Vu de la hune
un regard sur les arts et les lettres
QUARTIER LOINTAIN, UN FILM DE SAM GARBARSKI

A l'impossible nul n'est tenu, car c'était bien une folle gageure que d'adapter au cinéma le chef d'oeuvre de Taniguchi (le mangaka fait une apparition, en passager du train à la fin du film), le manga "Quartier lointain" et qui plus est de le transposer dans la France des années 60. Pour ceux qui ne connaitrait pas cette exceptionnelle bande dessinée, en voici l'argument: De nos jours Thomas, la cinquantaine, doté de femme et enfant est un dessinateur de bande dessinée en panne d'inspiration, se rendant au Salon de la B.D d'Angoulême, il se trompe de train. Il se retrouve dans celui qui le conduit à sa ville natale où il n'est pas revenu depuis plus de 20 ans. Il profite de sa bourde pour se rendre sur la tombe de sa mère. Là, il a un malaise, s'évanouit et se réveille âgé de 14 ans (mais ayant gardé sa mémoire d'adulte) au début des années 60, juste avant la date à laquelle sont père avait abandonné sa famille; il va tenter d'empêcher ce départ...

Et bien Sam Garbarski, cinéaste dont je n'avais jamais entendu parlé, "Quartier lointain est son deuxième film, se tire honorablement de son impossible entreprise. Pourtant cela commence bien mal avec un Pascal Gregory dans le rôle de Thomas adulte, qui a une tête du type auquel on vient de présenter la note de ses six derniers mois de consultation chez son psychanalyste, comme dit Eric Neuhoff pour une autre prestation du comédien aussi peu convaincante que celle-ci. Mais dés que le héros retombe en enfance, au sens strict du terme, et est joué par le jeune Léo Legrand, absolument parfait, cela va beaucoup mieux. Tout le casting est alors remarquable à commencer par les parents de Thomas; le père est joué par Jonathan Zaccai, déjà très bien dans "ÉLÈVE LIBRE)" et la mère par Alexandra Maria Lara. Laura Martin qui interprète Sylvie, l'amoureuse de Thomas ne démérite pas non plus. Autre point fort du film, la qualité bluffante de la reconstitution d'époque, aucun anachronisme à l'horizon.



Si le choix de Nantua comme ville de l'enfance de Thomas est assez judicieux, il faudra que l'on m'explique comment en voulant prendre un train pour Angoulême on peut se retrouver à Nantua!
Même si le flm est assez fidèle à la bande dessinée, qui est bien sûr à lire absolument, ce serait une erreur de vouloir la retrouver. Pour apprécier le film mieux vaut oublier son origine et alors on passe un agréable moment dans ce voyage sans faute mais non sans nostalgie dans la France provinciale des trente glorieuses dans laquelle la vie était plus douce qu'aujourd'hui.









LES ROSES DE PLINE D'ANGELO RINALDI
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Avec « Les roses de Pline », roman paru en 1987, Angelo Rinaldi ne déroge pas de son habituelle construction romanesque: Un narrateur qui dit je et dont la mémoire, réveillée par un incident, ici la lecture dans un journal de la notice nécrologique d'une adolescente dont la mère fut sa meilleure amie à son arrivée à Paris, est assaillie par les réminiscences, entre autres de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence qui se sont passées dans « l'ile » où au décès de ses parents il a été élevée par une de ses cousines, Rose.
Mais, si souvent dans les romans de l'auteur, le je, double fantasmé de Rinaldi, est un (faux) modeste, un demi-raté, le je des « Roses de Pline » est un quarantenaire (l'âge de l'auteur lorsqu'il écrit ce roman) qui est né une cuillère d'argent dans la bouche. Orphelin il se retrouve maître de la Villa des Palmiers où fleurissent des roses semblables à celles décrites par Pline l'Ancien. Il a vécu une adolescence à la fois aisée, libre et solitaire sous la houlette de Rose et la férule bienveillante d'une sorte de précepteur, monsieur Tiberi. Ce dernier est un des personnages les plus intéressants du livre (j'y ai retrouvé un peu de Carcopino), ancien admirateur du Duce, qu'il a rencontré, il a été à la libération lourdement condamné, échappant de peu à la peine de mort. Ce répétiteur, Shéréhazade fasciste, entre deux souvenirs du Duce et de ses séides dispense lors de de l'adolescence du narrateur de précieux préceptes qui lui seront fort utiles lorsqu'il aura quitté « l'ile » pour s'installer à Paris où il exerce un métier aussi flou que rémunérateur; mais n'est il pas énoncé au tout début du livre que le narrateur a toujours eu de la chance. Son caractère est assez bien résumé page 145: << Un garçon aux désordres bien réglés et plutôt ordinaires, un étudiant qui ne caressait aucun projet d'avenir, n'avait de dispositions pour rien, était aussi catégorique dans ses refus que flottant dans ses désirs, consacrait son énergie à se défendre des affections, n'ouvrait la bouche que pour questionner et jamais pour briller, payait les femmes quant il n'aurait pas eu trop de peine à les séduire...>>
Lorsqu'on lit le témoignage de Joseph Pollini, un ancien camarade d'école de l'écrivain, on voit combien l'enfance de Rinaldi a été différente de celle du narrateur des « Roses de Pline »: << J'ai connu Rinaldi, enfant lorsqu'il habitait encore Bastia, c'était autour des années 50-52 et nous avions le même âge. Nous nous rencontrions le plus souvent dans la rue, devant mon domicile proche de la Librairie-Papeterie "Costa"( qui n'existe plus ), rue César Campinchi à Bastia. Il n'a jamais été, me semble-t-il un élève brillant au lycée mais cela ne l'a pas empêché de savoir bien écrire en français. Je crois que c'est lui qui a dit, bien plus tard que le corse était une langue pour les bergers et les chiens, ou quelque chose d'équivalent. Je ne suis pas étonné de ce qui transparaît au travers de son oeuvre et de son besoin de régler des comptes avec son île natale ( qui est aussi la mienne ) et avec la petite bourgeoisie bastiaise. C'était un garçonnet réservé et craintif, poli et passionné de lecture; il m'a fait alors découvrir la science fiction et Jimmy Guieu ( je ne suis plus sûr de l'orthographe! ). Je crois en effet qu'il a mal vécu son origine modeste, c'est aussi mon cas, mais pour ce qui me concerne j'en suis très fier; mais il est vrai que je n'ai manqué , en Corse, ni d'amour dans ma famille , ni d'amis fidèles et solides. Par la suite nos chemins se sont séparés, du fait de la poursuite de mes études et, pour lui, de ses débuts d'écrivain et de critique littéraire dans une bon hebdomadaire parisien!>>. Voilà qui montre que l'écriture du « je » n'est pas toujours autobiographique comme cette forme incite à le faire croire.
Le lecteur habitué à la faune romanesque rinaldienne retrouvera quelques uns des types de personnages qui passent de romans en romans en changeant d'identité et parfois même d'opinions mais pas d'emploi, au sens qu'au théâtre on donne à ce mot. Ainsi Tibéri, le vieux maitre du narrateur tout fasciste qu'il est n'est pas sans point commun avec le vétéran communiste chroniqueurs judiciaires qui servait de mentor au journaliste narrateur d' « Où fini le fleuve ». De même la vieille et riche aventurière russe tenant salon a bien des points communs avec la salonarde de « L'éducation de l'oubli ». On peut penser qu'elle est un mixte de Marie-Laure de Noaille et de Missia Sert avec probablement quelques emprunts à d'autres aventurières tenant le haut du pavé parisien pendant l'occupation. Rinaldi portraiture merveilleusement cette engeance, aujourd'hui complètement disparue, qu'étaient les tenancières de salons littéraires: <<... Juments bréhaignes caparaçonnée d'or, attirant par leurs hennissements des poulains en mal de sevrage, qui ne buvaient en réalité que du lait d'amertume à leurs mamelles souvent remodelées par la chirurgie.>>.
En revanche je n'ai pas trouvé les clés ouvrant le coffre de cet écrivain-professeur désigné dans le livre sous le sobriquet de la « Signature ». J'avancerais tout de même un peu imprudemment le nom de Marcel Schneider... Mais peut être que des lecteurs plus sagaces me proposeront d'autres identités possibles...
Ceux qui ont lu mes autres chroniques sur les romans de Rinaldi savent que j'ai la marotte de faire le parallèle entre l'oeuvre de ce dernier et celle de Modiano (ce qui ne devrait faire plaisir ni à l'un ni à l'autre). Force est de constater que l'obsession du narrateur à vérifier les dires de monsieur Tiberi, sur l'occupation à Paris, son vieux maitre les ayant recueilli de ses compagnons de détention est toute modianesque. Et puis le café parisien où le narrateur fais l'apprentissage de la vie parisienne n'est pas sans rappeler celui du « Café de la jeunesse perdue » de Patrick Modiano.
C'est toujours avec plaisir que je retrouve de livre en livre chez Rinaldi ces constatations un peu amères sur la vie qui ne demandent qu'à devenir des aphorismes, à commencer par l'incipit particulièrement réussi cette fois: << J'ai eu bien des chances dans la vie, tant de chances même qu'elles me laissaient en propre que bien peu de mérites, mais s'il y en avait une que j'appréciais entre toutes c'était de ne pas avoir eu d'enfance...>>, ou comme celui-ci: << Et c'était encore une de mes chances que de n'avoir pas eu de ces amis d'enfance ou de jeunesse que l'on s'épuisait à trainer derrière soi; témoins gênants de l'inaccomplissement des rêves et des ambitions, qui vous confrontaient sans relâche à l'esquisse que vous aviez été, alors qu'eux-mêmes avaient tant changé et n'étaient plus que la caricature de ce qu'ils promettaient de devenir. >> (Dans ce court passage on peut mesurer avec quel soin le romancier choisit chaque mot pour obtenir une parfaite justesse de l'énoncé.), plus loin: << Je ne m'attribuais cependant pas comme des vertus des vices que je n'avais eu ni l'occasion, ni le goût, ni le courage de pratiquer.>>, et encore: << On n'aidait jamais personne; ou les gens se sauvaient eux-mêmes, ou l'on se noyait avec eux.>>, et enfin, page 316: << Les individus n'étaient que ce qu'ils étaient dans les rapports que l'on avait avec eux, chacun de nous ne rencontrait pas la même personne sous le même nom.>>.
Rebondissons sur le mot courage et nous voyons qu'en 1987, Rinaldi est bien pusillanime au sujet de l'homosexualité qui est néanmoins très présente dans l'ouvrage. Refusant à son double d'endosser le goût des hommes et le dotant d'une sorte d'asexualité, il le prive ainsi d'une part de crédibilité. A moins qu'il ne s'agisse moins de pusillanimité que de la crainte pour Rinaldi d'être catalogué comme auteur gay, catégorie qui émergeait dans ces années 80 après les prix littéraires attribués à Tony Duvert et surtout à Yves Navarre.
On a un peu de mal à suivre tous les nombreux personnages (trop) qui traversent l'esprit du narrateur. Les roses de Pline est l'un des romans les plus épais de Rinaldi qui aurait du plus resserrer sa narration en se focalisant sur moins de personnages.
Cette fois, contrairement à ce qu'il le réussit souvent, Angelo Rinaldi n'est pas parvenu à fermer le chapelet de souvenirs de son narrateur, parvenant néanmoins à terminer son roman par une phrase qui invite à la méditation: << Les morts sont des enfants qui nous viennent à mesure que nous vieillissons.>>.
ON NE VEND JAMAIS UNE BIBLIOTHÈQUE
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On annonce à Drouot la vente de la bibliothèque Lucien Scheler.
Mais l’on ne vend jamais une bibliothèque ; tout au plus les livres qui la composaient, perdant ainsi l’essentiel : leur voisinage, leur jointure, tant dans l’espace que dans l’esprit. S’évanouit pour toujours, lors de ces bien nommées dispersions, le liquide interstitiel, la lymphe de toute bibliothèque ou collection : ce qui a présidé au choix de telle ou telle édition, au rejet de tel auteur, à l’assortiment d’une reliure, à l’indescriptible exaltation éprouvée face à un volume trouvé après des années de recherche et de déception, à la ténacité d’une quête entamée, sans qu’on sache très bien pourquoi, depuis l’adolescence, à l’illusion d’avoir (presque) complété le dessin de la tapisserie, d’avoir achevé une solide architecture, qui ne tarde pas à se révéler château de sable… Sur la couverture du catalogue, fantomatique cadastre de ce monument disparu, un damier d’éditions uniques, mais inertes sous une lumière étale, prive les précieux spécimens de tout ce qui avait fait leur aura.
Patrick Mauriès, Fragments d’une forêt.
Grasset, 2013.
Street-art à Singapour
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Singapour, mars 2025, photo B.A
BEPPO, UN GARÇON DE NAPLES
Naples, italie, aout 1985
GILBERT & GEORGE, LONDRES PICTURES À LA GALERIE THADDAEUS ROPAC



SIN DESTINO DE LEOPOLDO LABORDE

Mexique, 1999/2002, 1H37.
réalisation: Leopoldo Laborde, scénario: Leopoldo Laborde, montage: Leopoldo Laborde, image: Bruno Cazarin
avec: Fransisco Rey (Fran), David Valdez (David), Roberto Cobo (Sebastian) Sylvia Vilchis (Perla) Mariana Gaja (Angelica) Roberto Trujillo (le Client) Malenski Ruiz (Fran, Enfant)
Sin Destino est avant tout le portrait de Francisco/ Frank ( Fransisco Rey ) dont on suit la destinée. Francisco est un garçon très mignon de 15 ans qui vend son corps à des hommes dans les rues de Mexico depuis qu’il a eu sa première relation sexuelle lorsqu’il était âgé de neuf ans avec un pornographe âgé, Sebastian ( Roberto Cobo ). Celui-ci a attiré chez lui le garçon alors qu’il lavait les pare brise des automobiles stoppées à un feu rouge. Francisco se prostitue pour manger mais surtout pour s’acheter sa coke. Son dealer, David ( David Valdez ), qui tapine également, est aussi son meilleur ami. David voyant que Francisco est de plus en plus paumé et confus sexuellement, Francisco est hanté par les images de sa relation sexuelle avec Sebastian, l’incite à faire l’amour avec une femme. Il lui propose de lui “prêter” sa copine, Perla ( Sylvia Vilchis ), elle aussi prostituée. Mais pour la première fois Francisco ressent une attirance sexuelle pour une femme, une belle jeune fille blonde ( Mariana Gaja ) qu’il a aperçu lorsqu’elle étendait sur une terrasse voisine du squat qu’il habite. Concomitamment, Sebastian après six ans d’absence réapparaît dans la vie de Francisco...
L’avis critique
“Sin destino” appartient, ce qui est presque un sous genre du film gay, les films sur la prostitution masculine. Le film est avant tout le portrait d’un de de ces garçons, un peu comme l’est “John” mais d’une facture toute différence. Avec une grande différence par rapport aux films américains, c’est filmé heureusement sans aucune pudibonderie et l’on se régale de la plastique du jolie Fransisco Rey qui interprète avec beaucoup de naturel le rôle principal même si le réalisateur privilégie outrageusement les relations hétérosexuelles par rapport à celles homosexuelles.

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Le grand souci sur ce film c’est le parti pris de mise en scène qui aboutit à une esthétique assez proche du “Mala noche” de Gus Van Sant. Je dois dire que la prétention auteuriste du cinéaste m’agace particulièrement et vouloir expliquer qu’il a tourné en noir et blanc pour rendre hommage à Luis Buñuel car “Sin destino” s’inspire de Los Olvidados est à la vision de son film ridicule. L’ alibi du très petit budget ne tient pas plus. Il faut rappeler qu’aujourd’hui tourner en couleur n’est pas plus cher qu’en noir et blanc, bien au contraire (du moins en France, mais je serais surpris qu’il n’en soit pas de même au Mexique). Le film est tourné à la fois en 16 mm et en super VHS pour les séquences en couleurs. Je dois dire que d’emblée le choix du noir et blanc surtout quand celui-ci, comme c’est le cas ici est passablement pourri est une coquetterie qui m’irrite. Son noir et blanc souvent trop contrasté quand il n’est pas brûlé est charbonneux. Car c’est à la fois être poseur et ce procédé cri attention regardez moi, je fais de l’art et c’est aussi un peu faux cul par rapport au sujet et aux images que l’on voit. L’inévitable distance qu’instaure le noir et blanc veut aussi implicitement signifier moi je film le sexe d’adolescents filles et garçons (tous très jolis) mais je ne suis pas un voyeur, que non, je suis un artiste... néanmoins de nombreux plans débordent de sensualité... On sent que Laborde tout comme Larry Clark éprouve un réel plaisir à filmer les jeunes corps nus des protagonistes de son film.

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Leopoldo Laborde aggrave son cas en faisant des inserts couleur pour visualiser les rêves et les trips de cocaïne de son héros, (il doit sûrement confondre cocaïne et L.S.D.!). Le très instructif making of, lui filmé en couleur nous montre ce qu’aurait pu être le film en couleur et en voyant ces images on ne peut qu’avoir des regrets quant au choix du cinéaste. A ce propos il faut noter l’excellence de l’édition du dvd chez l’éditeur américain TLA. Le making of est remarquable et les scènes coupées (souvent pour des considérations techniques) commentées par le réalisateur sont éclairante sur les conditions de tournage et de post production ainsi que sur la personnalité du cinéaste.

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On regrette encore plus ce mauvais noir et blanc que la caméra, presque toujours portée, est maniée avec beaucoup de dextérité et surtout de fluidité impression encore renforcée par un montage habile. L’image est souvent bien composée. Si le réalisateur est parfois inventif, il a aussi souvent la main lourde lorsqu’il veut traduire en image ce qui se passe dans la tête malade de Francisco. Mais dans ce domaine le pire est le son subjectif sensé rendre l’état du garçon lorsqu’il se drogue. Le résultat est aussi ridicule qu’insuportable pour les oreilles.

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L’ hétérogénéité du film est très déstabilisante pour le spectateur. On passe, sans guère de transition, de scènes presque documentaires, ce sont les meilleures en particulier celles entre Francisco et David aux dialogues très juste et qui paraissent spontanées, à des séquences de pur mélodrame. Le jeux des acteurs sont eux même très hétérogène, si les jeunes jouent avec un naturel étonnant, Roberto Cobo dans le rôle de Sebastian, le pervertisseur, il jouait déjà dans Los Olivados, roule des quinquets comme on le faisait à l’apogée du cinéma muet expressionniste. Ce hiatus entre le jeux des jeunes acteurs et celui être sensé représenter la figure du corrupteur ne semble pas être une maladresse de direction d’acteur mais voulu et assumé. Le résultat est pour le moins curieux. Quant aux séquences oniriques, elles ont un petit coté David Hamilton sous acide...

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Autre rupture, cette fois de point de vue, dans le regard du réalisateur sur Sebastian. Au début du film il nous est présenté comme la caricature du vieux vicelard, ce qui d’après le cinéaste dans l’interview du making of n’a pas été sans conséquence en ce qui concerne l’accueil du public gay de “Sin destino”, alors que plus tard lors de ses retrouvailles avec Francisco au hasard des trottoirs de Mexico, il nous apparaît comme réellement amoureux du garçon. Ce qui est d'autant plus troublant que dans leFlashbacks nous montrant la rencontre entre Francisco enfant et le pornographe on peut comprendre que Sebastian a fait pendant un certain temps de l'enfant une sorte d'esclave sexuel, avant que le garçon puisse s'enfuir. Rien est dit dans le film sur la famille de Francisco qui semble sorti du bitume des rues de Mexico! L’ambiguité des personnages principaux, David, Francisco, Sebastian est d'ailleurs une des richesses du film.

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Leopoldo Laborde (photo ci-dessous) est né en 1970 au Mexique. Cet autodidacte du cinéma est aussi un véritable athlète du 7 ème art à la fois metteur en scène, scénariste et monteur. Il a tourné son premier film amateur dés 11 ans. De 1988 à 1995, il a tourné 4 longs métrages avec une caméra vidéo non professionnel. En 1997 il réalise son premier film en 35 mm, Angeluz, une sorte de film fantastique de série Z qui est devenu par la suite un film culte au Mexique. Sin destino est tourné en 1999 mais sera véritablement terminé qu’en 2002. Depuis il a poursuivi sa carrière avec deux autres films, en 2005, “Enemigo” et en 2007 “Moradas”. Dans ces deux films on retrouve devant la caméra Roberto Cobo.




Je voudrais revenir sur les déclarations du cinéaste dans l’excellent making of du dvd, non moins, je le répète, excellent. Ce qui frappe d’abord c’est la naïveté de Leopoldo Laborde qui s’étonne de l’accueil parfois négatif qu’a reçu son film et cela d’horizons divers. Il n’est pourtant pas difficile d’imaginer qu’un film présentant la prostitution d’adolescents à Mexico comme à la fois endémique et la seule solution pour ces garçons pour survivre n’enchante pas les autorités mexicaine. Normal aussi qu’un film d’une facture aussi underground ne draine pas d’emblée un large public. Pas plus surprenant non plus qu’une partie de la communauté gay perçoive Sin destino comme un film anti homosexuel. Puisque on nous fait comprendre que si Francisco est devenu ce qu’il est devenu (et je ne peux pas en dire plus sans déflorer le scénario) c’est parce qu’il a été abusé sexuellement lorsqu’il était encore qu’un enfant par Sebastian. Autre idée sous jacente qui provoque le malaise, Sebastian, le pervers, même si c’est beaucoup plus ambiguë que cela dans le film et cette constante ambiguïté de tous les protagonistes n’est pas sans augmenter la gène que l’on ressent à la vision de Sin destino, est clairement identifié comme l’espagnol. On peut comprendre que seul un étranger et qui plus est un blanc peut corrompre le mexicain métisse, les deux charmants garçons que sont Francisco et David sont assez brun de peau...
.Sin destino, très librement inspiré de “Los olivados de Luis Bunuel est un essai original et dérangeant à plus d’un titre, pour traiter des sujets aussi difficiles que la pédophilie et la prostitution masculine avec des parties pris cinématographiques radicaux. Cet aspect formel underground n’ annihile pas complètement heureusement ni la sensualité des corps ni l’émotion que l’on éprouve pour Francisco malgré une fin proche du ridicule.
Le jardin des orchidées dans le jardin botanique de Singapour (2)
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Singapour, mars 2025, photo B.A
Correspondance André Gide – Robert Levesque 1926-1950, anotée et présentée par Pierre Masson
Le nom de Levesque n'avait jamais attiré mon attention malgré mes lectures gidiennes avant celle de la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau. Comme quoi, même les mauvais livres peuvent inciter à la lecture d'autres ouvrages... Il faut dire que par exemple, le nom de Robert Levesque est totalement occulté dans l'album Gide de la Pléiade. Ce qui ne doit rien au hasard. On peut d'ailleurs trouvé curieux que ce texte, de 1985, ait été confié à Maurice Nadeau...
Robert Levesque (1909-1975) est un collégien de 17 ans lorsqu'il écrit pour la première fois à André Gide. Il le rencontre bientôt. Le garçon connait déjà Jouhandeau dont il se dit fou amoureux (il le trouve très beau ce qui fait un peu douter de ses goûts esthétiques). Jouhandeau a été son professeur au collège Saint Jean de Passy. Il entretient également une relation avec Max Jacob. Notre Robert Levesque est ce que j'appelle, comme j'avais surnommé un de mes petits amis (qui est apparut en image dans le blog), un tapineur intellectuel. Le garçon fait la danse des sept voiles, sans semble-t-il en enlever aucun, devant ces messieurs pâmés. Très vite il cible en priorité Gide qui est un peu effaré devant l'assiduité du siège qu'il subit de la part ce garçon, tout en ne le décourageant pas. Le collégien a le feu à l'âme, au coeur et peut être ailleurs. Il est, lorsqu'il fait la connaissance de Gide, écartelé entre sa foi chrétienne et son désir des garçons. Il dit se consumer d'amour (pur) pour un de ses camarades, alibi pratique pour ne pas céder à certaines avances... Tout barbouillé de confiture saint sulpicienne, il veut se faire moine... Mais Gide veille au grain et lui montre des images pieuses: << Gide me montra des photos de garçons nus – toutes admirables. Au commencement je ne voulais pas les voir. Mais lui, il tient à m'en montrer, alors j'ai voulu toutes les voir...>> (journal de Robert Levesque, février 1928). Robert perd la foi. Mais rapidement notre aspirant moine devient un aspirateur de jeunes braguettes. Il est pris d'une véritable frénésie en la matière sans pour autant se départir d'une constante candeur qui me fait songer à celle de Sentein dans les débuts de ses « Minutes ».
Il est très intéressant de comparer les débuts de cette correspondance avec celle avec Marc Allègret. Ce qui frappe d'emblée, c'est le coté fabriquée alambiquée et pesant des premières lettres de Robert. Il veut faire « littérature » alors que chez Marc il n'y avait que spontanéité et avidité devant la vie. On peut constater en lisant les premières missives du jeune Robert dans quelle macération de bondieuserie pouvait vivre certains adolescents catholiques d'alors. On voit la différence d'imprégnation de la religion entre catholique et protestants si l'on se souvient de la manière dont vivait l'huguenot Marc au même âge (ils ont neuf ans d'écart. Les deux jeunes gens se rencontrent dès 1927). Le jeune fils de pasteur avait certes un emploi du temps sur-occupé par les tâches familiales et pieuses mais avait l'esprit beaucoup plus libre que ce jeune catholique toujours dans la crainte de la damnation...
Si Robert Levesque ne ressemble probablement pas au bel adolescent qu'était au même âge Marc Allégret, il a tout en étant brillant ce même manque de confiance en lui qu'avait le futur cinéaste mais il est indéniablement moins entreprenant que le jeune Marc. A ce sujet on peut penser que le fils unique qu'était Gide a été toute sa vie à la recherche de compagnons moins frileux que lui que ce soit pour des choix artistiques, politiques ou sensuels. On constate que tout au long de leur correspondance Gide s'enthousiame de la liberté sexuelle de Levesque, ceci d'ailleurs sans jalousie aucune.
Tout comme les échanges avec Marc Allégret ceux avec Robert Levesque dessinent un Gide intime, loin des portraits officiel du prix Nobel. Nous sommes d'autant plus tenté de comparer les relations Gide Levesque avec celles de Gide avec Marc Allégret que comme dans ce dernier cas le jeune Robert Levesque, fait partie d'une nombreuse fratrie. Gide s'intéresse fort également à Michel le jeune frère de Robert qui a cinq ans de moins que ce dernier.
Le 21 avril 1928, Gide invite Robert et Michel au cinéma. Dans son journal, Robert note: << Gide a un gros manteau sur les genoux et il tient par dessous la main de Michel. Dans l'autre main il tient le programme, un gros bloc-note et la vie de Jean Racine de Mauriac.>>. Portrait saisissant, l'essence de Gide?
Comme toutes correspondances de Gide, celle-ci confirme la bougeotte compulsive du grand homme et des membres de « la famille ». « Famille » qu'intègre bientôt Robert Levesque. Question voyage il sera rapidement pas en reste... Toutes ces personnes échafaudent des plans pour se rencontrer qui aboutissent rarement, d'où les lettres... C'est une partie non négligeable de ces échanges. Je me représente l'aréopage gidien comme ces boules de billard américain qui s'entrechoquent inopinément suite à un coup hasardeux. Encore plus que Gide, Robert Levesque tentera de se conformer à la phrase de Keat: << Mieux vaut être nomades imprudents que prudents sédentaires.>>. A propos de voyage le jeune ami nous apprend quels étaient les critères de choix d'un hôtel pour l'auteur de « L'immoraliste »: << Mais le plus étrange, c'était le choix des hôtels (…) vous flairiez les lieux. Vous entriez. Vous sortiez. Vous hésitiez entre un palace et une chétive auberge, et sans la moindre apparence de raison. Pour moi vos raisons ne sont que trop claires. C'était une question de groom.>>.
Comme dans les lettres de Marc Allégret on voit dans celles de Robert Levesque combien Gide est sollicité financièrement. Il répond presque toujours favorablement à ces multiples « tapage ». Si bien, qu'une fois encore, on ne comprend pas bien comment un homme aussi généreux peut trainer une réputation d'avarice.
Assez vite heureusement pour les finances de Gide, Robert Levesque, un peu par hasard, se lance dans une carrière de professeur qui aura l'immense avantage pour ce personnage peu stable, il semble que Gide soit son seul point d'ancrage, de le faire voyager. Il enseigne tour à tour à Moscou, Rome, Spesai (ile chère à Michel Déon) Athènes. Gide rejoindra Robert Levesque à Athènes pour une inoubliable virée en Grèce. La guerre surprendra Levesque dans ce pays où il sera miraculeusement protégé, échappant aux horreurs de la guerre, continuant son travail de professeur et surtout se découvrant un talent de passeur et de traducteur pour la poésie grecque moderne.
Après celui de sa prétendue ladrerie, autre rectificatif à une certaine légende gidienne comme quoi le cinéma n'aurait été qu'un prétexte pour la drague des jeunes personnes. Les missives de Levesque et les précieuses notes de Pierre Masson montrent combien le cinéma était une distraction majeure pour Gide. En cela il n'est qu'à l'unisson du goût d'alors de ses compatriotes. On le voit se rendre dans les salles obscures, souvent en famille, accompagné de sa fille, de la petite dame et parfois de Robert Levesque à moins que ce soit de son frère Michel.
Par l'intermédiaire de ces lettres nous entrons tant en empathie avec la nébuleuse gidienne que nous sommes navrés lorsque nous apprenons le suicide, en 1941 d'un des personnages les plus intrigant de cette correspondance, l'ami d'enfance de Levesque, Fernand Gabilanez (2). Ce dernier avait conquis l'aréopage gidien en particulier Roger Martin du Gard. A ce propos on voit une nouvelle fois quelle crème d'homme devait être l'auteur des « Thibault ».
Tout le livre vérifie la fidélité en amitié de Gide (et de Levesque). Passé l'attrait de la jeunesse du garçon, Gide ne se répartit jamais d'une attention affectueuse pour lui.
Si souvent je fais la comparaison entre cette correspondance et celle entretenue par Gide avec Marc Allégret c'est d'abord que l'amitié entre l'écrivain et ces deux hommes ne cessera qu' avec la mort de Gide, qui, dans les dernières semaines de sa vie envisageait un nouveau voyage avec Robert Levesque, cette fois à Marrakech. Comme avec Marc Allégret et avec Pierre Herbard (mais le cas de ce dernier est différent car il me semble que c'est essentiellement par opportunisme que l'auteur d' « Alcyon » a forcé la porte de la « famille gidienne »), Gide a réchauffé sa vieille défroque à l'enthousiasme et à la jeunesse de ces garçons. Il demeure qu'il y a plusieurs différences entre Marc Allégret et Robert Levesque dans la relation qu'ils ont entretenue avec Gide. Tout d'abord contrairement à ce qui s'est passé avec Marc, on ne sait pas si Gide a eu des relations sexuelles avec Robert; on est tenté de répondre par la négative n'en trouvant aucun écho dans les écrits intimes de l'un ou l'autre, mais il me semble que la différence capitale entre Marc et Robert est que ce dernier ne s'est jamais libéré complètement de la prégnance religieuse. Tout comme Gide, cet hédoniste pense que le bonheur ici bas doit se payer par sa rançon de souffrances et d'épreuves. Tout comme Gide qui avait fini par admettre que la destruction des lettres à Madeleine avait été le prix à payer pour le bonheur de son escapade avec Marc à Cambridge durant l'été 1918, Robert Levesque dans son journal explique que la félicité qu'il a connu en Grèce a un prix. Il y écrit, à Athènes en 1941: << Il me fallait pour trouver du nouveau, me retrouver et me punir peut être – tant de bonheur, de paresseux bonheur, méritait, je pense, un châtiment.>>. Cette idée de rédemption est totalement absente chez Marc Allégret.
Jusqu'aux dernières lettres, Robert Levesque, ce que lui reproche André Gide a une propension à « la belle page ». Une de celles-ci a pour sujet Taormina qu'il décrit fort lyriquement comme le paradis des amateurs de très jeunes personne. Que mes lecteurs ayant ces mêmes goûts ne se précipitent pas vers cette bourgade sicilienne, lors de mon dernier passage dans cette ville en octobre 1987, ce n'était déjà plus du tout le cas. Il y demeure son théâtre antique et les fumerolles de l'Etna, belles consolations... Le plaidoyer de Robert Levesque pour Taormina a convaincu Gide puisqu'il y fit son dernier voyage où l'aperçu Truman Capote: << Gide vit ici. Il descend chez le coiffeur et y passe l'après midi à se faire savonner le visage par des petits garçons de dix à douze ans. C'est un charmant vieux monsieur assez fantomatique.>> Truman Capote, lettre à William Goyen, le 5 avril 1950 (comme toujours chez Truman Capote, il faut être prudent quant à l'exactitude de cette évocation).
Robert Levesque fait part d'un regret largement partagé par tous les voyageurs: << Je suis sans cesse volé; dès que je lis quelque chose d'excitant, j 'y cours – mais j'arrive trop tard. Barrès à Séville, avait vu les voyous de Triana se baigner dans le Guadalquivir. Je ne vis rien. Edmont About (!) montre dans la fontaine de la Bocca de la verita se plonger les paysan dorés du latium. Hélas!... La malchance me poursuit. On se baignait nu dans la Moskowa jadis; de mon temps, c'était fini. La nudité me fuit; je porte le deuil parmi les paysages de formes disparues et tentantes.>> (lettre à André Gide du 28 février 1940).
Il y a quelque chose de Rigolo dans les lettres de Robert Levesque. De la première à la dernière, il les commence toujours par cher monsieur. Cette amorce impersonnelle et un peu guindée est de plus en plus, au fil des années, en décalage avec les propos qui suivent fort intimes et parfois assez lestes.
Dans un article de l'Express de 1995 Angelo Rinaldi parle de la relation entre Gide et Levesque; ci-dessous quelques extraits qui soulignent la modestie de Robert Lévesque: << Dès que l'un d'eux s'absente, pour vagabonder en Méditerranée, s'établit la correspondance que nous avons enfin aujourd'hui à notre disposition. Elle constitue avec un journal intime et un récit de voyage passé inaperçu en son temps - «Les Bains d'Estramadure» - l'oeuvre d'un auteur qui, par modestie, doutait d'en accomplir jamais une: souvent, en littérature, on atteint le meilleur sans y avoir prétendu. Levesque, nomade appointé par l'Education nationale, riche seulement de deux valises toujours moins lourdes le lendemain que la veille - car, la veille encore, il les avait allégées au profit d'une mendiante grecque - acheva à Colmar, parmi des élèves sans avenir, sa carrière de professeur de philosophie chahuté. Ne s'endormait-il pas au beau milieu d'un cours sur Hegel? Avant sa mort, survenue en 1975, on l'aurait bien surpris en lui prédisant qu'un universitaire, M. Pierre Masson, s'emploierait, des années durant, à rassembler, présenter et annoter ses lettres et les missives de l'illustre ami appelé jusqu'au bout «Cher Monsieur». D'emblée, il a annoncé la couleur: «Je ne veux pas devenir quelqu'un. Je veux être moi. Je ne peux rien faire de mieux que moi-même.» Et Levesque l'a fait tant et si bien que ses lettres égalent et parfois surpassent en intérêt celles de Gide, qui, pourtant, n'a jamais été si sincère, si éloigné des préciosités dont ses livres en marche vers le classicisme s'encombrent encore parfois. C'est que, pas une seconde, Levesque n'est bluffé par l'éclat des relations que l'auteur de «Corydon» lui procure. N'est-il pas présenté à Roger Martin du Gard et à la fine fleur de la NRF, introduit aux décades de Pontigny? Dans ce milieu où le moindre sire n'est qu'intelligent,(...) Levesque conserve son humour et sa lucidité. Il préservera toujours la part de l'enfance qui s'amuse quoi qu'il arrive. Elle correspond en Gide au «Prométhée mal enchaîné» qu'il a décrit et qui, las de cet aigle acharné à lui manger le foie, finira par le rôtir comme un quelconque poulet. Le grand bourgeois(...) ne se lasse pas d'envoyer des subsides à son protégé traité, depuis le début, de pair à compagnon, de l'aider dans ses démarches pour obtenir un poste d'enseignant, d'abord à Rome, puis à Athènes. Du même coup, il adopte sa famille. Il ne se passe rien dans la vie de l'un que l'autre n'en soit aussitôt informé: lectures, passades, découvertes - celle de Michaux, par exemple - maux divers, tristesses de saison (...) Sa capacité d'écoute et d'accueil n'a pas de limites ni sa faculté de rebondir par-dessus les malaises, les fatigues et les désillusions. Sous l'influence de Levesque, l'écrivain, en grand danger de se transformer en monument public, rajeunit et se défie même des certitudes d'une incertitude érigée en doctrine.>>.
Lorsque l'on referme cette extraordinaire correspondance, on a qu'un désir en savoir plus sur Robert Levesque et surtout lire son journal dont il semble bien que l'intégralité n'ait jamais été publiée. Ce qui me paraît un véritable scandale en particulier pour ce qu'il apporterait à l'histoire littéraire car non seulement il a connu toute la « famille gidienne », mais dès son adolescence Jouhandeau, Max Jacob et Cocteau puis lors de son long séjour en Grèce les grands poètes du XX ème siècle de ce pays, Elytis, Dionisos Solômos, Giorgos Séféris, Angelos Sijkelianos; autant de poètes dont il est le traducteur en français. Robert Levesque a aussi traduit quelques poème de Cavafy (4) au sujet duquel il a eu une brêve correspondance avec Marguerite Yourcenar. Il a également entretenu des relations avec Roger Peyrefitte (3), Paul Bowle, Pierre Emmanuel, Claude Mauriac et quelques autres...
Peyrefitte évoque Levesque d'une manière assez peu amène dans ses « Propos secret » mais peut-on attendre autre chose de l'auteur du Vésuve à l'Etna en la matière: << J'ai revu Levesque au lendemain des Amitiés particulières, et à Taormina, où il chassait le garçon. Chaque fois qu'il me parlait de ses conquêtes, ce n'étaient qu'images de jeunes dieux grecs ou personnages de tableaux célèbres. Je voyais là, «in vivo», l'école de Gide. Pour moi, bien que farci de littérature, ces références, transposées dans la vie, pour embellir de petits «truqueurs», me paraissaient un peu ridicules.>>.
Claude Mauriac dans son journal (voir immédiatement ci-dessous) livre une anecdote cocasse plus conforme à l'idée que je me fais des relations entre les deux épistoliers
Le lecteur de ce volume, tant il s'est attaché à lui ne pourra que se demander ce qu'est devenu Robert Levesque après la perte du guide qu'était pour lui André Gide. Et bien il a été à la fois fidèle à l'Afrique du nord et à son métier de professeur, métier choisi non par vocation mais selon l'opportunité qui se présentait et qui finira par le passionner: << J'avoue que la responsabilité d'ouvrir les yeux à la jeunesse, de lui apprendre à regarder les choses, ou à penser, emplit ma vie d'une allégresse grave; je m'en vais chaque jour au lycée dans un état de joie toujours nouveau.>> (1950). En 1949, il enseigne au lycée de Fès jusqu'en 1964, puis à celui de Marrakech jusqu'en 1968. Un de ses élèves de ce dernier établissement se souvient: << Vous étiez à l'opposé du Professeur Nimbus mais vous Demeurez Le Professeur austère Tiré à 4 épingles avec des chaussures cirées qui voulait nous faire comprendre que : Cherches Toi et Tu te Découvriras!>>. A son retour en France, Levesque est nommé au lycée de Colmar, où il prendra sa retraite en 1972. A sa mort, le 12 avril 1975, on retrouvera à son chevet ces dernières lignes écrites en hommage au Maroc: << Vive le Maroc! Bien qu'à deux pas de l'Europe, ce pays garde encore un charme oriental, et je m'en réjouis. Sans être riche en monuments, le Maroc est lui-même monumental: je veux dire qu'il a de la solidité...>>.
Il faut louer l'admirable travail d'édition accompli par Pierre Masson pour ce livre. Non seulement il annote cette correspondance dans laquelle comme dans celle avec Marc Allégret on voit le vieux Gide trouver une nouvelle énergie au contact de la jeunesse de son interlocuteur qui lutte, lui contre sa pente naturelle à l'apathie et qui parvient, grâce à son mentor, à faire que cette pente soit montante. Mais Pierre Masson fait bien plus que commenter les lettres, il comble les vides biographiques des deux hommes entre deux lettres. Dans ces interstices, le vaillant universitaire raconte la vie des deux épistoliers avec beaucoup d'efficacité et d'économie de moyen, sans jamais jargonner ni se lancer dans d'oiseuses considérations. En expert de la litote et de l'euphémisme, Pierre Masson, avec tact suggère les nombreuses aventures garçonnières des deux compères qui, en la matière comme dans d'autres domaines, se rendent des services mutuels (l'extraordinaire entraide dans la famille gidienne). Ainsi Gide présente X qui s'est littéralement jeté dans ses bras, d'après une lettre du bientôt prix Nobel, à Robert Levesque qui sans tarder en fait son petit ami et l'emmène en voyage en Corse. (Ah que j'aimerais connaître ce mystérieux X qui, d'après la prudence de l'éditeur, devait être encore vivant en 1995 à la parution du livre.
Le seul reproche que je ferais à ce volume, est de ne contenir aucun cahier de photos. Ainsi on ne sais pas à quoi ressemblait Robert Levesque, en particulier lorsqu'il rencontra André Gide. Il me semble pourtant qu'un tel ajout ne serait pas superfétatoire et ne relève pas chez moi que d'un voyeurisme exacerbé. Prenons l'exemple de Pierre Herbart, le fait d'avoir dans sa biographie des images de lui jeune font mieux comprendre qu'un long discours, l'attrait qu'a pu exercer ce beau parleur et petit faiseur sur André Gide et son aréopage. Herbart jeune paraissait beaucoup moins que son âge. Il me plait à penser qu'il en était de même de Robert Levesque qui devait cependant avoir moins d'attrait esthétique que le joli Herbart. Je sais seulement que Levesque était de petite taille ce qui me fait penser à un autre correspondant d'André Gide, Christian Beck lui aussi rencontré par Gide à 17 ans mais en 1896. Dans une certaine mesure, il me semble que ce qu'écrit Pierre Masson de Beck pourrait s'appliquer à Robert Levesque: << … la prédominance de l'échec. Une aspiration à l'authenticité (…), une ambition littéraire insatisfaite, une sorte de destinée placée sous le signe de la contradiction têtue, incapacité à se satisfaire d'une position définitive...>>. Gide recherchait-il toujours le même type de compagnon?
Toutes ces lettres vérifient la phrase que prononça Pierre Masson lors d'une conférence: << Gide a institué l'amitié en système de vie.>>.
Comme dans la correspondance Gide Allégret, il est émouvant dans ce volume de voir en la personne de Robert Levesque un homme s'accomplir sans se renier. On vois à travers le cas de Robert Levesque combien l'analyse de F. V. Arnold (1) est juste: << Le but de l'entreprise gidienne ne consiste pas à détourner le lecteur, c'est à dire à le séduire, mais au contraire à le conduire à lui même.>>.
Nota
1- F.V. Arnold est ce jeune officier allemand que Gide rencontra à Tunis en 1943, qui deviendra un commentateur éclairé de l'oeuvre de Gide.
2- J.C. F., un attentif lecteur, que je remercie, m'apprend que Jouhandeau, qui fut le professeur de Gabilanez, comme il le fut de Robert Levesque, s'accuse d'avoir été la cause de la mort de Gabilanez. Cela se trouve dans "Nouveau testament" du dit Jouhandeau qui comme à son habitude se livre à une séance de narcissisme assez peu ragoutante (c'est immédiatement ci-dessous).
3- Dans sa lettre du 20 octobre 1939, Robert Levesque écrit à Gide: << Le jeune diplomate qui collectionne des photos doit m'en montrer 30 nouvelles, toujours extraordinaire... (L'auteur de ces photos, un tchèque est toujours à Paris) >>
Le jeune diplomate n'est autre que Roger Peyrefitte et le photographe se nomme Karel Egermeier...
4- Les traductions de Cavafy par Levesque parurent dans "Permanence de la Grèce, Cahier du Sud en 1948 avec une présentation du traducteur.
Commentaires lors de la première parution de ce billet
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