Vu de la hune
un regard sur les arts et les lettres
LE MUSÉE D'ARCHÉOLOGIE D'OLYMPIE (1)
LE MODERNA MUSEET DE STOCKHOLM
Tout comme le Louisiana aux alentours de Copenhague (sur ce dernier voir mes billets Le Louisiana, près de Copenhague, le jardin de sculptures et Le Louisiana (2), près de Copenhague, l'intérieur ), le musée d'art moderne de Stockholm (Le Moderna Museet) est un musée pour l'été, d'abord parce que ces deux établissements sont situés dans des lieux splendides et que seul le beau temps permet de bien les apprécier mais surtout parce qu'une partie importante de leur collection se trouve à l'extérieur. Le musée de Stockholm se trouve dans une des iles de la ville l'ile de Skeppsholmen . Celle-ci était auparavant occupée par l'armée. Elle est dorénavant dévolue à la culture. Son pourtour sert de conservatoire aux vieux gréments, véritable musée de la marine à ciel ouvert. La ville offre l'anneau d'hivernage à condition que les propriétaires des bateaux les entretiennent, certains même y habitent. Il est donc conseillé de faire le tour de la petite ile avant de visiter le musée.
On découvre les premières oeuvres gratuitement puisqu'elles égayent les environs du modeste et discret bâtiment du musée. Il y a sur les pelouses un beau et joyeux rassemblement de sculptures de Calder, Niki de Saint-Phalle et Tinguely.





Dés l'entrée nous sommes accueilli par un joli préposé à la vente des billets puis c'est un couloir vache signé Andy Warhol qui nous conduit aux collections.
Au premier plan, une oeuvre de l'artiste britannique Yinka Shonibare est un clin d'oeil à la ville puisqu'elle s'intitule "Le Vasa en bouteille"...

Le musée largement ouvert sur l'extérieur sait faire dialoguer les oeuvre avec la mer et la nature.

Les oeuvres relativement peu nombreuses sont présentées d'une manière aérées et toujours très représentatives de l'artiste exposé comme ce Rosenquist, au titre savoureux: "Je t'aime avec ma Ford de 1961. Outre les quelques pièces photographiées, on en trouve d'autres de Bacon (un très rare double portrait de 1964), Klee, Picasso, Richter, Mondrian, Kapoor... Toutes de première qualité.
J'aurais intitulé cette toile, qui m'a profondément ému, la mort d'un garçon sensible... Elle est de Nils von Dardel (1888-1943) et s'appelle en réalité "le dandy mourant". Il existe une autre version où tous les personnages entourant l'infortuné sont masculins...

Le musée est riche de rencontres inattendues et heureuses comme celle ci-dessus entre une sculpture de Arp et ce très célèbre tableau, "L'enigme de Guillaume Tell (1933) de Salvadore Dali.


Au sous-sol se trouve une riche collection de photographies où l'on reconnait celles sinées Duane Michual ou Larry Clark...

Stockholm, juillet 2009
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Il n'est pas inutile, en préambule, de préciser que ce roman est un des premiers de Murakami et qu'il a été publié au Japon en en 1982 au Japon et a été traduit en français en 1990. Il est le premier véritable succès de l’auteur, qui avait déjà écrit deux romans alors.
Le narrateur (dont on n’apprend pas plus le nom dans ce livre que dans Danse danse qui reprend le même narrateur, d'ailleurs dans ce roman aucun personnage n'a de nom mais parfois des surnoms ou est désigné par son activité) est publicitaire à Tokyo. Il a du mal à s’engager et à donner du sens à sa vie banale. Jusqu’au jour où il est approché par un mystérieux homme à cause d'une photographie qui lui a été envoyé par un ami qu'il a perdu de vue depuis plusieurs années, photo qu'il a publiée dans le cadre de son travail. Sur cette photographie figure un paysage montagneux occupé par des moutons. Mais à y regarder de plus près, on y découvre un mouton différent des autres. Il a une étoile sur le dos. Ce mouton aurait jadis investi l'esprit du « Maitre », patron de l'homme mystérieux et lui aurait permis d'atteindre une grande puissance. Le Maître, dirige une puissante organisation occulte d’extrême droite (enfin d'extrême droite, c'est ce qui est écrit, mais je ne vois pas en quoi elle mérite cette appellation. Il faut dire que l'extrême droite au Japon est un épouvantail que l'on agite encore plus qu'en France, on y agite également, mais avec moins de vigueur celui de l'extrême gauche. Ces entités politiques sont la-bas moins fantasmagoriques qu'ici...). Cette organisation a la mainmise sur la politique, l'économie et la presse, par là même sur leur destinée. Le narrateur, décontenancé, se voit forcé de partir à la recherche de ce mouton ! Il n'a guère la possibilité de refuser car le messager de l'organisation le menace de graves sévices s'il refusait cette mission.
La chose la plus extraordinaire c'est que le lecteur va finir par trouver cette histoire extravagante presque normale et ce n'est pas le moindre talent de Murakami mais auparavant il aura eu néanmoins quelques obstacle à franchir. Tout d'abord un début languissant et de prime abord un manque d'intérêt pour le personnage principal. Une des difficulté à rentrer dans le livre est la médiocrité du héros. J'ai l'intuition que la lecture réveille dans le lecteur la mégalomanie qui ne sommeille que d'un oeil chez bien des hommes; car si le lecteur est tout prêt à s'identifier à un empereur romain, à un chef de gang, à un génie quelconque, il a beaucoup plus de mal à rentrer dans la peau d'un trentenaire japonais dont la plus grande qualité est l'indécision... Mais à mesure que son indécision se guérit, le héros devient de plus en plus attachant... Ce qui est heureux pour les vente futures de l'auteur puisque la fin relativement ouverte de « La course au mouton sauvage » lui permet de faire venir notre publicitaire à l’hôtel du Dauphin (lieu crucial du roman) cinq ans plus tard dans Danse Danse Danse, car le narrateur ressent le besoin de revoir les gens qu’il a croisés lors de sa quête de l'animal à poil laineux.
Autre tour de force de l'auteur, et qui aide à la crédibilité de cette pourtant incroyable aventure, celui de l'inscrire dans l'Histoire du Japon. Le romancier aborde par exemple l'épopée de l'occupation d'Hokkaido, qui fut un peu le Far-west japonais; occupation qui ne commença vraiment qu'à partir de la seconde moitié du XIX ème siècle (ce que n'ignorent pas les lecteurs du magnifique livre de Nicolas Bouvier, « Chronique japonaise »).
Le roman commence un peu comme un roman de Modiano, (Dans le café de la jeunesse perdue) mais dans ce chapitre la comparaison stylistique avec Modiano n'est pas à l'avantage du japonais... Le narrateur nous parle à la première personne du singulier, d'une fille facile qui attend tous les jours, dans un café d'étudiants, le garçon qui règlera la note de ses consommations de la journée, contre quoi elle fera l'amour avec lui. Nous sommes en 1970 et celui qui parle à vingt et un ans et à connu cette fille l'année précédente. Ces dix premières pages n'auront aucune incidence sur la suite du récit. Nous avons droit ensuite aux déboires conjugaux du monsieur, cette fois nous sommes en 1978 et nous n'en bougerons plus. Notre jeune homme se console bien vite de l'abandon de sa femme avec une jeune femme qui l'a subjugué par la beauté de ses oreilles et qu'il va entrainé dans son enquête sur le mystérieux quadrupède frisé. Si le lecteur a été pugnace il sera arrivé déjà à la page 56 que l'on peut considérer comme le véritable début du roman qui va encore aller doucement jusqu'à la pages 126 avec la rencontre entre notre terne, jeune homme (il vient juste d'avoir trente ans) et « un homme étrange aux propos étranges ». Le roman décolle enfin et devient délicieusement mystérieux. L’intention de l’auteur est probablement jusque là de nous faire ressentir dans un style naturaliste et terne la vacuité de la vie du narrateur.
Le style de Murakami est à la fois plat et fluide mais heureusement ses phrases souvent anodines contiennent parfois des trouvailles imagées épatante comme: << De temps à autre, quelqu'un toussait en faisant un bruit sec comme si l'on frappait la tête d'une momie avec des pincettes.»ou «J'imaginais les moutons fixant chacun de leurs yeux bleus leur portion de silence.» et plus loin << "Son visage n'avait pas la moindre expression. Il me rappela cette photo d'une ville engloutie sous la mer que j'avais vue un jour>>. Ces trouvailles langagières qu'on hésite à qualifier de poètiques en regard des l'objets sur lesquelles elles reposent m'ont fait penser à la collision improbable d'une page de Bret Easton Ellis avec une de Raymond Queneau...
L'écriture de Murakami est principalement une écriture de l'action et du dialogue, une écriture où la description n'a que peu de place surtout celles des paysages qui sont assez rares et peu convaincantes ce qui est assez paradoxale, car la nature tient un grand rôle dans le livre et probablement chez Murakami comme chez beaucoup de japonais.
Ce qui est amusant est que le héros, tout comme le lecteur ne se comprend jamais totalement ce qui se passe, il doit fréquemment s'expliquer à lui même la moindre chose. L'avantage du procédé est que l'on ne se perd jamais dans cette histoire extravagante, l'inconvénient sont les fréquentes redites.
« La course au mouton sauvage » est un voyage dans l’absurde et la réalité en forme de métaphore. C'est également un voyage géographique, le roman tout comme « Kafka sur le rivage » est aussi road movie mais alors que le héros de Kafka sur le rivage met le cap au sud de l'archipel nippon celui de l'ouvrage présent va lui au nord dans la froide ile d'Hokkaido. Le problème une métaphore de quoi? Durant toute ma lecture j'ai cherché un sens caché à cette histoire absurde d'ovin. Ce mouton qui vampirise des hommes-hôtes , que symbolise-t-il ? Il est responsable de la naissance d'un parti d'extrême droite. Les rhinocéros de Ionesco et la peste de Camus reflètent la montée des idées fascistes, ce mouton ne lorgnerait-il pas vers une métaphore similaire. N'y a-t-il pas une historique, voir politique ce roman? Ne serait-il pas une justification de la théorie du complot; Murakami dénonce un parti conservateur japonais, au pouvoir, phagocyté par l'extrême droite et l'affairisme... On peut envisager que a quête du mouton étoilé s’apparente aussi à l’attente de Godot, mais un Godot démiurge, peut-être maléfique... Mon âmes réjouissante y a même vu une apologie du suicide.
Autre probable métaphore celle que dissimule le pseudonyme du rat, celui de l'ami du narrateur qui lui envoie la fameuse photo; tout comme le mouton, le rat est une figure du calendrier chinois; l'intrigue Murakamienne tourne autour du rat, qui est quasi absent. Seul le rat semble libre de ses actions alors que les autres personnages semblent tous un peu des automates. Les questions existentielles ne sont pas absentes du livre, je suis sur que vous vous êtes toujours demandépourquoi les bus n'ont pas de nom contrairement aux bateau? Cette grave interrogation est amené par le fait que le chat du narrateur n'a pas de nom; matou dont les flatulences à bord d'une luxueuse limousine m'ont fait rire, mais c'est je crois la seule note d'humour de l'ouvrage.
Même si je connais le vieil adage que comparaison n'est pas raison, ceux qui ont l'habitude de me lire (il ne doivent pas être très nombreux, d'autant qu'en cette période estivale la fréquentation fléchit. La plupart se contentant de regarder les images du blog, en imaginant des polissonneries...) savent que je ne peut m'empêcher de chercher sources et parentèles de l'auteur que je viens de lire avec d'autres que j'ai lu jadis ou naguère. Dans « La course au mouton sauvage » si l'on remplace le mouton par une baleine on pourrait penser à Melville, pour rester dans les lettres américaines j'évoquerais aussi John Irving où comme chez le nippon le loufoque fait parfois irruption dans la quotidienneté la plus grise, mais fi de plaisanteries,Murakami est un écrivain fantastique à la manière d'un Maupassant ou d'un Buzzati chez lesquels, comme ici, le fantastique naît de l'intrusion dans notre monde de forces extérieures, inhumaines et incompréhensibles pour les infortunés héros et le lecteur que je suis.
Une phrase du roman résume parfaitement ce que le lecteur a envie de dire à l'écrivain lorsqu'il a terminé la lecture de "La course au mouton sauvage": << Toute votre histoire est à dormir debout, tant elle est absurde, mais à l'entendre de votre bouche elle a comme un goût de vrai.>>.
JEUNES BAIGNEURS NAPOLITAINS (5)
Naples, aout 1985
Les loutres de Singapour
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Il n'est pas rare à Singapour de voir une famille de loutres traverser un boulevard puis le fleuve.
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Singapour, mars 2025, photo B.A
LE SEL DE JEAN-BAPTISTE DEL AMO
Pourtant des phrases telles que celles-ci « si les volets n'étaient pas rabattus et que le jour la trouvait allongée sur le flanc, le visage vers la fenêtre, l'une des premières images qu'elle percevait, sitôt qu'elle ouvrait les yeux, était le haut vol des oiseaux dans un carré de ciel sur le mur. Une traînée de nuages y hésitait parfois. Si les matins étaient gris, Louise y voyait comme un reflet de la mer, une écume qui pouvait être blanche ou même noire. » aussi belles que justes me paraissent pouvoir avoir été écrites que par quelqu'un qui a longtemps habité face à la mer mais c'est sans doute le talent qui nourri cette illusion chez un lecteur comme moi en exil de mer...
L'auteur donne la parole à tour de rôle à chacun des membres de la famille. Durant la journée du diner, ils se remémorent, d'une manière assez artificielle, ce que fut leur vie. Il est dommage que Del Amo n'est pas maintenu son procédé narratif jusqu'à la fin. Dans la dernière partie du livre il donne la parole, à Armand, un mort, pour donner des informations sur ce père si pesant dans la tête de ses enfants même après sa mort, ce qui déséquilibre le récit et lui enlève du mystère donc de sa force.
Cette belle étude psychologique d'une famille, << Leur famille est ce fleuve aux courbes insaisissables dont il n'est possible de cerner la vérité qu'en l'endroit où la mémoire de tous afflue pour se jeter, unifiée dans la mer.>> aurait gagné à ce que le fleuve ait un cours moins paresseux. En outre le récit est entaché de joliesses superfétatoires. Il est peu probable par exemple que les rejetons d'un marin pêcheur sétois d'origine italienne et d'une fille de paysans ardéchois se prénomment Fanny, Jonas et Albin. Et était-ce bien nécessaire de faire autant de littérature, parfois à la limite de l'indécence, sur la mort d'un enfant...
Cette constatation m'amène à la réflexion que Del Amo est plus un écrivain géographe qu'un romancier historien. Certes on peut considérer cette classification arbitraire mais elle dessine une géographie, justement, littéraire pas moins pertinente qu'une autre. Je rangerais parmi les géographes, bien sûr Houellebecq mais aussi Modiano et bien évidemment Julien Gracq. Del Amo appartient à cette cohorte et certaines de ses meilleures pages ne sont pas loin de la belle prose de Gracq en particulier de certaines morceaux d'Un beau ténébreux. Chez les "historiens", on trouvera naturellement les auteur de romans historique comme Zoé Oldenburg mais aussi ceux qui font grand cas de la chronologie tel Marguerite Yourcenar.
Si Jean-Baptiste Del Amo maitrise parfaitement la carte et le territoire, il me parait avoir quelques difficultés les grands évènements du monde aux péripéties de ses personnages. En revanche mon petit jeu ci-dessus démontre qu'il maitrise (presque) parfaitement la biographie de chacun de ses personnages. J'attendrai avec impatience le prochain opus de cet auteur qui nous délivre une langue si belle et si rare en ces temps de jargonnage et de littérature à l'estomac, en espérant qu'il corrigera les défauts de "sel" notamment l'intrusion de personnages superfétatoires comme cette transsexuelle africaine qui n'est qu'un artifice pour introduire la confession de Jonas et qui arrive dans le roman comme un radis noir dans un pot de caviar et surtout en souhaitant qu'il se libère un peu plus en laissant parler plus son coeur, ce sera alors, n'en doutons pas un grand livre.
Le sel de Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard, 2010
Hommage à Villeglé
TIM BURTON À LA CINÉMATHÈQUE FRANÇAISE

A une exception près, j'ai vu tous les films de Tim Burton et je les ai aimés presque tous. Mais à la cinémathèque française ce n'est pas principalement le cinéaste qui est exposé mais le dessinateur. Le dessin était le premier mode d'expression de Tim Burton et je pense que ce sera une grande découverte pour bien des visiteurs.
Grâce à de valeureux complices, certaines créatures imaginées par Tim Burton prenent du volume...
Pour un européen les dessins de Tim Burton font beaucoup penser à ceux de Ronald Searle, et ce n'est pas un mince compliment. A quand une grande rétrospective Ronald Seale en France où il a habité une partie de sa longue et talentueuse vie. Autre parenté en particulier pour les êtres inquiétants sortis du crayon de Tim Burton, celle avec Franquin et de ses "idées noires".

Si beaucoup de dessins se suffisent à eux même. On en découvre d'autres tout aussi savoureux qui ont servi à la préparation des films que Tim Burton à mis en scène.





On voit que Tim Burton est un véritable graphomane. Il dessine sur tous les supports comme le démontre ces serviettes de restanrant encadrés.

Paris, juillet 2012
DANSE, DANSE, DANSE D'HARUKI MURAKAMI

Danse, danse, danse est le sixième roman d' Haruki Murakami. Il a été publié au Japon en 1988. Il appartient à la série de roman du rat, qui comprend outre la course au mouton sauvage », « Écoute le Chant du Vent » (1979) et « Le Flipper de 1973 » (1980), romans que l'on peut considérer comme une suite autobiographique rêvée dans lequel Haruki Murakami met en scène ses désillusions d’adolescent puis d’homme mûr.Avec cette suite de « La course au mouton sauvage » que le narrateur, que l'on retrouve quatre ans après, résume ainsi: « De l’automne précédent à cet hiver là, il s’était vraiment passé beaucoup de choses. J’avais divorcé. Un de mes amis était mort dans d’étranges circonstances. Ma femme était partie sans rien me dire, j’avais rencontré de drôles de gens, avait été impliqué dans des évènements bizarres. Et puis, quand tout cela avait pris fin, je m’étais retrouvé comme aspiré dans un calme et une solitude dont je n’avais jamais fait l’expérience jusque là ».Il me paraît néanmoins indispensable delire « La course au mouton sauvage » avant d'aborder le présent volume, Haruki Murakami confirme qu'il n'est pas l'auteur des départs rapides. Comme pour le premier livre des aventures du narrateur, dont on ne saura toujours pas le nom, on s'ennuie un peu durant les cinquante premières pages. Mais cette fois c'est moins gênant car le lecteur se sera pris de sympathie pour le narrateur en lisant « La course au mouton sauvage ». Le livre ne débute vraiment que lorsque le narrateur, qui ne travaille plus en tant que publicitaire mais est devenu journaliste indépendant, capable d'écrire à la demande sur "les mérites d'une marque de montre ou le charme des femmes de quarante ans", il ne cesse de s'interroger sur le sens de la vie, les femmes qui le quittent et les gens qui traversent son existence, puis "repartent, encore plus usés de l'intérieur". Il revient à l'hôtel du Dauphin, situé àSapporo (Hokkaïdo), l'épicentre de « La course au mouton sauvage » où il a été appelé dans ses rêves par son béguin aux belles oreilles disparu mystérieusement à la fin de sa quête ovine. Ceci quatre ans après les péripéties racontées dans « La course au mouton sauvage ». Il a la surprise de découvrir à la place de l'établissement miteux de Sapporo, un palace ultra moderne. Malgré le désappointement de ne pas y retrouver ses vieilles connaissances, il prend une chambre dans le nouvel établissement. Il a aussitôt une relation avec une jeune employée de la réception qui lui révèle que l'aspect luxueux et clinquant de l'hôtel se cache une réalité inquiétante. Dans une réalité parallèle, l'Homme mouton, déjà messager de l'autre-monde dans « La course au mouton sauvage », rencontré dans les ténèbres paranormales du 15e étage de l'Hôtel du Dauphin, lui aura délivré son injonction: «Danse, continue à danser», ce qui donne le titre du livre :" Mais il n’y a rien d’autre à faire que danser, poursuivit l’homme-mouton. Et danser du mieux qu’on peut. Au point que tout le monde t’admire. Danser tant que la musique durera. Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. ".
Comme souvent chez Murakami, la musique s'invite au détour d'une page. La musique que nous, lecteurs, “entendons”, c’est le fond de jazz, de funk et de rock des années 60, 70 qui s’échappe du lecteur cassette de la vieille Subaru ou des enceintes des cafés enfumés. Il est amusant de constater que le narrateur s'amuse et s'agace à la fois des noms farfelus des groupes d'alors. Ces digressions permettent à Murakami de nous faire partager ses gouts musicaux et dans « Danse, danse, danse ». Par le biais de Gotanda, un ami acteur, ancien condisciple de collège du héros, le romancier nous fait part de ses critiques acerbes sur le cinéma populaire japonais. Pan du cinéma nippon quasiment inconnu de l'occident très loin du cinéma d'un Ozu hier ou de celui d'un Miike aujourd'hui. Ce personnage qui a un nom, ce qui n'est pas toujours le cas dans les romans de Murakami, permet d'introduire une réflexion sur l'identité. Par ailleurs l'un des leitmotivs du roman est une scène d'un film de série B, « Amour sans espoir », dans lequel tourne Gotanda.
Tout comme dans « La course au mouton sauvage », le fantastique surgit dans la réalité la plus prosaïque qui soit en l'occurrence en sortant d'un ascenseur d'un grand hôtel moderne. Murakami est un maitre de la bifurcation narrative, alors que le lecteur commençait à s'installer dans le bizarre et l'étrange, surgit à la page 240, le roman en compte 574, une nouvelle rupture qui nous entraine vers une intrigue policière si classique avec flic teigneux et prostituée de luxe étranglée avec son bas que l'on frise la parodie. Mais l'auteur, comme à son habitude ne tarde pas à nous emmener ailleurs.
Un des procédés de la construction romanesque de Murakami est, mis à part le narrateur, de traiter tous les autres sur le même plan sans que l'on sache distinguer à la moitié du livre ceux qui ne seront qu'anecdotiques de ceux qui se révèleront importants pour l'intrigue. On a le choix ici entre deux inspecteurs tordus, Yuki (neige en japonais) une Lolita de treize ans faussement naïve et un peu médium qui a des sortes de presciences..., un acteur bellâtre ennuyé de son succès, une prostituée mystérieuse, une réceptionniste de grand hôtel stressée, un poète manchot et quelques autres...
Le cadre spatio-temporel de l’histoire est très accessible parce que presque contemporain, nous sommes précisément en 1984, dans le Japon des années 1980 est en plein boom économique. Epoque dont on peut se souvenir avec nostalgie avec ses objets emblématiques comme les cassettes audios et encore, plus pour longtemps, les disques vinyle... On fume énormément dans ce roman et on y boit beaucoup, plus des pina-colada que du saké... D'autre part les références de l'auteur sont exclusivement occidentales. Il convoque Faulkner, Kafka, David Bowie, Mickael Jackson, Les Beach Boys, et multiplie les références à l’occident.
Je sais grès à Murakami de dater avec soin son roman. Je suis certain que cela lui donne une densité qu'il n'aurait pas sans cela: << Le disneyland de Tokyo avait été inauguré. Bjorn Borg avait arrêté le tennis. Michael Jackson se maintenait à la première place au hit-parade de la radio.>>.
Le romancier parsème son histoire de considérations générales qui peuvent agacer par leur évidence, mais quelques fois il n'est pas inutile de rappeler les évidences comme: << Il y a toujours des guerres. Toujours. Il n'y a eu aucune époque sans guerre. On a beau croire qu'il y en aura jamais, un jour il y en a une. Les humains au fond aiment s'entre tuer. Ils s'entretuent jusqu'à ce qu'ils soient trop fatigués pour continuer. Quand ils sont fatigués pour continuer, ils font la trêve un petit moment. Et ensuite le massacre recommence. C'est réglé d'avance. On ne peut faire confiance à personne, et rien ne change. Il n'y a rien à faire. Si on aime pas ça, il ne reste qu'à s'enfuir dans un autre monde.>>. Souvent en guise de pose dans l'action, nous est délivré des sentence tout aussi désabusé sur le quotidien de l'individu. La teneur de ces remarques va du morose au désespéré et résonne pour moi comme certaines pages de Céline. En voici un exemple: <<Ma maison a deux portes, l'entrée et la sortie, et on ne peut pas les intervertir. On ne peut entrer par la sortie ni sortir par l'entrée. Il y a plusieurs façons d'entrer, et plusieurs façons de sortir. Mais tout le monde finit par ressortir. Certains sont sortis pour essayer de nouvelles possibilités, d'autres pour faire des économies de temps. D'autres encore sont morts. Mais pas un n'est resté.>>.
Pour le lecteur connaissant Tokyo et ses environs Danse, danse, danse procurera le petit plaisir supplémentaire qu'éprouve l'initié en présence d'un signe qu'il reconnaît et deviendra ainsi un élément de connivence avec l'auteur. Il s'apercevra, carte à l'appui qu'en matière d'itinéraire, le héros murakamien n'est guère un adepte de la ligne droite à l'instar du romancier qui nous inflige bien des circonvolutions pour parvenir au dénouement. On pourrait se passer agréablement de certaines en particulier des languides et répétitives conversations entre le narrateur et son ami Gotanda, surtout qu'il ne faut pas être d'une perspicacité extraordinaire pour subodorer qui est le personnage clé du mystère.
Une des propensions de Murakami que je n'apprécie que modérément est celle de détailler les moindres faits et gestes de son héros. Lorsqu'il mange, on n'ignore rien de son menu. Pas plus que lorsqu'il fait sa valise pour partir à Hawaï, on connait tout des atours qu'il emporte. Le romancier s'en voudrait sans doute de ne pas mentionner lorsque le narrateur se lave les dents ou pisse (on pisse presque autant dans les livres de Murakami que dans les film de Tsai Ming Liang.)
Encore une fois on ne sait pas pourquoi on est comme envouté par une pareille histoire peut être parce que cette fois, on s'attache, plus que dans son aventure précédente, au narrateurun antihéros qui, malgré sa médiocrité, essaye de faire de son mieux pour renouer les fils de sa vie. Sa médiocrité fait qu'on s'identifie facilement à lui. Et puis, il y a Yuki (les rapports qu'entretient Yuki avec sa mère m'ont fait songer à celui qu'avait Eva Ionesco avec sa mère la photographe, comme la mère de Yuki, Irina Ionesco.) qui est un personnage bien attachant dont aimerait connaître le devenir...
En 2001, Murakami a déclaré qu'écrire « Danse, Danse, Danse » avait été un acte de guérison après le succès inattendu de « La Ballade de l'impossible » et que, à cause de ça, il avait préféré l'écriture de « Danse, Danse, Danse » à celle de tout autre roman.
« Compliquée cette affaire, mon cher Watson, fis-je, m’adressant au cendrier posé sur la table. Mais le cendrier ne répondit pas. Et pour cause, il était intelligent et savait qu’il valait mieux rester en dehors de toute cette histoire. » Contrairement à ce cendrier auquel s'adresse le narrateur de « Danse, danse, danse », il ne faut pas hésiter à entrer dans cette histoire.














