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Canelle intriguée devant la télévision

6 Mai 2025, 15:23pm

mars, 2024, photo B.A

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Di Rosa à la galerie Templon

6 Mai 2025, 15:04pm

Paris, février 2025, photo B.A

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Correspondance Morand - Chardonne, tome II

6 Mai 2025, 14:41pm

Correspondance  Morand - Chardonne, tome II

 

Si les histoires d'amour finissent mal en général, celles qui ne sont pas consommées ne se terminent pas mieux. Il me semble qu'il n'est pas extravagant de qualifier les liens qui existaient entre Morand et Nimier d'amour; car comme le chantait jadis Henri Tachan: << entre l'amour et l'amitié, Il n'y a qu'un lit de différence >>. Lorsque Nimier se tue en voiture, Morand est dévasté. Ses lettres en témoignent: << Je n'ai pas lu « D'Artagnan; il m'est arrivé quelque chose de très grave: Nimier est mort. C'est très grave pour lui encore plus. Voilà pourquoi je ne puis lire ce livre léger, qui me rappelle un charmant instant: en juin, à ma vieille table flamande de changeur, aux Hayes, Nimier prenant une feuille de papier, pris d'une inspiration subite et commençant d'Artagnan...>>; << Nimier c'était le printemps que je regardais pour la dernière fois.>>. Voilà qui contredit l'image stéréotypée d'un Morand n'aimant que lui même.

 


Cocteau et Morand

Mais sont attention ne se limite pas à Nimier. Cocteau est l'un de ses grands souci en 1963; il est d'abord très inquiet pour la santé du poète, lui conseillant de ralentir son activité; puis, il est profondément attristé par son décès: << Kléber (Haedens), me demandant un article pour candide, en m'apprenant la mort de Cocteau. Je savais que je ne reverrais plus cet ami de 40 ans; il avait eu – je l'avais su – une petite attaque très superficielle, très sournoise, qu'il prenait pour une névralgie de la face, au mois d'aout. Un tel courage, une telle lucidité; cet être si peu solide attendait la mort avec une force d'âme, un courage, refusant de s'arrêter de travailler, qui était admirable. Quel chagrin.>>. Sa compassion ne se limite aux défunt; Il va également visiter à l'hôpital Daniel Boulanger qui a eu un grave accident de voiture. Morand égoïste! C'est curieux comme les clichés sur les écrivains sont pulvérisés à la lecture un tantinet attentive de leur oeuvre, et en particulier de leur correspondance et pourtant elles perdurent (voir également à ce sujet le billet que j'ai écrit à propos de celle entre Gide et Marc Allégret).

Roger Nimier dans son Bureau de Gallimard

Roger Nimier dans son Bureau de Gallimard

Morand n'est pas un égoïste mais un individualiste forcené et paradoxalement, mais il n'y a que des paradoxes dans la vie de Morand, ce mondain est un solitaire. 

Contrairement au premier tome de la correspondance entre Paul Morand et Jacques Chardonne qui s'étendait sur une dizaine d'années le second ne couvre que trois année, 1961, 1962 et 1963 et pourtant le volume qui la rassemble est de même épaisseur que le premier. Il compte 1131 pages auxquelles il faut encore ajouter celles du précieux index. L'évènement principal de ces trois années sera donc pour les deux hommes la mort de Nimier. 

La vie littéraire tient une grande place dans ces écrits ou plutôt dans ceux de Morand. Chardonne petit lecteur, se contente de respirer les livres! Il ne fait que relancer mollement cette conversation quasi quotidienne par l'intermédiaire de la Poste. Si bien que l'on a parfois plus l'impression d'un monologue de Morand que d'un échange d'idées entre deux personnes. Les lettres de l'auteur d' « Ouvert la nuit » sont toujours intéressantes, il y aborde de nombreux sujets qui surgissent au fil de ses innombrables lectures et de ses nombreuses rencontres. Merveilleux paysagiste cet homme qui ne tient pas en place nous décrit également les contrées qu'il traverse quand ce n'est pas le jardin de sa maison de campagne ou ce qu'il voit de sa fenêtre de Vevey, ville où il réside une partie de l'année. Les missives de Chardonne quant à elles, ne valent guère que pour le regard acéré qu'il porte sur le monde de l'édition; il a été le patron des éditions Stock une trentaine d'années... 

Jacques Chardonne et Paul Morand

Jacques Chardonne et Paul Morand

 

Comme vous l'avez sans doute remarqué, si vous êtes un fidèle lecteur de ce blog, je suis un adepte des lectures croisées et à mon avis plus on en entremêle et plus on a de plaisir. Ainsi je recommande fortement de lire en même temps que cette correspondance les pages du journal de Matthieu Galey qui traitent de ces mêmes années. Le diariste était un grand ami de Chardonne et vers 1960 il fait la connaissance de Morand. On découvre dans le journal de Matthieu Galet que le sage de Barbezieux était beaucoup moins laudateur vis à vis de Paul Morand que dans les lettres qu'il lui adressait. Celles-ci commencent très souvent par des flagorneries poisseuses. Galey recopie un extrait d'une lettre que Chardonne lui a envoyée: << Les Morand n'ont vraiment vécu que dans la plus haute aristocratie et ne connaissent rien d'autre; et ne peuvent rien connaître d'autre. Que ce soit au Portugal, à Lausanne, à Marbella, il ne voit que des reines déchues, des princes, des grands personnages. Morand ne les supporte pas. Tout humain lui est étranger (…) Morand ne veut que faire plaisir; mais le coeur n'y est pas (…) C'est un athlète gentil, habité par la mort.>>; ou encore: << Curieux Morand; je ne m'y habitue pas. Intelligent, presque de façon surhumaine; dans une certaine zone naïf; stupide pour les trois quarts.>>. Galey n'est peut-être pas non plus exempt de favoritisme quand il écrit: << Chardonne préfère son Morand épistolaire et quotidien, qu'il n'a pas besoin de comparer à l'original. Il se contenterait volontiers de leur rencontre annuelle, lorsqu'il rapporte à Morand ses lettres. Celui-ci en prend copie, qu'il dépose à la bibliothèque de Lausanne, mais il se garde bien de les rendre au destinataire. Jolie escroquerie d'écrivain, que Chardonne souffre avec son habituel mépris des contingences. >>.

 

On peut penser que Chardonne était plus sincère dans ses lettres à Matthieu Galey que dans celles à Morand. ll savait que ces dernières seraient probablement publiées tôt ou tard. Alors qu'il pensait que celles pour Galey resteraient dans le domaine privé (il me semble que ce serait une judicieuse idée de les éditer). Chardonne comme tous les contemporains de Galey ignorait qu'il tenait son journal. Avec lui, Chardonne fait beaucoup moins le bêta que dans nombre de missives destinées à son partenaire habituel. J'emploie le mot partenaire à dessein, tant leurs lettres me font penser à des échanges de tennis, mais qui serait un peu un tennis de château, dans lequel chacun des joueurs ne veut pas trop faire courir l'autre... 

Jacques BrennerChardonne est excessif dans le blâme, comme il l'est dans la louange. Il n'est pourtant pas parfois un mauvais psychologue car si Morand à un goût et un jugement sûr en littérature la plupart de ses considérations géopolitiques sont aberrantes, ce qui est tout de même inquiétant pour un ancien ambasadeur, mais il est vrai que l'on a vu récemment que nos diplomates ne sont pas plus clairvoyants aujourd'hui qu'hier... Ceci dit Chardonne se trompe parfois lourdement sur ses proches. Il ne s'aperçoit pas que Galey est homosexuel (ce qui n'était pas bien difficile à voir. Je le rencontrais souvent dans les théâtres au début des années 70 et cela m'a paru d'emblée évident.). Il pense que Brenner est un homme heureux alors que son sinistre journal, que je ne vous recommande pas, prouve à chaque page le contraire. Chardonne voit en Brenner un être asexué alors que la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau nous apprend qu'Herbart et Brenner  (photo ci-dessus) se partageaient les même gigolos! Fin Psychologue Chardonne!!! 

 

 

Il ne faut pas perdre de vue que l'on est pas en présence d'une correspondance véritablement privée. Morand sait qu'elle sera probablement publiée. Il a pris toute les dispositions pour cela. Il aurait voulu que ce soit vingt ans après sa mort alors que c'est près de quarante ans après que nous en prenons connaissance. Gallimard a trainé les pieds en raison du contenu de certaines lettres peu conforme au politiquement correct qui exerce sa dictature sur les esprits depuis un trop long temps. Chardonne subodore que l'édition de ses réponses aux lettres de Morand seront publiées de conserve avec celles de son partenaire. Les deux épistoliers prennent donc dans leurs écrits une posture devant la postérité. Morand joue à fond la carte de la provocation sur enchérissant sur ses opinions; sinon comment expliquer le fossé qui existe entre ses écrits et ses actes. Les exemple fourmillent en particulier en ce qui concerne l'homophobie et l'antisémitisme. Par exemple dans une lettre il vitupère contre les juif et les pédérastes et termine sa missive par: << Je déjeune avec Roger Stéphane.>>, juif et homosexuel! 

Dans les propos de Morand, il est souvent question de politique internationale. Curieusement à tous les conflits du XX ème siècle, il semble appliquer une grille de lecture de 1913! Il paraît figé dans les vues de ses bons maitres qu'étaient les frères Cambon. Le plus stupéfiant c'est qu'il ne voit aucune différence entre l'Allemagne de Bismarck, celle d'Hitler, celle de Guillaume II ou celle d'Adenauer. Ce qui donne des réflexions pour le moins ébouriffantes mais curieusement pas toujours absurdes et qui ouvrent sur des rêves ou des cauchemars uchroniques. En tous cas on est loin des biens pensants de notre temps ensuqués dans la moraline. Qu'on en juge: << Un pays chaud, sans nègres et sans arabes (surtout affranchis), comme c'est plaisant!. L'Afrique aujourd'hui, c'est une preuve par l'absurde, à l'échelle mondiale, de la démocratie, noire sur blancs.>>; << Pour implanter le bolchévisme en Espagne, nul besoin de la Russie. Un homme tel Franco qui gouverne avec un siècle de retard, suffira. Le bolchévisme n'est jamais venu de l'extérieur. C'est la sottise des derniers tsars qui a fait le communisme russe.>>; << L'arabe n'arrivera à rien; il va retourner au VIII ème siècle. Il ne vit que dans les ruines, même s'il ne le souhaite pas. Nous allons l'entretenir un bout de temps. Puis il aura les chinois. Du fond de mon urne cinéraire, il me restera à en rire.>>; << Hitler n'a point fait un beau travail. Il n'a pas exterminé les juifs. Il les a rendus virulents. Il n'y avait pas de juifs avant lui. A présent ils sont nombreux bien conscient qu'ils sont juifs, et le feront sentir pendant des siècles.>>; << Les régimes politiques des noirs libérés sont la négation de la démocratie; et aussi le négatf; des noir qu'on lit en blanc.>>

Morand en 1944 ambassadeur en Suisse allant remettre ses lettres de créance

Morand en 1944 ambassadeur en Suisse allant remettre ses lettres de créance

 

Si les points de vues politiques de Morand, Chardonne sur ces sujets est plus tiède (comme pour tout d'ailleurs), nous paraissent quelques fois extravagants les jugements littéraires de ce lecteur boulimique, eux, sont presque toujours pertinents: << lu le dernier Christiane de Rochefort. « Les petits enfants du siècle », c'est bon; justesse d'oeil, d'ouïe, de coeur. Ce second livre tient les promesses du premier (Le repos du guerrier); c'est différent, mais excellent.>>; << Je relis « Les mille et une nuit »; de loin on en garde un souvenir ravissant; de près, c'est fort ennuyeux. Peut être que la seule féérie de l'Orient aura été le pétrole.>>; << L'Abellio, évidemment profond, prophétique, apocalyptique, « Les possédé » à l'échelle mondiale, mais c'est un polytechnicien épris de synarchie; ses personnages sont des abstractions, des idées à qui l'auteur a mis des chaussures...>>; << Le Gide de Paludes, protestantisme éclairé par l'honneur, grâce dans la pensée, bonheur de style...>>; << Somerset Maugham (…) sa figure de vieille femme anxieuse et méchante contrastait avec sa vie d'homme comblé et d'auteur à succès. Il y a de fort jolis livres dans son oeuvre, quelques nouvelles et « Servitude humaine ». Un des rares écrivains anglais qui ait subi l'influence française dans sa jeunesse.>>; << C'est ce qu'il y a de touchant en Pierre Benoit, cet univers dernière cocottes 1913 dans un décor de « Journal des voyages ».>>; << « La nature du prince » aurait fait une divertissante nouvelle de 80 pages; s'amusant comme une petite folle, Peyrefitte en fait un trop long récit de 220 pages. C'est un fouineur, un chartiste amateur et un joyeux inverti « gaulois »; nous voilà loin de « La mort d'une mère »>>; << J'ai relu la conclusion du livre de Lévi-Strauss, « Triste tropique ». Cet homme a renouvelé le voyage, repris la tradition du voyage philosophique et Montaigne.>>; << Je viens de lire « L'ile de Prospero » (Corfou) de Lawrence Durell, écrit en 1937. Bien supérieur à ce qu'il a écrit sur Rhodes. Il y a là-dedans des cafés grecs, une procession de Saint-Spiridon, une pêche aux poulpes, très beaux morceaux.>>; << Le roman de Serguine (Mano l'archange) est interdit: vitrines prohibées, ventes aus moins de 18 ans non autorisées, ect... C'est Vichy 1942!>>; << Jullian m'a envoyé un roman cosmopolite « Café-Society » très soigné, mais une série de potins enfilés bout à bout avec tant d'esprit et de morsure à chaque ligne que cela fint vite dans le gris.>>;

Il est beaucoup question d'écrivains dans cette correspondance dont François Mauriac, ci-dessus peint par Jacques-Emile Blanche, un vieil ami de Paul Morand . Il est question plusieurs fois du peintre dans les lettres de Morand

Il est beaucoup question d'écrivains dans cette correspondance dont François Mauriac, ci-dessus peint par Jacques-Emile Blanche, un vieil ami de Paul Morand . Il est question plusieurs fois du peintre dans les lettres de Morand

 

 

Les lettres de Morand veulent laisser de lui le portrait d'un misanthrope absolu: << Mon truchement c'est la bêtise; il y a une bêtise claironnante, piaffante de la jeunesse; il y en a une autre ronchonneuse de la vieillesse, toute différente. Mais c'est au moins un terrain d'entente, comme une inscription bilingue. La même chose en Histoire: l'ineptie monarchique et le gâtisme des rois du XVIII ème ont été remplacés au XIX ème par le nationaliste des peuples jeunes, connerie opposée.>>. Cette posture de détestation de l'autre est souvent mis à mal par ses élans de tendresse qu'il a du mal à refréné comme par sa fidélité en amitié. Pour Bory par exemple: << Jean-Louis Bory est pétulant: drôle de pistolet; un pistolet qui part par les deux bouts; j'en suis féru comme disait la marquise de Cambremer.>>.

 

Le regard acide et désabusé et le sens de la formule percutante de Morand donne quelque sorties fort drôle: << L'Académie c'est la joie des ducs d'avoir l'air d'hommes de lettres, et la joie des gens de petite extraction, comme Farigoule (véritable nom de Jules Romain) ou Chamson, de se frotter à des ducs. >>, << Si la République convenait à la France contemporaine; il n'y en aurait pas eu cinq.>>; << Deux choses épouvantent: le sourire de khroutchtchev et les lunettes noires des policiers nègres. C'est vraiment là le gorille habillé avec les défroques de l'explorateur qu'il vient d'étrangler.>>

Si dans l'échange Morand domine nettement, Chardonne réussit néanmoins de beaux portraits: << Si Jouhandeau ne s'était pas spécialisé dans abjection, il n'en serait guère question.>>; << Nourissier rencontré dans la rue. Il a l'air d'un sorbet à la fraise. Rosé, sucré, avec un fond glacé, quelque chose à la fois d'amolli et de coupant.>>

Les deux épistoliers jouent devant un parterre choisi et souvent choyé, qu'ils enchantent et parfois griffent. Leurs épouses fait un peu fonction de coeur antique. La encore Madame Morand écrase de toute son altitude aristocratique la maladive Camille Chardonne. Nourissier a tracé de Madame Morand que l'on n'appelait que la princesse Soutzo un portrait acéré: << (…) cosmopolite, balkanique, aristocratique, réactionnaire, bancaire, pétrolière, proustienne, littéraire, parisienne – anéantissait toute velléité de rivaliser avec elle en snobisme, name dropping, méchanceté, sarcasme. J'ai vu s'y essayer des compétiteurs pourtant bien armé: il s'y sont cassé les dents (…) Elle eut jusqu'à la fin l'inconscience de ses opinions qu'elle n'imposait pas, mais qu'elle ne mit jamais en berne.>>. Sur ce dernier point, on peut en dire autant de Paul Morand que je vois comme un Drieu La Rochelle ayant réussi car ignorant le remord. Les deux hommes ont la même fascination-répulsion pour le communisme. A propos de Drieu, Morand écrit le 19 aout 1963: Je suis toujours ému de me retrouver partout dans Drieu. Un de ces livres porte cette dédicace: << A Paul Morand parce que nos chemins se croisent souvent.>> Même génération ou presque, mêmes études, même milieu, mêmes intermittences d'égoïsme et d'altruisme que le fascisme exalta, même goût des mystiques asiatiques, même langage en art, mêmes plaisirs pour les femmes, même mépris d'usurpation médiocre, mêmes réaction bourgeoise et petit bourgeois, mêmes habitudes du luxe, des maitresses riches, tempérées par le regret des femmes pauvres, quitte à retourner aux premières dés qu'on a les secondes, même indifférence aux stupides jeunes filles, aux enfants; les seules différences, c'est qu'il appréciait la vie de nuit, qu'il n'avait pas eu de famille à aimer, qu'il ne tenait à rien; il était plus courageux, plus dédaigneux, plus artiste que moi.>>. Dans ce portrait croisé on voit que contrairement à Chardonne qui s'adore et qui n'est pas loin de se trouver parfait, Morand très lucide ne s'épargne pas. 

Paul Morand peint par Jacques-Emile Blanche dans l'entre deux guerres

Paul Morand peint par Jacques-Emile Blanche dans l'entre deux guerres

 

Les tribunes devant lesquelles ils jouent sont fort remplies. Il y a d'abord au premier rang les fameux hussards en qui, au début des années 50, Morand et Chardonne voyaient leurs successeurs ou du moins ceux qui les aideraient à passer à la postérité. Le regretté François Dufay a très bien raconté cela, certes vu de gauche, dans « Le soufre et le moisi » sous titré La droite littéraire après 1945, Chardonne, Morand et les hussard. Mais les hussards ont failli. Nimier n'a presque pas écrit dans les années 50 et se tue en 1962, Blondin se noie dans l'alcool, suivi de près par Kleber Haedens quant à Déon, il attend son heure. « Les poneys sauvages » ne paraitront qu'en 1970... Ce quarteron de chevaux légers est accompagné dans la prose des deux épistoliers par nombre de seconds couteaux de la littérature et par les considérations de Morand sur ses lectures qui sont multiples et des plus diverses.

L'intérêt de Morand ne se limite pas à la littérature. Il fréquente assidument salles de cinéma et ne manque pas de donner ses avis bien sentis sur les spectacles qu'il voit: << Le film « Un singe en hiver » est beaucoup mieu que ce que j'attendais; Belmondo parfait de grâce; pas de vulgarité. Beaucoup de retenue dans un dialogue d'ivrognes qui eût pu être bas et trop appuyé. Et la dernière phrase: << et le viel homme entra dans un long hiver>>. C'est moi, c'est nous ayant perdu Roger.>>; << J'ai aimé « L'année dernière à Marienbad: c'est de l'avant garde et le public s'ennuie, mais c'est une très curieuse tentative. Faire du nouveau ce n'est pas commode. Il y a des influences Cocteau, Bunuel, chez Resnais, mais beaucoup de recherches et pas mal de trouvailles.>>;

La télévision et la radio tiennent aussi une large place dans sa vie: << George Charensol a protesté avec raison au Masque et la plume, lorsqu'on a dit que Max Linder valait Chaplin, qui n'aurait été que son élève. J'ai vu des foules de 100 000 catalans se presser, en 1911, place de Catalogne, à Barcelone, fous de Max Linder. Mais c'était un acteur d'une effroyable vulgarité, habillé comme à La Belle Jardinière, du genre joli coiffeur de dames parisien 1906. Il n'a jamais eu le coté humain, généralisant la souffrance, le coté christ comique, que seuls savent avoir les juifs, ni l'élégance lord Rothshild du moindre d'entre eux, même avec des pompes percées et des habits en loques.>>

Morand Nimier Blondin "fêtant" la non élection de Paul Morand à l'Académie Française

Morand Nimier Blondin "fêtant" la non élection de Paul Morand à l'Académie Française

 

 

Si Chardonne se désintéresse du contemporain on ne peut que s'émerveiller de voir le septuagénaire Morand aux écoutes de toutes les nouveautés, certes pour souvent les fustiger. Son appétit de l'actualité ne l'empêche pas de visiter souvent sa longue mémoire: << Il y a 50 ans j'étais à la première des « Troyens » de Berlioz, à l'inauguration du Théâtre des Champs Elysées. C'était l'entrée de Paris dans l'art moderne. Il y a eu, à Paris un luxe 1913, encore de bon goût, que je n'ai vu que de loin, mais que je respirais et qui n'a plus reparu. En 1918, ce fut tout de suite, ou voyou ou richard, classe touriste...>>;

 

Dans cet épais volume ont voit deux écrivains soupeser leurs chances face à la postérité. Chardonne est très confiant, Morand doute plus. On ne peut constater que celui qui reste est le moins assuré des deux. Outre dans la célèbre collection de la Pléiade on trouve assez facilement les ouvrages de Morand, en particulier son merveilleux Venise, en revanche il faut bien fouiller dans les librairies pour y dénicher un livre de Chardonne. Cette correspondance ne fera que renforcer ce verdict. Le dit Chardonne à ce propos ne ce mouchait pas du coude: << Dans un siècle notre correspondance est sans doute la seule chose qui intéressera, et qui peut être restera, dans un nouveau monde; on vous lira comme nous lisons les moeurs des germains, dans Tacite.>>

Morand s'interroge sur sa pratique et en particulier la présence de l'Histoire dans le roman/ << Depuis 1870, il y a eu l'accélération de l'Histoire. Il faut donc recourir aux caméras ultra rapides, c'est à dire à l'oeil des romanciers. Sinon l'Histoire ne sera plus qu'une galerie de brute, effigies sans bras ni jambes. Les romanciers leur redonnent des membres pour courir après l'Histoire (Anouilh, Giono, Aragon ect...).>> 

Jacques Chardonne en compagnie de Michel Déon, personnage récurrent de cette correspondance

Jacques Chardonne en compagnie de Michel Déon, personnage récurrent de cette correspondance

 

Une des limites, mais aussi dans notre époque frileuse, l'intérêt des lettres de Morand est sa tendance à la généralisation, au pluriel. Comme l'explique judicieusement Charles Dantzig dans son « Dictionnaire égoïste de la littérature française »: << Balzacisme de Morand: son intérêt pour les masses, auxquels il cherche à donner un ordre. Il pense que les rousses sont comme ceci, les banquiers comme cela, remarque que le dimanche trois millions de parisiens font telle chose et cinq millions de new-yorkais telle autre, ect. Morand à les préjugés antimétèques d'une époque qui admettait que nous colonisions, mais pas qu'ils émigrent. Ce sont ceux en Angleterre d'Evelyn Waugh.>>. Vous comprenez maintenant pourquoi j'aime Morand...

Contrairement à ce qu'il écrit Morand est un homme de droite mais curieusement il fait comme aujourd'hui l'amalgame fautif entre droite et nationalisme: <<... ces gens de droite nationalistes ont été pulvérisé en 40 par l'évènement. Aucun d'eux n'a vu que le nationalisme c'est l'ennemi. C'est ce qui m'empêcha toujours d'être de droite.>>.

Nos compères font une petite fixette sur le résistantialisme très en vogue dans ce début des années 50 mais l'on a vu très récemment un président de la République en déshérence tenter de redonner des couleurs à cette vieille lune.

Autre obsession, celle là non partagée par Chardonne, les juifs ce qui donne sous la plume de Morand d'étranges considérations: << Curieux de penser que c'est un juif, Freud qui aura libéré les anglo-saxons de tous ces interdits juifs. L'horrible communisme, et en général notre époque, auront été les libérateurs de l'enfant en les arrachant aux mères.>>.

L'un comme l'autre sont des écologiste sans le savoir et avant l'heure. Ce sont de grands observateurs de la nature, il est souvent question de fleurs d'arbres de jardinage. Paul Morand écrit le 30 avril 1963: << Il y aura bientôt plus d'oiseaux; les insecticides américains les privent de nourriture.>>. Une des limites, mais aussi dans notre époque frileuse, l'intérêt des lettres de Morand est sa tendance à la généralisation, au pluriel. Comme l'explique judicieusement Charles Dantzig dans son « Dictionnaire égoïste de la littérature française »: << Balzacisme de Morand: son intérêt pour les masses, auxquels il cherche à donner un ordre. Il pense que les rousses sont comme ceci, les banquiers comme cela, remarque que le dimanche trois millions de parisiens font telle chose et cinq millions de new-yorkais telle autre, ect. Morand à les préjugés antimétèques d'une époque qui admettait que nous colonisions, mais pas qu'ils émigrent. Ce sont ceux en Angleterre d'Evelyn Waugh.>>. Vous comprenez maintenant pourquoi j'aime Morand...

Contrairement à ce qu'il écrit Morand est un homme de droite mais curieusement il fait comme aujourd'hui l'amalgame fautif entre droite et nationalisme: <<... ces gens de droite nationalistes ont été pulvérisé en 40 par l'évènement. Aucun d'eux n'a vu que le nationalisme c'est l'ennemi. C'est ce qui m'empêcha toujours d'être de droite.>>.

   

Correspondance  Morand - Chardonne, tome II

 

On ne peut éviter de parler du travail éditorial sur ce livre même si son éditeur, Philippe Delpuech est mort à la tâche, c'est semble-t-il la mauvaise habitude de ceux qui sont chargés de rendre publiable journaux et correspondances des grands écrivains. Cette mise en forme est déplorable si on la compare au travail réalisé sur une autre correspondance que j'ai lue très récemment, celle de Gide et de Marc Allégret, pourtant également éditée par Gallimard. Un exemple notre éditeur croit bon de se fendre d'une note en bas de page lorsqu'il rencontre sous la plume de Paul Morand, le nom de Bernard Palissy. Cela donne: << Bernard Palissy (vers 1510-1590), céramiste, émailleur, peintre et savant.>>. Peut-on croire que le lecteur de la correspondance Morand-Chardonne puisse ignorer le nom de Bernard Palissy? Pour ma part je me souviens très bien d'une grande image de mon livre d'Histoire, cela devait être au cours élémentaire 1 ère année, représentant le dit Bernard Palissy brulant ses meubles pour alimenter le four d'où sortirait son oeuvre. Monsieur Delpuech espérait peut être agrandir l'audience de son labeur aux élèves des cours préparatoires...

Je préviens, mais sans doute vous vous en êtes déjà aperçu, que dans ces lettres on y respire un air de droite qui ne convient pas à tous les poumons. Il m'est même arrivé devant ces pages de me sentir de gauche, situation totalement inhabituelle en ce qui me concerne. Dans « A défaut de génie » François Nourissier, après une visite au couple Morand, parle très bien de cette atmosphère particulière que l'on hume dans chaque lettre de notre duo: << Un air différent de celui que j'étais habitué à respirer. Plus froid? Plus sec? Je ne saurais le dire. J'avais éprouvé la même sensation en m'enfonçant dans une grotte profonde à la suite de spéléologue: certitude d'être arrivé en un lieu où s'étaient développé des organismes très ancien. Il y avait donc ce manque d'air, un mal d'altitude ou des profondeurs. La rapidité froide des regards. Un ton d'évidence légère, un ton de salon...>>.

Au delà des opinions qui sont exposées dans ces lettres on est constamment admiratif des trouvailles d'écriture de Paul Morand.

On est devant deux monologues qui se répondent rarement celui de l'aristocrate Morand, tenant d'un esprit d'avant les nation et surtout d'avant les lumières dont on s'apercevra trop tard qu'elles auront éteint l'occident, face à celui du petit bourgeois Chardonne.

 

P.S Outre le plaisir notamment de lire les virtuoses critique de Morand qui cerne une oeuvre en trois lignes, ce volume justement interroge sur la critique d'hier et d'aujourd'hui. Ce qui frappe dans l'échange des deux hommes ce sont les constantes références à la vie culturelle via les nombreux journaux qui alors chroniquaient la l'actualité littéraire. Presque d'une manière contemporaine à cette correspondance, j'ai commencé à m'intéresser à la chose écrite. Je me souviens avoir acheté dans ce temps là , Rivarol pour la critique littéraire de Robert Poulet, les Lettres Françaises pour les éditoriaux d'Aragon, Le Figaro littéraire pour le bloc-note de François Mauriac, Candide pour les papiers de Kleber Haedens, Aspect de la France pour le feuilleton littéraire de Pierre Debray sans oublier L'express, Le nouvel observateur avec la chronique de Jean-Lous Bory et il y avait aussi les Nouvelles littéraires et quelques autres que j'oublie. Que reste-t-il? Les donzelles incultes des Inrockutibles!  

Commentaires lors de la première parution de ce billet:

 

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une promenade à Singapour

6 Mai 2025, 14:31pm

Singapour, mars 2025

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RAGAZZI SUR LA RIVIERA

6 Mai 2025, 06:53am

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      Italie, aout 1985

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POUR SE SOUVENIR DE PETER BLAKE À LA GALERIE CLAUDE BERNARD EN 2009

6 Mai 2025, 06:45am

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Street art sur la Seine, janvier 2023

6 Mai 2025, 06:41am

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La douceur de Christophe Honoré

6 Mai 2025, 06:40am

La douceur de Christophe Honoré

 

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En lisant « La douceur » de Christophe Honoré  je n’avais qu’une autre fois, avant celle-ci, dans ma vie de lecteur, qui commence à être longue,  le sentiment de lire un roman dont le nom de l’auteur ne serait pas celui qui est inscrit sur la couverture. C'était en découvrant le premier roman de Thierry Dancourt, « Jeux de dame ». Je m’étais demandé si Patrick Modiano n’avait pas pris un pseudonyme  pour tester sa notoriété comme l’avait fait Romain Gary qui pour cela s’était déguisé en Ajar. Cette fois c’était encore plus troublant car le romancier qui pourrait être l’auteur à la place de Christophe Honoré est mort depuis 15 ans. Mais regardons la date de la première parution de «  La douceur »  C’est 1999. Soit 9 ans avant la mort de Tony Duvert car si j’avais lu ce court roman de 156 page à l’aveugle je l’aurais attribué sans hésiter à Tony Duvert et même pensé que dans son oeuvre « La douceur » s’inscrivait à la suite de « L’ile atlantique ».

Ce qui m’aurait néanmoins fait hésiter pour désigner Tony Duvert comme l’auteur de « La douceur » ce n’est pas le style car celui de Duvert varie d’un livre à l’autre sans que pourtant l’écrivain perdre de sa maitrise, c’est le bâclé de la construction. Christophe Honoré, puisque c’est bien lui l’auteur ne parvient pas à tenir le fil de son intrigue, il n’arrive pas à établir une progression dramatique à son histoire installant des les premières pages le drame. Mais peut être faudrait il dire que dès les premières scènes on a le sentiment de lire une ébauche de scénario plus qu’un roman. Néanmoins Il réussit tout de même à retarder le plus possible l’acmé de son récit. Il fait bien car la description méticuleuse de ce paroxysme de l’horreur rend la suite presque insignifiante. Nous ne sommes plus chez Duvert mais désormais chez Sade. Un Sade qui serait « joué » par des enfants et non des adultes comme parfois Hollywood s’est amusé à faire jouer des films de gangsters ou des westerns par des enfants; mais chez Honoré les supplices ne sont pas des jeux. Nous sommes d’autant choquer par cette violence et cette irruption de l’amoralité enfantine que règne en maitre sur notre société le diktat intellectuel de la pureté de l’enfant devenu un trésor intouchable et insoupçonnable, en occident du moins, depuis qu’il s’est raréfié… Le choc est d’autant plus rude pour le lecteur qu’il doit affronté la violence pré-pubère non pas hors-champ comme elle l’est le plus souvent par exemple dans sa « Majesté des mouches » de Golding mais frontale ment sans aucune échappatoire poétique.

La narration se déroule sur deux plans chronologiques celui du présent du crime et celui de sa narration par Steven huit ans plus tard. Chaque chapitre, écrit à la première personne du singulier souvent très court, possède en accroche le nom du personnage dans lequel il aura la parole en revanche la position dans le temps de chaque chapitre n’est pas indiqué ce qui donne un récit déconstruit en regard de la chronologie. Les morceaux dialogués sont fréquents.

Le titre trompeur se réfère sans doute à ce vers de Beaudelaire: << La douleur qui fascine et le plaisir qui tue. >>. Avec une délectation morbide Christophe Honoré en changeant une lettre à douleur aura opéré un glissement sémantique masochiste. Au vers Baudelairien répond cet extrait de « La douceur »: « Il s’est avancé à quelques centimètres de mon visage. J’ai pensé qu’il allait me mettre un coup de boule. Il m’a embrassé sur la bouche. », auquel on peut y adjoindre cet autre: << La douceur des gens c’est dans la bouche qu’on la ressent. Pas sur les lèvres, non, dedans, je le sais maintenant, le toucher de la langue, voila tout est dans la langue…>> Le décor, une colonie de vacances, cadre un peu désuet propre à nourrir la nostalgie de beaucoup de lecteurs, renforce encore le malaise que l’on éprouve à la lecture de ce court roman.

La seule référence littéraire explicite est celle de Clodomir l’assassin de Jouhandeau qui brouille encore plus les pistes en laissant entrevoir le mobile de la jalousie pour le meurtre associé à la présence du mal en tout homme et encore plus chez l’enfant pas encore assez poli, pas en encore galet, par la société

La douceur est construit sur deux lignes de force qui sont deux histoires d’amour. Celle folle et incandescente entre deux jeunes garçons Steven et Jeremy et celle sage et tiède des adultes Baptiste et Aude. Ces deux branches sont reliés par un fil assez ténu mais qui n’est pas néanmoins sans instiller une perversité supplémentaire puisque Baptiste est le frère de Steven l’un des deux assassins et Aude la directrice de la colonie de vacances où s’est déroulé le rituel sadique.

Le roman est également duale dans sa forme. De nombreuses pages peuvent être considérées (ou pas) comme les fantasmes de l’auteur, fantasmes autour d’une sexualité morbide, loin de toutes réalités psychologiques alors qu’une autre partie principalement dans les chapitres qui donnent la parole à Aude sont très ancrés dans un prosaïsme des plus quotidien. Par exemple le fonctionnement de la colonie de vacances y est décrit avec beaucoup de réalisme. Ce mélange du cauchemar et du quotidien est un des moteurs de cette narration.

Steven et Jeremy ont 11 ans. La contradiction entre leur âge et leurs désirs sexuels renvoie à un fantasme tout duvertien... Leurs désirs sexuels ne sont pas de leur âge pas plus que l’est la conscience de Jeremy d’agir en manipulateur conscient de Steven sous l’emprise du désir sexuel qu’il éprouve pour Jeremy.  

Le lecteur d’aujourd’hui de « La douceur » n’est plus dans la même position vis à vis de l’auteur que celle d’une personne qui aurait découvert le roman lors de sa parution en 1999. Le lecteur de 2023 ne pourras que chercher dans cette oeuvre, déjà ancienne, ce qui était déjà en germe et annonçait les thèmes et la manière du cinéaste et du dramaturge que nous connaissons aujourd’hui. Sa première réaction sera la stupeur devant la violence de ce récit que l’on ne retrouve pas ni dans l’oeuvre cinématographique, ni dans celle théâtrale que ce soit ses propres pièces ou celles qu’il a mise en scène. Sa moisson sera donc maigre et il aura plus conscience des différences que des ressemblances entre l’auteur d’hier et le cinéaste d’aujourd’hui. 

Dans aucun des films d’Honoré on ne trouve une violence et une noirceur semblables à celles que l’on découvre dans « La douceur ». Cependant on peut repérer quelques constances entre « La douceur » et le reste du travail de Christophe Honoré. Dans plusieurs des oeuvres de l’auteur on trouve celle du rapport ambiguë, un mélange de tendresse et d’incompréhension qu’entretiennent entre eux deux frères. La relation entre Baptiste et Stevens n’est pas sans rappeler celle de Lucas et de son frère dans « Le lycéen » le dernier film de Christophe Honoré. Dans « Le lycéen » comme dans « La douceur » un adolescent est interné dans une sorte d’hôpital psychiatrique pour se soigner. Mais soigner quoi: leur homosexualité? Ces enfermements suggèrent que pour la société l’homosexualité, en dépit des lois, est toujours considérée comme une perversion. Ne pourrait elle pas conduire au crime, à la barbarie comme celle perpétuée par Steven et Jeremy?*

 Une fratrie est également au centre de son premier film « Tout contre Léo » tourné en 2002. Autre points communs entre « La douceur » et certains rôles dans ses films et sa pièce « Sous le ciel de Nantes » celui de la mère obtuse et là on retrouve Duvert qui partage avec Honoré également la figure du père évanescent, figure qui s’explique par la biographie des deux hommes.

Si « La douceur » ne peut que faire penser qu’à Tony Duvert, il faut se rappeler que Tony Duvert a été édité par les éditions de Minuit et, que justement Christophe Honoré en 2012 a consacré une pièces aux auteurs édités par cette prestigieuse maison, pièce intitulé sobrement « Minuit ». En lisant « La douceur » on aurait pu penser que le personnage de Tony Duvert y figurerait en bonne place et bien non, il n’est même pas cité. Certes le point de départ de la pièce est la fameuse photo regroupant les auteurs qui à partir de cette image seront considérés comme les membres de l’école du Nouveau Roman, photo sur laquelle ne figure pas Duvert, mais tout de même Catherine Robbe-Grillet, ne figurait pas non plus sur la photo et elle est présente dans la pièce. Il n’est pas interdit de penser en 2012 Christophe Honoré n’assume plus l’admiration qu’il avait en 1999 pour Tony Duvert, même si dans une interview, il dit avoir eu l’idée d’intégrer la figure de Duvert dans sa pièce de 2018 « Les idoles » ce qu’il n’a néanmoins pas fait. En 2002 au mensuel « Le matricule des anges », il citait « Récidive » de Tony Duvert comme le livre qu’il avait le plus lu.

Il faut aussi noté le courage de Christophe Honoré d’avoir voulu publié un tel texte qui désacralise la prétendue innocence de l’enfant, alors qu’il est aussi un auteur pour enfant! Même si ses livres destinés à un jeune public ne sont jamais mièvre et dans lesquels on peut trouver des « traces » de « La douceur » comme « L’affaire P’tit Marcel » paru en 1998 dans lequel la scatologie tient une large place si elle moins présente dans « La douceur », elle n’en est pas absente.

On peut être reconnaissant à l’éditeur d’avoir eu la double audace de publier ce texte. Qui, je le crains, ne serait pas publiable aujourd’hui. Pourquoi parce qu’il a du faire fi à la fois de la morale et de sa déontologie professionnelle, du fond et de la forme. Le fond c’est évident le noyau du roman étant le crime gratuit sur un enfant commis par deux garçons homosexuels pré-pubère (c’est le film « la corde » d’Hitchcock transposé chez les enfants d’une colonie de vacances.

Mais c’est sans doute encore plus sur la forme que sur le fond que l’éditeur a du se faire le plus violence tant le livre est mal construit et même incohérent au moins à deux occasions. La première, qui est à mon sens la plus grave, c’est qu’il faille attendre plus de la moitié du livre pour connaitre le véritable auteur du crime. Jusque là on pouvait croire que l’assassin était un moniteur qui avait tué pour cacher un acte de pédophilie, personnage qui ensuite disparait du récit! On aurait été là cette fois non du coté de Duvert mais de celui d’Emmanuel Carrère auteur du regrettable « La classe de Neige ». Le deuxième point qui désoriente le lecteur est la narration d’un épisode, se déroulant à Londres, que vit Steven, épisode dont on apprend à la fin qu’il n’est pas réel mais rêvé. Si cette péripétie est un songe ne pourrait-il pas en être de même pour le crime qui ne serait alors que le fantasme d’un garçon interné dans un hôpital psychiatrique!

L’éditeur a justement pensé qu’en dépit de ses faiblesses, La douceur a une telle force que le roman restera gravé longtemps dans la mémoire de ses lecteurs. 

 

* Le thème de l’enfermement pour homosexualité n’est pas obsolète puisqu’on le retrouve dans un premier roman paru en 2022 « Ils vont tuer nos fils » de Guillaume Perilhou. 

 

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EMMANUEL SUR MON LIT

6 Mai 2025, 06:37am

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La Varenne, septembre 1985

 

Les plus attentifs et les plus cinéphiles auront peut être reconnu Emmanuel Becquart, un des deux jeunes acteurs du Voyage à Deauville de Jacques Duron.

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SON FRÈRE DE PATRICE CHÉREAU

6 Mai 2025, 06:32am



France, 2003, 1h 40mn

Réalisation : Patrice Chéreau, scénario : Patrice Chéreau, Anne-Louise Trividic d’après le roman de Philippe Besson, image : Eric Gautier, son : Guillaume Sciama, montage : François Gédigier, costume : Caroline de Vivaise

Avec : Bruno Todeschini, Éric Caravaca, Maurice Garrel, Catherine Ferran, Robinson Stévenin, Antoinette Moya, Fred Ulysse, Nathalie Boutefeu, Sylvain Jacques, Pascal Greggory

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Résumé
Alors qu’ils ne se voyaient plus depuis plusieurs années, Thomas, l’ainé rend une visite inopinée à son frère, Luc, pour lui demander de l’aider à affronter la grave maladie dont il est atteint. Le film nous fait vivre la rédemption de Thomas par la maladie et la découverte de l’amour fraternel par les deux hommes jusque là séparés par le favoritisme dont avait bénéficié l’ainé et l’homosexualité du cadet.

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L’avis critique
"Son frère" commence bien, par une audace cinématographique : un long monologue, face à la mer, pour être plus précis devant la côte sauvage du Croisic, dit par un des plus beaux veillardx du cinéma français, Maurice Garrel. Ce personnage dont on ne saura que peu de choses, reviendra plusieurs fois, apportant une aération à la relation étouffante entre les deux frères. Dans cette première scène, comme dans toute son œuvre, Chéreau revendique son héritage théâtrale pour en faire un objet éminemment cinématographique dans son film le plus naturaliste.

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Dans naturaliste il y a naturel, et ici les acteurs sont doublement nus, sans maquillage et  souvent montrant la nudité de leur corps. C’est avec évidence que le réalisateur montre le sexe de ses acteurs quand celui-ci n’est plus objet de désir, mais morceau oublié du corps souffrant. Pourtant dans ces abandons, dans cette douleur, l’érotisme est présent comme il l’est dans bien des descentes de croix des peintres de la renaissance... Il y a du Montegna dans le Chéreau de "Son frère" qui érotise avec tact les corps malades. Grand plaisir des yeux et des sens que de découvrir au coin d’un cadre, toujours très étudié, le torse tatoué du jeune voisin de chambre d’hopital de Thomas. Une des scènes les plus émouvantes et les plus sensuelles  est la rencontre, au détour d’un couloir de l'hopital entre Luc et un adolescent (Robinson Stévenin, troublante résurrection du jeune Pierre Clémenti) « ouvert comme un poisson » ce dernier montrant  à Luc sa couture avec la même volupté pudique que s’il lui faisait découvrir son sexe.

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Très belle image sensuelle aussi que celle de luc et de son ami enlacé nus sur leur lit. On a un peu de mal à reconnaître dans cet ami Sylvain Jacques, le Tadzio brun de "Ceux qui m’aime prendront le train". Le temps l'a défait avec délicatesse...  Nous découvront son émouvante nudité, montrée avec évidence. Rarement la nudité dans le couple aura été montré avec autant de vérité et de simplicité. La caméra est presque toujours très près des acteurs, peu de plans larges, les suivant avec fluidité grâce au steadycam.
Le cinéaste définit ainsi le thème de son film : << Le sujet du film ce n’est pas la maladie; mais un homme qui découvre que toute sa vie était basée sur un mensonge, sur une force présumée, qui finalement n’est pas là. Il n’a pas la volonté de décider d’en finir, ni de se battre. C’est ce qui arrive quand une personne d’un narcissisme énorme est atteinte physiquement…C'est un film sur les corps et sur la manipulation d'un corps en particulier. C'est un film sur les peaux, sur la dégradation d'un corps qui était sans doute très actif et qui, là, est contraint de se laisser manipuler. Il devient passif et abandonné, on le regarde, on le compare aux autres corps, ceux qui sont en bonne santé.>>

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C’est un vrais tabou qu’aborde le cinéaste, le désir sexuel du malade, de celui qui se sait condamner, de la dernière fois et le regard de l’autre face à ce corps qu’il ne reconnaît plus et qui n’éprouve plus qu’un mélange de répulsion et de pitié à la place du désir d’hier. C’est tout cela qui passe dans le regard d’Alice (Nathalie Boutefeu) la compagne de Thomas.

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Si tous les comédiens sont admirables, Chéreau a convoqué sa troupe,  Pascal Gregorry fait une apparition la grande réussite du film doit beaucoup aux deux comédiens principaux, Eric Caravaca, terrien, un peu gauche à mille lieu du cliché du gay urbain, et Todechini, christique, pour qui la maladie rédemptrice lui fera découvrir l’autre.

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Il faut dire que que le scénario leur offre des personnages très riches. Luc souffre de la désaffection de ses proches à cause de son homosexualité, mais presque comme d’autres pourraient en souffrir pour d’autres raisons.

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On sort bouleversé de ce film aux images parfois très dures, comme celles de  la préparation pour l’opération, le  rasage du corp de Thomas en temps réel. Les scènes se déroulant à l’hopital sont traitées comme dans un documentaire alors que le moindre costume, cadrage sont choisis avec beaucoup de soin. C’est la grande force de Chéreau de nous faire croire que son cinéma est naturalisme, alors qu’il est le comble du construit, du concept; de cette confrontation il fait naitre l’émotion.

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Ce très grand film était au départ destiné à la chaine de télévision Arte. Chéreau s’est complètement approprié cette commande de l’adaptation du roman éponyme de Philippe Besson qui lui permet aussi de représenter également très finement l’homosexualité. Chéreau a modifié le livre dans lequel c’était le frère cadet, et le plus doué, qui mourrait. Autre différence importante, dans le livre il s’agissait de retrouvaille les frère s’était aimé avant de s’éloigner l’un de l’autre alors que dans le film ils ne se sont jamais aimé ce qui rend l’engagement de luc envers son frère beaucoup moins évident et plus fort. Philippe Besson, ravis de cette trahison déclara : << Chereau m’a trahi et je le félicite. Bien sûr, nous avons accompli la même démarche à travers une histoire de frère, de mort et d’amour. Mais dans le film, on retrouve les propres histoires de Patrice Chéreau hanté par la mort d’Hervé Guibert et de Bernard-Marie Koltes. Certaines scènes absentes du roman sont inspirées par des photos de Guibert. Il avait besoin de parler de ses fantômes et "Son frère" est bien son film.>>.

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