GILBERT & GEORGE, LONDRES PICTURES À LA GALERIE THADDAEUS ROPAC



un regard sur les arts et les lettres














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Singapour, mars 2025, photo B.A
Le nom de Levesque n'avait jamais attiré mon attention malgré mes lectures gidiennes avant celle de la biographie de Pierre Herbart par Jean-Luc Moreau. Comme quoi, même les mauvais livres peuvent inciter à la lecture d'autres ouvrages... Il faut dire que par exemple, le nom de Robert Levesque est totalement occulté dans l'album Gide de la Pléiade. Ce qui ne doit rien au hasard. On peut d'ailleurs trouvé curieux que ce texte, de 1985, ait été confié à Maurice Nadeau...
Robert Levesque (1909-1975) est un collégien de 17 ans lorsqu'il écrit pour la première fois à André Gide. Il le rencontre bientôt. Le garçon connait déjà Jouhandeau dont il se dit fou amoureux (il le trouve très beau ce qui fait un peu douter de ses goûts esthétiques). Jouhandeau a été son professeur au collège Saint Jean de Passy. Il entretient également une relation avec Max Jacob. Notre Robert Levesque est ce que j'appelle, comme j'avais surnommé un de mes petits amis (qui est apparut en image dans le blog), un tapineur intellectuel. Le garçon fait la danse des sept voiles, sans semble-t-il en enlever aucun, devant ces messieurs pâmés. Très vite il cible en priorité Gide qui est un peu effaré devant l'assiduité du siège qu'il subit de la part ce garçon, tout en ne le décourageant pas. Le collégien a le feu à l'âme, au coeur et peut être ailleurs. Il est, lorsqu'il fait la connaissance de Gide, écartelé entre sa foi chrétienne et son désir des garçons. Il dit se consumer d'amour (pur) pour un de ses camarades, alibi pratique pour ne pas céder à certaines avances... Tout barbouillé de confiture saint sulpicienne, il veut se faire moine... Mais Gide veille au grain et lui montre des images pieuses: << Gide me montra des photos de garçons nus – toutes admirables. Au commencement je ne voulais pas les voir. Mais lui, il tient à m'en montrer, alors j'ai voulu toutes les voir...>> (journal de Robert Levesque, février 1928). Robert perd la foi. Mais rapidement notre aspirant moine devient un aspirateur de jeunes braguettes. Il est pris d'une véritable frénésie en la matière sans pour autant se départir d'une constante candeur qui me fait songer à celle de Sentein dans les débuts de ses « Minutes ».
Il est très intéressant de comparer les débuts de cette correspondance avec celle avec Marc Allègret. Ce qui frappe d'emblée, c'est le coté fabriquée alambiquée et pesant des premières lettres de Robert. Il veut faire « littérature » alors que chez Marc il n'y avait que spontanéité et avidité devant la vie. On peut constater en lisant les premières missives du jeune Robert dans quelle macération de bondieuserie pouvait vivre certains adolescents catholiques d'alors. On voit la différence d'imprégnation de la religion entre catholique et protestants si l'on se souvient de la manière dont vivait l'huguenot Marc au même âge (ils ont neuf ans d'écart. Les deux jeunes gens se rencontrent dès 1927). Le jeune fils de pasteur avait certes un emploi du temps sur-occupé par les tâches familiales et pieuses mais avait l'esprit beaucoup plus libre que ce jeune catholique toujours dans la crainte de la damnation...
Si Robert Levesque ne ressemble probablement pas au bel adolescent qu'était au même âge Marc Allégret, il a tout en étant brillant ce même manque de confiance en lui qu'avait le futur cinéaste mais il est indéniablement moins entreprenant que le jeune Marc. A ce sujet on peut penser que le fils unique qu'était Gide a été toute sa vie à la recherche de compagnons moins frileux que lui que ce soit pour des choix artistiques, politiques ou sensuels. On constate que tout au long de leur correspondance Gide s'enthousiame de la liberté sexuelle de Levesque, ceci d'ailleurs sans jalousie aucune.
Tout comme les échanges avec Marc Allégret ceux avec Robert Levesque dessinent un Gide intime, loin des portraits officiel du prix Nobel. Nous sommes d'autant plus tenté de comparer les relations Gide Levesque avec celles de Gide avec Marc Allégret que comme dans ce dernier cas le jeune Robert Levesque, fait partie d'une nombreuse fratrie. Gide s'intéresse fort également à Michel le jeune frère de Robert qui a cinq ans de moins que ce dernier.
Le 21 avril 1928, Gide invite Robert et Michel au cinéma. Dans son journal, Robert note: << Gide a un gros manteau sur les genoux et il tient par dessous la main de Michel. Dans l'autre main il tient le programme, un gros bloc-note et la vie de Jean Racine de Mauriac.>>. Portrait saisissant, l'essence de Gide?
Comme toutes correspondances de Gide, celle-ci confirme la bougeotte compulsive du grand homme et des membres de « la famille ». « Famille » qu'intègre bientôt Robert Levesque. Question voyage il sera rapidement pas en reste... Toutes ces personnes échafaudent des plans pour se rencontrer qui aboutissent rarement, d'où les lettres... C'est une partie non négligeable de ces échanges. Je me représente l'aréopage gidien comme ces boules de billard américain qui s'entrechoquent inopinément suite à un coup hasardeux. Encore plus que Gide, Robert Levesque tentera de se conformer à la phrase de Keat: << Mieux vaut être nomades imprudents que prudents sédentaires.>>. A propos de voyage le jeune ami nous apprend quels étaient les critères de choix d'un hôtel pour l'auteur de « L'immoraliste »: << Mais le plus étrange, c'était le choix des hôtels (…) vous flairiez les lieux. Vous entriez. Vous sortiez. Vous hésitiez entre un palace et une chétive auberge, et sans la moindre apparence de raison. Pour moi vos raisons ne sont que trop claires. C'était une question de groom.>>.
Comme dans les lettres de Marc Allégret on voit dans celles de Robert Levesque combien Gide est sollicité financièrement. Il répond presque toujours favorablement à ces multiples « tapage ». Si bien, qu'une fois encore, on ne comprend pas bien comment un homme aussi généreux peut trainer une réputation d'avarice.
Assez vite heureusement pour les finances de Gide, Robert Levesque, un peu par hasard, se lance dans une carrière de professeur qui aura l'immense avantage pour ce personnage peu stable, il semble que Gide soit son seul point d'ancrage, de le faire voyager. Il enseigne tour à tour à Moscou, Rome, Spesai (ile chère à Michel Déon) Athènes. Gide rejoindra Robert Levesque à Athènes pour une inoubliable virée en Grèce. La guerre surprendra Levesque dans ce pays où il sera miraculeusement protégé, échappant aux horreurs de la guerre, continuant son travail de professeur et surtout se découvrant un talent de passeur et de traducteur pour la poésie grecque moderne.
Après celui de sa prétendue ladrerie, autre rectificatif à une certaine légende gidienne comme quoi le cinéma n'aurait été qu'un prétexte pour la drague des jeunes personnes. Les missives de Levesque et les précieuses notes de Pierre Masson montrent combien le cinéma était une distraction majeure pour Gide. En cela il n'est qu'à l'unisson du goût d'alors de ses compatriotes. On le voit se rendre dans les salles obscures, souvent en famille, accompagné de sa fille, de la petite dame et parfois de Robert Levesque à moins que ce soit de son frère Michel.
Par l'intermédiaire de ces lettres nous entrons tant en empathie avec la nébuleuse gidienne que nous sommes navrés lorsque nous apprenons le suicide, en 1941 d'un des personnages les plus intrigant de cette correspondance, l'ami d'enfance de Levesque, Fernand Gabilanez (2). Ce dernier avait conquis l'aréopage gidien en particulier Roger Martin du Gard. A ce propos on voit une nouvelle fois quelle crème d'homme devait être l'auteur des « Thibault ».
Tout le livre vérifie la fidélité en amitié de Gide (et de Levesque). Passé l'attrait de la jeunesse du garçon, Gide ne se répartit jamais d'une attention affectueuse pour lui.
Si souvent je fais la comparaison entre cette correspondance et celle entretenue par Gide avec Marc Allégret c'est d'abord que l'amitié entre l'écrivain et ces deux hommes ne cessera qu' avec la mort de Gide, qui, dans les dernières semaines de sa vie envisageait un nouveau voyage avec Robert Levesque, cette fois à Marrakech. Comme avec Marc Allégret et avec Pierre Herbard (mais le cas de ce dernier est différent car il me semble que c'est essentiellement par opportunisme que l'auteur d' « Alcyon » a forcé la porte de la « famille gidienne »), Gide a réchauffé sa vieille défroque à l'enthousiasme et à la jeunesse de ces garçons. Il demeure qu'il y a plusieurs différences entre Marc Allégret et Robert Levesque dans la relation qu'ils ont entretenue avec Gide. Tout d'abord contrairement à ce qui s'est passé avec Marc, on ne sait pas si Gide a eu des relations sexuelles avec Robert; on est tenté de répondre par la négative n'en trouvant aucun écho dans les écrits intimes de l'un ou l'autre, mais il me semble que la différence capitale entre Marc et Robert est que ce dernier ne s'est jamais libéré complètement de la prégnance religieuse. Tout comme Gide, cet hédoniste pense que le bonheur ici bas doit se payer par sa rançon de souffrances et d'épreuves. Tout comme Gide qui avait fini par admettre que la destruction des lettres à Madeleine avait été le prix à payer pour le bonheur de son escapade avec Marc à Cambridge durant l'été 1918, Robert Levesque dans son journal explique que la félicité qu'il a connu en Grèce a un prix. Il y écrit, à Athènes en 1941: << Il me fallait pour trouver du nouveau, me retrouver et me punir peut être – tant de bonheur, de paresseux bonheur, méritait, je pense, un châtiment.>>. Cette idée de rédemption est totalement absente chez Marc Allégret.
Jusqu'aux dernières lettres, Robert Levesque, ce que lui reproche André Gide a une propension à « la belle page ». Une de celles-ci a pour sujet Taormina qu'il décrit fort lyriquement comme le paradis des amateurs de très jeunes personne. Que mes lecteurs ayant ces mêmes goûts ne se précipitent pas vers cette bourgade sicilienne, lors de mon dernier passage dans cette ville en octobre 1987, ce n'était déjà plus du tout le cas. Il y demeure son théâtre antique et les fumerolles de l'Etna, belles consolations... Le plaidoyer de Robert Levesque pour Taormina a convaincu Gide puisqu'il y fit son dernier voyage où l'aperçu Truman Capote: << Gide vit ici. Il descend chez le coiffeur et y passe l'après midi à se faire savonner le visage par des petits garçons de dix à douze ans. C'est un charmant vieux monsieur assez fantomatique.>> Truman Capote, lettre à William Goyen, le 5 avril 1950 (comme toujours chez Truman Capote, il faut être prudent quant à l'exactitude de cette évocation).
Robert Levesque fait part d'un regret largement partagé par tous les voyageurs: << Je suis sans cesse volé; dès que je lis quelque chose d'excitant, j 'y cours – mais j'arrive trop tard. Barrès à Séville, avait vu les voyous de Triana se baigner dans le Guadalquivir. Je ne vis rien. Edmont About (!) montre dans la fontaine de la Bocca de la verita se plonger les paysan dorés du latium. Hélas!... La malchance me poursuit. On se baignait nu dans la Moskowa jadis; de mon temps, c'était fini. La nudité me fuit; je porte le deuil parmi les paysages de formes disparues et tentantes.>> (lettre à André Gide du 28 février 1940).
Il y a quelque chose de Rigolo dans les lettres de Robert Levesque. De la première à la dernière, il les commence toujours par cher monsieur. Cette amorce impersonnelle et un peu guindée est de plus en plus, au fil des années, en décalage avec les propos qui suivent fort intimes et parfois assez lestes.
Dans un article de l'Express de 1995 Angelo Rinaldi parle de la relation entre Gide et Levesque; ci-dessous quelques extraits qui soulignent la modestie de Robert Lévesque: << Dès que l'un d'eux s'absente, pour vagabonder en Méditerranée, s'établit la correspondance que nous avons enfin aujourd'hui à notre disposition. Elle constitue avec un journal intime et un récit de voyage passé inaperçu en son temps - «Les Bains d'Estramadure» - l'oeuvre d'un auteur qui, par modestie, doutait d'en accomplir jamais une: souvent, en littérature, on atteint le meilleur sans y avoir prétendu. Levesque, nomade appointé par l'Education nationale, riche seulement de deux valises toujours moins lourdes le lendemain que la veille - car, la veille encore, il les avait allégées au profit d'une mendiante grecque - acheva à Colmar, parmi des élèves sans avenir, sa carrière de professeur de philosophie chahuté. Ne s'endormait-il pas au beau milieu d'un cours sur Hegel? Avant sa mort, survenue en 1975, on l'aurait bien surpris en lui prédisant qu'un universitaire, M. Pierre Masson, s'emploierait, des années durant, à rassembler, présenter et annoter ses lettres et les missives de l'illustre ami appelé jusqu'au bout «Cher Monsieur». D'emblée, il a annoncé la couleur: «Je ne veux pas devenir quelqu'un. Je veux être moi. Je ne peux rien faire de mieux que moi-même.» Et Levesque l'a fait tant et si bien que ses lettres égalent et parfois surpassent en intérêt celles de Gide, qui, pourtant, n'a jamais été si sincère, si éloigné des préciosités dont ses livres en marche vers le classicisme s'encombrent encore parfois. C'est que, pas une seconde, Levesque n'est bluffé par l'éclat des relations que l'auteur de «Corydon» lui procure. N'est-il pas présenté à Roger Martin du Gard et à la fine fleur de la NRF, introduit aux décades de Pontigny? Dans ce milieu où le moindre sire n'est qu'intelligent,(...) Levesque conserve son humour et sa lucidité. Il préservera toujours la part de l'enfance qui s'amuse quoi qu'il arrive. Elle correspond en Gide au «Prométhée mal enchaîné» qu'il a décrit et qui, las de cet aigle acharné à lui manger le foie, finira par le rôtir comme un quelconque poulet. Le grand bourgeois(...) ne se lasse pas d'envoyer des subsides à son protégé traité, depuis le début, de pair à compagnon, de l'aider dans ses démarches pour obtenir un poste d'enseignant, d'abord à Rome, puis à Athènes. Du même coup, il adopte sa famille. Il ne se passe rien dans la vie de l'un que l'autre n'en soit aussitôt informé: lectures, passades, découvertes - celle de Michaux, par exemple - maux divers, tristesses de saison (...) Sa capacité d'écoute et d'accueil n'a pas de limites ni sa faculté de rebondir par-dessus les malaises, les fatigues et les désillusions. Sous l'influence de Levesque, l'écrivain, en grand danger de se transformer en monument public, rajeunit et se défie même des certitudes d'une incertitude érigée en doctrine.>>.
Lorsque l'on referme cette extraordinaire correspondance, on a qu'un désir en savoir plus sur Robert Levesque et surtout lire son journal dont il semble bien que l'intégralité n'ait jamais été publiée. Ce qui me paraît un véritable scandale en particulier pour ce qu'il apporterait à l'histoire littéraire car non seulement il a connu toute la « famille gidienne », mais dès son adolescence Jouhandeau, Max Jacob et Cocteau puis lors de son long séjour en Grèce les grands poètes du XX ème siècle de ce pays, Elytis, Dionisos Solômos, Giorgos Séféris, Angelos Sijkelianos; autant de poètes dont il est le traducteur en français. Robert Levesque a aussi traduit quelques poème de Cavafy (4) au sujet duquel il a eu une brêve correspondance avec Marguerite Yourcenar. Il a également entretenu des relations avec Roger Peyrefitte (3), Paul Bowle, Pierre Emmanuel, Claude Mauriac et quelques autres...
Peyrefitte évoque Levesque d'une manière assez peu amène dans ses « Propos secret » mais peut-on attendre autre chose de l'auteur du Vésuve à l'Etna en la matière: << J'ai revu Levesque au lendemain des Amitiés particulières, et à Taormina, où il chassait le garçon. Chaque fois qu'il me parlait de ses conquêtes, ce n'étaient qu'images de jeunes dieux grecs ou personnages de tableaux célèbres. Je voyais là, «in vivo», l'école de Gide. Pour moi, bien que farci de littérature, ces références, transposées dans la vie, pour embellir de petits «truqueurs», me paraissaient un peu ridicules.>>.
Claude Mauriac dans son journal (voir immédiatement ci-dessous) livre une anecdote cocasse plus conforme à l'idée que je me fais des relations entre les deux épistoliers
Le lecteur de ce volume, tant il s'est attaché à lui ne pourra que se demander ce qu'est devenu Robert Levesque après la perte du guide qu'était pour lui André Gide. Et bien il a été à la fois fidèle à l'Afrique du nord et à son métier de professeur, métier choisi non par vocation mais selon l'opportunité qui se présentait et qui finira par le passionner: << J'avoue que la responsabilité d'ouvrir les yeux à la jeunesse, de lui apprendre à regarder les choses, ou à penser, emplit ma vie d'une allégresse grave; je m'en vais chaque jour au lycée dans un état de joie toujours nouveau.>> (1950). En 1949, il enseigne au lycée de Fès jusqu'en 1964, puis à celui de Marrakech jusqu'en 1968. Un de ses élèves de ce dernier établissement se souvient: << Vous étiez à l'opposé du Professeur Nimbus mais vous Demeurez Le Professeur austère Tiré à 4 épingles avec des chaussures cirées qui voulait nous faire comprendre que : Cherches Toi et Tu te Découvriras!>>. A son retour en France, Levesque est nommé au lycée de Colmar, où il prendra sa retraite en 1972. A sa mort, le 12 avril 1975, on retrouvera à son chevet ces dernières lignes écrites en hommage au Maroc: << Vive le Maroc! Bien qu'à deux pas de l'Europe, ce pays garde encore un charme oriental, et je m'en réjouis. Sans être riche en monuments, le Maroc est lui-même monumental: je veux dire qu'il a de la solidité...>>.
Il faut louer l'admirable travail d'édition accompli par Pierre Masson pour ce livre. Non seulement il annote cette correspondance dans laquelle comme dans celle avec Marc Allégret on voit le vieux Gide trouver une nouvelle énergie au contact de la jeunesse de son interlocuteur qui lutte, lui contre sa pente naturelle à l'apathie et qui parvient, grâce à son mentor, à faire que cette pente soit montante. Mais Pierre Masson fait bien plus que commenter les lettres, il comble les vides biographiques des deux hommes entre deux lettres. Dans ces interstices, le vaillant universitaire raconte la vie des deux épistoliers avec beaucoup d'efficacité et d'économie de moyen, sans jamais jargonner ni se lancer dans d'oiseuses considérations. En expert de la litote et de l'euphémisme, Pierre Masson, avec tact suggère les nombreuses aventures garçonnières des deux compères qui, en la matière comme dans d'autres domaines, se rendent des services mutuels (l'extraordinaire entraide dans la famille gidienne). Ainsi Gide présente X qui s'est littéralement jeté dans ses bras, d'après une lettre du bientôt prix Nobel, à Robert Levesque qui sans tarder en fait son petit ami et l'emmène en voyage en Corse. (Ah que j'aimerais connaître ce mystérieux X qui, d'après la prudence de l'éditeur, devait être encore vivant en 1995 à la parution du livre.
Le seul reproche que je ferais à ce volume, est de ne contenir aucun cahier de photos. Ainsi on ne sais pas à quoi ressemblait Robert Levesque, en particulier lorsqu'il rencontra André Gide. Il me semble pourtant qu'un tel ajout ne serait pas superfétatoire et ne relève pas chez moi que d'un voyeurisme exacerbé. Prenons l'exemple de Pierre Herbart, le fait d'avoir dans sa biographie des images de lui jeune font mieux comprendre qu'un long discours, l'attrait qu'a pu exercer ce beau parleur et petit faiseur sur André Gide et son aréopage. Herbart jeune paraissait beaucoup moins que son âge. Il me plait à penser qu'il en était de même de Robert Levesque qui devait cependant avoir moins d'attrait esthétique que le joli Herbart. Je sais seulement que Levesque était de petite taille ce qui me fait penser à un autre correspondant d'André Gide, Christian Beck lui aussi rencontré par Gide à 17 ans mais en 1896. Dans une certaine mesure, il me semble que ce qu'écrit Pierre Masson de Beck pourrait s'appliquer à Robert Levesque: << … la prédominance de l'échec. Une aspiration à l'authenticité (…), une ambition littéraire insatisfaite, une sorte de destinée placée sous le signe de la contradiction têtue, incapacité à se satisfaire d'une position définitive...>>. Gide recherchait-il toujours le même type de compagnon?
Toutes ces lettres vérifient la phrase que prononça Pierre Masson lors d'une conférence: << Gide a institué l'amitié en système de vie.>>.
Comme dans la correspondance Gide Allégret, il est émouvant dans ce volume de voir en la personne de Robert Levesque un homme s'accomplir sans se renier. On vois à travers le cas de Robert Levesque combien l'analyse de F. V. Arnold (1) est juste: << Le but de l'entreprise gidienne ne consiste pas à détourner le lecteur, c'est à dire à le séduire, mais au contraire à le conduire à lui même.>>.
Nota
1- F.V. Arnold est ce jeune officier allemand que Gide rencontra à Tunis en 1943, qui deviendra un commentateur éclairé de l'oeuvre de Gide.
2- J.C. F., un attentif lecteur, que je remercie, m'apprend que Jouhandeau, qui fut le professeur de Gabilanez, comme il le fut de Robert Levesque, s'accuse d'avoir été la cause de la mort de Gabilanez. Cela se trouve dans "Nouveau testament" du dit Jouhandeau qui comme à son habitude se livre à une séance de narcissisme assez peu ragoutante (c'est immédiatement ci-dessous).
3- Dans sa lettre du 20 octobre 1939, Robert Levesque écrit à Gide: << Le jeune diplomate qui collectionne des photos doit m'en montrer 30 nouvelles, toujours extraordinaire... (L'auteur de ces photos, un tchèque est toujours à Paris) >>
Le jeune diplomate n'est autre que Roger Peyrefitte et le photographe se nomme Karel Egermeier...
4- Les traductions de Cavafy par Levesque parurent dans "Permanence de la Grèce, Cahier du Sud en 1948 avec une présentation du traducteur.
Commentaires lors de la première parution de ce billet
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Si vous vous voulez en savoir plus sur le sujet, sur lequel je reviendrais, je vous conseille de consulter deux ouvrages, La Baule & ses villas, le concept balnéaire d' Alain Charles aux éditions Massin et Le guide du pays guérandais, Geste éditions. Deux livres qui sont des invitations à la promenade ombragée et studieuse.
Paestum, Italie, aout 1985
Le testament de William S. est le 24ème titre des aventures de Blake et Mortimer (11 du vivant de Jacobs et 13 par différents repreneurs, dont 6 par le duo Sente/Juillard) les voit se pencher sur l’énigme identitaire liée à William Shakespeare, disparu il y a tout juste 400 ans. Sans trahir le scénario on peut dire que Shakespeare (et son œuvre) est l’objet de toutes les convoitises, et l’histoire prend des allures de chasse au trésor, au cours de laquelle on retrouve avec plaisir le sens du suspense qu’affectionnait Jacobs. Entre Angleterre et Italie, Mortimer et Elizabeth, la fille de Sarah Summertown (dont on avait fait connaissance dans " Les Sarcophages du 6e Continent "), résolvent des énigmes plus ardues les unes que les autres. Pendant ce temps Blake doit faire face à bande organisée de jeunes voyous terrorise Hyde Park. On se doute bien que tous ces évènements sont liés. C’est une course contre la montre qui s’engage au fil d’énigmes tendues depuis des siècles…
J'avais lu, comme beaucoup, la prépublication de ce 24ème opus dans le "Figaro Magazine" cet été. J'avoue que la lecture de cette histoire m'avait déçue. Il faut dire qu'elle succédait au "Bâton de Plutarque", belle préquel du "secret de l'Espadon", signée des mêmes Juillard et Sente. La lecture de l'album m'a fait réévaluer la chose. Le soin avec lequel l'ensemble est réalisé apparait beaucoup mieux dans ce volume bien imprimé. Il reste néanmoins que l'intrigue des teddys (référence aux affrontements qui ont réellement eu lieu entre gangs à Nothing Hill en 1958)*, du coté anglais est bien légère et vite éventée.
Je crains que ce dernier album, qui devrait être le dernier dessiné par Juillard déçoive un peu les fans de la première heure de nos deux gentlemen car il s'écarte un peu des canons jacobsien. En effet dans un Blake et Mortimer dont Jacobs était le seul créateur, dès les premières planches, le lecteur est dans l’histoire et sait à quel thème il va avoir droit : historique, science-fiction, policier… Blake et Mortimer enquêtent, sauvent le Monde, se heurtent à Olrik avant de prendre le dessus. Le scénario est soutenu, il n’y a pas de superflu. L’histoire monte en intensité au fil des pages… et dans les dernières pages, le dénouement final. Dans, "Le testament de William S", il n’y a rien de tout cela. Blake et Mortimer ne sauvent plus le Monde, ils vont tranquillement au théâtre ! Il n’y a jamais la sensation d’aventure. Dès qu’ils peuvent, ils sont assis autour d’une table ou dans une voiture. Il n'en reste pas moins que Venise est représenté avec beaucoup de soin et d'exactitude, comme on peut le voir ci-dessous.
Le scénariste Yves Sente a pris comme thème « Shakespeare », et il a écrit son histoire autour de cela. Le seul instant, où Blake et Mortimer courent, c’est parce qu’ils sont en retard pour la représentation théâtrale. Yves Sente fait une histoire chronométrée… Mortimer et la fille Sarah Summertown font une course contre le Temps… de la ville natale de Shakespeare à Vérone, et retour juste dans le délai imparti.
En revanche le choix de centrer l'intrigue sur le mystère littéraire qu'est la vie de Shakespeare est une bonne idée. Comme le confie Yves Sente c'est un personnage historique qui intrigue toujours: << Shakespeare est encore un personnage emblématique pour les anglais de 2016. C'est la personne qui les représente le mieux, plus encore que la reine Elisabeth II, les Beatles ou James Bond. Comme il y a très peu de sources, qu'il a laissé peu de choses de lui, et même qu'entre 1585 et 1592, il disparaît: c'est le bonheur du scénariste. Mais le plaisir de l'écriture, quand on joue avec l'Histoire, c'est de respecter ce que l'on sait, pas de la transformer... Dans les 150 dernières années, les historiens ont attribué la paternité de Shakespeare à 80 personnalités. Faire la 81 ème n'a pas d'intérêt. Il faut essayer une piste différente...>>.
Petit rappel sur ce que l'on pourrait appeler l'affaire Shakespeare: Shakespeare est né en 1564 et est mort en 1616, Shakespeare aura écrit 37 œuvres dramatiques, dont « Le Songe d’une nuit d’été » (1595), « Le Marchand de Venise » (1597), « Roméo et Juliette » (1598), « Hamlet » (vers 1600) et « Othello » (1604). Si les documents officiels prouvent qu’un certain William Shakespeare a bel et bien vécu à Stratford-upon-Avon et à Londres, une polémique passionnée naît très vite sur l’identité du dramaturge. La question est posée par des personnalités prestigieuses (Walt Whitman, Mark Twain, Henry James ou Sigmund Freud) : tous doutent que le citoyen de Stratford nommé « William Shaksper » ou « Shakspere », homme de peu d’éducation, ait réellement composé les œuvres qui lui étaient attribuées, en particulier des textes aussi denses et référentiels. A l’inverse, à la même période, un poète et écrivain talentueux comme Edward de Vere (17ème comte d’Oxford) aurait pu collaborer avec un prête-nom et écrire une bonne partie de ces textes. Ce sont les tenant de cette théorie qui sont les méchant du "Testament de William S. Ils sont menés par un descendant d'Edward de Vere. Il faut préciser qu’à l’époque élisabéthaine, les collaborations entre dramaturges étaient fréquentes.
Mais le parti pris de développer un pan de la vie de William Shakespeare sous forme de flash-back, fait que nos héros passent en arrière plan. Je n'ai pas compté les cases mais il me semble que jamais dans une de leurs aventures,Blake et Mortimer auront été aussi absents d'un album !
Et que dire d'Olrik qui semble de plus en plus encombrer les scénaristes repreneurs des aventures de Blake et Mortimer? Ce que confirme Yve Sente: << L'absence d'Olrik est une contrainte volontaire que je m'impose. Je trouve que c'est un personnage embarrassant. Déjà Edgar P. Jacobs avait tenté de s'en débarrasser dans "Le piège diabolique, mais les lecteurs lui avait reproché, et il avait été prié par l'éditeur de le remettre dans le récit. Si dans une série d'aventure le "méchant" est toujours le même avec le temps, il se ridiculise.>>. Dans "Le testament de William S. Olrik est relégué dans un rôle de chef de Maffia téléguidant des opérations douteuses du fonds de sa cellule! On ne le reconnait pas, tout comme on ne reconnait pas Sharkey, qui semble avoir subi une cure d'amaigrissement.
Le testament de William S. est un récit très précisément situé dans le temps. L'aventure se déroule sur trois jours, les 28, 29, 30 aout 1958. Les auteurs se sont donc infligé une sérieuse contrainte avec laquelle, ils ont joué à moins qu'elle les ait piégée. Elle incite en-tout-cas à la vigilance le lecteur pointilleux que je suis. Cette demande à l'attention est une bonne chose pour un album dont la qualité, il me semble réside surtout dans les détails (comme la couverture du Life que lis le marquis...) .
Ainsi dès la page 10 avec la présentation des invités à Venise, du marquis Stefano Da Spiri, chez qui tout commence, mon attention est alerté par la tenue que porte Peggy Newgold, clone de Peggy Guggenheim avec un zeste de Gertrude Stein par son côté garçon manqué et le fait que Peggy Newgold soit brune et ronde (il me semble qu'en regard du rôle joué par cette dame dans l'histoire, il aurait été plus simple et plus intéressant de mettre en scène la véritable Peggy Guggenheim). La dame arbore une robe qui fait beaucoup penser à la robe Mondrian, signée Yves Saint Laurent. Or cette robe a été présentée lors de la collection haute couture automne-hiver 1965. La tenue de Peggy Newgold en aout 1958 dénote chez cette dame un incontestable avant-gardisme que ne démente pas les oeuvres oeuvres d'art qui parsème sa demeure que nous découvrons quelques pages plus loin... On peut y reconnaitre des oeuvres de Picasso, Dubuffet, Giacometti...
Autres éléments qui datent une bande-dessinée, les automobiles. Dans "Le testament de William S., il y en a presque autant que dans un album de Michel Vaillant. Cela commence avec la Jaguar SS Airlane Sedan datant de 1935 du peu recommandable grand maitre du Temple de la loge d'Oxford. Ensuite nous avons droit au traditionnel, taxi londonien, presque un personnage à part entière dans la saga Blake et Mortimer mais avec le véhicule suivant, une Ford anglaise Zéphir ou une Ford américaine (?),comme il est dit dans une bulle. Il semblerait que ce soit la même Ford que dans SOS météores, amusant clin d'oeil**. Ceci dit mon détecteur d'anachronismes a été réveillé! Car cette automobile m'a paru un peu trop moderne pour 1958 et aussi un peu fantaisiste même si elle ressemble beaucoup à des modèles existants.
Mais là où mon détecteur d'anachronismes s'est mis à hurler c'est quand au détour d'une case censée représenter Londres en 1858 j'ai reconnu la Bridge Tower alors que celle-ci a été construite 30 ans plus tard! Il a également sérieusement teinté en découvrant, en 1958, je le rappelle la présence d'une photocopieuse dans le palais du marquis!
L'audace historique n'est pas la seule dans cet aibum, il faudrait parler de l'audace sexuelle! La relation d’amitié très forte et ambiguë que noue Shakespeare avec un autre homme, qualifiée de «fort peu conventionnelle», fait directement écho à celle de Blake et Mortimer, ces éternels colocataires. Sans oublier, à trois cent cinquante ans d’écart, l’apparition à chaque fois d’une femme pour que le couple devienne "trouple"...
Autre audace la représentation d’une femme en couverture. Ce qui aurait été inimaginable du temps de Jacobs! Paru en mars 2008, « Le Sanctuaire du Gondwana » osait déjà présenter Mortimer aux côtés d’une femme en pleine brousse africaine. Les auteurs réintroduisaient alors le personnage secondaire de Sarah Summertown (découverte dans le 1er tome des « Sarcophages du 6ème continent » en 2003 ; opus16 des aventures de nos deux gentlemen), une romancière et archéologue devenue le grand amour de jeunesse du professeur Mortimer. Le lecteur perspicace (en l'occurrence cette fois plus que le professeur) et un tantinet observateur en apprendra un peu plus dans cet album sur la vie privée de Mortimer. Sente et Juillard ne cachent pas que l’éditeur a apposé son veto à ce que le récit soit plus explicite sur le sujet, contrairement à leurs intentions...
Les découpages sont dynamiques, les décors et les jeux de lumière soignés. Les récitatifs sont toujours aussi nombreux. Pour alléger leur présence dans la planche, les bulles qui sont d'ailleurs rectangulaires ont des fond de couleurs différentes. La coloriste, Madeleine Demille, a fait un beau travail, respectant la palette jacobsienne, pas de tons criards mais des couleurs subtiles et denses. On peut juste s'étonner de son goût pour le vieux rose dont elle teinte certains récitatif et surtout l'Austin d'Elizabeth. Le scénario d’Yves Sente renoue habilement avec la gentry britannique que l'on avait déjà côtoyée dans le serment des cinq lords. Dans le testament de William S. Il n’est question que de lord, conte et marquis, de généalogie, d’ancêtres et d’honneur. Cela fait plaisir d'être dans le meilleur monde...
La série « Blake et Mortimer » figure parmi les best-sellers de la bande-dessinée et même parmi les best-sellers tout court depuis plus d’une décennie. En 2008, « Le Sanctuaire du Gondwana » (tome 18), tiré à 600 000 exemplaires, s’écoulera en France à 266 600 exemplaires (chiffre à multiplier par 1,4 pour le rajout des ventes Belgique/Suisse). En 2012, "Le serment des 5 lords" (tome 21) est le titre le plus vendu de l’année avec 250 000 ventes. Idem en 2013 avec "L'onde septimus" (235 500 exemplaires) et en 2015 avec "Le bâton de Plutarque" (tome 23, édité à 500 000 exemplaires francophones et 40 000 exemplaires néerlandais), écoulé à 232 000 exemplaires dès le début 2015. Avec un sujet aussi ambitieux et passionnant que le cas Shakespeare, Yves Sente vise certainement juste dès le départ, au profit d’un scénario au parfum so british digne du précédent des « 5 Lords ». Le tirage de l'album " Le testament de William S." est tiré à 500 000 exemplaires. Il est décliné en quatre versions différentes (classique, strips, éditions spéciales Fnac et Leclerc), André Juillard aura concocté autant de visuels de couvertures intrigants. Fidèles à la conception jacobsienne, ces visuels figent un instant clé du récit.
Passant devant le Grand Palais par un soleil radieux et voyant que la file d'attente était courte pour entrer à Monumenta, je me suis offert un nouveau "tour de manège". Et là une double surprise m'attendait d'abord que l'on puisse monter sur le pronenoir pour voir l'intervention de Daniel Buren par dessus et ensuite de voir l'artiste en personne dédicacer le livret de son monumenta.








Paris, mai 2012

Daniel Buren en dédicace