Vu de la hune
un regard sur les arts et les lettres
Hippopotamade au Ngoro Ngoro
La Gypsothèque de Montpellier (2 et fin)
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Montpellier, octobre 2024, photo B.A
promenades au Croisic
Gouttes d'eau sur pierres brûlantes un film de François Ozon

France, 90 mn, 2000
Réalisation: François Ozon, scénario: François Ozon d'après Fassbinder, image: Jeanne Lapoirie, montage: Laurence Bawedin et Claudine Bouché
avec: Bernard Giraudeau, Anna Thomson, Malik Zidi, Ludivine Sagnier
Résumé
En Allemagne, dans les années 70, (bien que ni le lieu ni la date soient précisés, mais le moindre détail exhibe sa germanité et sa mocheté seventies...), Léopold un représentant de commerce de cinquante ans, genre tata vicieuse -old school-, ramène chez lui, on ne quittera jamais cet appartement, l’angélique Frantz, dix neuf ans. On assiste à l’étonnant ballet qu’exécute Léopold pour séduire Frantz qui lui expose ouvertement son fantasme. Un rêve récurrent le hante toutes les nuits: un homme, vêtu d’un manteau, pénètre dans sa chambre, s’approche du lit où il est endormi, prend possession de son corps comme s’il était une fille. Après une telle invite Léopold expédie Frantz dans la chambre en lui demandant de s’allonger nu sur le lit (très beau plan fugitif) et de l’attendre... Ils baisent. Nous les retrouvons quelques mois après en couple. Frantz attend son seigneur et maitre, en parfaite -femme aimante au foyer-, il se fait belle pour le recevoir (aaaah la petite culotte de peau). Très vite on comprend qu’ils reproduisent un quotidien conjugal fait d’agacements, de ressentiments et de mesquineries. Le bel enthousiasme innocent de Frantz se délite vite face à l’étroitesse d’esprit et au cynisme manipulateur de Léopold.
Bientôt Anna, l’ex petite amie du garçon, une gourde à la belle et opulente poitrine, (Ludivine Sagnier que je n'avais vue précédemment et admirée que dans Rembrandt ) revient pour récupérer son amoureux en l’absence de Léopold. Anna et Frantz s’apprêtent à fuir ensemble, après avoir fait l’amour lorsque Léopold rentre à l’improviste. Anna tombe également sous le charme de Léopold. Arrive bientôt Véra (Anna Thomson, le personnage a été ajouté par Ozon, il n’existait pas dans la pièce de Fassbinder.). Elle est l' ancien/ne fiancé/e (il/elle a changé de sexe depuis leur séparation!) de Léopold. Ce dernier a fini par la mettre sur le trottoir! Le film se poursuit par un ballet kitchisime et une partie carrée et se termine sur une fenêtre qui ne veut pas s’ouvrir; il est impossible de sortir de ce lieu clos comme de soi même...
L'avis critique
Ozon a adapté la pièce éponyme (Toppen aut heisse steine) que Fassbinder a écrite alors qu’il n’avait que 19 ans, soit en1964, trois ans avant qu’il ne rejoigne le collectif d’avant-garde de l’Action-Theater à Munich. La jugeant inaboutie, il ne la monta jamais. Elle ne fut mise en scène qu’à titre posthume par Klaus Weise au Theaterfestival de Munich en 1985 et enfin traduite en français et présentée à Aubervillier en 1995. On retrouvera les thèmes habituels de Fassbinder, déjà présents dans cette pièce de jeunesse, que sont de la dénonciation de la violence des rapports sociaux la domination dans le couple dans Les larmes amères de Petra von Kant(1972), Martha(1973), et bien sur dans Le droit du plus fort (1975). Le réalisateur se montre très fidèle au texte et à son esprit. La puissance du matériau d’origine, fable cruelle sur l’usure conjugale et la soumission d’autrui par le sexe et la séduction demeure quasiment intacte, finement servie par la mise en scène.
On ne s'étonnera pas qu'Ozon rencontre Fassbinder tant dans la cinématographie de l'allemand les thèmes de la domination et de la manipulation sont récurrents. Dans « Le droit du plus fort », seul film résolument gay de Fassbinder, ils en sont même le centre. Dés ses premiers courts-métrages, François Ozon tente de cerner au plus près les rapports de domination qui régissent les relations humaines, explorant les différentes formes qu’ils peuvent revêtir. Des stratagèmes meurtriers de Regarde la meret des Amants criminelsaux manoeuvres de séduction d’Une robe d’été, du drame oedipien de La petite mortà la bouffonnerie de Sitcom, ses personnages et la mise en scène elle même, dans la manière qu’elle a d’inclure le spectateur dans son dispositif en affirmant ouvertement sa volonté de choquer, transgresser, terrifier ou séduire, ne cessent d’expérimenter les différentes manières de manipuler et de s’approprier l’autre...
Ozon paradoxalement n’a jamais autant parlé de lui qu’en adaptant cette pièce dans laquelle il a introduit une bonne dose d’humour camp foldingue. Le glissement de la pièce des années 60 aux années 70 la rend plus efficace. En outre l’alacrité propre au réalisateur et la -débrechtianisation- du texte la rendent pétillante. On peut considérer le rêve récurrent de Léopold comme un raccourci du film: la perte de soi par la pénétration physique et morale. Elle sera mise en scène à maintes reprises de façon ritualisée et comique, chaque scène de sexe est annoncée par une musiquette enjouée de boîte à musique. La drôlerie de la bande son aère la pièce et parfois sert d’introduction, de passage, d’une scène à une autre, comme l’hilarant ballet qui amène la partouze. La chansons française des années yéyés est une fois de plus mis à (Françoise Hardy qui chante, en allemand, Traume, une chanson triste qui parle de rêves, a remplacé Sheila qui cloturait Une robe d’été), comme le poême, La Lorelei, qu’annone Malik sont en langue allemande. Ozon ne cherche jamais à faire oublier l’origine théatrale du film, bien au contraire. Le film est divisé en quatre actes bien distincts: Premier acte: la séduction de Frantz par Léopold, le plus savoureux; deuxième acte: le masque de Léopold tombe, il se révèle un beauf acariâtre qui n’a qu’une idée, tenir sous un joug cruel l’objet de son désir (Giraudeau interprète un personnage très semblable dans Une affaire de goût de Bernard Rapp); troisième et quatrième acte: le ton change, il passe d’un presque naturaliste à un burlesque-tragique avec l’entrée des deux personnages féminins. Le film connait une légère baisse de tension lors de la retrouvaille des deux jeunes gens.
Le décor, jamais ouvert sur l’extérieur est véritablement le cinquième personnage du film. Il est du à Arnaud de Moléron. C' est quelque chose qui serait le monde de l’inspecteur Derrick, style au chic munichois, revu par Pierre et Gilles plus une touche de Modeste et pompon. En choisissant délibérément de situer le récit dans les années 70, Ozon parvient à poser, de façon inédite, dans ses partis pris de décors, de costumes, de direction d’acteurs, des questions sur le statut des images, sur le réalisme et sur la reconstitution, sur le passage de l’authentique au kitch. Il continuera sa réflexion sur le sujet dans 8 femmes.
La réalisation doit aussi beaucoup à la photo, souvent d’un bel orangé d’époque. On peut aussi déceler quelques réminiscences de la peinture d' Hopper. Le cadrage est impeccable, oeuvre de Jeanne Lapoirie, très supérieure à celui de bien des opus fassbinderiens.
Frantz est certainement le double rêvé du cinéaste allemand. La pièce, pour la première partie est très probablement autobiographique. On peut aussi penser que Léopold représente la manière dont ne s’espérait pas à 50 ans (ou plutôt à 35 ans car Ozon a vieilli le personnage de Léopold de 15 ans par rapport à la pièce.) le jeune Fassbinder de 19 ans qui écrivait ce texte. Comme le rat dans Sitcomou l’ogre dans Les amants criminels , Léopold est un révélateur sexuelle. Il fait irrésistiblement penser au loup stupide et lubrique de Tex Avery, avec une pointe de Paul Meurisse, en beaucoup plus frelaté. Léopold est indifférent à l’amour que les autres ont pour lui, il ne fait que les rendre dépendant de la jouissance sexuelle. Giraudeau avec ses rictus de hyène est tantôt autoritaire, tantôt dépressif, il fait un numéro énorme, il hurle de désespoir, il couine, il aboie, il jappe de plaisir... Lépopold est intéressant parce qu’il n’est pas que ce tortionnaire domestique quasi maquereau c’est aussi un être souffrant, angoissé par la mort et désireux de rester en perverse enfance, qui répète: <<Je prend tellement peu de plaisir aux choses.>>. La performance de Bernard Giraudeau est exceptionnelle. Il a déjà interprété des rôles d’homo, au cinéma dans Le fils préféré de Nicole Garcia et dans...Le grand pardond’Arcady, mais il a refusé celui qu’interprètera Michel Blanc dans Tenue de soiréede Bertrand Blier et aussi au théâtre dansPauvre France de Jean Cau, monté par Fabbri. Bernard Giraudeau est un acteur qui a des opinions sur les films dans lesquels il tourne: << <<L’homosexualité, qui est l’un des derniers tabous du monde, pour moi n’en est pas un... A la limite le film s’arrête un peu dès que Léopold va mettre les autres sur le trottoir. Là, on aurait pu aller plus loin. De plus seuls certains aspects sont traité. Le coté sado-maso, permanent chez Fassbinder, est évidemment abordé, mais pas poussé au-delà.. Certes, cela n’est pas utile dans ce film. Ce sont des personnages pervers qui démontrent ostensiblement la perversité de chacun de nous. Le plus souvent, soit elle est cachée, soit elle est frustrée; mais elle est omniprésente, sous-jacente, cette volonté de nuire... et puis la bêtise, surtout. On devient tous bêtes à un moment donné... Comme dans Le droit du plus fort , le dominateur joue facilement son rôle dès qu’il entre dans le quotidien. Au début de la relation, chacun est actif. Même quand on veut être séduit, c’est actif. Après, évidemment, dans le cadre du quotidien, si au sein du couple, l’un est plus faible, ça peut être l’horreur...>>.
François Ozon a toujours aussi bon goût en ce qui concerne... les garçons. Goute d'eau sur pierre brulante demeure avant tout pour moi la révélation de Malik Zidi que l'on avait seulement aperçu avant ce film dans dans Place Vendômeet dans Les corps ouverts.On est pas prêt d’oublier ni l’apparition du très mimi Malik Zidi, le bas à peine vêtu d’une petite culotte de peau tyrolienne, salopette à jambes très courtes, typiquement bavaroise, le haut moulé dans un pull shetland criard ou une chemisette étriquée, ni ses longues déambulation en slip ultra moulant et très, très prometteur. Avec ces plans Ozon dame le pion au virtuose du filmage du sous-vêtement masculin qu’est Tsai Ming-Liang. Malgré le soin que prend le cinéaste a se dissimuler derrière ses provocations, on a au moins une certitude sur l’artiste, après les amants criminels dans lequel il avait rouquiniser Jérémie Rénier, c’est qu’il aime les rouquins, et c’est très bien! Pour un si jeune acteur, à l'époque du tournage Malik Zidi analysait son personnage avec beaucoup de pertinence:<<Frantz, mon personnage est un jeune paumé et coincé. Il a 19 ans. Il a des parents divorcés, donc quelques circonstances atténuantes. Si Léopold tombe sur lui, ce n’est pas hasard. Léopold a dû très bien sentir sa proie au coin de la rue. C’est intéressant qu’on ne sache pas les circonstances. Moi, je l’imagine simplement dans la rue, parce que Léopold a un coté assez rentre dedans. A mon avis, il a dû voir sa proie d’assez loin. Il a dû s’en approcher en lui approchant une cigarette ou d’aller boire un verre. Et puis il y a également les rapport père-fils. C’est ce que je pensais pour le rôle de Franz, car il y a une différence d’âge assez énorme: l’un a 19 ans, l’autre 50. Inconscemment, Franz a dû penser à son père, dont il doit avoir une bonne image. Mais désarçonné à cause du divorce, il récupère l’image du père chez n’importe qui, chez Léopold par exemple. Franz est traversé par plein de traumatismes. Ce qui m’a plu dans ce personnage, c’est son oubli volontaire ou inconscient de souffrir. Au départ, c’est un type qui souffre sans tomber dans le pathos ni être un petit martyr. Il est complètement bouleversé par ce qu’il a dans la tête. Ce qui m’a touché, c’est son coté enfentin. Il dépasse sa souffrance avec son coeur. Il a des idéaux autant en amour physique que sur le plan moral. C’est un plaisir de jouer un personnage qui subit tant d’humiliation. Un comédien est masochiste. On s’exhibe sans jamais vraiment savoir ce que cela va donner. C’était un plaisir de jouer sur cette corde tendue... Et puis les costumes... et tout cet univers. Egalement la jubilation de François Ozon derrière la caméra... Il donne beaucoup de liberté au comédien, mais en même temps, il sait ce qu’il veut.>>
A la sortie du film en salle, François Ozon expliquait notamment les difficultés qu'il avait eu pour trouver l'acteur qui devait jouer Léopold: <<Je parle d’homosexualité comme d’autres cinéastes hétéros, parlent d’hétérosexualité. Je parle de relations humaines, amoureu ses, et dans le cadre d’homosexualité car c’est une expérience que j’ai envie de faire partager aux spectateurs. Je n’ai pas de discours sur l’homosexualité même si pour moi, elle est forcément liée à la transgression dans une société judéo-chrétienne. Malgré cela, les homosexuels ont des droits égaux à ceux des hétéros. Ce qui m’intéresse, c’est le cinéma et la sexualité est un formidable enjeu de mise en scène. Filmer la sexualité, c’est le cinéma. Filmer le désir, on est dans une salle noire, face à un écran et on regarde les fantasmes d’un cinéaste à travers les corps des acteurs...
J’avais envie de faire un film sur un couple, et j’avais commencé à écrire un texte autobiographique, mais le manque de distance m’empêchait de bien en parler. Je me suis alors souvenu de cette pièce que j’avais vue cinq ans plus tôt à Aubervilliers, et je l’ai relue en allemand. Fassbinder avait exprimé exactement ce que je voulais dire. J’ai aussi aimé retrouver l’univers de la période des films de Fassbinder que je préfère, celle des années 70 avec Le droit du plus fort,Maman Kusters s’en va au cielou Le marchand de quatre saison. J’ai forcément pensé à une transposition actuelle, mais l’aspect désuet des rapports entre les personnages ne s’y prêtait guère. Et puis traiter de l’homosexualité aujourd’hui m’aurait obligé à évoquer les préservatifs, le Pacs, le sida, ce qui aurait dénaturé le projet. J’aime dans la pièce que l’homosexualité ne soit pas posée comme un problème... Ce que j’ai trouvé extraordinaire, c’est que Fassbinder, à 19 ans, à la fin des années 50 est capable de raconter une histoire d’un couple homosexuel sans jamais le poser en tant que problème. C’est un couple c’est tout! N’importe qui peut s’identifier. C’est un film qui montre que la vie à deux est difficile. Ca se construit toujours sur un rapport un peu SM où l’un cède à l’autre. Moi j’adore la vie de couple: cela demande beaucoup d’efforts mais ça peut donner beaucoup de plaisir. Le film c’est ma vision du couple quand j’avais 18-19 ans (l’age de Fassbinder quand il a écrit la pièce) : une vision idéalisée du couple confrontée tout d’un coup au réel. Quand on est jeune, on n’est pas prêt à vivre ces accommodements du quotidien. Plus âgé ça peut être source de plaisir.
C’était aussi intéressant de le garder dans les années 70 parce que c’était après 68, la période de tous les idéaux, et avant le sida qui a transformé énormément les relations entre hommes.
J’avais envie d’assumer l’essence théâtrale du texte. J’ai horreur des films qui s’inspirent d’une pièce de théâtre et qui aèrent, avec un plan en extérieur qui ne sert à rien. C’est la leçon d’Hitchcock avecLe crime était presque parfait, qui est un huis-clos total. Il a vu que la pièce fonctionnait sur scène, pourquoi il va s’emmerder à faire des plans d’extérieur, ça ne sert à rien. Et puis, j’aime bien la théatrâlité au cinéma, les films de Resnais Mélo, Smoking, No smoking. Ca me semblait intéressant de garder ce côté huis-clos, des personnages enfermés dans un appartement, ça allait bien avec l’histoire du film. Le couple est un enfermement...
Les dialogues sont très littéraires. Et puis j’aime l’artifice... J’ai l’impression que mes films tranchent avec le reste du cinéma français, qui est très poli, bien tenu, sans un mot plus haut que l’autre. J’essaie d’emprunter des chemins de traverse. Il faut assumer la folie de son sujet, passer les limites, se lâcher et donc accepter de dépasser les convention du bon goût, du politiquement correct. Je trouve intéressant d’emmener le spectateur là où il n’a pas forcément envie d’aller, de le pousser dans ses retranchement, de le déstabiliser dans ses habitudes de pensée. Contrairement aux films où l’on sait à l’avance ce que l’on va voir, Gouttes d’eaun’est pas un objet identifiable dès le départ.
Pour le rôle de Léopold, j’ai pensé à plusieurs acteurs de la trempe de Giraudeau et de cette génération. J’ai eu beaucoup de refus d’acteurs qui avaient envie mais qui avaient très peur. Ils se disaient: <<Oh la la, il faut embrasser un garçon!>>, ce qui m’a bien fait rire, car c’était en pleine période du Pacs, et tous ces soi-disant comédiens progressistes qui sont à la page et prêt à défendre plein de causes sociales, on se rend compte que quand on leur demande d’interpréter un rôle d’homosexuel, ça leur fait peur pour leur image, pour leur carrière. Bernard a mis du temps à répondre, mais il a dit oui. Ce qui a été génial avec lui, c’est que jamais, ça n’a été un problème, c’était un rôle comme un autre. Ce qu’il aimait, c’est le coté beauf homosexuel ringard, il a pris beaucoup de plaisir à jouer ça. On sent une jubilation de l’acteur. Je pense que les acteurs américains se seraient battus pour avoir le rôle en se disant que c’est un rôle à Oscar! C’est la différence entre la mentalité américaine et la mentalité française.>>.
Le film a reçu au Festival de Berlin 2000 le Teddy du meilleur film gay.
Dans une interview Bernard Giraudeau a il me semble trouvé le mot de la fin: << Le film d’Ozon, on en pense ce qu’on veut,mais, au moins ça ne manque pas de couilles!>>.






La Gypsothèque de Montpellier (1)
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Montpellier, octobre 2024, photo B.A
HEI YAN QUAN (I DON'T WANT TO SLEEP ALONE) un film de Tsai Ming-Liang
Fiche technique :
Avec Lee Kang-Sheng, Chien Shiang-Chyi, Norman Atun et Pearly Chua.
Réalisation : Tsai Ming-Liang. Scénario : Tsai Ming-Liang. Images : Liao Pen-Jung. Lumières : Lee Long-Yu. Son : Tu Duu-Chih & Tang Shiang-Chu. Directeur artistique : Yip Kam-Tim. Montage : Chen Sheng-Chang. Décors : Lee Tian-Jue & Gan Siog-King.
Taiwan, 2006, Durée : 118 mn. Actuellement en salles en VO et VOST.
Résumé :
Malaisie, de nos jours, un chinois sans abri, Hsiao Kang (Lee Kang-Sheng) est tabassé et laissé pour mort par une bande de truands locaux. Des travailleurs bangladais le trouvent et le transportent, dans l’immeuble, laissé inachevé par la crise, où ils habitent. Ils ont également récupéré un matelas sur lequel ils déposent le blessé qui va être pris en charge par l'un d'eux, Rawang (Norman Atun) qui prend soin de lui en un mélange de dévotion et de désir. Il le panse, le lave, le fait manger et petit à petit le remet sur pied. On verra que le matelas sera le trait d’union entre les personnes qui gravitent autour de Hsiao Kang. Dans l’immeuble, on voit vivre Chyi (Chien Shiang-Chyi), jeune chinoise employée par la patronne d’un coffee shop (Pearlly Chua) pour prendre soin de son fils (Lee Kang-Sheng) qui est plongé dans un état catatonique. Sa situation se rapproche de celle de Hsiao Kang. Les deux hommes partagent également une ressemblance physique. Après avoir récupéré ses forces, Hsiao Kang rencontre Chyi par hasard, et à mesure qu’ils deviennent plus intimes, la jalousie de Rawang s’éveille. Rétabli, Hsiao Kang est l’objet des désirs de Rawang mais aussi de Chyi et de sa patronne...
L’avis critique
Comme à son habitude et comme dans tous ses opus, Tsai Ming-Liang, avec son huitième film de cinéma, nous donne des nouvelles de Lee Kang-Sheng qu'il considère comme son « matériau de départ à partir duquel il peut commencer à créer ». Grand admirateur de François Truffaut, Tsai Ming-Liang tient à suivre son exemple : « ...Si François Truffaut était encore en vie, il tournerait sans doute encore avec son acteur fétiche Jean-Pierre Léaud ! » a-t-il déclaré. Lee Kang-Sheng joue ici un double rôle : celui de Hsiao Kang et celui du fils dans le coma d’une patronne de bar. Je ne résiste pas à citer le malicieux et fort juste portrait qu’en fit, dans Le Monde du 6 juin 2007, Jacques Mandelbaum : « Acteur fétiche, Lee Kang-Sheng, jeune dandy énigmatique, médium impavide et solitaire, déambulant généralement en slip, et attirant à lui, comme le paratonnerre la foudre, toutes sortes de passions muettes, à prédominance sexuelle... » Le réalisateur s’explique sur la passivité (comme toujours) du personnage qu’il fait jouer à son égérie : « Je trouve que Hsiao Kang ressemble beaucoup à ce grand papillon qui vient se poser sur son épaule. Il représente une certaine idée qu’on a de la liberté, une idée qui n’a pas vraiment d’existence dans le monde réel. Sa passivité n’est qu’une apparence, puisqu’à son contact, chacun des autres personnages se trouve. En prenant soin de Hsiao Kang, Norman va se trouver une identité et un rôle dans la vie. Quant à Chyi c’est sa rencontre avec Hsiao et le désir qu’elle a pour lui qui lui fait prendre conscience de l’asservissement dans lequel elle vit. On a tous envie d’avoir quelqu’un à côté de soi quand on se couche... »
Habituellement le cinéaste transpose ses personnages d’un film à l’autre, mais ici les personnages joués par ses acteurs préférés Lee Kang-Sheng et Chen Shiang-Chyi, de tous les films de Tsai Ming-Liang depuis La Rivière, ne sont pas ceux que l’on a déjà vus. Cette fois, ils sont tout en bas de l’échelle sociale.
Pour sa nouvelle réalisation le cinéaste, alors qu’il vit à Taiwan, est revenu dans son pays natal, : la Malaisie. Il faut préciser qu’il est de parents chinois émigrés dans ce pays, comme l’est son héros. Il explique pourquoi : « Je suis né en Malaisie et y ai vécu pendant 20 ans avant de partir à Taiwan et d’y tourner mes films. Mais en 1998, lors de la sortie deThe Hole à Taiwan, la critique a été particulièrement virulente avec moi, très blessante. On m’a accusé de me servir d’une partie des fonds publics pour présenter Taiwan sous un mauvais jour, avec une dimension trop sombre de la société. À ce moment-là, je me suis senti comme un réel étranger et j’ai eu envie de repartir en Malaisie pour continuer mon travail. Mais je n’ai pas réussi à réunir les fonds suffisants pour tourner là-bas et j’ai abandonné mon projet, du moins jusqu’en 2005 où, dans le cadre du 250e anniversaire de Mozart, on m’a proposé de réaliser un film. C’est comme ça que I Don’t Want to Sleep Alone est né. »
On y retrouve pourtant la plupart des invariants de son cinéma : plans fixes hypnotiques où parfois rien ne se passe, mutisme des personnages (d’autant plus que le héros du film ne semble pas comprendre la langue du pays où il se trouve), recoins glauques (tout de même moins que dans Goodbye Dragon Inn), attentes, longueur des plans, exposition des corps, présence de la maladie... Il y a toujours de l’eau, ici une mare stagnante au centre de l’immeuble inachevé. On pisse toujours beaucoup chez Tsai Ming-Liang. Cet acte, ô combien utilitaire, nous vaut une des scènes les plus sensuelles, lorsque Rawan baisse le pantalon de Hsiao Kang pour l’aider à uriner, lui tient les hanches ; derrière le torse nu de Rawan, la caméra s’attarde sur les fesses crispées de Lee Kang-Sheng qui brillent dans un rai de lumière. Mais ce dépaysement apporte aussi son lot de nouveautés, dans son cinéma pour la première fois les êtres humains ne sont pas scrutés par un cinéaste entomologiste. L’empathie de Tsai Ming-Liang ici avec ses personnages tient que comme eux il a vécu et travaillé à l’étranger pendant plusieurs années. On sent que la tendresse qui s’exprime entre les personnages a contaminé le réalisateur. On retiendra la belle scène, traitée en plans longs à hauteur d’homme, où Rawang soigne Hsiao Kang avec tendresse, dévotion et amour. Cette relation n’est pas sans rappeler celle qu’entretenait l’infirmier dans Parle avec elle d’Almodovar avec sa patiente. Scène qui contraste avec les plans courts, pris par une caméra surplombant le corps, des soins déshumanisés à l’hôpital. Quelques séquences sont inoubliables comme celle où Tsai Ming-Liang montre une femme qui masse, savonne, talque et masturbe son fils inerte et paralysé. À mettre en parallèle avec celle de La Rivière où un père caresse son fils, joué par le même Lee Kang-Sheng, dans un sauna de rencontres homosexuelles. À l’omniprésence des fluides s’ajoute cette fois celle de la fumée provenant des continuels incendies de forêts (volontaires en Indonésie) qui enserrent Kuala Lumpur. Cette situation donne une scène fort drôle où l’on comprend alors qu’il ne sera pas facile de faire l’amour dans un monde pollué...

Une des très bonnes idées est d’avoir pris comme décor principal un immeuble inachevé qui, outre son intérêt graphique, nous parle de l’histoire récente de l’Asie. En 1997, une grave crise économique a frappé le continent. La conséquence fut l’interruption de la construction, qui était commencée, de grands immeubles de bureaux. Depuis, ils ont été laissés en l’état et offrent ce curieux spectacle de ruines modernes que le réalisateur exploite à merveille. Avant cette crise, le gouvernement malais a fait venir des milliers de travailleurs étrangers pour ces projets immobiliers, comme les tours jumelles Petronas qui furent un temps les plus hautes du monde. Du jour au lendemain, les travaux ont été stoppés et les travailleurs immigrés se sont retrouvés sans emploi et en situation illégale : c’est apparemment le cas des héros du film.
Si les acteurs, comme à l’accoutumée chez Tsai Ming-Liang, ont bien peu de dialogues à dire, le film n’est pas pour autant silencieux, étant envahi par la musique. On passe de La Flûte enchantée de Mozart à la musique populaire chinoise. De nombreux morceaux de musique retranscrivent les réactions des personnages. Il faut dire que le film est produit par le festival de Vienne 2006 en hommage à Mozart. Le film conserve de La Flûte enchantée l’argument initial : Tamino, mordu par un serpent, est recueilli par des fées qui chantent sa beauté durant son sommeil. Les sons triviaux sont également très présents, héritage direct de Godard.
Hei Yan Quan, le titre original chinois, est beaucoup plus politique que le titre international (I Don’t Want to Sleep Alone, « Je ne veux pas dormir seul »). Il signifie soit « les yeux cernés de noir », soit « les yeux au beurre noir ». C’est cette dernière proposition qu’il faut retenir. Le titre fait allusion à l’état dans lequel Rawang récupère Hsiao Kang, mais surtout à un scandale politique malais. En 1999, le vice Premier ministre et ministre des finances Anwar Ibrahim, qui faisait de l’ombre à l’inamovible Premier ministre Mahathir Mohamad, a été victime d’une cabale montée par ce dernier et s’est ainsi vu accuser de corruption et d’actes de sodomie, pratique fermement prohibée par l’Islam. Il a été finalement condamné à 6 ans de prison. Pendant son procès, Anwar Ibrahim est apparu les yeux pochés, résultat des brutalités policières. Une des pièces à conviction était un matelas souillé, que l’on retrouve dans le film The Hole flottant dans une cuve noire remplie d’eau.
Le réalisateur voulait donner le rôle de Rawang à un acteur indien ou bangladais, mais n’en ayant pas trouvé il a dû se rabattre sur un acteur malais. Néanmoins, l’homosexualité étant interdite dans ce pays musulman, il n’a pas pu tourner les scènes de sexe qu’il avait écrites entre Rawang et Hsiao Kang.

L’homosexualité, sous des formes multiples, irrigue – parfois discrètement – la plupart des films de Tsai Ming-Liang. Elle n’est jamais le point nodal de ses films, comme l’explicitait le cinéaste en 1997, lors de la sortie de La Rivière : « Il y a dans le monde actuel toutes sortes de gens qui vivent des sexualités différentes et je trouve cela parfaitement sain. S’il est vrai que je me sens proche du monde homosexuel, j’ai beaucoup de mal à accepter que l’on classe mes films dans une prétendue catégorie “films homos”. En réalité, on ne sait jamais si Hsiao Kang est homosexuel, on ne peut pas honnêtement considérer que mes films traitent directement de ce sujet. Je cherche au contraire à montrer toutes les formes d’expression sentimentale de la façon la plus naturelle possible, en essayant de briser les différences qu’il y a entre les gens. Je ne fais pas des films sur les homosexuels et je n’irais même pas voir un film présenté comme traitant spécifiquement de ce sujet. »
Il est vrai que l’hétérosexualité n’est pas non plus négligée chez Tsai Ming-Liang, voir le pornographique et fruité La Saveur de la pastèque. Le lesbianisme affleure aussi dans I Don’t Want to Sleep Alone. Mais chez le cinéaste, la sexualité n’est pas qu’un sexe bandé ou humide, elle n’est souvent que cérébrale comme le désir informulé de l’ado desRebelles du Dieu Néon pour le voyou dont la liberté le fascine, très comparable à l’attirance impossible de l’immigré pakistanais de I Don’t Want to Sleep Alone pour le jeune homme victime d’une agression qu’il dorlote. Si dans ces films l’homosexualité est douloureuse à vivre, elle ne l’est pas plus que les autres formes de sexualité. Mais elle est bien toujours là. Dans Vive l’amour !, un jeune homme se dissimule sous un lit sur lequel le garçon dont il est amoureux fait l’amour avec une fille, et se branle au son des gémissements du couple. Dans La Rivière, qui concluait la trilogie commencée par Les Rebelles du Dieu Néon et poursuivie par Vive l’amour !, c’est un fils et un père qui se retrouvent dans la moiteur d’un sauna homo et qui font l’amour sans se reconnaître. DansGoodbye, Dragon Inn, sorte de Chatte à deux têtes Asiatique, c’est la drague homo avec ses inlassables chassés-croisés dans les coulisses d’un vieux cinéma décrépi qui s’apprête à fermer ses portes...
Pour terminer, je vais en revenir au scénario. Che(è)r(e) lecteur(trice), ne croyez pas que l’histoire que j’ai assez laborieusement établie dans le résumé ci-dessus vous apparaîtra claire comme de l’eau de roche à la vision du film. Pour parvenir à ce piètre résultat, j’ai dû lire attentivement le dossier de presse, regarder avec beaucoup de concentration le film, avoir une longue pratique de l’œuvre de Tsai Ming-Liang, posséder quelques lumières sur la géopolitique asiatique et enfin partager quelques fantasmes de l’auteur... Encore qu’avec ces mêmes atouts, vous seriez probablement arrivé(e) à un résumé différent. Mais le vrai plaisir devant I Don’t Want ne réside pas dans l’« histoire », pourtant très riche et profonde et ceci sans aucune pesanteur. C’est dans l’abandon devant les somptueuses images en plans larges, aux cadres savants et raffinés avec leur profondeur de champ vertigineuse qui exsudent la sensualité, que vous atteindrez le nirvana cinématographique.





La cathédrale de Chartres, l'extérieur (2)
Egermeier photographie Peta en octobre 1951 à Champigny
Cette fois les images ci-dessus sont issues d'un pellicule 24x36 répertoriée n° 102. Cette pellicule est rangée dans un "albums" (on trouve la photo de l'un d'eux dans l'essai de biographie de Karel Egermeier. Cet album porte le numéro 7 et contient les films 101 à 110 (malheureusement l'album est incomplet, certaines bandes en ont été retirées. Sur la couverture on peut lire de septembre 1951 à décembre 1951.
Je réitère mon appel. Si vous avez des informations sur Karel Egermeier soyez assez aimable pour me les communiquer. Si vous vous reconnaissez ou si vous reconnaissez une personne de votre connaissance sur ces images, si vous avez une idée sur les lieux et la datation éventuelle des photos ci-dessus n'hésitez pas à m'en faire part. Si sur d''anciens journaux scout vous trouvez des photos signées Aiglon ou Egermeier pourriez vous les scaner et me les envoyer avec la date de parution de la revue. Merci d'avance
Commentaires lors de la première édition du billet:
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« Souvent, lorsque je suis à Paris et que l’air est doux, je vais m’asseoir sur un banc du square de Cluny qui, entre les ruines du palais et l’asphalte du boulevard Saint-Germain, forme un timide asile de verdure, et, fermant les yeux, je me dis : « Rentre en toi-même, Gabriel, et comprends que c’est ici, oui, ici, que le Génie de l’Empire est, en cette nuit mémorable, apparu à Julien. »
Gabriel Matzneff, Boulevard Saint-Germain
Commentaire lors de la première parution du billet
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