BRUNO WALPOTH










un regard sur les arts et les lettres











Alain de Métropotamie
La postérité est souvent bien ingrate, mais en matière d'art, j'ai remarqué que cette ingratitude est souvent heureusement momentanée. Espérons qu'il en sera ainsi pour Métropotamie qui fut une des aventures artistiques les plus singulières et les plus intéressantes de la scène picturale française de la deuxième moitié .

Saint Sébastien, La fabricaton des osties
Ce nom étrange recouvrait un collectif de deux peintres qui s'affublèrent de nom tout aussi bizarre. Il y avait Alain I er de Métropotamie et Saint Sébastien de Metropotamie.

Saint Sébastien de Métropotamie, le retour du troupeau
Si on ne sait pas dans quelles conditions exactes ils se sont rencontrés, on peut supputer que le coup de foudre mutuel fut immédiat. La rencontre a lieu en 1979. Alain qui a alors à peine la trentaine a commencé depuis quelques temps une carrière de peintre. Il cherche un modèle pour un saint-Sébastien, il voit dans le garçon de dix sept ans qu'il vient de rencontrer un modèle idéal. Lorsque le futur saint-Sébastien rate son bac, la même année que leur rencontre, l'épreuve de français s'étant transformée en réquisitoire contre la société et ses professeurs, le lycée de Saint Germain le renvoie. L'adolescent décide de s'enfuir de chez sa mère (son père est décédé alors qu'il était encore enfant), infirmière à l'hôpital de Saint-Germain-en-Laye et surtout véritable marâtre. Il ne la reverra plus.

Sain Sébastien de Métropotamie, troupeau de rombières sauvages
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Grande exposition de peinture
Le garçon trouve refuge chez son ami peintre. Un soir, après avoir travaillé un mois comme coursier au Louvre des antiquaires, avec son premier salaire, il achète le tableau sur lequel Alain l'a peint.

Saint Sébastien de Métropotamie peint par Alain Ier de Métropotamie
Un jour que le jeune modèle agaçait le peintre en le regardant travailler, Alain lui flanqua pinceaux et peintures dans les mains.

l'embarquement pour la Tendresse " (1982), Alain 1er de Métropotamie
Alain, qui était autodidacte, apprit au garçon ce qu'il savait; ainsi le modèle qui avait servi à la création du tableau d'un martyr de Saint Sébastien sortit de ce tableau en quelque sorte pour devenir à son tour peintre. Il choisit de s'appeler Saint Sébastien de Métropotamie. Ainsi commença une aventure picturale qui devait durer treize ans et n'être interrompu que le 31 juillet 1992 à la mort de Saint Sébastien de Métropotamie. Ils partagèrent tout ce temps un même atelier de 12 m2. Ils s'influencèrent mutuellement, s'encourageant à s'inspirer l'un de l'autre. Pourtant, même s'il y a une indéniable parenté entre les tableaux d'Alain et ceux de Sébastien, il est facile de repérer qui des deux est l'auteur de tel ou tel tableau. La facture des toiles de Sébastien, qui utilise le plus souvent l'acrylique, est plus léchée, plus précise que celle d'Alain. On peut y reconnaitre les influences directes de Courme, de Clovis Trouille et aussi celle d'Erro, avec de fréquentes incursions dans ses toiles de personnages historiques ou de figures et d'évènements contemporains à l'élaboration du tableau. S'y invitent également de nombreuses références autobiographiques. N'écrivait-il pas: << Nos images crient nos angoisses, nos désirs, nos fantasmes, la dérision de cette vie que l'on ne peut supporté que dans la liberté.>>. On y reconnaît sa mère, sa soeur, ses perroquets, ses chiens et son ami Joaquim Ferreira qui lui a fait connaître les lumières du portugal qui devint son pays d'adoption. La peinture d'Alain est plus originale, plus surréaliste, moins habile que celle de Sébastien. Elle a parfois la maladresse des tableaux de Magritte. Alain de Métropotamie a produit plus que Sébastien qui n'eut le temps que de peindre une soixantaine de toiles. Alain, quant à lui, doit être l'auteur du double; quelques rares oeuvres furent exécutées à quatre mains. Les images d'Alain sont hantées à la fois par l'antiquité romaine et par le paysage du métro parisien.

En 1983 aux éditions Loris Talmart, ils font paraitre un manifeste illustré ayant pour titre leurs deux noms. Ils y attaquent à la fois la peinture figurative classique et l'art abstrait. On peut y lire des saillies que ne désapprouverait pas aujourd'hui un Jean Clair, telles que: << Les deux grands courants de peintures chiantes de notre temps: le premier est une mosaique de peinture ringarde à base de pots de fleurs, de marines, de portraits d'idiotes, de biche égarée dans un sous bois, de nature crevées, ect. Ce style figuratif n'évoque rien de précis. Il résulte d'un enseignement dispensé par des fonctionaires de l'art dans des conservatoires bidons; la personalité y est mal vue et l'imagination interdite. Ces tableaux sont un panachage de fauvisme, d'impressionisme. Ils peuvent pourtant être jiliment conçus et faire très chic accrochés au-dessus du buffet (...) Une classe sociale peureuse et dénuée d'imagination se reconnaît dans ces images: c'est une rengaine picturale qui rassure et berce les digestions du repas familial. Le deuxième, tourné vers un avant-gardisme dont les agents culturels nous inondent, n'évolue plus depuis belle lurette: Ses exécutants sont devenus des avant gardistes conservateurs. Ce sont des individus creux, paresseux, sans volonté, qui, un jour, lors d'une exposition, ou au travers de reproductions entrevirent là, le moyen d'exister avec le moindre effort.>> et plus loin: << Parce que les amateurs et les collectionneurs la considèrent trop souvent comme un simple investissement, la peinture d'aujourd'hui se trouve liée à l'idée de préciosité, et perd son sens primitif, celui d'être vue par tout le monde.>>

souriez avec Wharol, acrylique 116x89
(ce tableau a été volé en juin 1993 à Paris. Il fut aperçu quelques jours plus tard exposé à la vitrine d'un antiquaire du quartier Montparnasse. Un client non averti, a acheté cette peinture avant qu'il soit possible de la récupérer. A ce jour le tableau n'est toujours pas retrouvé. Une enquête judiciaire est ouverte. Pour toute information vous pouvez contacter le blog)
Saint Sébastien s'il était autodidacte en peinture était un fin lettré et connaisseur de l'histoire de la peinture tout comme Alain. Il y a de nombreuses allusions à des peintres célèbres dans leurs oeuvres, Chirico, Dali pour alain, Warhol Picasso chez Sébastien, chez qui en outre Mona Lisa était un personnage récurrent de ses tableaux.

Histoire de pince tétine et tétine pincée, enfin déridée, huile 33x24, 1987, Saint Sébastien de Métropotamie
Il faut êtrez extrêmement attentif devant les toiles de Métropotamie pour en décrypter toutes les arcanes, car les citations, entre autres picturales, y sont nombreuses. J'ai cru par exemple, dans "l'embarquement pour la tendresse reconnaitre dans le garçon roux et fessu à l'avant de la barque un des choupinets peints jadis par Elisarion von Kupffer...
La peinture de Métropotamie se veut signifiante, narrative et non décorative.
Saint Sébastien de Métropotamie, Mona au bistrot, 1990
Pour faire connaître leur production, ils eurent la géniale idée d'éditer en grandes quantités des reproductions de leurs tableaux sous forme de cartes-postales. Ils en confiaient la vente à d'accortes jeunes gens qui, parcourant les rues, proposaient leurs images aux passants. Ainsi, rapidement, en quelques années leurs tableaux et leurs noms furent connus d'un vaste public, non seulement en France, mais aussi au Canada, au Portugal et en Amérique du sud. Cette démarche audacieuse n'était que l'application concrète du précepte qu'ils édictent dans leur manifeste: << La peinture ne vit que par la masse des regards.>>.
La notoriété de Métropotamie était-elle qu'en 1990 fut éditée une télécarte avec la reproduction de deux de leurs tableaux.

Saint Sébastien de Métropotamie, Paysage gainsbardique (1987)
Métropotamie était suivi par quelques collectionneurs fidèles qui parfois n'attendaient pas que la peinture soit sèche pour acquérir une toile.

Le temps, huile 65x54, 1987, Saint Sébastien de Métropotamie
Est-ce cette reconnaissance populaire d'hier, qui déjà n'était pas du goût du microcosme de l'art parisien, que par son silence, l'intelligentsia fait payer à ces artistes à l'intégrale originalité.

Alain de Métropotamie (à gauche sur la photo) et Saint Sébastien de Métropotamie peignant dans leur atelier


Saint Sébastien de Métropotamie
Il y a longtemps qu'Alain, qui ne peindrait plus n'a pas donné de ses nouvelles... Les cendres de Saint-Sébastien furent dispersée dans les rue de Lisbonne par Joaquim.
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Enlèvement de saint Sébastien dans de difficiles conditions (hule 100x81), Saint Sébastien de Métropotamie

Le martyre de saint Sébastien (huile 33x24), Saint Sébastien de Métropotamie)

Alain Ier de Métropotamie

attaués par un essaim de lunettes, 1985,Saint-Sébastien de Métropotamie

Les jeux du cirques (huile 146x114), 1985, Saint-Sébastien de Métropotamie

Saint-Sébastien de Métropotamie

Alain de Métropotamie

Pompéi vu par Alain 1er de Métropotamie
Nota
1- Ce billet doit beaucoup à Joaquim Ferreira qui a eu l'obligeance de répondre à mes questions et me fournir de nombreux documents.
2- Je cherche toutes images des tableaux d'Alain de Métropotamie ainsi que des renseignements biographiques sur ce dernier.

Le bout de la plage, acrylique 60x80, 1991, dernière toile peinte par Saint Sébastien de Métropotamie
Paris, 16 mars 1985

La belle affiche de l'exposition Paul Klee à la cité de la musique ne tient pas toutes ses promesses. Car s'il y a de nombreuses oeuvres, plus de 150, ce sont surtout des dessins, ce qui est un peu fâcheux pour cet artiste que je tiens surtout pour un merveilleux coloriste. Le lieu de l'exposition oblige, le thème de Paul Klee polyphonie est le rapport que Klee et sa peinture entretint avec la musique. C'est présenté de façon claire et pédagogique. Klee a hésité longtemps entre la musique et la peinture; d'ailleurs dans sa jeunesse, il a gagné sa vie comme violoniste dans un orchestre. A l'entrée on prête gratuitement un audio guide qui permet de suivre la visite accompagné des musiques que Klee a aimées, dans les interprétations qu'il a connues.
Si cette manifestation met bien en lumière la parenté de l'art de Klee avec celui de son ami Kandinsky mais aussi avec ceux d' Arp et Delaunay, elle vérifie les limites de l'artiste. Il me semble que ce qui a manqué à Klee pour être un aussi grand peintre que Kandinsky, c'est sa relative faiblesse artisanale. Sa peinture manque souvent de fini, alors qu'elle demanderait une exécution parfaite. Il reste néanmoins que Klee ouvrit bien des voies, à la peinture d'un Oscar Gauthier par exemple, en étant une sorte de pont entre l'abstraction lyrique et l'abstraction géométrique.



Paris, décembre 2011
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Phuket, Thailande, avril 2025, photo B.A
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Kyoto, Japon, octobre 2010
Venise, juillet 2010
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Taiwan, 1996
Réalisation: Tsai Ming-Liang,
avec: Lee Kang-Shen, Miao Tien, Lu Shiao-Ling, Ann Hui, Chen Chao-Jung, Chen Shiang-Chyi, Yang Kuei-Mei
Avis critique
Hsiao Kang, ce qui veut dire petit Kang, c’est donc le surnom amical (tendre?) de Lee Kang-Sheng, croise une ancienne copine (Chen Shiang-Chyi) au milieu d’un escalator: <<Tiens, salut qu’est ce que tu fais là? -début à la Rohmer. Petit Kang, désoeuvré, accompagne la dite copine sur un tournage de film auquel elle participe. Ce tournage à lieu au bord d’une rivière -le titre-. Là Ann Hui, un peu la marraine du cinéma taiwanais, dans son propre rôle (elle est la réalisatrice de ”Boat people”, ”Song of exile”...), a bien des problèmes avec son tournage. Le mannequin qui doit figurer un jeune noyé emporté au fil de la rivière est peu réaliste et ne fait pas illusion. Elle repère le beau Hsiao Kang, il est encore beau à ce moment du film, il n’a pas encore été martyrisé par Tsai Ming-Liang, et lui propose de remplacer le mannequin. Après quelques hésitation le garçon accepte, et le voilà en noyé au sortir d’un égout à la grande satisfaction de la cinéaste. Dès la fin de la prestation la copine l'emmène puant et trempé dans sa chambre d'hôtel pour qu’il se lave. Ce qui nous vaut une sensuelle scène de douche dont le réalisateur à le secret. Hsiao Kang pousse le souci d’hygiène jusqu’à se récurer à l’aide d’une brosse à dent. Tsai Ming-Liang est un réalisateur hygiéniste! Hsiao Kang et sa copine font l’amour, une première pour Lee Kang-Shen dans les films de Tsai Ming-Liang et une première hétérosexuelle. Dans ”Les rebelles” il n’en était qu’au voyeurisme chaste, dans ”Vive l’amour” il atteignait l’onanisme, il faut donc arriver à la rivière pour qu’il est une relation physique, qu’il y ai contact entre les corps. Tsai Ming-Liang fait suivre la scène érotique entre les deux jeunes gens par celle où l’on voit un homme (on apprendra plus tard que c’est le père de Hsiao Kang) caressant un garçon dans un sauna.
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Bientôt un violent torticolis fait souffrir le garçon. Nous découvrons la famille de Hsiao Kang Où plutôt nous comprenons après presque une heure de projection que les trois personnages principaux du film forment une famille. Le spectateur qui aura déjà vu ”Les Rebelles” s’en sera douté puisque ”La rivière” reprend les acteurs qui jouaient les parents de Lee Kang-Shen dans le précédent film. ”La Rivière” est une sorte de suite aux ”Rebelles”. Visiblement quelques années ont passé depuis ”Rebelles”. Le père ne conduit plus son taxi; il est à la retraite. La mère travaille toujours dans une gargote. ”La rivière” met en abyme la vérité des relations familiales esquissées dans ”Rebelles”. Si ”La rivière” est une oeuvre qui résonne plus profondément, c’est qu’elle parvient à maintenir chez les spectateurs un équilibre magistral entre incompréhension et sympathie pour le personnage du père. Le cinéaste s'explique sur la récurrence des acteurs dans ses films: << J’aime utiliser le même groupe de gens, mais pour chaque acteur, il y a une raison différente et complexe. Je ressens une certaine responsabilité envers Chao-Jung et Kang-Shen, parce que c’est moi qui les ai amenés au métier d’acteur, et ce n’est pas une situation très enviable, en raison du marasme de l’industrie du cinéma à Taiwan. Si l’on prend Miao Tien, il a joué dans plus de cent films et son jeu est très stylisé. Mais j’ai découvert que dans la vie réelle, il a un sacré naturel, un grand sens de l’humour et même une certaine inquiétante étrangeté qui n’apparaissait pas jusqu’alors sur l’écran. Ca m’a vraiment emballé de découvrir ces traits de son caractère, et après avoir travaillé ensemble sur un téléfilm: ”La dot de Hsio Yueh” en 1991, je me suis juré d’écrire quelque chose pour lui. Pour ”La rivière j’ai changé la fin à cause de la fenêtre de l'hôtel où j’ai tourné la dernière scène. Originellement, Xiao-Kang se réveillait, et son père était parti acheter le petit déjeuner. Il regardait par la fenêtre et voyait son père disparaître dans la foule d’un marché traditionnel. Mais dans la chambre où nous tournions, la fenêtre s’ouvrait sur un balcon, donc j’ai changé la fin. Quelque fois , Dieu nous donne un petit coup de pouce.>> Pour bien comprendre les propos du réalisateur et même son film, il n’est pas inutile de savoir que le père est joué par Miao Tien, macho magique et super star du cinéma de Kung-Fu hongkongais dans les années 60, et que le metteur en scène a du obstinément le convaincre d’accepter cette dangereuse résurrection. A cette image, cette ”Rivière” imaginée par Tsai est parsemée de mines flottantes, de signaux dont on ne perçoit les prophéties qu’après un étrange décalage, d’ambiances indécidables où se distille un cinéma frais et pourtant morbide, la grande douceur du ton cachant des vertiges à chaque plan, ou presque, et laissant finalement le goût d’une tendresse carnassière...
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C’est un précis de décomposition que cette famille. L’appartement familial, lui même est atteint, une fuite? venant de l’étage du dessus inonde les pièces. Le père (Miao Tien) retraité tue son ennui en draguant les gigolos dans les galeries marchandes et les saunas. La mère (Lu Shiao-Lin) travaille dans une immense cantine à la lumière blafarde et avant de rejoindre son ”foyer” fait un détour pour visiter son amant qui préfère regarder vautré sur son canapé des vidéos pornos dont il fait le commerce que d’honorer sa maîtresse. Bref, la chair est triste. Aux liens défait du récit répondent les liens non moins défaits de la famille. Quand a Hsiao Kang on dirait qu’il laisse la douleur l’envahir, meubler le néant de son existence. Cette douleur mystérieuse (on peut penser qu’il a contracté dans les eaux putrides de la rivière, à moins que ce ne soit le cinéma qu’il l’est contaminé) dont le film ne nous donnera pas la nature semble contaminer tout le corps de l’éphèbe. Sa tête ne se tient plus droite, ses membres ne lui obéissent plus, il devient une sorte de pantin désarticulé comme abandonné par son manipulateur. Mais elle réveille aussi l'intérêt de ses parents pour cet ectoplasme de garçon dans ses immaculés habits blancs. Le désir de cinéma de Tsai Ming-Liang se nourrit pour l’essentiel du démantèlement du corps de son personnage et donc de son acteur.”La rivière” n’a de cesse de faire regresser ce corps à l’état de pantin. Tsai Ming-Liang ne montre que des corps en souffrance. Celui du fils, mais aussi celui de la mère, qui se tord de désir au chevet d’un amant qui ne veut pas d’elle, ou celui du père qui cherche dans les bras de jeunes garçons dragués dans des saunas un lien filial qu’il n’a pas pu construire avec son fils. Autant dans toute la première partie du film les deux parents semblent complètement indifférent à l’existence de leur fils, autant ensuite ils font preuve d’un acharnement thérapeutique pour essayer de le guérir. La sollicitation tourne au trivial comique lorsque la mère prête à son fils son vibromasseur phallique pour que le garçon se masse...le cou! Le comique n’est pas absent de ”La rivière” particulièrement lors de la première rencontre sur l’écran entre le père et le fils. Hsiao Kang qui commence à ressentir une douleur au cou, dépasse son piéton de père, sans le voir, avec sa moto, presque aussitôt, il tombe de l’engin. Le père se précipite pour l’aider mais il se heurte au mutisme du garçon (on ne connait pas alors les relations entre les deux hommes, le père pourrait être un simple passant qui aide un inconnu). Suit une suite de postures presque clownesques, pour finir ils se retrouve tout les deux sur la moto, le père soutenant le cou de son fils d’une main tandis que de l’autre il cramponne une longue plaque de plastique ondulé qui devrait canalisé la fuite d’eau obsessionnelle. Ce moment de burlesque gestuel s’apparente au cinéma de Kitano, auquel ”Rebelles” faisait également penser mais cette fois par l’homo-érotisme des relations entre les deux voyous qui étaient proches de celles qu’entretenaient les deux héros de ”Kid return”. On peut y voir aussi un souvenir de Chaplin sur lequel Tsai Ming-Liang écrivit sa première critique de cinéma.
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Il y a tout un pan du cinéma de Tsai Ming-Liang que le spectateur occidental appréhende mal. C’est son rapport avec les lieux que le cinéaste filme. Tsai Ming-Liang est un cinéaste strictement urbain, il n’explore pas avec amour la campagne Taiwanaise comme le font Hou Hsiao-Hsien, Wu Nien-Jen ou encore Lin Cheng-Sheng. Sa pratique de la ville de Taipei est une pratique de piéton, on peut penser que la remarquable scène du restaurant est une expérience vécue par Tsai Ming-Liang: Miao Tien, attablé seul dans un vaste restaurant, il capture le regard d’un jeune homme (Chen Cuao jung qui dans ”Rebelles” puis dans ”Vive l’amour” est l’objet de fascination du fils est dans ”La rivière” devenu un objet de séduction pour le père; Hsiao Kang croisera, frôlera même le garçon qu’il ne connait pas. Cette scène souligne que ”La rivière” n’est pas une suite stricto sensu aux ”Rebelles”) qui déambule le long de la vitrine. Miao Tien se lève pour rejoindre le garçon dans la galerie commerçante mais il a disparu, des pas résonnent mélangés à la musique qui émane du restaurant, (Tsai Ming-Liang n’utilise pas de musique de film, mais utilise la bande son, très soignée à l’instar d’un Godard); le jeune homme sort de l’encoignure où il s’était dissimulé, va nonchalamment à sa rencontre, puis le dépasse et marche vers la caméra; puis Miao se rapproche et l’on assiste à une sorte de parade de séduction entre mâles. Mais son regard n’est pas seulement sensuel, il est aussi politique sur une ville qui comme toutes les grandes métropoles asiatiques ne cesse de se bouleverser sous la pression de la spéculation immobilière qui détruit l’urbanisme traditionnel. On voit bien que le cinéaste est tombé amoureux des vieux quartiers de sa ville d’adoption avec leurs contre-allées et leurs rangées d’échoppes .
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Le mal mystérieux aura ressoudé la famille. Ils le trainent de masseur en prêtre, de guérisseur en acuponcteur, ce qui permet au metteur en scène d’exercer son sadisme sur le jeune acteur (on pense à la relation d’Alfred Hitchcock avec Tippi Hedren sur le tournage des ”Oiseaux, est-ce nourri par le même désir physique inassouvi du réalisateur pour son interprète?), à la fin du film le beau Lee Kang-Shen n’est plus qu’un zombi au corps martyrisé, à la tête rasée. Le malheureux garçon ressemble alors au mannequin dont il a pris la place au début du film.
La fin du film est à la fois mystérieuse et ouverte. Nous suivons en parallèle la mère qui stoppe la fuite en pénétrant par escalade dans l’appartement vide d’au dessus (à ce sujet il est curieux de constater que c’est la seule qui semble savoir se déplacer de bas en haut, elle seule aura l’idée de monter chez le voisin absent pour fermer le robinet qui fuit.) , en fermant le robinet de l’évier, source de l’inondation et le père qui masturbe son fils dans un sauna, la coïncidence est un peu improbable d’autre part rien ne nous laissait deviner que le fils était attiré par les hommes, (le sexe masculin n’est il pas aussi un robinet? On pisse beaucoup dans les films de Tsai Ming-Liang) mais chacune des deux personnes ignorent (?) l’identité de l’autre. L'art du récit cinématographique de Tsai Ming-Liang doit très peu à la scénarisation. Il parvient à cueillir très vite le spectateur en ne lui donnant pourtant qu’un minimum d’informations sur ce qu’il est en train de voir. La scène fonctionne en miroir avec celle où le père est assis derrière son fils sur la moto, lui tenant la tête pour le soulager. Dans le sauna aussi l’ainé est derrière le garçon mais cette fois c’est son sexe qu’il tient et qu’il soulage. Un très beau plan éloigne cette scène du naturalisme; après que le père ai fait jouir le fils dans la cabine obscure du sauna, surgit du fond cadre un long morceau de papier hygiénique blanc, un surgissement presque fantastique, presque effrayant, presque clinique, chez Tsai Ming-Liang aussitôt le rapport sexuel consommé il doit être effacé d’où les multiples scènes de récurage dans son cinéma. Mais l’inceste (Le mot n’est jamais prononcé, il faut dire que Tsai n’est en rien un cinéaste du dialogue, les personnages sont quasi muet tout le long du film) père-fils est le grand sujet autant tabou qu’inédit du film. Il est aussi difficile de parler d’un film comme ”La rivière” sans se perdre dans les méandre de l’interprétation symbolique, car le film fonctionne comme une gigantesque allégorie, en forme de trompe l’oeil, de dédale de rue et de couloirs où se croisent une poignée de gens ”aveugles”. Son effet miroitant, tout en surface, en fait la métaphore d’un monde aquatique sourd et claustrophobique dont on peut cependant dépister les réseaux qui se ramifient autour de l’eau.
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En tournant son film presque exclusivement en de très longs plans-séquences, auxquels il réussit à imprimer un mouvement interne, une pulsation qui est propre à chacun d'eux.Il parvient aussi a donner une expréssivité maximale à chacun de ses plans. Sans aucun effet de montage, sans musique, réunissant rarement plus de deux personnages dans le même champ, le cinéaste crée une atmosphère irrespirable qui nous renvoie à nos angoisses les plus sourdes. Ainsi « La rivière » parvient à sublimer la solitude et la misère sexuelle par un parti pris esthétique aussi puissant que retenu. Ce style méticuleux, calculé, irradie une intensité constante.

Il y a peu de temps je faisais part de l'émotion que j'avais eu en découvrant « Le roi des aulnes » de Michel Tournier (voir le billet Michel Tournier se raconte), en étant assuré de tenir entre les mains un livre d'un homme qui serait dans le futur considéré comme un grand écrivain, je ne suis pas sûr, sauf pour le titre cité, que la postérité donne raison à mon émotion première et le lecteur que je suis devenu ne lui donnerait pas tort. C'est un sentiment voisin que j'ai eu en lisant la bande dessinée de Timothé Le Boucher, « Skins party ». Etant persuadé d'avoir découvert (en ce qui me concerne) un auteur qui comptera dans le futur, si les petits cochons ne le mangent pas, comme disait mon père... La première chance de Timothé Le Boucher pour son premier album, est d'être bien édité par un éditeur dont je n'avais jamais entendu parler avant: manolosanctis. Skins Party se présente sous la forme d'un beau volume de 108 pages sous une couverture cartonnée. Le papier a une belle main et l'impression est sans bavure. On oublie trop souvent que le livre est aussi un objet.

Petite précision sur le titre: Une « skins party », c’est une soirée où se réunissent adolescents et jeunes adultes pour danser au son de musiques diverses déversées à forts décibels prétexte à ingérer moult alcools et drogues, une fête sexuelle aussi, où tout est permis le temps d'une nuit.

Très bonne idée de commencer le livre, puis chaque chapitre qui sont conçu comme des nouvelles graphiques indépendantes, chacun dévolu à un des personnages, par un dessin en pleine page. Ce procédé permet au lecteur de mieux rentrer dans le monde du dessinateur. Il y a toujours, un effort à faire pour un lecteur de bande dessinée pour appréhender la vision du monde proposé par un dessinateur qui est plus brutale, du fait de l'image que lorsque l'on aborde un roman où l'on se fait doucement notre alchimie entre ce que les mots de l'auteur proposent et notre imagier mentale plus ou moins grand. Ces pleines pages, toutes d'un érotisme inventif, sont flatteuses pour le talent de Timothé Le Boucher, il faut bien reconnaître que toutes les cases ne sont pas de cette qualité. Le dessin d'un style que l'on peut qualifier de ligne claire se caractérise par des figures délimitées par un trait fin noir, précis et sûr. Les personnages se détachent sur un décor limité à l'essentiel, c'est sur les décors, maisons ou voitures d'un graphisme trop mou que l'artiste devra progresser (il semble que c'est déjà le cas lorsque l'on visite son blog, visite que je vous recommande chaudement, où j'ai repéré un beau dessin de villa; il suffit de cliquer sur son nom qui suit Timothé Le Boucher), parfois de simple aplats de couleurs. Ces dernières vraisemblablement posées numériquement sur le dessin sont souvent de nuances subtiles dans des tons allant du sourd au fluo. Chaque chapitre ayant une atmosphère et un nuancier propre. Le dessinateur en terme de mise en couleurs raisonne par double page transformant certaines de celles-ci en de beaux camaïeux. La froideur du dessin au néanmoins indéniable érotisme, met une utile distance avec le trash de l'histoire. Chaque page présente un gaufrier assez régulier et simple. Elle est divisée en trois bandes horizontales contenant de une à trois cases. Son sens de l'ambiance est a rapprocher de celui d'un autre dessinateur à peine plus âgé que lui, Bastien Vives, mais ici au service d'une intrigue beaucoup moins languide que celles de son ainé.

Mais peut être encore plus fort que le dessin est l'ingéniosité du scénario dont on ne décrypte l'infernale mécanique qu'une fois lu la dernière page. La progression inéluctable du drame nous enveloppe dans l'effroi petit à petit à mesure que l'on s'attache aux nombreux personnages néanmoins tous bien campés dans leur singularité. Tous des adolescents réunis dans une grande maison, que l'on imagine sise dans un beau quartier à la lisière de la ville, pour une fête où rien ne sera interdit. Le lieu est imprécis la villa se transforme parfois en boite, à ce propos voilà un lieu bien peu présent dans la fiction et presque totalement absent dans la bande dessinée. L'habile découpage appelle une version cinématographique d'autant que « l'éclairage » de chaque scène est très étudié, là encore fait rarissime dans la bande dessinée. De quoi réjouir le chef op et le chef électro de l'adaptation de cette histoire au cinéma que je me plais à espérer (la grosse difficulté d'une telle entreprise serait le casting) Avec cet album en main il n'y a plus qu'a tourner...

Il n'en reste pas moins que le choix d'une fin particulièrement sanglante me paraît discutable, avec ses avantages et ses inconvénients. En ce qui concerne les avantages, en premier lieu elle renforce la cohérence du propos en tirant le récit vers le conte horrifique, le rendant ainsi plus universel et le tirant vers le mythe. Il n'y a ni datation précise, ni ancrage géographique déterminé, même si par quelques détails on sait que l'on est en France, mais on peut facilement transposer le drame ailleurs, et maintenant, mais cela pourrait se situer demain ou il y a cinq ans. Le coté gore renforce également le coté mécanique implacable du scénario. L'inconvénient principale est que la noirceur finale (j'essaye de ne pas trop spolier, le suspense étant un élément non négligeable du récit) fait qu'elle rend moins plausible cette histoire et freine l'identification ( donc l'émotion ) avec les personnages. A propos d'identification je subodore, mais peut être que je fais complètement fausse route) que l'auteur n'est peut être pas très éloigné d'Alexandre... Si j'avais a réaliser l'adaptation pour le cinéma de Skins party, j'en adoucirais la fin et je le situerais très précisément dans le temps (par la musique par exemple) et l'espace (ce qui veut dire un pénible repérage) pour renforcer le coté sociologique qui affleure, probablement d'une manière inconsciente de la part de l'auteur. Je suis conscient que ce serait une petite trahison; mais toute adaptation en est pas une?

Timothé Le Boucher revendique l'influence de la série britannique skins, mais le sous texte de l'album est encore moins politiquement correct que celui de la série, c'est dire! Fait encore extrêmement rare encore dans la bande dessinée occidentale l'auteur représente frontalement la sexualité, tous les désir avec leurs fantasmes et leurs conséquences. Une autre inspiration est facilement décelable celle du « Hole » de Charles Burns (on peut aller voir le billet que j'ai consacré au dernier livre de ce grand auteur: Toxic de Charles Burns ) tant pour l'âge des personnages que pour la noirceur du propos. L'atmosphère de Skins party m'a aussi fait penser à l'atmosphère du film « Simon Werner a disparu de Fabrice Gobert. Quant à la construction en plus rigoureuse c'est à celle d'un autre film qu'elle fait penser à « Elephant » puisque l'on revit, comme dans le film de Gus Van Sant, certaines scènes plusieurs fois par les yeux des différents acteurs du drame.
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Au delà de l'histoire effrénée et de l'élégant érotisme du dessin « Skins party » nous rappelle que tout acte à ses conséquences.

On a hâte, une fois refermé ce passionnant album, de connaître le prochain de l'oeuvre de Timothé Le Boucher, espérons qu'il ne nous fera pas languir trop longtemps...
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