'être inspiré de l'un des maîtres de l'animation japonaise, Isao Takahata et de son film Kié la petite peste : << C’est un film avec une forte composante burlesque et néanmoins chaque détail concernant les personnages est décrit avec le plus grand soin : leur personnalité, leurs gestes, leur manière de marcher ou de se retourner quand on les appelle, ils ressemblent tous à des personnes réelles. J’ai rarement vu de film d’animation qui prenait autant de soin pour détailler des gestes du quotidien >>.

Le film s’étale sur deux heures. Pourtant on ne s’y ennuie pas, tant le rythme du film est maîtrisé de part en part, jusqu’à un final digne des moments les plus Shinto du grand Miyazaki.
Le cinéaste s'est entouré d'une équipe chevronnée. Hiroyuki Okiura et le chef de l'animation Masashi Ando avaient déjà travaillé ensemble par le passé sur le film Paprika (2005) de Satoshi Kon. Masashi Ando était alors déjà superviseur de l'animation tandis que Hiroyuki Okiura était l'un des nombreux animateurs.
Techniquement le film a été réalisé par une méthode d'animation classique, animation en deux D avec du papier et des crayons; ce qui confère à l'ensemble un extrême réalisme que ce soit dans la fluidité des mouvements des personnages ou dans l'expression de leur visage aux traits pourtant assez simples. Le réalisateur a néanmoins eu recourt au travail par ordinateur pour quelques séquences, comme celle de la course poursuite. Les décors sont dus à Hiroshi Ono, responsable des déjà de ceux de « Kiki la petite sorcière » même si l'esthétique générale fait plutôt penser aux films de Mamoru Hosoda (La traversée du temps).

L'une des particularités des auteurs japonais de films d'animation, c'est de ne pas craindre d'aborder les sujets les plus difficiles comme la destruction de Tokyo par un tremblement de terre dans Tokyo magnitude 8, le suicide des adolescents dans Colorful, la mort d'innocents durant les guerres dans Le tombeau des lucioles... et de le faire, en règle générale, avec beaucoup de sensibilité et de justesse. « Lettre à Momo » en est un bel exemple.


JEUNE PÊCHEUR DE RECCO
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Recco, Italie, aout 1985
J’AI TUÉ MA MÈRE DE XAVIER DOLAN
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Hubert (Xavier Dolan), un jeune gay de 16 ans du coté de Montréal, n'aime pas sa mère ( Anne Dorval ). Il la juge avec mépris, ne voit que ses défaut, alors qu'elle se sacrifie pour lui et l'aime de tout son coeur mais maladroitement. Ce qui ne l'empêche pas d'être manipulatrice cherchant à culpabiliser son fils qui est parfois une parfaite tête à claque. Hubert est rendu Confus par cette relation qui l'obsède de plus en plus. Il est nostalgique d'une enfance heureuse, et cherche, également maladroitement, à reconquérir sa mère, jaloux de la relation qu'entretient son amant, Antonin (François Arnaud), avec la sienne. Il est concomitamment troublé par Julie (Suzanne Clément), une enseignante qui ressent une attirance pour lui. Chaque initiative d'Hubert ou de sa mère pour se montrer leur amour ne fait que confirmer l'existence du gouffre qui les sépare. Hubert est une adolescent à la fois marginal et typique : découvertes artistiques, expériences illicites, ouverture à l'amitié, sexe et ostracisme...
L’avis critique:
On peut situer "J'ai tué ma mère auquel on peut juxtaposer bien des qualicatifs comme dérangeant, drôle, impitoyable, cruel , cruet j'en oublie beaucoup, premier film d’un cinéaste de 20 ans,Xavier Dolan , entre “Crazy” et “Tarnation” tout en étant bien supérieur à ces deux films. La première chose qui s’impose aux spectateurs est la parfaite maîtrise de la grammaire cinématographique du jeune réalisateur qui est en plus le formidable acteur principal de son film. Cette qualité est d'autant plus méritoire que Dolan n' bénéficié que d'un étroit budjet de 800 OOO $ dont 175 000 de sa poche pour tourner son film. On peut juste reprocher au scénario, également de Dolan, quelque répétitions; la coupure de ces redite allégerait le film et renforcerait encore son impact. Il faut signaler que pour toutes personnes sensibles certaines scènes mettent très mal à l'aise.Il faut saluer la maestria avec laquelle le cinéaste et son chef opérateur réussissent à dynamiser les scènes d’affrontement entre la mère et le fils, par de fréquents changements d’angle et même par l’intrusion d’effets spéciaux presque tous convaincants.
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Les dialogues sont si justes que l’on se demande parfois si l’on a pas à faire à du cinéma vérité obtenu grâce à des caméras cachées, ce que contredisent bien sûr la densité des échanges verbaux et la parfaite qualité des images.
Xavier Dolan parvient à faire exister tous les personnages secondaires qui démontre d'une profonde compréhension de la nature humaine de la part du cinéaste qui définit son film par ces mots: «C'est un drame aéré par l'humour. C'est un cri primal, un cri du cœur. Je dirais aussi que c'est une forme de catharsis. Il y a une très belle scène onirique où je poursuis ma mère dans la forêt...».

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Tous les rôles sont très bien interprétés même lorsque ceux-ci n’ont qu’une scène pour s’affirmer. La psychologie des personnages est impeccablement traduite par un excellent scénario.
Le scénario a le courage de soulever des questions qui restent tabous dans notre société telles que les enfants sont ils condamnés à devoir aimer leurs parent et symétriquement les géniteur doivent ils éprouver un amour incommensurable pour le fruit de leur copulation plus du au hasard qu’à la nécessité? Dans le cas du film, il ne s’agit pas de désamour mais plutôt d’une maladresse à aimer tant de la mère que du fils.

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Le traitement de l’homosexualité dans ce film devrait rendre les gays optimistes. Jamais l’homosexualité du héros est dans son quotidien un problème seulement un trait de son caractère qui semble aller de soi, sans ostentation et qu’il doit gérer comme le reste au mieux. Cette déculpabilisation nous évite l’obligée scène de coming out qui devrait heureusement bientôt être rangée au rayon des antiquités scénaristiques.
A sujet de l'homosexualité d'Hubert, le réalisateur déclare: << Mon personnage, gay ou pas, a une histoire: il hait sa mère, dit-il. Son orientation sexuelle est purement accessoire, c'est un trait de personnalité et non sa raison de ne pas aimer sa mère. C'est un film sur la haine infantile, l'incompatibilité.>>.
Ce qui est tout à fait unique dans le film de Xavier Dolan c’est que l’on partage les réactions et les sentiments d’un adolescent sans le filtre du temps puisque le réalisateur est lui même à peine sortie de l’adolescence, il a 19 ans lorsqu’il tourne le film et 17 lorsqu’il en jette les prémisses sur le papier. Cela se sent et donne une authenticité incomparable au film. La rédaction du scénario était pour lui, d’après ses déclarations, une sorte de thérapie pour combler le vide créé par l’abandon de ses études.

Ce qui est remarquable c'est que pour son âge son premier opus, qui espérons le , sera suivi de nombreux autres ne croule pas sous les références. Et s'il se réclame d'Haneke et de Cocteau, il est de plus mauvais maitres, il a une phrase du poète tatouée au dessus du genou! Jamais il ne songe pourtant à singer "l'oiseleur".. Quand à moi je vois plus chez ce jeune du Truffaut mâtiné d'Ozon...

A propos des projets de Xavier Dolan, voici ce qu'il envisage pour son prochain film, Laurence Anyways, qui devrait se tourner à l'automne 2009, cela donne envie: << Il s'agit d'une ode à l'amour impossible. Un homme et une femme filent le parfait amour, quand lui décide de devenir une femme. Et elle décide de le suivre. Leur histoire dure 20 ans. Ils se trouvent, se perdent, se réinventent, prennent la fuite, se quittent, se retrouvent, se tuent, se font du bien...

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Les ruptures de ton et de style aèrent les scènes d’affrontement entre la mère et le fils. Dolan manie subtilement l’humour ce qui lui permet d’avoir du recule sur ses personnages y compris le sien.









Nolde au Grand Palais

Cette rétrospective Nolde (1867-1956), la première pour ce peintre en France, démontre que le qualificatif d’ expressionnisme, même si le le peintre récusait ce titre, mais l’on sait que les artistes sont rétifs aux étiquettes, n’est pas un vain mot, car il suffit à Nolde de quelques coups de brosse pour faire naître une expression sur un visage que sa généreuse pâte esquisse.

Fort célèbre dans son pays (mais lequel? j’y reviendrais), il est largement méconnu ici, comme nombre de peintres célèbres dans leur contrée. Il faut cependant saluer les efforts de la Réunion des musées nationaux, à faire que la peinture allemande devienne un peu moins étrangère aux yeux français.
L’ expressionnisme allemand est souvent ramené, de ce coté ci du Rhin, à la seule personne d’Otto Dix qui est un expressionniste tardif, venu une génération après Nolde.

L’art de Nolde embrasse pourtant plus de domaines et de champs que celle de Dix marqué à tout jamais par les horreurs de la Grande Guerre. Lorsque cette dernière éclate, Nolde a déjà quarante ans et ne sera donc pas mobilisé. Beaucoup moins politique que celle de Dix est la peinture de Nolde, paradoxalement la politique empoisonnera la vie de Nolde pendant presque vingt ans.
Nolde a abordé durant sa longue carrière de nombreux genres, peinture religieuse, satirique, de paysage, nature morte, portrait, caricature...

Si la peinture à l’huile, à la pâte souvent épaisse, est son matériau de prédilection. Nolde s’est aussi exprimé avec talent par le biais de l’aquarelle et la gravure sur bois ou à l’eau forte.
Sa peinture a reçu les influences conjuguées des impressionnistes, de Munch, de Van Gogh. Sa palette évoque aussi celle de Gauguin, que Nolde a découvert en 1905. Sa force alliée à une grande économie de moyen fait beaucoup penser, à son presque exacte contemporain, Matisse.

Jour de moisson.
Les écrits comme la peinture de Nolde font découvrir un homme solitaire et déchiré. Nolde a d’ abord été déchiré entre deux pays, l’Allemagne et le Danemark. Le vrais nom de Nolde, est en fait le nom de son village natal, est Hansen, un nom typiquement danois.
Le trait principal de son caractère est son amour pour son pays natal, le Schleswig-Holstein, un pays frontière, entre deux pays l’Allemagne et le Danemark, que ses deux pays se sont longtemps disputés, entre deux mers. Nolde a passé presque toute sa vie au bord de la mer. La mer dans cette rétrospective accrochée par thèmes, donne la salle la plus impressionnante, elle a la bonne idée de clore l’exposition.

L’ attachement de Nolde pour son pays natal ne l’a pas empêché de voyager. D’abord à Paris où il a parfait l’étude de son art à l’Académie Jullian, puis en Suisse où il est quelques années professeur de dessin. Là, lui l’homme d’un plat pays, est fasciné par les montagnes qu’il transforme sur le papier et la toile en personnages caricaturaux. Leur succès va permettre à Nolde d’abandonner son travail de professeur pour se consacrer qu’à la peinture à partir de 1903 date à laquelle il revient sur sa chère terre du Schleswig-Holstein. Les débuts sont difficiles pour ce fils de petit fermier. Ce n’est qu’en 1906 qu’il atteint une certaine notoriété, il a déjà 39 ans avec notamment ses tableaux “jour de moisson” et “printemps dans la chambre”.

Certaines des toiles de cette période flirtent avec l’abstraction comme cette danse endiablée. On a la sensation que c’est la couleur qui donne le mouvement aux formes brutes qui s’entrechoquent.

Nolde a baigné dans la religion dès son plus jeune âge. Les premières images qu’il a vues sont celles qui illustraient une Histoire Sainte. En 1905 il commence une version picturale de la vie de Jésus. Intégralement présentée à Paris dans une salle avec d’autres tableaux inspirés par le nouveau ou l’ancien testament. Choc garanti face à ses tableaux dans lesquels la figure humaine est résumé que par quelques coups de pinceau qui savent donner une physionomie aux personnages des écritures bien loin des images saint sulpiciennes sucrées auxquelles les contemporains du peintre étaient habitués. Nolde commentait ainsi ces toiles qu’il mettait au centre de sa réussite artistique mais qui furent rejetées: << J’ignorais auparavant que les autorités protestantes et catholique n’aimaient pas ou refusaient mes oeuvres religieuses On ne m’en avait rien dit. Je n’avais bien sûr jamais demandé à quoi devait ressembler un tableau religieux. J ‘avais créé ces scènes en suivant mon instinct, en donnant à mes personnagesle type juif conformément à la vérité, y compris le christ et ses apôtres, peignant ces derniers en paysans et en pêcheurs juifs. Je leur avais donné un type bien marqué, car ce n’était sans doute pas les plus faibles qui avaient pris fait et cause pour l’enseignement révolutionnaire du Christ. >>. On reçoit un indiscutable choc esthétique quelques soit nos croyance devant le polyptyque des neufs tableaux qui composent la vie du Christ. Néanmoins ma faveur va au “Paradis perdu” où Adam et Eve tout penaud songent avec perplexité à l’avenir incertain qui les attend sous les regards goguenards du serpent et d’un lion.

Les déclarations de l’artiste à propos de son oeuvre religieuse est symptomatique du porte à faux où il sera presque toute sa vie, envers tous les groupes, partis, religions, croyances et même pays. Surtout lorsque l’on sait que vingt ans après cette déclaration d’autres de ses propos friseront l’antisémitisme.
Dans le même ordre on peut faire mention de son attitude envers la ville de Berlin. S’il a éprouve du plaisir à peindre les nuits berlinoises de l’avant grande guerre, qu’il fréquente une partie de l’année, sa femme est comédienne, il les rejette aussi les assimilant à ce qu’il appelle la décadence.
Ce nationaliste reviendra un anticolonialiste convaincu de son voyage d’un an et demie lorsqu’en 1913 il est invité officiellement à prendre part à l’expédition scientifique Kulz-Leber, chargée d’observer les causes de la dénatalité en Papouasie-Nouvelle-Guinée, alors colonie allemande. Ce voyage sera fructueux pour sa peinture qui gagnera en humanité et en mystère.

C’est dans les années 20 que date la consécration de Nolde. Au début des années 30, il est LE peintre allemand. Il est dans presque tous les musées. Avec l’arrivée des nazis au pouvoir, il adhère discrètement au parti national-socialiste. Goebbels possède quelques unes de ses aquarelles.
Il faut tout d’abord constater qu’il y a toujours quelque chose d’ambigue chez ce puritain, et surtout de naïf aussi bien dans sa peinture que dans ses jugements et ses opinions.
Son attitude envers le nazisme est typique de celle que Nolde a eu envers la vie. A la fois dehors et dedans, attiré et dégoûté tout en même temps.

Son amour de la terre, des vieilles légendes germaniques et nordiques font de lui un client rêvé pour le parti nazi à la recherche d’intellectuels et d’artistes de sa trempe comme caution. Un cercle minoritaire de l’appareil nazi voyait en Nolde et en quelques autres expressionniste comme Schmidt-Rottluff, Heckel... un renouveau de la culture allemande. Goebbels soutiens prudemment ce groupe. Mais le théoricien du parti, Rosenberg considère ses artistes comme des dégénéré. Bientôt Hitler tranche en faveur de Rosenberg en lui confiant le secteur de la culture et en réservant à Goebbels la propagande politique.
Cette exposition a aussi, par la bande, de nous rappeler que le nazisme n’était pas d’un seul bloc comme on a trop tendance à le voir.

Les toiles de Nolde sont rapidement décrochés. Nolde écrira à Goebbels qui lui évitera la destruction de ses tableaux et lui fera restituer la plupart de ses œuvres.
Mais les tableaux de Nolde, essentiellement pour ses peintures religieuses, considérées comme blasphématoires, sont en bonne place dans l’exposition de l”art dégénéré”. Au Grand Palais un petit film nous montre des images de cette exposition. Ce qui est très intéressant c’est d’observer les visiteurs. Il ne faut pas oublier que ces tableaux étaient exposés par les nazis pour que le public s’en moque. Et que voit on? Des gens graves, presque gênés, qui n’osent pas regarder les toiles en face...

En 1941, Nolde est frappé d’interdiction de peindre. Il se cloître chez lui à Seebull (belle maison qui est aujourd’hui la fondation Nolde) et y réalise en secret plus de 1300 “images non peintes” en fait de petites aquarelles. Les chanceux qui sont passés cet été par le musée des Sables d’Olonne (qui fait de remarquables expositions, j’ai un souvenir ému de celle de Chaissac) ont pu en voir une anthologie.
Après la guerre, Nolde se remet à peindre en 1948. A partir de 1950 , il est comblé d’honneurs. En 1951 il est exposé à la biennale de Venise, puis en 1955, à la documenta de Kassel. Il meurt le 13 avril 1956. Il est dommage que rien ne nous soit montré de cette dernière période.
Nolde au Grand Palais est une fête de couleurs où sous l’âpreté de nombreux tableaux se cache beaucoup de sensibilité.
Un premier tour à Roland Garros en 2023
sur le marché de Chichicastenango
Le visiteur de Delphes
L'or des Dioscures de Claude-Michel Cluny
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Que Bruno, un des plus fidèles et judicieux commentateurs de ce blog, soit pour toujours remercié de m'avoir fait découvrir Claude Michel Cluny et son oeuvre.
Vous comprenez donc que j'ai lu l'ouvrage qui est le sujet de l'article, sans absolument rien savoir de son auteur, ce qui n'est pas fréquent à une époque où le moindre scribouillard à droit à une éphémère médiatisation; mais il est vrai que pour cela, il faut bien penser et suivre la doxa molle du temps, et Claude Michel Cluny pense mal (c'est à dire suivant les critères de ce blog, il pense bien).
Si vous êtes particulièrement attentif à l'intitulé du titre de ce billet et si de surcroit vous êtes doué d'un solide esprit logique, vous trouverez qu'il est alors curieux d'avoir attaqué l'oeuvre du dit Cluny par le tome VII de son journal. Mais je n'ai fait que suivre les conseils de mon mentor en la matière qui a du subodorer que glisser Castor et Pollux dans l'affaire m'inciterait sans doute à découvrir un auteur qui lui est cher, en quoi il ne se trompait pas...
Tout d'abord, en guise de deuxième ou troisième préambule, éclairons le lecteur sur la signification du terme de Dioscures qui pourrait rendre pour certains le titre obscur:
Dans la mythologie grecque, Castor et Polux appelés Dioscures sont les fils de Léda. Chacun né d'un œuf différent, ils sont respectivement, pour Castor, frère de Clytemnestre et fils de Tyndare, roi de Sparte, et pour Pollux, frère d'Hélèneet fils de Zeus. La légende la plus fréquente établit que leur mère Léda, qui se serait unie avec Zeus métamorphosé en cygne, aurait pondu deux œufs : l'un contenant Pollux et Hélène, fils de Zeus et un deuxième contenant Castor et Clytemnestre, descendants de Tyndare. Ceux-ci sont donc de simples mortels, alors qu'Hélène et Pollux sont des demi-dieux.
Ils prennent part à la chasse du sanglier de Calydonet à l'expédition desArgonautes. Ils combattent Théséepour récupérer leur sœur Hélène que celui-ci a ravie et enlèvent à leur tour les filles de Leucippe. Les Dioscures sont le symbole des jeunes gens en âge de porter les armes. Ils apparaissent comme des sauveurs dans des situations désespérées et sont les protecteurs des marins. Le feu de Saint-Elmeest considéré comme leur manifestation physique ; ils sont associés à la constellation des Gémeaux.
Leur principal lieu de culte est Sparte et la ville voisine de Thérapné.Pindareles appelle les « intendants de Sparte ». Ils sont le modèle et la garantie de la dyarchie royale. Ils protègent l'armée civique, qui part toujours en campagne avec les dokana, un ensemble de deux bâtons liés entre eux qui les représentent. Dans la chanson Les Copains d'abord,Georges Brassensfait allusion aux jumeaux mythiques comme étant homosexuels, ce que lui et ses amis se défendent d'être.
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Et nous voilà soudain beaucoup plus près du journal de Cluny car les Dioscures de son titre sont deux charmants garçons, Jérôme et Eric (entité dont le nom est parfois contracté en Jérômeric) qui remplissent le lit de l'auteur à tour de rôle (ils ne se connaissent pas). Comme je l'écris plus haut ne sachant rien de Claude Michel Cluny et prenant son journal en plein milieu, j'arrive après les présentations des tourtereaux. Celles-ci doivent se trouver dans le tome précédent du journal (je devrais aller y voir sans trop tarder). Mais je suppute que les deux belles et aimantes plantes doivent avoir seize, dix sept ans alors que Michel Claude Cluny étant né en 1930, a dépassé la cinquantaine lorsqu'il nous conte sa bonne fortune (l'heureux hommes, ce livre me rendra à de nombreuses reprises jaloux de son auteur et pourtant la jalousie n'est guère ma pente naturelle. A propos de ce vilain penchant, on peut lire page 201 cet aphorisme: << La jalousie, tout comme l'envie, est une manière d'avarice. C'est vouloir faire payer à autrui ce que nous ne savons ni acquérir ni conserver.>>). Mais cela sans forfanterie, rien à voir avec la narration des supposés exploits de lit de Gabriel Matzneff (ami de Cluny qui dine plusieurs fois avec lui en 1983) qui plombent tant le journal de ce dernier, qu'il a fini par couler. Les pages dans lesquelles Michel Claude Cluny parle de sa relation avec ses Dioscures ne sont jamais mièvres toujours justes et pleine d'émotion, ce qui n'empêche pas dans ce cas la fine analyse. Elles nous rendent d'emblée sympathiques ces deux garçons et l'on tremble pour leur avenir, surtout celui d'Eric, peut être la suite de cette belle histoire dans les autres volume de « L'invention du temps ». Un exemple des instantanés amoureux qui surgissent dans le texte entre une considération sur un morceaux de musique et une vision élégiaque d'un jardin: <<... J'avais utilisé pour les mains une crème dont le léger parfum de lys avait empli la pièce. Jérôme en riant: << Oh ce soir tu me fais l'amour avec des fleurs!>> Ce que j'aime c'est son odeur d'oeillet poivré qui, dans l'excitation sensuelle, sourd de son corps, de son sexe. Jérôme est si affamé de plaisir, si rieur et joueur aussi qu'il m'empêche d'être ému – mais pas de savoir gré aux dieux de ce qu'ils m'offrent!>>. Si C.M.C profite du corps de ses Dioscures, il n'est en rien un jouisseur amoral, il se soucie de leur esprit et de leurs conditions de vie, comme en témoigne ce passage: << J'aimerais offrir des choses à Eric, mais comment ne pas le blesser, et comment cela serait-il pris chez lui? Il n'a pas d'argent à peine d'argent de poche, je présume que les parents doivent penser qu'il « coûte ». Il serait difficile que je l'emmène une semaine ou deux en vacances. Alors que Jérôme serait assez futé – et sa famille bien moins suspicieuse, je suppose - , pour que cela fasse problème. Eric ne dispose d'aucune vraie liberté, pas d'amis, seulement des copains et son unique conquête ce sont ses nuits avec moi - << Je dors chez des copains >> a été admis jusqu'alors, sans mal. Mais il n'accepterait pas plus que des places de cinéma, le restaurant et, dès qu'il a dix sous, il a la gentillesse de m'apporter des fleurs.>>. Ces lignes j'en suis sûr rappelleront à beaucoup de ceux qui ont déjà aimé un adolescent, comme elle le firent à moi même, les questions que l'on se pose pour vivre et faire vivre au mieux cette relation. Plus alors qu'il est dans les Caraibes, il songe au mystères de l'amour: <<... Je savais bien ce que j'aimais d'Eric et de Jérôme, ce qui m'attachait à eux, mais pourquoi? En vérité, j'étais incapable de raisonner cet attachement. Les sentiments échappe à la logique (…) Ce qui me paraissait le plus important de tout c'était d'aider le plus démuni, le plus fragile, Eric, à se faire confiance, à croire en lui.>>.
La lecture des premières pages de ce journal (et sa suite) a immédiatement comblé en moi l'amoureux des journaux intimes et surtout de la littérature. Ceci dit l'intitulé de journal littéraire qui figure sur la couverture est bien limitatif. Si l'auteur nous parle de ses travaux littéraires, ce n'est qu'en passant; néanmoins il écrit une nouvelle, « Disparition d'Orphée » dont le héros serait le peintre Girodet et qui se déroulerait à Naples; voilà qui pique ma curiosité que je ne devrait pas tarder à satisfaire... C.M.C nous entretient plus de littérateurs que de littérature ou alors il faut comprendre le terme de journal littéraire par le souci de la qualité d'écriture qui est très supérieure dans ce volume à celle que l'on trouve par exemple dans les journaux de Renaud Camus ou de Matthieu Galey. Les nombreuses pérégrinations de notre diariste nous valent des impressions de voyages qui sont souvent comme autant de petits poèmes en prose. C. M. C. nous parle aussi de cinéma de musique, de cuisine (il faudra que j'essaye sa recette de la choucroute à la bière rousse) sans oublier l'actualité politique en fond de sauce dont les dérisoires péripéties nous paraissent souvent bien lointaines aujourd'hui. Mais le centre de ce tome est l'histoire d'amour de Claude Michel Cluny avec Eric et Jérôme, les Dioscures.
Je ne comprend pas comment ai je pu ignorer aussi longtemps un écrivain dont les goûts, les préoccupations, les idées et la posture devant l'existence sont aussi proches des miens? « L'or des Dioscures » contient de nombreuses phrases que j'aurais aimées écrire comme: << Le crime lâche contre les animaux est la seule chose qu'on ne peut pardonner aux hommes: qu'ils s'étripent entre eux, c'est dans leur nature et c'est parfait. Ils ont beau faire, il s prolifèrent plus vite, hélas, qu'ils ne se détruisent.>>. D'autant que dans ces pages je retrouve des personnes que j'ai croisées dans d'autres vies comme Dominique Antoine (dont les chanceux propriétaire du dvd "La ville dont le prince est un enfant dont je fus l'éditeur, peuvent voir dans les suppléments l'interview que j'ai réalisée de Dominique Antoine qui est productrice du film.) et Christian Guidicelli (N'oublions pas Christian Giudicelli). Claude Michel Cluny est un amoureux des voyages (<< Presque partout où je pérégrine le monde a quelque chose à me dire. Parce que, dans les livres et sur les cartes, j'ai voyagé de bonne heure.>>) tout en déplorant qu'au fil des années la terre ne fasse que s'abimer. C'est d'ailleurs un excellents paysagiste, ces descriptions de paysages exotiques ou parisiens m'évoque celle de Frederik Prokosch ( on peut aller voir le billet sur Les conspirateurs de Frederic Prokosch ), alors que les tenanciers de journaux intimes sont en général beaucoup plus versé dans l'art du portrait, bien qu'il ne soit pas maladroit non plus dans cet exercice. C'est un spécialiste des exécutions sommaires: << Raymond Aron, lequel à tout l'air, entre ses immenses oreilles, ou du grand père de Mickey Mouse ou d'une chauve souris au bord de l'abîme de l'Histoire.>>, << Jean Lacouture, cette vieille star de la sottise rive gauche. >>, << Virgil Tanase, Paul Goma... L'exil ne confère pas le talent.>>
Si je recommande chaudement la lecture de ce journal néanmoins plusieurs choses me chagrinent. Pour commencer le fait que pour Claude Michel Cluny, les grandes oeuvres littéraires ne peuvent être issues que d'auteurs morts. Il me fait penser à ces peintres, que j'ai beaucoup fréquentés, pour qui les seuls bons peintres n'étaient que des peintres morts car ils ne leur faisaient pas de concurrence. Toutefois Claude Michel Cluny ne clabaude jamais et consent à reconnaître que Jean-Louis Curtis ou Michel Déon sont d'agréables commensaux mais il ne va pas toutefois jusqu'à pouvoir admettre que leurs oeuvres présentent un quelconque intérêt. La vie doit être bien triste si l'on ne peut admirer aucun de ses contemporains... Mais page 350, je crois qu'il donne la raison de ce trait de caractère: << Les admirations partagées forgent moins de liens que les inimitiés.>>
Claude Michel Cluny se révèle également souvent un véritable voyant en matière de politique, en particulier en ce qui concerne la politique internationale. C'est une véritable pythie de la géopolitique. On ne peut qu'être admiratif devant une telle prescience. Malheureusement la date de publication du journal, 2009, soit plus de vingt cinq ans après les faits qui nous sont rapportés (pourquoi avoir attendu si longtemps?) peut faire mettre en doute une telle clairvoyance et soupçonné une réécriture ou au moins un élagage des prédictions qui se seraient révélées erronées.
C.M.C. est conscient de ce problème. Le 17 juin 1983 (page 262) lors d'un diner, entre autres avec Hervé Guibert, il l'évoque. Il est partisan que son journal soit rapidement publié: << Ne serait-ce que pour laisser les preuves que l'on a pas triché, qu'on ne s'est pas fabriqué, vingt ans plus tard, une posture avantageuse. Hervé Guibert se récrie: un écrivain véritable ne triche pas avec lui même!>>. Suivons Hervé Guibert; comme il est indéniable que Claude Michel Cluny soit un véritable écrivain, il ne peut donc avoir triché...
A propos de Guibert ( Autour d'Hervé Guibert, un déjeuner avec Vincent ), C. M. C. aura une grande importance dans la vie de ce dernier. Il fait sa connaissance lorsque Guibert arrive à Paris. Il n'est âgé que de 17 ans. C.M.C. Introduit Guibert dans le monde du cinéma. Il lui fait connaître en particulier Jean-Louis Bory (informations découvertes dans « Hervé Guibert, Le jeune homme et la mort » de François Buot, éditions Grasset). C.M.C. passe également bien sûr dans la biographie de Jean-Louis Bory écrite par Daniel Garcia et éditée par Flammarion.)
Plus généralement C.M.C réfléchit sur la pratique de tenir son journal. Cette réflexion n'est pas étrangère à la réussite du sien: << Tenir un journal relève d'un double pari. Savoir parler de soi et tenir à distance ses jérémiades tout comme ses glorioles; avoir l'intuition critique de noter et commenter le peu qui sera susceptible d'intéresser on ne sait qui ni quand. Rien de plus hasardeux que risquer ces choix: car on n'écrit que pour soit, sauf à ne plaire, n'intéresser que des lecteurs sans importance (…) Un journal, mieux qu'une oeuvre romanesque, est le miroir où se reflète les autres, les évènements, les routes parcourues.>>. Claude Michel Cluny a magnifiquement tenu son programme avec un supplément qui n'est pas négligeable c'est que son journal se lit aussi comme un roman, ne serait-ce que parce que le lecteur veut connaître la suite de l'histoire d'amour de l'auteur pour ses Dioscures, qu'il nous a appris à aimer.
Autre reproche peut être autant à l'éditeur qu'à l'auteur, l'absence en fin de volume d'un index listant tous les personnages, et ils sont souvent connus parfois illustres et fort nombreux, qui traversent ces pages à l'exemple de ce que fait Renaud Camus dans son Journal qui répertorie non seulement les personnes mais également les lieux qu'il évoque ou parcourt. Pour un grand voyageur comme C.MC., cette dernière entrée serait précieuse. L'index n'est pas utile pour une première lecture, un journal doit se lire dans la continuité, comme un roman, d'ailleurs n'est-ce pas le roman d'un homme, mais l'index a tout son intérêt lorsqu'on retourne au volume pour y retrouver une référence, un fait, un personnage...
Si à la lecture de son journal on connait rapidement ce que Cluny abhorre en particulier dans le domaine de la littérature on est bien en mal de citer quel auteur contemporain il admire. Cet homme à la curiosité remarquable et à la vaste culture semble voir toujours le défaut de la cuirasse de ses contemporains mais jamais la cuirasse elle même. Le lecteur quant à lui se réjouit de ce quant à soi virulent car il y gagne quelques débinages savoureux. Ils sont peu à passer entre les flèches et tout homosexuel qu'il est, C.M.C n'épargne pas ses « coreligionnaires »: << La mode aura fait que quelques écriveurs de la fesse déviante, Renaud Camus, Guy Hockengheim, Yves Navarre, ont été mis sur un « pédéstale par l'adoration des gogos, toujours prêts à confondre talent et provocation. Ces audacieux sont les Rachilde de notre temps. Tony Duvert, lui n'est pas chichiteux, mais à bien du mal à oublier qu'on écrit pas seulement en trempant sa queue dans l'encre.>>. Seul quelques uns de « la paroisse » dont Hervé Guibert avec lequel il entretient des rapports amicaux et dans une moindre mesure Angelo Rinaldi ( Les souvenirs sont au comptoir d'Angelo Rinaldi , Résidence des étoiles d'Angelo Rinaldi, Où finira le fleuve d'Angelo Rinaldi ), échappent à ses foudres.
Je reviens sur ma surprenante ignorance de cet auteur, même si au fil des pages de « L'or des Dioscures », j'ai compris que tout en ignorant sa surface littéraire et en oubliant son nom, je l'avais déjà lu, par commencer dans le « Larousse du cinéma » dont il est une des principales chevilles ouvrières ainsi que dans feu « Le quotidien de Paris » dont j'étais un lecteur assidu. C'est d'ailleurs une merveilleuse surprise de découvrir aujourd'hui, après une si longue vie de lecteur, un auteur de cette importance car c'est l'assurance de bonheurs futurs, à être plongé dans une oeuvre dont on se sent aussi proche.
Autre surprise le peu d'entrées que l'on trouve au nom de Cluny dans les livres qui se rapporte de près ou de loin à la petite et grande Histoire littéraire en France dans les années 80. En particulier rien dans le Journal 1953-1986 de Matthieu Galey, son collègue à l'Express, qui avec beaucoup d'autres traverse "L'or des Dioscures". Je n'ai certes pas parcouru tous les volumes y ayant trait (j'espère encore une fois que mes lecteurs seront plus perspicaces) mais néanmoins la présence de seulement quatre occurrences, cela uniquement dans le tome V du calamiteux journal de Brenner, me paraît presque incompréhensible alors que C.M.C. est très « lancé » dans le milieu littéraire. On sollicite ses conseils et on pense à lui comme membre du Prix Renaudot. Il est très ami avec des gens alors influents de ce milieu comme Roger Vrigny et Christian Giudicelli. Il dine avec Pivot et fréquente des « cercles littéraires » nombreux, curieusement très différents pour ne pas dire antagoniste.s Cet effacement des pages serait-il le prix de l'absolu indépendance de Claude Michel Cluny?
Outre toutes les qualités et les quelques défauts, bien bénins, que j'ai énumérés précédemment, ce qui fait l'extrême originalité de ce tome de journal intime, pour ne pas dire son unicité, c'est que nous sommes face au journal d'un homme heureux et qui sait le prix de son bonheur. Claude Michel Cluny lorsqu'en 1983 écrit « L'or des Dioscures », est un homme qui n'a pas de soucis d'argent ni de santé, qui aime ce qu'il fait et surtout aime et est aimé. On peut lire aussi « L'or des Dioscures » comme le roman d'amour d'un homme de cinquante pour deux adolescents.
P.S. Quelques fois mes rares lecteurs et lecteurs, en regard des chiches commentaires, ils ne doivent être qu'une poignée...) me signalent fautes et erreurs multiples et diverses, je les en remercie car j'essaye ensuite de les corriger. Donc l'aubaine est immense lorsque chez un lettré de la trempe de Claude Michel Cluny je découvre de minuscules bourdes. Ainsi, page 305, "Fantasia chez les ploucs" est de Charles Williams et non de l'immense Chester Himes et page 110, C.M.C affirme que le noa est un cépage propre au Jura, si en effet on en tire bien le "vin qui rend fou", il n'en pas propre au Jura car c'est d'un vin récolté dans le Berry, près de La Châtre pour être précis, que je dois ma première muflée...
Commentaires lors de la première parution de ce billet
ismau30/08/2013 17:27
Votre billet nous donne évidemment envie de lire Claude-Michel Cluny
Je ne le connaissais jusque là que de nom, à cause de sa collaboration avec Hervé Guibert dans un livre d'entretiens qui vient de reparaître sous le titre de « Zouc par Zouc »,
initialement paru en 78 chez Balland . Hervé Guibert avait 22 ans, et se trouvait à Avignon pour donner lecture d'une pièce de théâtre qu'il venait d'écrire sur ses grand-tantes « Suzanne et
louise » (celles qu'il photographiera plus tard ) . C'est Claude-Michel Cluny qui lui aurait proposé ce projet , à une terrasse de café, et c'est donc lui qui est à l'origine de la parution du
2ème livre d'HG et de la grande l'amitié de celui-ci avec Zouc .
Je constate que dans la nouvelle édition de 2006, il n'est plus question que de l'entretien d'Hervé Guibert, alors qu'à l'origine ce livre est une collaboration avec Georges Piroué, Claude-Michel
Cluny, et Roger Montandon . Claude-Michel Cluny étant l'initiateur du livre .
J'ajoute que son nom ne m'était de toutes façons pas tout à fait inconnu ...peut-être comme journaliste à L'Express, que je feuilletais chez mes parents ( je vous dois d'ailleurs de découvrir à
l'instant que l'Express était à l'époque de CMC beaucoup plus à droite que je ne l'imaginais )
Le modeste but de mon article est justement d'inciter à lire les livres que j'ai aimés. Cela me parait modestement utile en cette saison de rentrée littéraire particulièrement calamiteuse d'après
ce que j'ai pu lire et entendre, des extraits des romans de cette nouvelle fournée. Les éditeurs devraient bien rééditer de superbes livres comme l'Education de l'oubli de Rinaldi que je viens de
découvrir et auquel je vais consacrer un billet ou encore Le prince dénaturé de Didier Martin deux livres parus il y a trente ans mais qui honorent toujours les bibliothèques où ils sommeillent.
Vous qui êtes passionnée de Guibert, il me semble que la lecture du journal de Cluny est indispensable. Pour ma part je trouvais qu'à l'époque l'Express était à gauche mais tout est relatif...
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lesdiagonalesdutemps20/06/2015 21:59
Bruno20/06/2015 18:05
xristophe20/06/2015 17:24
lesdiagonalesdutemps20/06/2015 18:19