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livre

Le chant d'Achille de Madeline Miller

22 Février 2026, 08:05am

Il faut être un peu inconscient ou tout du moins fort téméraire pour situer un roman dans l'antiquité et en particulier dans la Grèce ancienne pour laquelle on a relativement peu de traces sur la vie au quotidien à cette époque. Et encore plus d'aller sur les brisées d'Homère, comme le fait Madeline Miller qui dans son « chant d'Achille » nous raconte l'histoire d'amour entre Patrocle et le bouillant Achille. L'entreprise périlleuse n'a pas rebuté Madeline Miller pas plus que naguère elle avait fait reculer Marie Renault. On pense beaucoup à l' « Enfant perse » de cette dernière dans les cent premières pages du livre. Mais Madeleine Miller ajoute une difficulté supplémentaire c'est, qu'à moins d'être amnésique ou un cancre de compétition, grâce à nos souvenirs de lycéens, on en connait la suite et pourtant dès les premières pages la romancière nous donne une envie irrésistible de découvrir la suite.

Au début du roman c'est un jeune garçon qui parle à la première personne. Nous ne savons pas immédiatement de qui il s'agit. On apprend seulement, dès l'incipit, qu'il est fils de roi. Très vite, même si l'on avait pas lu le titre, on comprend que nous sommes dans des temps très anciens.

Si le nom de Marie Renault vient immédiatement à l'esprit, il n'est pas interdit non plus de songer à Marguerite Yourcenar et ses « Mémoires d'Hadrien ». Mais notre première académicienne n'a peut être pas oser, comme le fait sa consoeur, mettre au centre de son roman, la passion de l'empereur pour Antinous qui pourtant innerve tout ce chef d'oeuvre. Madeline Miller n'a pas eu de ces pusillanimités. Elle a mis l'amour de deux hommes, Achille et Patrocle comme pivot de son livre. A propos de Patrocle, Marguerite Yourcenar en a néanmoins fait un portrait dans « Feux »: << Toutes les particularités dont Achille se souvenait en pensant à Patrocle: sa pâleur, ses épaules rigides, un rien remontées, ses mains toujours un peu froides, le poids de son corps croulant dans le sommeil avec une densité de pierre acquéraient enfin leur plein sens d'attributs posthumes, comme si Patrocle n'avait été vivant qu'une ébauche de cadavre.>>.

Quiconque a fait ses humanités se souvient, peu ou prou, de ce que nous narre Homère (et quelques autres pour les plus curieux; pour ceux qui veulent savoir la suite de l'Iliade je leur conseillerais la lecture de « La fin de l'iliade de Quintus de Smyrne » qui fait le pont entre l'Iliade et l'Eneide.) sur la guerre de Troie mais de Patrocle et d'Achille avant cette campagne, en général, on ne s'en souvient guère (surtout si comme moi la lecture de l'Iliade remonte à un demi-siècle). C'est pourquoi toute la première partie du livre, consacrée à la formation des deux garçons m'a paru la plus intéressante et la meilleure. Par la suite quelques passages sont moins convaincants, en particulier celui du sacrifice d'Iphigénie un peu rapidement expédié. A propos de l'éducation d'Achille, les versions diffèrent sur les personnes qui prirent soin du jeune garçon. Tantôt, on nous dit qu'il fut élevé dans la maison paternelle, tantôt on raconte qu'il fut confié au Centaure Chiron, qui vivait sur la montagne du Pélion. Madeline Miller a mixé les deux histoires. Elle envoie, lorsqu'il a 11 ans, Achille, accompagné de Patrocle, à Chiron. Le séjour des deux garçons chez le centaure semble être une escale au paradis terrestre. Le chant d'Achille restera pour moi surtout un très beau roman de formation.

Madeline Miller a pris bien des libertés par rapport à la geste homérique; si bien que l'on se prend à espérer, un peu follement, que Patrocle reviendrait vivant de la guerre de Troie, alors que le lecteur béotien tel que moi connait surtout de Patrocle sa mort. Serait on avec ce « Chant d'Achille » en présence d'une uchronie troyenne?

La plus grande différence de ce roman avec l'épopée troyenne contée par Homère réside dans l'âge des deux personnages principaux, Achille et Patrocle et donc dans leur rôle dans leur relation amoureuse. Dans L'Iliade c'est clairement Patrocle qui est plus âgé qu'Achille. Patrocle est donc l'eraste (pour faire simple: l'ainé actif) et Achille l'éromène (le plus jeune, le passif). En revanche, conformément au « Chant d'Achille » dans lequel Patrocle a quelques années de moins qu'Achille, leur nombre n'est pas clairement défini et au fil des ans, comme c'est logique, cette légère différence d'âge s'estompe, chez Eschyle comme chez Eschine, les rôles et les âges sont inversés, Achille est l'éraste et Patrocle l'éromène.

Ce qui est amusant est que ces relations très codifiées entre hommes se retrouvent aujourd'hui dans les mangas du genre yaoi. Dans ceux-ci l'éraste est un sémé et l'éromène un uké. Ce type de bande dessinée est fait au Japon par quasiment exclusivement des femmes... Puisque j'en suis à la bande dessinée je signale qu'il y a une version assez ébouriffante de la guerre de Troie ou plutôt de ses alentours

Platon est de l'avis opposé à Eschyle qu'il critique sans ménagement dans son Banquet, il fait dire à Phèdre que « ce sont des balivernes, ce que dit Eschyle quand il fait d'Achille l'amant de Patrocle. Achille était plus beau que Patrocle, et même plus beau que tous les héros, il est donc bien plus jeune, comme l'indique d'ailleurs Homère. » Malgré ce désaccord, Phèdre non plus n'a aucun doute sur les relations de Patrocle et Achille. Dans ce texte, Platon critique la trilogie théâtrale d'Eschyle composée des tragédie: « Les myrmidons », « Les néréides » et « Les phrygiens ».

Néanmoins, par la suite, la tradition se stabilise sur la version d'Eschyle, plus conforme au statut social des deux hommes. Ainsi, Élien déclare : « tandis qu'Alexandre couronnait la tombe d'Achille, Héphaestion couronna celle de Patrocle, laissant ainsi entendre qu'il était le mignon d'Alexandre, comme Patrocle avait été celui d'Achille.

Dans le « Chant d'Achille » leur amour physique est « moderne ». Les rôles ne sont pas figés. L'historien Bernard Sergent, ne dit pas autre chose lorsqu'il affirme que les rapports entre Achille et Patrocle ne se rattachent pas au modèle pédérastique : il s'agit d'une relation entre jeunes gens de même génération. La relation sexuelle entre les deux garçons est au centre du roman, alors que chez Homère, si on peut la supposer, elle n'est pas clairement établie. Pour sa part Xénophon, faisaient valoir qu'ils n'étaient qu'amis.

Il est facile de comprendre pourquoi Madeline Miller et bien avant elle Eschyle on fait de Patrocle l'éromène. C'est par licence théâtrale et romanesque, pour que leur oeuvre soit logique car toute la posture de Patrocle durant la guerre de Troie est beaucoup plus conforme à celle d'un éromène qu'à celle d'un eraste. Avoir fait de Patrocle un Eraste une des principales incohérences du récit d'Homère. Ces incohérences narratives confortent bien l'idée, quasi établie aujourd'hui, qu'Homère (si toutefois cette personne physique a réellement existé) ne serait pas l'auteur unique de ses poèmes mais une sorte de collecteur de tous les récits autour de la guerre de Troie. Il n'aurait fait que les rassembler dans l'ambition d'en faire une sorte de récit canonique de ces légendes. En cela le travail de Madeline Miller pour écrire « Le chant d'Achille » a été un peu semblable à celui d'Homère car si de nombreuses versions antiques de la guerre de Troie ne sont pas arrivées jusqu'à nous il en reste néanmoins de très nombreuses sans compter toutes les variations modernes sur le sujet. Elle a du faire constamment un choix parmi les différentes versions.

Il y a d'autres différences entre ce roman et l'Iliade. Elles informes sur les sources de l'auteure. Madeline Miller pour le meurtre qui a conduit Patrocle à l'exil a repris la version du mythographes Apollodore qui parle d'une dispute d'enfants à propos d'osselets. D'autre sources (voir par exemple le Grand Larousse en X volumes) indiquent que Clysonyme a été tué par Patrocle d'un coup de palet. Mais Apollodore fait de Clysonyme le cousin de Patrocle, et donc par ricochet d'Achille. La romancière américaine n'a pas retenu ce cousinage en revanche comme Apollodore elle en fait ensuite l'un des prétendants d'Hélène. A propos de cousinage, le film américain « Troie » de Wolfgang Petersen datant de 2004 n'a pris en compte en ce qui concerne la relation Patrocle-Achille que ce cousinage, puritanisme yankee oblige... Mais le cinéma n'est pas toujours aussi prude sur le sujet; comme le prouve le court-métrage de Barry Purves, un cinéaste d'animation Anglais, qui raconte notamment cette histoire d'amour, de manière très érotique avec ses petites marionnettes. Le film de Purves est visible sur la toile : Achilles (1995, 11 min) 
http://www.youtube.com/watch?v=7jpax3l19zw.

Selon la tradition, ce ne serait qu'à partir du ve siècle av. J.-C. Que les deux jeunes gens serait devenus un symbole des relations pédérastiques. Par exemple Alexandre le Grand et Héphaestion se réclamaient du modèle de l'amour entre Achille et Patrocle.

Dans une interview l'auteure a déclaré s'être beaucoup inspirée de la poésie lyrique antique, de modèles comme Sappho et Catulle, pour créer la relation entre Achille et Patrocle pour en faire un mélange d'amitié, de sensualité et de beauté quotidienne tel que les poètes lyriques antiques le célébrait.

Pindare dans ses Olympiques montre Patrocle accompagnant Achille quand ce dernier ravage la ville de Teuthrania, en Mysie. Un vase célèbre montrant Achille pansant la plaie de Patrocle illustre peut-être cet épisode. Madeleine Miller n'a pas repris explicitement cette anecdote mais fait accompagner Achille par Patrocle, au début de la guerre de Troie dans les razzias qui ont pour but d'affamer la ville assiégée.

Les homéristes distingués pense que Patrocle n'est pas une invention d'Homère car se dernier dans le premier chant ne le présente pas, comme s'il était connu de tous, en revanche ils subodorent que l'aède en a fait un personnage plus important qu'il n'était auparavant.

Une des principales difficultés à laquelle a du se confronter la romancière est de faire parler d'une façon crédible des personnages d'une part mythiques et qui d'autre part évoluent dans un monde totalement différent du notre; il y a plus de 3000 ans. L'auteure la surmonte par son écriture faite de phrases courtes et de mots simples néanmoins précis et justes. Elle ne tombe pas dans le travers de nombre de romans historiques dont le texte semble fait que d'une suite de notes en bas de page, à l'exemple de l'illisible « Alexandre le grand » de Roger Peyrefitte.

Précédemment j'ai avancé le chiffre de 3000 ans, je ne vais pas déroger à mon habitude et vous entretenir de datation; ce qui est un comble à propos d'évènement qui n'ont peut être jamais eu lieu. Cependant dès l'antiquité on sait préoccupé de savoir à quelle date se déroulait l'épopée de la guerre de Troie. Ainsi Eratosthène situait la chute de Troie 408 avant la première olympiade soit en 1183 avant notre ère. Aujourd'hui on date la destruction des remparts de la ville que l'on pense correspondre à Trois entre 1200 et 1180 avant J.C.

Madeline Miller nous met en empathie d'emblée avec son narrateur puis avec son ami Achille en décrivant des scènes intemporelle comme la naissance de l'amour entre les deux garçons. Telles qu'il nous est décrit cela pourrait être hier dans un camp de vacances ou avant hier dans un collège anglais ou dans n'importe quel ailleurs n'importe quand. Patrocle et Achille sont longs à découvrir les plaisirs de l'amour physique. Dans leur cas la tendresse précède la passion. Les héros inverseraient-ils les termes de l'amour. C'est peut être ce qui les distingue des simples mortels?

Même s'il est préférable pour aborder ce livre d'avoir quelques connaissances de l'Histoire et de la mythologie grecque et aussi peut être d'avoir humé l'air des rivages de Péloponèse et des cyclades, tout cela n'est pas indispensable, car dans le cours du récit la romancière délicatement, et toujours à propos, en quelques lignes, nous racontes un des innombrables récits et aventures des dieux et héros qui gravitent autour de l'Olympe. Mais l'auteure sait être aussi être prosaïque essaimant avec légèreté dans son texte des considérations sur le quotidien de la vie familiale, sur la vie dans les palais des roitelets grecs, la place des femmes dans cette société. Les vêtements, la médecine, l'alimentation sont décrits avec précision fascinante. Elle nous donne a comprendre les questions d'honneur, qui régissait le monde guerrier grec. Si la difficulté de camper une histoire dans un décor qu'aucun lecteur ne puisse imaginer sinon au mieux en s'aidant de quelques souvenirs de voyage pour la nature et de quelques pictogrammes de cinématographe qui déforment l'imaginaire plutôt qu'ils le fécondent pour les scènes d'action, peut être en partie résolu par le style, il n'en va pas de même pour les intrusions des dieux qui sont des personnages essentiels de l'Iliade. Dans un roman moderne ils ne peuvent pas bénéficier du paravent de la licence poétique homérique. Même si j'ai tiqué à la précision que la barbe du centaure Chiron était bien entretenue (Comment les centaures se rasent-ils? Voilà une question que l'on ne se pose pas tous les jours.) Madeline Miller s'en sort avec les honneurs. Mis à part Thétis, la néréide mère d'Achille, sans occulter les divinités, elle les a intelligemment laissées au second plan.

La lecture du chant d'Achille ne prétend pas se substituer à celle de l'Iliade pourtant je suis sur qu'après avoir dévoré le roman de Madeline Miller il sera impossible de voir du même oeil qu'auparavant les héros du poète grec. Le chant d'Achille aurait du plutôt s'appeler « La gloire de Patrocle » que nous voyons au fil des page se transformer. Le garçon un peu disgracieux solitaire et mal ­aimé, plus doué pour la musique que pour le combat devient le meilleur des grecs. Quand à Achille certes très beau et bouillant, que les dieu de l'Olympe me pardonne ce lèse héros, il est tout de même un peu con con... Ulysse est sous la plume de Madeline Miller certes très malin mais moins sympathique qu'ailleurs quand à Agamemnon quel affreux rustre...

Il y a du Dumas mâtiné de Yourcenar chez cette jeune auteure américaine, Madeline Miller a 35 ans. Elle est par ailleurs professeur de grec ancien et spécialiste de Shakespeare, connaissance qui n'ont pas du la desservir pour écrire Le chant d'Achille qui est son premier roman et en même temps un coup maître. Il me semble que son livre illustre parfaitement cette remarque d'Alexandre Dumas : « C’est le privilège des romanciers de créer des personnages qui tuent ceux des historiens. La raison en est que les historiens se bornent à évoquer de simples fantômes, tandis que les romanciers créent des personnes en chair et en os. ». L'ambition de Madeline Miller était « de rendre hommage à la langue d’Homère, en restant accessible à tous, » Elle a pleinement réussi.

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L'innocent de Ian McEwan

18 Février 2026, 07:37am

 

Avec « L'innocent » dans lequel Ian McEwan mêle avec dextérité roman d'apprentissage, d'espionnage et série noire, je poursuis à la fois mon exploration du roman anglais contemporain, qui est, je le répète pour la énième fois, et ce avant l'avalanche des romans de la rentrée littéraire autochtone, très supérieur au roman français, et incidemment ma réflexion sur la datation exacte des actions dans les oeuvres de fiction, une de mes marottes qui est, vous en conviendrez, bien inoffensive.

Dans les premières pages de ce roman, qui n'est pas certes, le chef d'oeuvre de son auteur, mais peut être le plus surprenant et réussi en ce qui concerne sa diabolique construction, McEwan nous donne une leçon de subtilité en matière de chronologie. En effet il ne commence pas par asséner que nous sommes à Berlin en 1955 et que son héros Leonard est fils unique d’un couple de petits-bourgeois de la banlieue de Tottenham, ou plutôt son anti-héros, car le titre qualifie le personnage; si l'on prend pour innocent dans le sens de benêt (tout du moins au début ensuite ce sera plus du sens courant de ce mot qu'il s'agira). Nous apprenons seulement page 17 que Leonard est un jeune homme de 24 ans (il est toutefois nécessaire d'effectuer une petite opération arithmétique pour parvenir à ce résultat). Dans cette même page 17, il nous est révélé que Leonard était << … condamné à se servir d'un téléphone, un instrument qu'il maniait médiocrement en dépit de sa profession...>>. On comprendra la charge humoristique de cette remarque que vers la page 70 lorsque l'on apprendra que Leonard est ingénieur en téléphonie. On en déduit immédiatement par cette phrase que d'une part l'action ne doit pas se passer en 1989, date de la parution du livre en Grande Bretagne (il est important lors de la lecture de bien se souvenir que ce livre a été écrit juste avant la chute du mur de Berlin), car alors un adulte, bien que nous soyons avant l'ère du téléphone portable, un tout autre monde, à moins d'être sévèrement demeuré, savait se servir d'un téléphone. Demeuré certes Leonard ne l'est pas mais cette remarque fait suggéré qu'il ne doit pas être bien dégourdi.

Comme je l'avais déjà signalé dans les précédents billets sur des livres de cet auteur, McEwan n'hésite pas à se référer, de manières plus ou moins explicites, à ses ainés des lettres anglaises. Si j'ai déceler clairement des traces de Virginia Woolf, Daphné du Maurier, Evelyn Waught ou Somerset Maugham dans d'autres de ses livres, ses références sont ici à chercher du coté, bien sûr de John Le Carré mais aussi de Graham Greene sans remonter à Ambler... avec en plus une touche de James Hadley Chase. Enfin les lecteurs des romans de Philip Kerr, ceux qui se passent dans le Berlin de l'immédiate après guerre, ne seront pas non plus dépaysés. On s'attend même à voir surgir d'une page l'autre Bernie... Les descriptions du Berlin, encore en grande partie détruit des années 50, sont saisissantes. On peut penser que pour leur rédaction l'auteur a puisé dans ses propres souvenirs car il a résidé enfant (il est né en 1948) en Allemagne, où son père, officier écossais dans l’armée britannique, était en poste.

Il me semble qu'une des raisons pour lesquelles les romans anglais d'aujourd'hui sont très supérieurs à leurs homologues français (j'y reviens) c'est que leur auteur n'hésite pas à s'inscrire dans un genre pour mieux parfois d'ailleurs le subvertir, comme le fait par exemple Will Self avec Dorian qui est un Oscar Wilde sous acide. En un mot en Angleterre être post-moderne n'est pas une injure. Les romanciers d'outre manche montrent aussi qu'ils connaissent bien la littérature de leur pays et qu'ils en sont de grands lecteurs. Alors que ce qui caractérise nombre d'écrivains français est leur désir d'innovation à toute force, en particulier en ce qui concerne la forme. Cette obsession traduit surtout leur incurable manque de modestie. Pour s'en persuader il n'y a qu'à écouter leurs interviews sur France-Culture, chaine de radio anciennement vouée à la diffusion de la culture, qui pense depuis quelques années que ce sont les auteurs qui parlent le mieux de leurs livres. Si vous prenez par exemple l'émission « Carnet d'or », dévolue uniquement aux romans français, vous aurez l'impression d'écouter les confidences venues d'outre tombe de Stendhal, Chateaubriand, Simenon, Jules Valles ou quelques autres au choix, c'est selon, alors que ce n'est que Tartempion qui tente de vendre son premier opus.

Il a pourtant des inconvénients à cette revisitation des grands classiques de la littérature. L'un d'eux est que l'écrivain risque de tomber dans le pastiche. McEwan avec « L'innocent » n'est pas loin d'en faire un de John Le Carré, ce, avant le tournant époustouflant que prend son histoire vers la fin du deuxième tiers. Mais paradoxalement c'est un français qui a réussit l'exploit d'écrire un livre qui pourrait avoir été écrit par son modèle. Il s'agit de Thierry Dancourt qui est parvenu avec « Hôtel de Lausanne » à écrire un des meilleurs romans de... Modiano. Autres danger celui de faire son malin. Le romancier anglais se laisse aller souvent à ce travers, soit par la distance qu'ils instaure entre le lecteur et ses héros, c'est le cas ici où quelques commentaires de l'auteur montre qu'il connait, à la différence de son lecteur, l'avenir de sa créature. Ces interventions qui informent que le présent de l'action n'est pas celui de l'auteur, polluent la relation entre le lecteur et les personnages du roman. Autres tentations auxquels les plus doués romanciers britanniques ne savent pas toujours résister, celle de montrer leurs « biscotos » littéraires. Le meilleur exemple de « vous allez voir ce que vous allez lire » est sans doute donné par David Mitchell dans « Cartographie des nuages» dans lequel non seulement il invente une forme de construction romanesque, mais parvient en 700 pages (tout de même) à écrire un roman historique, un récit comique, une romance gay, une série noire, un roman d'anticipation et j'en oublie, le tout soutenu par une réflexion philosophique sur la fin des temps. Qui dit mieux! Heureusement ces prouesses sont souvent sauvées par le fameux humour anglais qui évite à « L'innocent » de tomber dans la banalité où il risquait de choir dans ses deux premiers tiers; ensuite le lecteur est tellement emporté par la suite effrénée des événements qu'il ne songe plus qu'à tourner les pages...

Mais avant d'être entrainé dans ce tourbillon horrifique, le lecteur aura eu le loisir de se poser quelques questions, lorsque par exemple McEwan assène page 102 << qu'il n'y avait rien d'extraordinaire, en 1955, qu'un garçon du milieu et du caractère de Leonard n'ait encore eu aucune expérience sexuelle à la fin de sa vingt-cinquième année.>>. On est pas forcé de le prendre au sérieux. Le romancier anglais en tout cas le romancier anglais blanc, à l'exception de Coe, verse rarement dans la sociologie plaie de la fiction française qui se sent une obligation de « témoigner ».

N'importe quel livre d'une certaine qualité peut être un véhicule pour la réflexion, celui-ci pas moins qu'un autre. Lorsque j'y lis qu'en 1955, le grand souci d'un couple d'anglais de la classe moyenne était l'achat d'un poste de télévision cela me surprend. Dans mon souvenir, je reviendrais sur cet aspect, la télévision en France était fort rare alors pourtant le pays connaissait moins de restrictions que la Grande Bretagne où il est vrai le désir de télévision avait été exacerbé par la retransmission du couronnement de la Reine...

A propos des souvenirs il me semble que le lecteur prendra plus d'intérêt à un roman s'il est un contemporain de l'action qui s'y passe. Car dans ce cas, il confrontera ses expériences avec celles des héros du récit. Faut-il encore que les péripéties du livre se déroulent dans un milieu où le lecteur a lui même navigué ou à la rigueur qu'il connait par des personnes qui lui sont proches d'ou l'importance de la sociologie du roman qu'on lit. Bien que cette question soit tabou, il est évident que le lecteur aura plus d'empathie pour des personnages de sa classe, de sa race, de son pays pour ne pas dire de sa contrée que pour pour d'autres, qu'il faille dépasser ces frontières pour embrasser l'ensemble du spectre de la littérature est une même évidence.

Un des grands talents de McEwan est sa sagacité psychologique. Je serais étonné qu'il ne soit pas un grand admirateur de « Madame Bovary ». Ses personnages agissent la plupart du temps comme des imbéciles. C'est ce qui les rend très crédibles. N'agissons pas nous même ainsi? L'auteur a également le singulier talent de nous faire adopter ses créatures pour lesquelles, au départ, en raison de leur froideur et d'une certaine médiocrité, elles se révèleront au fil des pages plus intéressantes que ce que l'on avait pressenti, on ressent que peu d'accointance.

McEwan a compris que comme au tennis le changement de rythme était important pour gagner la partie. Imaginez que vous jouez une partie de tennis de château lorsque soudain votre partenaire vous balance « un pain » qui transperce votre raquette; c'est exactement ce qui se passe pour le lecteur plongé dans « L'innocent ». Il est en train de lire une bluette sur fond de guerre froide. Il est arrivée au deux tiers du roman et n'espère plus qu'un vague ersatz du « Troisième homme » (à cause du tunnel car dans « L'innocent » un tunnel est au centre de l'histoire), lorsque tout à coup il se retrouve en plein gore, mais alors du très gore, presque autant que chez Poppy Z. Britte et là je ne vous parle pas de ses livres de cuisine du bayou... Mais je ne peux pas en dire plus sans déflorer le roman sachez, les cinéphiles un peu retord me comprendrons (je vais citer des films car je ne vois pas de romans appropriés), que vous allez être immergé dans un mélange du « Trio infernal » de Francis Girod et de d' « After hour » de Scorcese...

Cette brusque rupture de ton a déclenché chez moi une irrépressible hilarité dont seul fut témoin mon chat et peut être un merle de passage... Peut être que vous serez moins sensible à l'humour très noir de Ian McEwan que moi et confirmerez le diagnostique d'un docte psychiatre qui a jadis vu en ma personne un pervers polymorphe...

Dans l'« L'innocent » comme souvent dans ses livres, Ian McEwan a mis en son centre la culpabilité mais cette fois c'est l’individu qui conditionne lui-même sa perte et non une intervention extérieur d'ou la référence à Kafka dont un extrait du « Terrier » est mis en exergue au début du roman. Un autre extrait débute le livre, une phrase qu'aurait dit Churchill et qui est rapportée par John Coleville: << Après la guerre nous serons faible, nous n'aurons plus ni argent ni force et nous nous retrouverons entre les deux grandes puissances, les Etats-Unis et l'Union soviétique.>>. Elle résume bien ce que laisse entrevoir la réaction des personnage anglais maris de n'être que les citoyen d'un pays de second ordre et nourrissant une amer jalousie envers les américains. La jalousie est par ailleurs l'un des fils rouges de l'intrigue.

Le style de « L'innocent » qui est écrit sagement à la troisième personne du singulier avec ce qu'il faut de dialogue pour dynamiser la page, est moins descriptif que celui de « Délire d'amour » tout en restant introspectif et est plus fluide que celui d' « Expiation » 

A l'instar des romans de Murakami, « L'innocent » a une riche bande son composée des rocks que chantaient Bill Haley, Jerry Lee Lewis, Elvis Presley... A propos de bande son cet oeuvre de McEwan a été adaptée au cinéma en 1993 par John Schlesinger. Je ne sais si McEwan a une autant de chance qu'avec deux autres adaptations très recommandables, de ses livres que ce soit celle d' « Expiation » ou celle de « Ciment garden » car je n'ai pas vu le film tiré d' »L'innocent » contrairement à ces deux autres, mais la critique n'a guère été favorable à sa sortie.

A la dernière page, on apprend que le volet espionnage de cette histoire extravagante est tirée de faits réels, ce n'est pas la moindre surprise de « L'innocent ».

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La vocation suspendue de Pierre Klossovski

13 Février 2026, 07:31am

 

La vocation suspendue ou le parcours d’un défroqué

La vocation suspendue est le récit crypté des errances monastiques et théologique de P.K de 1940 à 1943.

Des ce premier roman P.K travaille autour de stéréotypes, ceci pour avoir le plaisir de les détourner, aussi bien en ce qui concerne la forme que le fond. Le narrateur présente le texte que l’on va lire comme provenant d’un livre à petit tirage, La vocation suspendue, qu’il a découvert dans une librairie de Lausanne peu de temps après la guerre. Procédé romanesque éculé que P.K ravive par une idée originale, celle de ne pas proposer la lecture du dit livre comme nous pourrions nous y attendre, mais celle du commentaire de l’ouvrage dont le héros est un certain Jérôme dont nous allons suivre difficilement les affres de sa foi. Ce commentaire fait la supposition que le choix de Jérôme de set réfugier dans la vie monacale aurait pour raison principale celle de fuir son homosexualité.

La vocation suspendue est un roman d’apprentissage un Bildungroman comme le présente le commentateur dont on ne saura rien. Un apprentissage assez tardif puisque l’on apprend que le postulant moine, en raison de son âge est dispensé de résider avec ses semblables au séminaire.

Jérome ressemble beaucoup à P.K. auquel ce portrait correspond tout à fait: << Chez Jérôme l’intelligence, contaminé par l’indéracinable orgueil est devenu une simulation de la piété.>> (VS page 109). Mais Jérôme a déjà beaucoup d’Octave, le simulacre récurrent de P.K qui endossera également le nom de Damiens dans le Baphomet.

Par un biais astucieux d’un exemple littéraire l’auteur suggère que La vocation suspendue serait une autobiographie déguisé de son auteur: << Prenons Bloy, par exemple; c’est bien toute la tonalité de son existence quotidienne qui se communique au lecteur de de ses romans.>> (VS page 13).

Les expériences monacales de Jérôme sont assez difficile à suivre en raison du fait que tous les noms et les diverses obédiences catholiques sont cryptées. Le roman est en parti un roman à clés dont trois quart de siècle après beaucoup se sont perdues.

Si l’auteur a pris soin de masquer certain nombre de personnages réels par des noms d’emprunts, plusieurs autres sont formées par l’amalgame de plusieurs personnalités. Ainsi si Massignon est le substrat principal du personnage de La Montagne, P.K a doté aussi de plusieurs particularités physiques propre à André Gide (VS page 65). L’auteur non sans malice parle de l’influence de La Montagne sur la chrétienté à la mesure de celle de Baden Powel. Dans la même page nous apprenons que La Montagne héberge un garçon de quinze ans… Il y a aussi du Max Jacob dans ce personnage.     

L’autre difficulté est que la lisibilité de La vocation suspendue est victime de la contamination par l’irruption de la métaphysique dans la littérature que dénonçait Julien Gracq en janvier 1950, dans La littérature à l’estomac:

<< La métaphysique a débarqué dans la littérature avec ce roulement de bottes lourdes qui en impose pour commencer (…) avec armes et bagages avec ses moeurs, ses divertissement à elle, sa langue, l’agrégé inconnu des indigènes. Les portes à la vérité se refermèrent assez vite, après saturation, mais déjà un tout petit peuple aux moeurs curieuses avait colonisé la littérature.>> ( La littérature à l’estomac, Julien Gracq, page 543, Julien Gracq oeuvres complète, La Pléiade 1989)

Il n’est pas douteux que P.K appartienne à ce « petit peuple aux moeurs curieuses ».

Mais la principale raison pour laquelle nous faisons figurer ce roman dans cette étude que nous centrons sur le versant pédérastique de l’oeuvre de P.K. est qu’il y est développé un rapport tout à fait surprenant pour le XXI ème siècle, mais beaucoup moins en 1950, comme nous allons le voir entre le nazisme et l’homosexualité. En cela P.K est victime de toute une doxa largement présente dans les premières années de l’après-guerre propagée par des écrivains de gauche qui faisant l’amalgame entre homosexualité et collaboration prenant appuis notamment sur les procès de Robert Brasillach, Marcel Bucard, Benoist-Méchin et quelques autres. C’est à la fois occulter le fait qu’il y avait peut être autant d’homosexuels chez les résistants que chez les collaborateurs, citons Roger Stéphane et Daniel Cordier et méconnaitre l’homophobie viscérale chez certains collaborateurs tel Lucien Rebatet.

<< La secte en question n’est pas autre chose dans la malheureuse imagination de Jérôme que la vaste confrérie des sodomite et il n’est pas impossible que l’auteur fasse ici allusion, par cette substitution d’une catégorie de persécutés entre les antisémites et les homosexuels. Nous savons d’abord que le besoin sécularisé du bouc émissaire a cherché à exploiter l’anathème qui pèse sur les juifs et que si ce fut là la première étape du nazisme, il fit bientôt d’une pierre deux coups pour atteindre l’Eglise à travers les juifs; ensuite que le phénomène homosexuel si constitutif du nazisme servit à son tour de chef d’accusation diffamatoire contre tous les religieux résistant au régime hitlérien.>> (VS page 31)

 

Cette accointance entre homosexualité et nazisme vient de loin. Sartre, dès l’avant guerre, dans sa nouvelle L’enfance d’un chef y illustre sa douteuse théorie que l’inversion mène au fascisme.

 

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LE JOURNAL 1940-1950 DE PHILIPPE JULLIAN

4 Février 2026, 07:30am

 

 

 

Philippe Jullian (1919 – 1977), né Philippe Simounet, était paradoxalement un dandy qui ne se poussait pas du col, puisqu’il dit de lui même: << Je vois le monde avec les yeux d’une cruche émerveillée.>> On peut penser que Jullian n’était pas complètement sincère en écrivant cela. Comme dans tout journal intime, il y a dans celui-ci de la pose. La plus fréquente étant celle d’un Dorian Gray bordelais. Mais les années de formation et le regard de cette cruche émerveillée sur le grand, petit et demi-monde qu’il fréquente est bien intéressant souvent drôle et parfois émouvant...

Le plaisir que procure la lecture d’un journal intime tient au savant équilibre de son contenu. Il ne doit pas être trop plein d’ergotages sur des jours sans événement comme l’est celui d’Amiel. Il doit être encore moins un plaidoyer pour une éventuelle réhabilitation comme le “Journal sous une occupation” de Marcel Jouhandeau, ni être trop le fruit de contingences très particulières tel le journal de Fresnes de Robert Brasillach. S’il n’est que ragots minuscules d’un petit monde particulier tombé dans l’obsolescence depuis sa rédaction comme l’épouvantable, à tous points de vue journal de Jacques Brenner, il lassera vite. De même s’il se réfugie trop dans les généralités de peur de tomber le masque, comme est souvent celui de Julien Green. S’il n’est qu’ un recensement exhaustifs de ses dîners en ville et de ses bonnes ou mauvaises fortunes l’ouvrage devient vite d’une lecture fastidieuse comme c’est le cas des derniers tomes du journal de Gabriel Matzneff, journal qui n’a fait que décliner au fil des ans. Il ne doit pas être non plus un véhicule cahotant pour une délation haineuse comme est celui d'Edouard Nabe. En ce qui concerne Matzneffe, je conseille d’en rester au premier volume de la série “Cette camisole de flammes”, une merveille absolue, et à la rigueur de poursuivre par sa suite immédiate, “L’archange aux pieds fourchus” mais je déconseille d’aller plus loin. Dans ses  suites le niveau d’égotisme y est insupportable. Plus subjectif, il est bon que le lecteur ait des pôles d’intérèts communs avec le rédacteur, ce qui, pour ma part, n’est pas toujours le cas pour le journal des dernières années d’Ernst Junger... Grand lecteur de journaux intimes j’arrête là cette énumération pour ne pas devenir fastidieux à mon tour...
Il me semble que parmi tous ceux que j’ai lu, un seul évite ces écueils, c’est celui de Matthieu Galey. En outre le journal intime doit être “écrit” et être tenu de façon régulière sans que les dates où le diariste s’épanche soient trop éloignées les unes des autre. Malheureusement celui de Philippe Jullian devrait plutôt s’intituler Journal de 1940 à 1947 car dans les trois dernières années il s’ effiloche considérablement.

Un bon journal intime doit d’abord délivrer un portrait de celui qui le tient (un peu comme un blog, qui n’ est qu’ une sorte de forme moderne de ce genre littéraire). A la lumière de son journal, Philippe Jullian nous apparaît comme un être déchiré entre le contentement et la haine de soit, passant en quelques lignes de l’un à l’autre. Philippe Jullian a mis fin à ses jours en 1977 et repose au Père lachaise.
 

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Philippe Jullian vers 1945.

Si en ce qui concerne la marche du monde il a souvent une étonnante acuité de vue et un solide bon sens, celui qui chercherait dans ces pages les événements importants de la France occupée serait déçus; pour Jullian, comme l’écrit si bien son biographe, Ghislain de Diesbach,: << l’évènement du jour n’est pas l’entrée des allemands en Russie mais une première de Cocteau et il s’émeut plus de l’algarade entre Alain Laubreau et Jean Marais que des cinq cent victimes des bombardements.>>. Il serait cependant injuste d’en déduire que Philippe Jullian ait été insensible aux malheurs qui frappaient la population française, lui même vivant d’ailleurs difficilement cette période de famine. La note suivante, rédigée le 2 octobre 1944, résume bien son l’état d’esprit qui fut le sien durant la guerre et celui qu’il aura dans les mois qui suivront la fin de celle-ci: << Drancy est toujours plein, c’est là l’horrible... Pendant quatre ans les propos pro-allemands m’étaient insupportables: je suis encore sûr que les collaborationnistes représentaient l’élément vil, intéressé, rampant des français, mais je ne me permettrais jamais de les juger. N’ayant été en rien héroïque...>>. Une lucidité sur soi même qui n’était guère courante alors...

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Jullian à la chance d’avoir trouver en son “éditeur”, Ghislain de Diesbach, un alter ego, tout du moins en ce qui concerne l’art du portrait. Grâce aux bas de page (je préfère de beaucoup ce système des notes en bas de page plutôt que les renvois en fin de volume, façon Pléiade) dans lesquels de Diesbach nous situe un personnage que rencontre l’auteur en des portraits lapidaires d’une hilarante rosserie. En voici quelques exemples : << Rosemonde Gérard, 1871-1953, épousa Edmond Rostand qui lui doit quelques uns de ses plus beaux poèmes, mais plus connue par le couple à demi incestueux qu’elle formait avec son fils Maurice Rostand. Aussi fardés l’un que l’autre, ils avaient fini par se rassembler au point que certaines âmes simples se trompaient.>> ou cet autre, << Mme Simounet (la grand mère de Philippe Jullian) qui avait beaucoup rôti le balai dans sa jeunesse et avait l’air d’une courtisane acceptant mal sa retraite.>> ou encore celui-ci << Maurice Chevalier, 1888-1972, enfant de Menilmontant, dont il cultivait l’accent gouailleur était un chanteur sans beaucoup de voix, un acteur sans guère plus de talent, mais cela n’avait pas grande importance car il lui suffisait d’apparaitre en scène pour être applaudi. Il était surtout un personnage ayant su créer, puis entretenir sa légende et il avait fini par incarner la France aux yeux de tous ceux qui ne voyaient  en celle-ci qu’un pays où tout s’achève par des chansons.>> et enfin, << Jean Genet 1910-1986, écrivain sulfureux qui ressemblait à un boxeur devenu garagiste et fascinait alors le milieu Cocteau...>>. Dans l’art de portrait Jullian n’est pas inférieur à son biographe, en témoignent ceux-ci, << Gide à Radio Tunis, c’est le maréchal Pétain de l’intelligentsia.>>; << Mauriac est bien démodé: il noue ses vipères bourgeoises en lavallière.>>...
 

 
 

Si le journal de Philippe Jullian peut se lire seul, le plaisir qu’en retirera son visiteur en sera considérablement augmenté s’il le lit en parallèle avec la biographie qu’ a consacrée Ghislain de Diesbach à Philippe Jullian. Malheureusement l’ouvrage, édité aux éditions Plon en 1993, est peut être assez difficile à trouver. Cette biographie a le mérite non seulement de combler un certain nombre de blancs du journal mais aussi de le mettre en perspective. On peut seulement regretter, que tout comme son objet d’étude, de Diesbach soit aussi pusillanime lorsqu’il s’agit de l’homosexualité de son modèle, prenant des précautions de vieilles filles pour l’évoquer. Philippe Jullian ne s’aveugle pourtant pas sur ses sentiments et ses goûts, mais reste toujours dans le demi aveu: <<... J’ai confié à Elisabeth, le rôle de l’être aimé, faute d’un sentiment plus vrai que j’attend. Cet amour n’est en somme qu’une construction, une façade peut on dire légèrement...>>.
La biographie qui est souvent très amusante, écrite par Ghislain de Diesbach ne fait pas seulement revivre, dans un style éblouissant, un homme mais toute une société d’originaux qui étaient avant tout des hommes libres.
 

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Tout journal intime est un peu une auberge espagnole et c’est aussi par là qu’il est savoureux. On y passe d’une considération générale sur la marche du monde à une inquiétude digestive en passant par un dîner en ville ou un vernissage. Celui de Philippe Jullian, lecteur boulimique, est riche de jugements littéraires, souvent justes, fréquemment iconoclastes, mais toujours stimulant pour notre intelligence, comme ceux-ci: <<  Relu “l’idiot”... Trop de précipitation, d’éclats, de scandales. On pense à ces anciens films dont les acteurs ont une démarche saccadée et trop rapide. Tous les personnages jouent au jeu de la vérité. Il est invraisemblable que dans une ville comme Pétersbourg, tant de gens de classes si différentes se connaissent si bien et sachent tout les uns sur les autres. Cette affreuse impression de promiscuité n’est possible que dans les petites villes où l’on tombe sans cesse les uns sur les autres.>>; << “Gilles”, de Drieu La Rochelle, est un livre gênant; le lecteur se sent coupable. Les personnages sont les faux-monnayeurs dégénérés qui fabriquent des billets dépréciés au lieu de louis.>>; << “Notre-Dame des Fleurs, de Genet. Cela pourrait rendre les gens fous. Horrible indiscrétion de ce rêveur qui raconte vos pires imaginations. On rougit de soi en le lisant.>>...
 
 

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L’amateur de Modiano appréciera de croiser dans ce livre des personnages qui pourraient (ou l’ont été) des romans de leur auteur de prédilection, comme ce Boulos Ristelhueber ou cet autre, Joël des Closets de Villepinte, mythomane flamboyant , inconnu des dictionnaire de fausse noblesse précise délicieusement de Diesbach...
 
Je ne m’attendais pas, en lisant ce journal, à tomber sur une uchronie. C’est pourtant ce qui arrive, à la page 42 dans un texte daté du 11 avril 1941, où notre diariste imagine un monde différent de celui dans lequel il vit alors, l’époque devait être propice à ce genre de songe... Le point de divergence se situe aux alentours de 1860. Napoléon III aurait poussé sa politique des nationalités et son règne n’auraient pas été ainsi interrompu par la guerre de 70. Curieusement Jullian imagine que paradoxalement cette politique aurait conduit à une sorte de gouvernement européen devenu un territoire balkanisé dans lequel le Pays-Basque, la Corse, la Catalogne, la Bavière, la Savoie... seraient autonomes. Il n’y aurait plus de passeport pour se déplacer dans toute cette Europe. Les états seraient agglomérés dans plusieurs petites fédérations, les pays baltes, les pays de langues allemande et de religion catholique, les pays de langues italienne...  Le grand sage de ce conseil européen serait Bismarck, << peu d’hommes auraient accès au pouvoir et les groupes d’états seraient gérés par un conseil d’administration d’hommes d’affaires, de diplomates et de princes. Ces dirigeants n’auraient pas craint le marxisme, mais l’aurait utilisé. La grande masse des ouvriers vivrait dans des phalanstères avec l’assurance d’une vieillesse sans soucis, n’étant plus intéressée par la politique dont ils n’ont plus rien à attendre, ne pensant plus au suffrage universelle...>>. En 1880 une guerre russo-anglaise opposent les deux empires pour la possession de la Turquie. Les deux nations sortent épuisées de cette guerre qui rejette l’Angleterre vers les Etats-Unis et une partie de la Russie vers l’Asie. Dans cette histoire alternative la grande crainte de l’européen de 1940 serait... le péril jaune.  Ce monde rêvé par Jullian est à la fois visionnaire, il préfigure un peu notre Union Européenne, mais il est aussi très passéiste. On voit combien l’écrivain puise ses sources non pas dans le XX ème mais dans le XIX ème siècle, notamment dans ses utopistes et que ce rejeton de la bourgeoisie de province n’a pas intégré complètement la notion de république. Voilà  une référence que dorénavant qu’Henriet devra ajouter à son “Uchronie” (éditions Klincksieck).
 
 

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Détails amusants sur, à la fois le snobisme, la clairvoyance et les écarts de notoriété, si Jean Cocteau est plusieurs fois cité dans le journal de Philippe Jullian, ce dernier, aux mêmes dates n’est jamais mentionné dans celui de Jean Cocteau! Alors que ce dernier cite plusieurs fois Lefèvre-Pontalis grand ami de Jullian qui pourtant ne produira aucune œuvre malgré les espérances qu’il laissait entrevoir... De même que l’on ne retrouve qu’une fois (page 637) le nom de Philippe Jullian dans la copieuse biographie de Cocteau par Claude Arnaud (éditions Gallimard) mais là Pontalis n’est pas mieux traité... Même chose chez François Sentein si celui-ci apparaît plusieurs fois dans le texte de Jullian, nulle trace de ce dernier dans “Nouvelle minute d’un libertin” aux éditions du Promeneur.
 
 

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Un journal intime, même si c’est une lapalissade, il me parait opportun de la rappeler, fait entrer son lecteur dans l’intimité d’un être. On est souvent d’autant plus ému que l’on sait presque toujours les devenir des espoirs que le diariste couche sur le papier comme des testaments pour le futur. Il est ainsi parfois déchirant de voir combien peu de ces rêves se matérialiseront...
En ce qui concerne Philippe Jullian je suis surpris de l’importance qu’il accorde au dessin, beaucoup plus qu’à l’écriture, mais il faut toujours avoir à l’esprit que nous lisons les épanchements d’un jeune homme qui a entre 20 et 30 ans lorsqu’il rédige ce texte, le reflet de son apprentissage de la vie. En effet par rapport à ce que je connais de lui ses écrits me paraissent plus remarquables que ses dessins. J’ai néanmoins un grand souvenir de ses illustrations pour ” La recherche du temps perdu”, édition illustrée chez Gallimard que malheureusement je ne possède pas... Il faut que j’avoue que les dessins de son Dictionnaire du snobisme (éditions  Christian de Bartillat, 1992), écrit en 1958 et toujours aussi actuel, à lire et à revoir, sont certainement les dessins qui m’ont le plus fait rire...
 
 
 

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Dans ce journal sur fond d’un paysage intellectuel, mondain et parfois canaille où se croise Cocteau, Aragon, Eluard, Genet, Dior, Jean Boullet et bien d’autres se dessine le portrait d’un garçon timide qui préfère étonner que séduire, attachant malgré son égoïsme et sa causticité qui hésite entre deux passions le dessin et la littérature.
Au chapitre “peinture”, on note que: “Le succès tardif des impressionnistes provoqua dans la bourgeoisie une mauvaise conscience esthétique que la nostalgie du manque à gagner aviva chaque jour davantage”…
Il faut espérer que la parution de son journal, et très très modestement cet article relance l'intérê pour l'oeuvre de Philippe Jullian. Il faudrait se souvenir qu'il fut Spécialiste de la littérature fin de siècle et de l’Art nouveau, il est parmi les tout premiers à réhabiliter une période juqu’alors décriée, notamment par le biais de nombreuses biographies (D’Annunzio, Jean Lorrain, Oscar Wilde, Robert de Montesquiou).
 
Autoportrait aux livres

 

N'oublions pas l'illustrateur qu'il fut pour Dickens, Rilke, Morgan, Dostoïevski et surtout de Proust (“A la recherche du temps perdu”*), il a également travaillé sur un scrapbook: “Lorsque Maisie dansait”, un album sur les styles (réédité par Le Promeneur en 1992).
Je recommande particulièrement la lecture de son “dictionnaire du snobisme”. En observateur affuté, il croque les grands de ce monde et leurs petites manies. Quelques images présentées sur ce blog vous donneront un aperçu de cet ouvrage qui pourrait se ranger auprès d’un Who’s who et de son ouvrage sur “Les styles” réédités par Patrick Mauriès des éditions du promeneur en 1992. Le livre est composé d’un avant propos de l’auteur, et émaillé de réflexions et de textes d’une trentaine d’intervenants parmi les quels Michel Déon, Paul Morand, François Nourissier, Jean François Revel et de quelques dames à particules un peu oubliées.
 
 

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Bibliographie de Philippe Julian: Les Meubles équivoques, avec Léon-Paul Fargue, Grasset, 1947; Le Cirque du Père Lachaise, Fasquelle, 1957; Mémoires D’Une Bergère, Plon, 1959; Robert De Montesquiou, Perrin, 1964; La fuite en Egypte, La Table Ronde, 1968; D’Annunzio, Fayard, 1971; Jean Lorrain ou le Satiricon 1900, Fayard, 1974; Sarah Bernhardt, Balland, 1977; Lorsque Maisie dansait, Salvy, rééd. 1990; Les styles, Le Promeneur, Gallimard, 1992; Oscar Wilde, Bartillat, 2000; Dictionnaire du snobisme, Plon, 1958 – Bartillat, 2006; Journal 1940-1950, Grasset, 2009; Les Morot-Chandonneur, avec Bernard Minoret, Grasset, 2009
 
 
 
"Lorsque Maisie dansait", Philippe Jullian
 
 
 
 
Nota 1: Il semblerait que l’édition française se décide à redécouvrir Philippe Jullian (je ne sais si c’est identique en Angleterre où l’écrivain-dessinateur a également publié), puisque concomitamment au journal parait “Les Morot-chandonneur” qu’il a co-signé avec Bernard Minoret, aux éditions Grasset dans la collection de poche “Cahiers rouges”. Les deux compère narrent la vie d’une famille sur cinq générations au moyen de pastiches de grands auteurs dans la tradition de Reboux et Muller ou de Jean-Louis Curtis. Espérons que ce n’est qu’un début.

Nota 2: Les dessins illustrant cet article sont extraits de l’indispensable dictionnaire du snobisme de Philippe Jullian qu’il faudrait rééditer si possible en grand format pour pouvoir bien admirer les dessins.
 
* Je recherche, à un prix honnète La recherche du temps perdu" illustré par Philippe Jullian
 
John Sargent portraiturant le docteur Samuel Pozzi., 1975
 

Commentaires lors de la première édition de ce billet

 

Très intéressant. Complètement inconnu pour moi jusqu'à ce jour ce Jullian. Je vais essayer de trouver ça aux Mots à la bouche :)
Le journal de Klaus Mann, que vous avez peut-être lu, doit pouvoir répondre à certaines de vos attentes en la matière.
Je n'ai pas encore lu celui de Mathieu Galey... Au boulot, pauvre forçat !

 

Posté par mathieu, 29 avril 2009 à 02:40

 

réponse à Mathieu
Je n'ai pas cité d'autres journaux intimes que j'ai lu comme celui de Léon Daudet, Léautaud ou Klaus Mann.
Mais je trouve ce dernier intéressant mais pas assez intime et parlant de personnages qui en raison de ma nationalité et surtout de mon ignorance ces considérations ne me parlent souvent que peu. Il me semble très souhaitable pour vous de commencer par celui de Mathieu Galey, très facile à trouver (FNAC, Mots à la bouche...), en deux tomes chez Grasset. Avant de lire le journal de Jullian essayez de lire sa biographie par de Diesbach (celle qu'il a écrit sur Proust est également une merveille, son grand oeuvre) au style éblouissant qui est une belle porte d'entrée pour tout un monde.

 

Posté par B A, 29 avril 2009 à 07:46

 

Souhaitable de commencer par Galey ? Vous voulez dire pour me familiariser avec la lecture des journaux ? :) Ma foi, j'ai lu moi aussi celui de Léautaud (et en corollaire celui de l'Abbé Mugnier), celui de Gide, de Morand (le Journal inutile)(ça, vous devriez aimer, si vous aimez aussi les journaux hétérosexuels pour peu qu'ils soient écrits par un mec de droite ^^), les Cahiers de Cioran, les journaux de Ionesco. Le Journal de jean-René Huguenin, Le Mausolée des amants de Guibert, le Journal de Travers de Camus. Le Passé défini de Cocteau (un tome seulement pour tout dire), Les Cahiers d'Henri de Régnier (un pensum, malheureusement). J'en oublie un paquet mais ajoutons dans le domaine étranger les journaux de Gombrowicz, Anaïs Nin, Sylvia Plath, Virginia Woolf, Joyce Carol Oates, Mihail Sebastian... J'en passe encore quelques uns... Je passe aussi les essais consacrés aux journaux... Pour tout vous dire, c'est un peu ma spécialité en fait ^^
C'est pour ça que j'ai été très intéressé par votre article, je suis très curieux des journaux qui paraissent et dont on ne parle pas beaucoup. Pour Léon Daudet je ferai l'impasse. Il y a un seuil d'incompatibilité entre le diariste et son lecteur au delà duquel la lecture du journal est infaisable...(idem pour Claudel)

 

Posté par mathieu, 29 avril 2009 à 16:47

 

reréponse à Mathieu
je doutais pas de que vous étiez léttré, je ne voulais en rien vous vexer mais il me semble que le journal de Galey est plus complet plus serré et ayant d'une part un ton assez semblable à celui de Jullian et recouvrant en partie les mêmes milieu il était préférable de le lire avant? Comme je crois qu'il faut lire la biographie de Jullian de Diesbach avant d'attaquer le journal. En lisant le journal j'ai éprouvé le besoin de relire la biographie de Jullian que j'avais lu lors de sa parution.
Vous devriez dépasser votre répugnance et lire le journal de Daudet qui est remarquable et drôle et surtout très libre. Il y a rien de moins dogmatique que Léon Daudet. Il faut se souvenir que cet antisémite à été le grand découvreur de Proust et que cet homophobe à entretenu son frère qui était alors la plus grande folle de Paris. A mon avis Léon Daudet était passablement piqué. J'ajouterais que pendant les premières années de l'occupation (il est mort durant la guerre) il a arrêté d'écrire des articles politique ne donnant à l'Action Française que des critiques littéraires... Le journal de Morand est intéressant parfois assez répugnant, parfois généreux,souvent très intelligent et parfois vraiment stupide. Il est un bon miroir des contradictions de cet homme, encore un homophobe entouré d'homosexuels! malheureusement d'une écriture un peu décevante par rapport à son oeuvre. J'attend avec impatience sa correspondance avec Chardonne.C'est curieux mais je constate que ce sont surtout les écrivains dit à droite (ce n'est pas pour moi un critère de sélection, Aragon est un auteur que j'aime beaucoup)qui tiennent leur journal intime. Je ne considère pas les carnets de Cioran ni même le journal de Michel Leiris dans la catégorie des journaux intimes pas plus que les carnets de Montherlant, autant d'ouvrage que j'ai lus. Mais j'ignore ceux de Gombrowicz, Anaïs Nin, Sylvia Plath, , Joyce Carol Oates, Mihail Sebastian. Et je n'ai lu que des morceaux de ceux de Virginia Woolf, Gore Vidal (une sacrée langue de pute) et de Renaud Camus dont j'aime bien certains morceaux mais c'est un peu longuet. Et honte à moi je ne savais pas que Ionesco et Huguenin avaient tenu le leur.
Le journal de Cocteau montre surtout qu'il était assez bête et fat. Mais son journal 1942-1945 est intéressant en raison de l'époque et on peut le croiser avec ceux de Junger et de Galtier Boissière (éditions Quai Voltaire) à lire aussi mais sans doute assez difficile à trouver...
Comme nous le voyons ce n'est pas la lecture qui manque...

 

Posté par B A, 29 avril 2009 à 17:44

 

Roh, je ne suis pas d'accord avec vous sur Cocteau. Ceci dit mes souvenirs ne sont plus très frais, je lirai un autre tome un de ces 4. 
Je ne connais ni celui de Gore Vidal (m'intéresse pau a priori mais à voir) ni celui de Galtier Boissière. J'imagine qu'il doit y avoir quelques notes sur Léautaud, car ils se sont bien connus. J'essaierai de trouver ça aussi... Camus, aussitôt que vous passez ses ridicules églogues, hallucinants de ridicule églogues, je trouve que c'est d'une lecture pas longuette du tout. Un vrai regard, et puis toute une époque pour moi qui ne l'ai pas connue. Et une personnalité quand même pas commune. Bon, ses épisodes de sodomies avec des mâles moustachus sont, effectivement, peut-être un peu longuets... ^^
Vous venez de me donner un aperçu de Daudet que j'ignorais complètement. Je reconnais que je suis bloqué par une somme de préjugés. Je suis tout prêt à réviser mon point de vue.
C'est vrai que ce sont surtout des écrivains plus ou moins de droite ou plus ou moins anars qui écrivent leurs journaux. Mais il est évident que l'anticonformisme se trouve davantage de ce côté que du côté gauche de l'échiquier moral. Lequel gagne à ne pas s'exprimer même si c'est sous sa tyrannie bien-pensante que, dans l'ensemble, je préfère vivre. Voire Guéhenno, archétype du diariste enseignant de gauche qui est propremement illisible. Vous n'avez pas tout à fait tort sur Cioran. Ce n'est pas à proprement parler un journal, disons à la française. Mais c'est quand même l'enregistrement au quotidien de la vie, certes toute intérieure, d'un homme. Cioran est un véritable égotiste. Mais sa méfiance à l'égard du journal en tant que genre quelque peu amalgamé au potinage et au ressassement, fait de ses Cahiers une oeuvre à part. Ceci dit, les journaux anglo-saxons sus-cités font preuve de la même méfiance. Le journal est un genre tout aussi divers que le roman du 20ème siècle avec ses académismes et ses avant-gardes. Ah, et je n'étais pas vexé du tout, c'était plutôt pour situer :)

 

Posté par mathieu, 29 avril 2009 à 19:01

 

nouvelle réponse à Mathieu
Je devais pas être au mieux aujourd'hui car visiblement je me suis fait mal comprendre. Je suis tout à fait camusien et j'aime beaucoup son journal surtout ceux les tomes d'il y a quelques années mais pas les premiers, genre trique, mais il est tout de même trop pléthorique. Je préfère sa dernière série sur les maisons d'écrivains en particulier le volume sur l'Angleterre; dans le genre journal d'un piqué réactionnaire il y a celui de Nabe mais je ne l'ai pas entièrement lu et j'ai perdu le volume!
Posté par B A, 29 avril 2009 à 21:18

 

A propos de Léon Daudet
Juste une question, Bernard. Par "Journaux" de Léon Daudet, entendez-vous ses "Mémoires", ou de véritables journaux intimes ?... Dans le dernier cas, où ont-il été édités ?...
Posté par BBJane, 30 avril 2009 à 11:58

 

réponse à BBJane
J'ai eu disons un abus de langage, il s'agit bien sûr de l'ensemble de ses souvenirs qui ne sont pas complètement des mémoires c'est d'ailleurs ce qui fait un des charmes de ces textes qu'ils soient si difficile à classer. J'ai sans doute parlé de journal tant on a souvent le sentiment que les portrait sont délivrés à chaud...
Posté par B A, 30 avril 2009 à 12:47

 

Journal littéraire - Paul Léautaud
Bel hommage au diariste Jullian. Pour ma part c'est l'oeuvre majeure de Léautaud qui m'a incité à en tenir un qui est livré progressivement via des blogs. Vous pouvez vagabonder à travers des extraits choisis du "Journal littéraire" sur http://paul-leautaud.blogspot.com/. Bonne lecture.
Posté par Decrauze, 10 mai 2009 à 22:52

 

La baronne Des Charnais
Vous avez reproduit un de mes dessins préférés de Jullian, auteur ET illustrateur trop méconnus. Il a pourtant écrits de petits chefs d'œuvres, avec "Café Society", "Apollon du Belvédère" ou encore les nouvelles de "Gilberte retrouvée".
 
Je pense qu'il sera redécouvert un jour. Son humour et sa poésie grinçante en font un auteur attachant, même s'il lui est parfois reproché d'être brouillon. J'envie ce brouillon.

 

Posté par Denisd, 12 octobre 2009 à 14:01

 

Réponse à Denisd
Jullian est aussi très utile pour ce faire une idée de ce qu'était la socièté "lancée" des année 50 et 60 au delà de sa verve son oeuvre est devenu malgré lui un document sociologique sur un monde complètement disparu...
Posté par B A, 12 octobre 2009 à 17:05

 

Lancé? Comme ce qui se ramasse?
Pourtant Jullian n'est pas si lointain. En plus d'être esthète de l'observation de salon, il avait aussi un bon sens terrien, hérité de sa famille bordelaise et des temps révolus de "la gloire et des immeubles", comme il le disait. Je suis peut être naïf mais ne pense pas que ce monde soit complètement disparu. 
 
Il m'est arrivé, il vous arrive encore, d'en croiser des représentants, de temps à autre. Les grandes maisons de luxe de masse, les financiers du Golfe ou des grand groupes industriels en quête de reconnaissance ont certes remplacé les milliardaires américains, les pairs britanniques ou les fastueux ducs sud-américains; mais l'entourage demeure. 
 
Mondains professionnels et mercenaires, jeunes et moins jeunes Rastignacs à la particule fraiche, grands noms stériles ou fortunes abimées, cortèges d'artistes courtisans, de parasites flatteurs et toute cette piétaille pathétique qui s'efforce de "chanter plus haut que sa lyre"... Eux restent bien vivants.
 
Grands espoirs et petites vanités, foi inébranlable et bassesses inavouables s'accordent souvent parfaitement. Le talent de Jullian était de les décrire avec humour et finesse et d'avoir, parfois, l'élégance de sembler y croire. C'est en cela qu'il est très humain et qu'il évite l'écueil du moralisme. 
 
J'aurais aimé le rencontrer. Mon père avait fait un voyage en auto avec lui, le ramenant d'une partie de campagne, à la fin des années 50. Il l'avait trouvé un peu taciturne.
 
Merci de l'avoir si bien évoqué.

 

Posté par Denisd, 12 octobre 2009 à 22:40

 

réponse à Denisd
Très beau commentaire mais il ne faut pas confondre la café society* que croquait Jullian avec la plébéenne jet society de nos jours. J'ai utilisé à dessein, le mot lancé qui au temps de Jullian était synonyme d'à la mode
Posté par B A, 13 octobre 2009 à 07:11
* Lorsque je faisais cette réponse n'était pas encore paru le merveilleux album "Café society" de Thierry Coudert aux éditions Flammarion

 

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L'abbé Mugnier de Ghislain de Diesbach

3 Février 2026, 07:33am

  

Ghislain de Diesbach est le dernier écrivain ancien régime que nous ayons. En le lisant nous ne fréquentons que du beau monde, des quartiers de noblesse en vois tu en voilà, aucun risque dans ses pages de croiser un encapuchonné bistre du 9.3., lecture de plage parfaite pour le snob que je suis.

Après avoir écrit les biographies de Madame de Stael, de Chateaubriand, de la princesse Bibesco (impossible de trouver ce livre, s'il s'ennuie dans votre bibliothèque pensez à moi!), de Proust (un régal), de Philippe Jullian  sans oublier son Histoire de l'émigration 1789-1814, que j'ai rangé dans ma bibliothèque à coté des aventures du Mouron rouge de la baronne d'Orczy, il s'est attaqué à un personnage moins prestigieux mais dont le nom revient dans presque toutes les biographies des acteurs du monde littéraire (et pas seulement) des quarante premières années du XX ème siècle, l'abbé Mugnier. C'est d'ailleurs plus pour avoir un éclairage particulier sur des figures célèbres tel Huysmans ou Proust qu'outre par le nom de Mugnier et surtout par celui de Ghislain de Diesbach que, j'ai été attiré par cet ouvrage. J'y ai trouvé bien d'autres choses. Je précise tout de suite que je n'ai pas (encore) lu le célèbre journal de l'abbé Mugnier, sinon les nombreux extraits que l'on découvre dans les livres qui traitent de la vie mondaine et littéraire de la fin du XIX ème siècle et de la première moitié du XX ème. Mais le livre a bien d'autres intérêts tout d'abord il fait par le biais des menus faits d'une vie, revivre toute une société où la religion à une place prépondérante. On découvre par exemple les effroyables conditions de vie dans les petits et grands séminaires de cette cohorte de jeunes gens qui entre en religion non qu'ils aient reçu une illumination derrière le pilier d'une église mais parce que c'est pour eux, rejetons de familles pauvres, le plus souvent, la seule voie d'une relative élévation sociale. C'est le cas de notre abbé qui est poussé à la prêtrise par une mère pieuse qui croyait lui procurer « la paix » tout en lui ayant fait découvrir Chateaubriand et Georges Sand, qui seront les deux grandes admirations littéraire de toute sa vie.

Mugnier dont la foi ne fait aucun doute tout en maugréant constamment contre la hiérarchie ecclésiastique, le sait bien.

Très intelligemment plutôt que de s'étendre sur la vie mondaine de son abbé, elle est néanmoins présente, Ghislain de Diesbach s'attarde longuement sur les années de formation et la jeunesse de Mugnier. Si l'on excepte Huysmans et quelques autres c'est surtout à partir de la quarantaine que l'abbé Mugnier fréquente les salons littéraire et les diners de la haute aristocratie.

  

Ce qui admirable chez l'abbé Mugnier c'est l'absence totale de sectarisme. Voilà un membre du clergé qui pouvait un soir diner chez des hôtes qui avaient concocté un repas où tout était rouge, étant des admirateurs inconditionnels des guillotineurs de 1793, le lendemain être invité à une soirée par la comtesse de Greffulhe, un des modèles de la duchesse de Guermante de « La recherche de Proust et le surlendemain être à la table du sâr Péladan!

Aucune pudibonderie chez lui non plus, il ne s'offusque ni des propos graveleux de Forain qui lui décrit les bordels d'hommes, ni des amours adultérins de Barres et d'Anna de Noaille, sa grande amie, pas plus des amours de Coteau avec Radiguet , ni qu'un de ses amis prêtres qui vit maritalement avec sa bonne. On se doute que cette largesse d'esprit ne sera pas toujours du goût de ses supérieurs.

D'ailleurs c'est le monde décrit par Proust avec lequel l'abbé entretint une correspondance, dans « La recherche » et celui peint par Jacques Emile Blanche qui connaissait bien l'ecclésiastique pour être souvent invité aux mêmes tables, mais qui l'appréciait guère, qui affleurent dans ces pages.

Alors que je m'attendais à lire le parcours mondain d'un prélat opportuniste, émaillé de savoureuses anecdotes, heureusement pour l'amusement du lecteur, il n'en manque tout de même pas, alors que c'est l'étonnant chemin de vie d'un homme de peu que le hasard et surtout son extraordinaire curiosité alliée à une inextinguible faculté d'admiration que nous fait découvrir cette biographie. On y voit comment Arthur Mugnier fils du factotum d'un hobereau qui permettra financièrement au garçon, tôt orphelin de suivre des études au petit puis au grand séminaire, devient à la fin de sa vie une sorte d'oracle spirituel (dans tous les sens de ce mot) pour la gentry française et une partie de l'intelligentsia. A sa mort en 1944, alors que la France n'est pas encore libérée, il réunira autour de son cercueil une foule éplorée parmi laquelle on dénombre des porteurs de quasiment tous les grands noms de la noblesse française et bien des beaux esprits du temps, Louise de Vilmorin, Jean Tharaud, Jean-Jacques Gautier, Paul Valéry, Ramon Fernandez... (mais apparemment pas Jean Cocteau qui ne mentionne pas une seul fois l'abbé dans son journal 1942-1945, paru aux éditions Gallimard, alors qu'il était naguère l'intime de l'abbé mugnier qui est fasciné par le jeune Cocteau, lorsqu'il le rencontre en 1912 chez la princesse Bibesco, en qui il voyait un des hommes qu'il aurait aimé être et qu'il avait baptisé avec comme parrain et marraine le couple Maritain!).

J'ai ressenti beaucoup de sympathie pour cet abbé qui n'était pas un grand esprit mais qui avait une une curiosité et une liberté et une clairevoyance presque incroyable pour cette époque et même pour aujourd'hui. Tel ce qu'il écrivait le 29 juin 1919: << En songeant à ces grands allemands, je souffrais de certaines mufleries dans un peuple qui se dit chevaleresque doit s'abstenir, Il y a eut en effet dans notre attitude envers l'ennemi à la veille de signer ou signant, des détails qui m'ont choqué. On ne refuse pas le verre d'eau froide. Comme elle doit s'abîmer encore dans les rêveries tristes la Melancholia d'Albrecht Durer! Si jamais dans l'avenir, nous tombions dans les griffes d'Outre-Rhin, comment serions nous traité?>>.

Il n'apprécie pas beaucoup les récents convertis, les trouvant un peu trop exaltés: << Ils aiment les grands pécheurs, pour le plaisir de les repêcher de l'abîme, et non les petits, qui pataugent dans les mares de la médiocrité. Grâce à cela, en ne recevant que des gens célèbres, ou en voie de l'être, ils sont connus à leur tour...>>.

Et puis l'abbé Mugnier a des phrase que j'aurais pu écrire, comme celle-ci: << Si j'étais riche je voyagerais perpétuellement, me reposant quand il faudrait. Voyager, c'est oublier... Prendre le train et se retrouver le lendemain loin du pays où j'étais la veille, c'est une sorte de féérie qui me grise. Détail qui fera frémir: J'aime les chambres d'hôtel; je suis heureux quand j'ai pratiqué le closo ostio et que je m'appartiens.>>.

Ghislain de Diesbach a une élégance à propos du train de vie de son modèle que Paul Léautaud, pourtant son ami, dans son journal n'a pas. Le 18 septembre 1940 (page 653 de son Journal littéraire, dans l'édition de 1998 au Mercure de France) ce dernier écrit: << L'abbé Mugnier n'a jamais eu comme prêtre ou chanoine que des appointements dérisoires, presque la misère. Il n'a pourtant jamais manqué de rien. Il a toujours trouvé une femme riche pour lui assurer une vie confortable: un bon appartement, une bonne, des vacances, jusqu'à ces derniers temps une auto pour le transporter dans ses visites, aux déjeuners ou diners où il avait à aller...>>.

Voilà un homme qui s'est saoulé de connaissances, celles des plus grands esprits, Proust, Barres, Céline, Gide, Cocteau, Léon Daudet (dans l'art du portrait Ghislain de Diesbach égale le gros Léon dans celui par exemple de Léon Bloy), Morand, Montherlant, Paul Valéry... auquel il aura sans doute manqué la reconnaissance littéraire. Il l'espérait sans doute l'obtenir avec la publication posthume de son journal, mais ce ne sera pas complétement le cas. Le22 septembre 1916 il confie son drame à son journal : Mon genre de tristesse, au sortir du séminaire et même pendant, n’était pas le même [celui du René de Chateaubriand]. Je n’étais pas dégoûté de la vie. Je souffrais plutôt de ne pas la connaître, de ne pas avoir été mis sur la vraie voie, d’être déjà dispersé, envolé, sans but qui accapare toutes mes facultés. De grands désirs de vie intellectuelle, littéraire, et tous combattus plus ou moins : 1° par les scrupules qui m’empêchaient de penser, de lire, 2° par une instruction insuffisante, sous tous les rapports. Ajoutez à cela le cœur qui voulait s’attacher, aimer ; un certain goût du succès, un besoin d’être distingué par mes maîtres, mes confrères.>>.

Quel curieux personnage que cet abbé qui malgré la partie extraordinaire qu'il aura mené toute sa vie, avec en main, au départ un jeu plus que médiocre, semble être mort insatisfait de son existence. Cet homme qui ne manquait pas de sagesse et de lucidité, pour les autres, aura été dépité de n'avoir pas eu l'existence auquel il aspirait sans s'apercevoir qu'il n'en avait aucun moyen...

Tout en regardant vers le passé, Ghislain de Diesbach n'oublie pas qu'il écrit aujourd'hui comme le prouve cette pique envers les fonctionnaires de la gueuse: << Il est curieux de voir l'ingratitude de tant d'écrivains, casés par protection dans des ministères où ils augmentent la masse des fainéants, mordre ainsi la main nourricière et se plaindre d'y avoir eu leur génie étouffé alors que sans leur traitement ils n'auraient pu vivre avec leurs seuls droits d'auteur.>>.

Ghislain de Diesbach ne s'est pas contenté de puiser dans le journal de l'abbé, il a eut accès également à ses "paperolles" (les notes qu'il prenait plus ou moins sur le vif pour la rédaction, le soir venu de son journal ), à sa correspondance et il a aussi finement regardé dans les livres des écrivains contemporains du prélat qui l'on souvent croqué (je recommande particulièrement d'aller voir dans « Les Mémorables » de Maurice Martin du Gard, une bible pour tous ceux qui s'intéressent à la vie intellectuelle en France dans l'entre deux guerres).

Pour ma part, je suis allé voir chez un de mes diaristes préférés, Matthieu Galey s'il parlait de son prédécesseur dans son exercice et j'ai trouvé ce portrait cursif: << Avec une candeur délicieuse, il côtoie le gotha des lettres ( et le vrai, celui du noble Faubourg), en observateur qui voit tout et ne voit rien. Pour lui aucune différence entre Cocteau et la comtesse de Noailles, entre Barres et Cocteau: ce sont des « écrivains », indiscutables comme les saints auréolés, quelles que soient leurs oeuvres. Avec Proust par exemple, il « cause aubépine », mais il n'a pas lu Swann. Il contemple ces animaux rares, sans recul, le nez dessus, comme s'ils étaient réellement, fascinante découverte, et fréquente les modèles de la Recherche au naturel, inconscient bien sûr du destin littéraire qui les attendait (…) C'est saint Jean Plume d'or errant à Sodome.>>. Bien vu, comme presque toujours chez Galey.

A propos des lectures de Mugnier, Ghislain de Diesbach reste un peu flou, c'est le seul reproche que je ferais à cet ouvrage écrit avec beaucoup allégresse. Si l'on voit bien que l'abbé rencontre une foule d'écrivains et pas des moindres, en revanche on ne sait pas s'il les lit beaucoup.

Comme presque toutes les biographies, celle-ci est quelque peu hagiographique, ce qui est bien normal car comment imaginer un biographe qui va vivre plusieurs mois et quelques fois plusieurs années avec son sujet qui ne l'aimerait pas. Je terminerais par une ce portrait qu'en trace son talentueux biographe: << On sentait que sa bonté, son intelligence suprême étaient un effet irrésistible de sa nature, hors de tout commandement sacré, une chose aisée comme un instinct.>>.

 

Commentaires lors de la première parution de ce billet

 

Merci pour ce beau billet. J'ai "La Princesse Bibesco, la dernière orchidée", volume qui ne doit pas être rare.
La figure de l'abbé Mugnier est en effet très curieuse et Diesbach la présente de façon bien intelligente.
Pour votre dernier trait sur l'empathie nécessaire au biographe, je vous "déconseille" donc le volume que Bellos consacra naguère à l'immense Perec en hissant à chaque ligne son sujet et en ne comprenant rien, strictement rien, à l'oeuvre...
Merci pour tous vos billets
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR BRUNO LE 05/08/2013 À 12H41

Merci de l'information à propos de Pérec, jadis j'étais tombé à la Hune sur un album qui était un peu un making off de La vie mode d'emploi, je ne l'avais acheté alors je devais être fauché ou encombré et peut être les deux... Je ne parviens pas à retrouver ni le titre ni l'éditeur. peut être pourriez vous me renseigner. 

Si le volume de Bellos est à éviter en ce qui me concerne je vous conseille Je me souviens de Jeme souviens sous titré note sur Je me souviens de Roland Brasseur. A quand Perec dans la Pléiade! 

Tous les livres de Ghislain de Diesbach avec lequel j'ai diné quelques fois à la table de Jean-Claude Farjas sont intéressant mais sa biographie de Proust est à mon avis son chef-d'oeuvre. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 05/08/2013 À 13H34
Je présume que vous faîtes allusion à :

"Cahier des charges de La Vie Mode d'Emploi" paru chez ZULMA en 2001

http://www.images-chapitre.com/ima0/newbig/080/1400080_3296101.jpg

Je dois avoir, aussi, au fond d'une bibliothèque...
Les fac similés des brouillons de Perec y sont bien reproduits et très curieux, très intéressants pour ceux qui s'intéressent à la genèse d'une oeuvre.
Je ne suis pas très sûr que disposer de tous les échafaudages de "La Vie..." en permette une meilleure compréhension, mais peut être que si, finalement...

Le "Je me souviens de je me souviens..." fut suivi de "Je me souviens "encore mieux" de Je me souviens"... ;-)
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR BRUNO LE 05/08/2013 À 15

 

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Retour à Brideshead d'Evelyn Waugh

12 Janvier 2026, 08:10am

mon volume présenté par mes Aloysius à moi

 

Il y a des livres mères à la façon des mères vinaigrières que l'on entretient précieusement pour qu'elles nous fournissent un vinaigre de vin maison et de qualité; pour cela mieux vaut la nourrir de bons crus plutôt que de piquettes. Il est difficilement contestable que nombre de romanciers britanniques ont versé leur talent, plus ou moins grand, sur « la mère » qu'est « Retour à Brideshead » (prononcer brailledzhède) d'Evelyn Waugh (1903-1966) pour produire leur roman. Je n'en citerais que deux (en raison de ma mémoire défaillante et de ma culture bien limitée en ce qui concerne les lettres anglaises modernes et contemporaines), récemment commentés sur ce même blog. Je veux parler de Graveney hall de Linda Newberyet L'enfant de l'étranger d'Alan Hollinghurst. Je ne condamne pas d'emblée cette forte influence, pour ne pas dire plus, sur certaines oeuvres, surtout lorsqu'elles sont supérieures à leur modèle. C'est le cas de L'enfant de l'étranger d'Alan Hollinghurst dont la construction par exemple est très supérieur avec le romande Waugh.

Tous ces livres ont de nombreux points communs; tout d'abord celui d'être plus ou moins centrés sur l'histoire d'amour entre deux jeunes hommes, d'avoir pour protagonistes des membres de la gentry anglaise et surtout d'être hantés par la présence d'une vaste demeure. On peut remarquer que les vénérables logis ont une grande importance dans la littérature anglaise que l'on pense par exemple à la saga des Forsyte de Galsworthydont un des tomes s'appelle « Le propriétaire »...

 

Il est également intéressant de noter que la posture du narrateur par rapport à la famille Flyte est assez comparable à celle d'un des personnages de « L'enfant de l'étranger », Paul Bryanvis à vis de la famille Valance et à celle du héros de La ligne de beauté du même Alan Hollinghurst avec la famille qui l'accueille. Posture pas si éloignée de celle du narrateur dans "La recherche". D'ailleurs un des personnages du roman, l'efféminé et extravagant, Anthony compagnon d'étude et surtout de plaisir de Charles et Sebastian à Oxford, n'est pas sans rappeler Charlus (qui est cité par un autre protagoniste de l'histoire).Cet Anthony est ouvertement homosexuel. Il se révèlera le seul personnage lucide et vraiment sincère. On le suit lui aussi à travers les années . Cest le seul qui ne change pas vraiment et qui reste fidèle à lui-même. Il y a néanmoins de la part de Waught dans ce personnage, pourtant très réussi, une incohérence d'écriture qui le rend un peu improbable. Pendant toute la partie qui se déroule à Oxford on peut supposer, par les réaction des autres étudiants envers lui et les aventures cosmopolites véritables ou fantasmé qu'il est juif et puis bien des années après, lors d'une soirée (excellemment décrite) dans un bar interlope fréquenté par des gigolos et leurs michetons, Anthony se présente à Charles comme un métis d'indien, ce qui ruine l'image que l'on c'était faite jusque là de ce protagoniste.

 

Le point de départ du livre est le remémoration des souvenirs de Charles Ryder, 39 ans qui se souviens de sa jeunesse et de son amour pour Sebastien Flyte, lorsque le hasard de la guerre fait qu'il se retrouve en cantonnement, nous sommes en 1943 ou 44 et Ryder et ses camarades s'apprètent probablement à participer au débarquement en Normandie, même si ce n'est pas clairement précisé, aux abords de Brideshead le chateau de la famille deson ami, propriété qui l'avait ébloui lorsqu'il l'avait découverte en compagnie de Sebastian.

Même si le narrateur est Charles, les personnages les plus saillants de ce roman sont les membres de la famille Marchmain (Marchmain est le nom du lieu où est érigé le château, leur nom de famille est Flyte): les deux soeurs, Julia et Cordelia, les deux frères Sebastian et Bridey et leurs deux parents.

Sebastian est au centre de la narration, même s'il n'est plus présent après la première moitié du récit (ce qui fait que je préfère le début du livre lorsque Sebastian et Charles découvre la liberté d'exister dans l'ambiance bien particulière des collèges d'Oxford). Sebastian nous est décrit ainsi à la page 59: << Il était magnifiquement beau, de cette beauté épicène qui, dans l'extrême jeunesse, appelle à voix haute l'amour et se flétrit à la première bise (...) Je connaissais Sebastian de vue bien avant de le rencontrer. C’était inévitable car, dès la première semaine de son séjour, il apparut comme l’homme le plus remarquable de son année, en raison de sa beauté, qui saisissait, et des excentricités de sa conduite qui semblaient sans limites. Je l’aperçus pour la première fois sur le seuil de Germer ; ce jour-là, je fus frappé non tant par sa mine que par le fait qu’il portait un énorme ours en peluche.>>.

 

Je ne m'avance pas beaucoup en écrivant que si on lit aujourd'hui le roman de Waugh c'est essentiellement en raison du personnage de Julian qui reste gravé dans la mémoire de chaque lecteur en dépit du fait que l'auteur ait si peu utilisé le potentiel romanesque de son personnage. Il l'aurait du beaucoup plus inssisté sur sa première année à Oxford et le voyage à Venise avec Charles qui en a suivi. C'est ce qu'on très bien compris les scénaristes de la série télévisée adapté du roman

La religion catholique, qui était celle du romancier, occupe une place importante dans le roman. Elle semble influer considérablement sur la destinée des membres de la famille Marchmain, qui s’en éloignent ou s’en rapprochent tout au long du récit. Cette appartenance très minoritaire dans la gentry anglaise fait qu'ils vivent dans un tout petit monde, presque sectaire. On comprend qu'à travers ses personnages Evelyn Waugh règle ses comptes avec sa religion pour laquelle, il est peu amène montrant combien elle peut entraver la vie. Sur ce point on peut encore voir la similitude avec Graveney hall de Linda Newbery.Le rigorisme extrême par exemple de la mère de Sebastian et de Julia est en contradiction avec l'esprit de l'époque à laquelle se déroule la majeure partis des péripétie du roman, celui des années folles, donc avec une ambiance assez particulière, où l'art de vivre et les mœurs de l'aristocratie anglaise tentent de s'adapter sans y parvenir tout à fait.

Il est toujours un peu puéril, mais tentant, de chercher les clés de personnages de romans. Mais il est admis que c'est l'honorable Hugh Lygon, second fils de William Lygon, 7e comte Beauchamp qui fut le modèle de Sebastian Flyte, le catalyseur de "Retour à Brideshead". Le peintre William Bruce Ellis Ranken (1881-1941) fit le portrait du père et du fils, et comme ilne faut pas oublier que le narrateur du roman, Charles Ryder, est peintre, on peut subodorer qu'il pourrait emprunter certains de ses traits à Ranken. Dont quelques tableaux pourrais être signé Ryder d'après les descriptions des toiles du narrateur qu'en fait Evelyn Waugh. Ce dernier à croisé Hugh Lygon à Oxford. A. L. Rowse  croit que les deux être amoureux), où tous deux étaient membres du Club des Hypocrites. Hugh Lygon fut tué par un homme ivre. Il mourut d'une fracture du crâne  alors qu'il assistait aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 avec son ami, l'artiste Henry Treuil, fils de Dame Newborough. On se croirait dans un roman de Philip Kerr! (mais il y a d'autres versions de la fin du jeune homme...).  La maison familiale de Lygon, Madresfield, a été appelée la Brideshead « réel>> Comme dans le roman le père d'Hugh a été contraint de quitté l'Angleterre non pour avoir une relation extraconjugale affichée mais parce qu'il était menacé d'être accusé de sodomie. Ce serait la cause pour laquelle, son fils aurait sombré dans l'alcoolisme.

 

 

penrose-stairs: dear-sebastian: William Bruce Ellis Ranken: painter, traveler, and all-around dish.   Wonderfully HD examples of his work might be found here.  I’ve seen many of his paintings sold on auction sites under the name “William Rankin” for some reason.
 
Ranken et ses dessins représentant Hugh Lygon
 

Dans sa biographie de Waugh parue en 2009 - Mad World : Evelyn Waugh et les Secrets de Brideshead - Paula Byrne affirme qu'elle a mis au jour des preuves concluantes que Waugh a eu une relation physique avec Hugh Lygon, y compris une lettre écrite à Oxford. Waugh a ouvertement reconnu qu'il avait eu plus d'une relation homosexuelle à Oxford...

Le contexte de l'écriture de ce roman n'est pas anodin. Il a été composé en sixmois entre décembre 1944 et juin 1945alors qu'Evelyn Waugh, s'était fracturé le péroné lors d'un entraînement de parachutisme. Il profita de sa convalescence pour écrire ce qu'il appelait son magnum opus. Cependant, en 1950, il écrivit à Graham Greene: << J'ai relu Brideshead Revisited et suis horrifiée >>.Rédigé en pleine guerre, en un temps de privation, on sent constamment dans le livre, la nostalgie pour un temps où il était facile de s'amuser et de vivre en esthète désenchanté comme le fait le père de Julia et de Sébastian et surtout pour une époque qui ne connaissait les restrictions alimentaires. Il y a de nombreuses scènes de repas dans lesquelles on sert des mets fins accompagnés de grands vins dans « retour à Brideshead ». Il est certain que l'auteur en écrivant ses passages essayait de se consoler de la frugalité de ses menus du moment. Mais à part ce sentiment de regret d'un temps révolu, il y a curieusement peu d'allusions aux événement de l'époque sinon dans les quatre vingt dernières pages. On voit bien que Rex (Rex comme rexisme?) emprunte certains traits à Oswald Mosley, le chef des fascistes anglais, mais sur ce sujet c'est beaucoup moins convaincant que dans « Contrepoint » d'Aldous Huxley... D'autant qu'à la fin de l'histoire Rex a complètement changé de bord...

 

dear-sebastian: On today’s installment of The Lissome And The Dead: Hugh Lygon. Called “the lascivious Mr. Lygon” by Evelyn Waugh, Hugh is remembered as being an endearingly dim bulb who was never on time, who rarely responded to letters, and who “drifted around Oxford like a lost boy, a Peter Pan who refused to grow up.”  After his father, threatened with charges of sodomy, was forced to leave Britain, Hugh began a not-so-slow descent into alcoholism, and died at age thirty-two from head injuries sustained while on a motoring tour.  Waugh was magnificently successful in destroying all correspondence between himself and Lygon, leaving the precise nature of their relationship as a topic of rather half-hearted debate.  It is certain that Waugh and Lygon became close after meeting through the most flamboyant institution on campus (the Hypocrites’ Club.)  A. L. Rowse, Nancy Mitford, and Waugh himself have all intimated, with varying degrees of coyness, that the two slept together.  Most tellingly, of course, is the matter of Waugh’s intensely homoerotic novel, whose homoerotic focal point is unambiguously derived from Lygon.  So while it is crude to boil a man’s life down to a game of “did they didn’t they,” I personally consider this debate to be exceptionally settled.   All week, I’ve been trying and failing to find more Lygonny sources, and have consequently decided that, if no letters from Hugh are recovered before I die, I’ll just have to convert and personally punch Evelyn Waugh on his ectoplasmic nose.

 

 

A l'époque à laquelle a été rédigé le livre, il était quasiment impossible de mettre en scène d'une manière frontale l'homosexualité si bien que les rapports entre Sebastian et Charles paraissent étranges, mais c'est justement la description de ces chastes rapports amoureux (bien qu'on puisse les imaginer autre) qui font en partie le charme des premiers chapitres dans lesquels on ne peut, comme tous ceux qui l'approchent, qu'aimer Sebastian qui promène partout son grand ours en peluche, nommé Aloysius avec lequel il des conversations des plus sérieuses. Une de mes grandes angoisses une fois arrivé à la fin du roman, est que l'on ne sait pas ce qu'est devenu Aloysius...

Dès le début par le ton de ces mémoires de Charles Ryder on sent que cette histoire finira mal mais on veut néanmoins espérer, lorsque tout va bien entre Charles et Julia, que cela va durer, même si les personnages eux mêmes ont le sentiment que leur bonheur sera éphémère... Charles est hanté par le passé, sa nostalgie tourne à la mélancolie: << Ces souvenirs, qui sont toute ma vie, car nous ne possédons rien de certain, à part le passé-, étaient toujours avec moi.>>.

L'écriture de Waugh, bien traduit par Georges Belmont est fluide tout en réservant de grands plaisirs de lecture. L'auteur fait évoluer la personnalité de ses personnages. C'est particulièrement le cas avec celle du narrateur, heureusement pour l'intérêt du livre car il aurait été difficile de rester en empathie avec Charles, ce qu'on parvient parfaitement à faire, s'il était resté le benêt du début du récit. Malheureusement les variations des caractères de certains autres acteurs paraissent assez peu crédibles. C'est le cas notamment de celui de Julia dont les revirements sont assez inexplicables et surtout de celui de son père, lord Marchmain qui passe soudainement d'esthète libertin à vieillard atrabilaire.

Le magazine Time a classé ce livre parmi les 100 meilleurs romans de tous les temps. Cela aurait pu être vrai si la première moitié du roman avait tenu dans sa seconde partie les espoirs que l'on pouvait mettre en elle.

 

Nota:

1- Le livre a fait l'objet en 1981 d'une adaptation en mini série TV de 11 épisodes (interprétée, entre autres, par Jeremy Irons) qui a connu un grand succès en Angleterre. Cette mini série, renommée en français, « Retour au Château »a la bonne idée d'insister sur la joyeuse première année de Charles et de Sebastian à Oxford et surtout de développer leur voyage à Venise chez le père de Sebastian. Elle globalement très bien jouée et fidèle au roman. En 2008 Julian Jarrold a adapté le roman pour le cinéma en un film d'un peu plus de deux heures avec Emma Thompson, Matthew Goode et Ben Whishaw entre autres. Initialement le film devait être mis en scène par David Yates. Le réalisateur anglais a finalement dû se désengager du projet pour réaliser Harry Potter et l'Ordre du Phénix. C'est alors Julian Jarrold qui a prit sa place à la tête du film. On ne retrouve pas du tout l'esprit du livre dans ce film qui met en scène une sorte de ménage à trois entre Charles, Julia et Sebastian et montre qu'il y a inceste entre Sebastian et Julia; ce qui n'est absolument pas dans le livre, même si on peut envisager que la faute qu'évoque Julia lors d'une soirée capitale avec Charles pourrait être celle là...

 Je conseillerais, comme presque toujours, de lire le roman avant de regarder les adaptations qui en ont été faites. 

 

Retour au château, langueur et décadence

une image de la série avec à gauche Jeremy Iron

 

Brideshead Revisited, le film

 

Brideshead Revisited 1

 

Brideshead Revisited 7

 

Brideshead Revisited, 2
 
Brideshead Revisited, 3

 

Brideshead Revisited, 8

 

Brideshead Revisited 5

 

Brideshead Revisited, 6

 

Brideshead Revisited, 4

 

 
Ben Whishaw
 
 

Aime t-on les livres que l'on lit toujours pour de bonnes raisons? (Ou autrement dit nos misérables contingences influent elles sur notre jugement littéraire ) Sans doute pas et je pense que c'est mieux ainsi... J'aime Retour à Brideshead pour des raisons qui seront irrecevables pour beaucoup... Lorsqu'en passant les grilles de mon jardin, j'eusse aimer écrire celle du parc mais ma demeure est bien plus modeste que celle des Flyte, je suis confronté à des faciès peu ragoutants d'indigènes venus d'une planète ignorée du temps de mon enfance, il m'est donc agréable de fréquenter durant 600 pages des membres de la gentry anglaise dont certains possèdent cette carnation du visage d'un rose nacré qui n'appartient qu'à eux et que rehausse le cendré des cheveux dont souvent une mèche ombre leur front... L'inconvénient avec les résidents et les passants de Brideshead est qu'Evelyn Waugh les fait agir souvent comme des imbécile qu'il ne sont pas. Cette incohérence est a rajouter à d'autres qui troublent le portrait psychologique que ce fait le lecteur des protagonistes. Là encore me vient une réflexion essentiellement dictée par mon début de sénilité: Quand l'âge venant, vous vous apercevez que vous avez côtoyer durant l'essentiel de votre vie une majorité de bas de plafond (et encore regardant autour de moi (et en arrière) je n'ai pas trop à me plaindre) et vous avez encore plus tendance qu'en votre jeunesse à chercher entre les pages des romans des êtres d'une hauteur de vue que vous n'auriez que peu de chance de croiser dans votre marigot quotidien. En cela « Retour à Brideshead » ne m'a pas complètement comblé... En revanche j'ai eu l'émotion d'y découvrir que j'avais eu mon Sebastian. Il est même présent sur ce blog puisque je l'ai photographié à plusieurs reprises. Je vous laisse à vos supputations à propos de son identité. Inutile de m'interroger, je ne vous donnerai pas la réponse...

 

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Les faux-monnayeurs un téléfilm de Benoit Jacquot

7 Janvier 2026, 07:49am

Essayons d'évacuer la question de l'adaptation, sachant que c'est impossible, le film étant tiré des « Faux monnayeurs », une des oeuvres maitresses d'André Gide. Tentons néanmoins de regarder l'objet filmique que nous avons sous les yeux en s'efforçant d'oublier l'oeuvre originale. Ceux qui suivent ce blog, et surtout les rares qui prennent la peine de lire les textes, savent que les problèmes de chronologie et de datation dans les fictions me préoccupent et que des erreurs dans ces domaines, ou des anachronismes, suffisent à dissoudre mon attention sur ce que je lis ou regarde... 

  

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Le film de Jacquot à ce propos commence mal. Beaucoup de lecteurs du roman de Gide se souviendront qu'il a été écrit entre 1919 et 1925. Dans la première scène lorsque Edouard (joué par Melvil Poupaud, qui tourne pour la deuxième fois sous la direction de Benoit Jacquot, seize ans après « La Vie de Marianne ») reluque un lycéen ( je dirais plutôt un collégien) qui tente de voler un livre dans la boite d'un des bouquinistes des bords de Seine (heureux temps où les lycéens volaient des livres, ils savaient donc lire!) si la vêture du garçon évoque bien les années 20, de même que l'automobile que nous apercevrons peu après, la longueur et la coupe de ses cheveux ne paraissent guère d'époque; elles me semblent d'ailleurs appartenir à aucune. Le garçon en question, Georges, (Thomas Momplot) se révèlera le neveu du matteur, j'anticipe, mais ce petit coup de théâtre était cousu de fils blanc! - Est-ce la cocteaulâtrie du moment, sans doute, mais dès l'apparition de la jeune créature j'ai pensé à l'élève Dargelos - Dans la scène suivante où Edouard rend visite à sa soeur, Pauline, on est également troublé par les vêtements portés par Pauline Molinier et son mari qui sont dans le goût des années 1910 et non de celui de 1920 et encore moins 1925, (on s'apercevra ensuite que tous les personnages sont habillés à la mode de 1910, alors que l'on est censé, par les éléments de décor et l'ambiance générale, être en 1920. Si l'on excepte Melvil Poupaud qui est affublé de costumes à carreaux qui étaient peut être du plus grand chic dans les provinces américaines autour de 1900 mais improbables à Paris ou à Londres d'où arrive Edouard... qui porte très bien le chapeau. De même la chevelure aux belles boucles du jeune Olivier (Maxime Berger), leur fils, est bien peu conforme aux usages de l'époque. – Pas beau cet agneau, genre maigre et mou à la fois, mais joli, plein de charme... -

  

Edouard (Melvil Poupaud) 

  

Alors que la plupart des réalisateurs, c'est une maladie américaine, prennent pour interpréter des adolescents des acteurs plus âgés que l'âge de leur rôle. Benoît Jacquot semble s'être ingénié à choisir au contraire, des acteurs plus jeunes que leur emploi ou plus probablement faisant plus jeune. C'est assurément un choix courageux et même audacieux; c'est d'ailleurs la seule audace de mise en scène. Cet aspect juvénile est l'apanage des adolescents, en particulier des acteurs jouant Olivier et Bernard mais aussi de certains adultes comme Patrick Mille qui incarne Robert de Passavant. Il demeure que l'aspect de collégien d'Olivier le rend peu crédible en rédacteur en chef d'une revue littéraire.

L'oeuvre de Jacquot a un défaut récurrent aux films qui se déroulent dans le premier quart du XX ème siècle, le manque de moustaches. A l'époque de la guerre de 14 seuls les prêtres et les acteurs (et encore pas tous) n'avaient pas de moustaches; des faces de cul comme disaient les poilus français lorsqu'ils ont découvert les soldats américains qui venaient à leur rescousse et qui étaient presque tous glabres. Dans les années vingt la moustache amorçait un recul mais était encore largement majoritaire sous le nez des hommes. Il faudra attendre le début des années trente, avec l'arrivée massive du cinéma américain et un certain Adolf pour qu'en France son port connaisse un rapide déclin...

    

       
 Bernard (Jules-Angelo Bigarnet) 

Vous me direz que ma critique manque de hauteur et que je m'attache trop aux détails. Vous avez raison, mais je vous répondrais que l'excellence d'un film se fait d'abord par la juxtaposition de détails justes.

Si, donc les premières scènes m'ont laissé, en ce qui concerne l'image dubitatif, mais il est vrai que le spectateur doit toujours faire un effort pour rentrer dans l'univers visuel d'un cinéaste, en revanche l'incipit textuel m'a ravi: << Rien n'est plus difficile à observer que des êtres en formation, il faudrait pouvoir ne les regarder que de biais. >>. Les ayant beaucoup regardé, « les êtres en formation » et pas seulement de biais, ce blog en témoigne, je ne peux que confirmer la justesse de cette phrase.

 

  

Olivier et Bernard 

  

Benoit Jacquot a eu la funeste idée de reprendre les adresses au lecteur d'André Gide qui prennent dans le livre, un peu la forme de didascalies et qui ne montraient que les limites dans l'exercice romanesque de l'écrivain, son impuissance à faire des transitions fluides entre deux scènes. Le cinéaste les a transformées en bancs-titres silencieux, ce qui nous ramène au temps du cinéma muet. Cela certes ancre le récit dans les années vingt, mais surtout le hache inutilement. Jacquot est en cela malheureusement fidèle au roman, composé de scènes juxtaposées sans véritables traits d'union. Dans chaque épisode apparaissent une multitude de personnages. Pour ne pas trop élaguer l'intrigue (élagage très habile) le réalisateur a choisi d'en faire de courtes pastilles (certaines sont très réussies, et riches en sous-textes comme celle de la première visite d'Edouard à monsieur Lapérouse alors que d'autres sont lamentablement ratées, par exemple la scène dans l'escalier où Vincent avec Laura, sa maitresse engrossée, qui est par ailleurs amie avec Edouard.) se disputent. La rapidité de la succession des scènes d'un format trop court, fait que le spectateur n'a pas le temps de comprendre complètement, au début tout du moins, les liens qui relient tous ces personnages.

Par rapport au roman, le scénario fait l'impasse sur certaines scènes (les bancs-titres trouvent là leur véritable utilité, celle de résumer un morceau de l'histoire que le réalisateur n'a pas le temps nécessaire pour le mettre en images), ce qui était inévitable au regard de la durée imparti pour le film (environ 2 heures). Mais curieusement, sans raison à mon avis, il en bouleverse l'ordre, sans pour autant apporter plus de clarté au déroulement de l'intrigue. Ce découpage différent de celui du roman à pour résultat de focaliser le spectateur sur l'attirance mutuelle qu'éprouve Edouard et Olivier, l'un pour l'autre.

  

  

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Bernard (J.A Bigarnet) et Edouard (Melvil Poupaud) 

 

On se demande pourquoi, sinon je le répète, la volonté de mettre en exergue la relation entre Edouard et Olivier, le scénario fait arriver l'entame du roman aux alentours de la vingt-cinquième minute du film alors que la scène dans laquelle Bernard (que l'on a pas encore vu à l'écran) joué par Jules-Angelo Bigarnet (que j'ai vu beaucoup plus physiquement à son avantage ailleurs qu'ici), le meilleur ami d'Olivier, sensé réviser le bac qu'il doit passer prochainement, lisant une lettre d'amour vieille de 17 ans adressée à sa mère, apprend qu'il n'est pas le fils de l'homme qu'il croyait son père. Bouleversé par cette nouvelle Il décide de quitter pour toujours, l'appartement familiale. C'est cette action qui dans le roman lance toute la mécanique de l'histoire, ce qui n'est pas le cas dans le film.

  

  

Vincent (Vladimir Consigny) 

    

J'attendais avec impatience la mise en images du passage où Bernard en cachette rejoint la chambre de son ami Olivier. Jacquot a parfaitement réussi la scène mais lui a enlevé toute sensualité alors qu'il en a mis dans les rencontres entre Edouard et Olivier, ce que je n'ai pas autant perçu à la lecture... (ah la scène dans laquelle Melvil Poupaud soulève et prend dans ses bras musculeux l'Olivier moribond dans sa grenouillère moulante, pâmer comme une jeune vierge, le moment le plus torride du film!). Cet épisode se déroule dans la pénombre, malheureusement la caméra, probablement numérique, n'a pas aimé le manque de lumière alors que par ailleurs l'image, bien éclairée, dans tout le film a un beau piqué, est granuleuse dans cette séquence.

  

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La scène où Edouard découvre Olivier après sa tentaive de suicide (voir les images immédiatement ci-dessus) est pour moi, l'acmé du film (belle idée de cinéma que ces plans, caméra au plafond). On peut penser que la cause du suicide d'Olivier au petit matin, est qu'ayant connu dans la nuit entre les bras d'Edouards (et le reste) une telle félicité, pensant ne jamais plus connaitre un tel bonheur, il ait choisi de quitter ce monde sur ce souvenir magnifique. Mais peut-être est-ce là l'interprétation d'un pervers....     

  

Cette scène des deux garçons réunis à l'insu de leur famille dans la chambre de l'un, rappelle un passage des débuts des « Thibault ». Ce qui n'est guère surprenant, Roger Martin du Gard, étant pour Gide une sorte de consultant lors de l'écriture du roman... L'ouvrage lui est dédié.

Si avec « Les faux monnayeurs » Gide est incontestablement novateur quant à sa forme romanesque, il est également avant gardiste, en faisant surgir, en 1925, n'oublions pas la date à laquelle se déroule l'intrigue, avec le personnage de Sphroniska (Anne Bennent) qui « traite », le jeune Boris, le petit fils de monsieur Lapérouse, la psychanalyse qu'il qualifie tout de même, par l'intermédiaire d'Edouard, d'inquisition révoltante...

  

Olivier (Maxime Berger) 

  

Les acteurs font presque tous une prestation estimable à l'exception de Vladimir Consigny, toujours bien beau garçon, dont J'avais découvert et apprécié la plastique dans « Hellphone » mais, qui ici se révèle un bien piètre acteur dans le rôle de Vincent. Mais dans cette distribution pléthorique, il est néanmoins meilleur que l'actrice, dont mon reste de charité chrétienne me fait taire le nom, qui joue Laura, la femme grosse des oeuvres de Vincent. Quant à Patrick Mille, en Robert de Passavant, bien que lui aussi d'aspect un peu trop juvénile, il est très bien en cauteleux pervers. Maxime Berger, boule bien certains mots, à l'inverse de Jules-Angelo Bigarnet qui a une belle diction, mais il ne faut pas trop en demander aujourd'hui aux adolescent français qui font acteur. C'est déjà rafraichissant d'entendre sortir de jeunes bouches le français sans l'horrible accent d'importation qui s'est imposé dans nos banlieues. Comme à son habitude Melvil Poupaud, parfait dans le rôle d'Edouard, sur lequel le scénario est centré, plus que le roman, sort du lot. A noter que Jean-Marc Stehlé qui interprète le rôle de monsieur Lapérouse et avec qui Melvil Poupaud a une des plus belles scènes du film, a joué dans plusieurs autres films de Benoit Jacquot. Jean Marc Stehlè est décédé en juillet 2013. Je trouve que Jean-Marc Sthelé, sous certains angles, ressemble à Gide âgé. Encore à propos des ressemblances pourquoi avoir fait de Jarry (1873-1907) (Jean-Damien Barbin), personnage qui n'apporte rien au récit, un sosie d'Antonin Artaud?

Cette apparition de Jarry est l'anachronisme le plus évident du film. Benoit Jacquot confond-il Jarry avec Dada? C'est Tristan Tzara qu'à la rigueur il aurait fallu convoquer, bien qu'en 1920 le dadaisme, déjà s'essoufflait...

  

 

A la longue l'anachronisme des habits des personnages est agaçant. Les vêtements datent tous d'au moins dix ans avant l'époque pendant laquelle se déroule le récit. S'il n'est pas adroit de costumer tous les comédiens à la dernière mode de l'année de l'action (comme ce qui est couramment fait, en particulier pour les histoires se passant en 1925, où l'on ne voit que des gommeux et des garçonnes évoluer dans des meubles art-déco du dernier cri, il est tout aussi regrettable de tous les habiller avec leur fond de placard! En revanche dans le passage se déroulant en Suisse (en fait tournés à Chamonix) le col roulé porté par Melvil Poupaud m'a surpris par sa modernité. Est-ce qu'un lecteur pourra me donner la date de l'apparition du col roulé?Si les costumes créés par Christian Gasc plombent un peu cette adaptation, a contrario les décors sont de beaux écrins aux prestations des acteurs. On aurait pu néanmoins éviter l'inutile tarabiscotage de l'appartement des parents d'Olivier. La production a du rager que l'on voit aussi fugitivement à l'écran de si nombreux et si beaux intérieurs (Il y a peu d'extérieurs.).

  

Lilian Grifith (Dolorès Chaplin) et Passavant (Patrick Mille)

 

Le recul que l'on a aujourd'hui sur l'Histoire littéraire du XX ème siècle change notre perception d'une oeuvre, comme « Les faux monnayeurs ». Ainsi j'ai vu en Robert de passavant une caricature à charge, d'un mélange de Cocteau et de Drieu La Rochelle avec peut-être une pointe de Montherlant et la relation entre Robert de Passavant et Olivier, une méchante transposition de la liaison Cocteau-Radiguet. Si "Les faux monnayeurs" n'est pas un roman à clés, il n'est tout de même pas difficile de voir dans la relation entre Edouard et Olivier une transposition (idéalisé?) de celle de Gide (1869-1951) et de Marc Allégret (1900-1973).

<<... Marc Allégret, étudiant au physique spectaculaire est couvé depuis 1916 par "son oncle" qui a force de parfaire son éducation, en est tombé amoureux. C'est la première fois, ce sera aussi la dernière, que Gide éprouve un sentiment violent: il veut près de lui ce garçon au gout exigeant dont, le père, le pasteur Elie Allégret, a été son propre maître, trente ans plus tôt. Or si Marc donne toutes les apparences de "l'aimer bien", il prend à l'évidence plus de plaisir à se rendre au cirque ou aux premiers vernissages dadaistes avec Cocteau, qu'à hanter la bibliothèque un peu datée de son oncle quinquagénaire. >>

Claude Arnaud, Jean Cocteau, 2003, Gallimard

  

Cette citation de l'indispensable biographie de Cocteau par Claude Arnaud met en évidence que tout un pan des "Faux monnayeurs" n'était que la transcription à peine romancée de la vie de son auteur (déjà l'auto-fiction) et un peu un règlement de compte personnel. A la sortie du livre les critiques ne s'y sont pas trompés et ont reconnu en Robert de Passavant un portrait peu aimable de Cocteau. 

 

  

  

 

Les romanciers courent bien des risques à voir leurs oeuvres adaptées dans un autre médium, celui, bien sûr d'être trahi, mais aussi de voir mis en évidence certains défauts moins visibles à l'écrit qu'au cinéma. Ainsi cette adaptation renforce l'impression d'artifice qui lie les évènements entre eux. Elle met en lumière les hasards grossièrement irréalistes de la trame romanesque, comme celui de la rencontre de Georges et d'Edouard sur les quais de la Seine, ou encore le fait que Laura soit, à la fois la meilleure amie d'Edouard et la maitresse de Vincent, sans oublier la plus grosse ficelle scénaristique qu'est la perte du billet de la consigne de sa valise par Edouard, billet qui permet à Bernard de faire la connaissance de Laura qui, je le rappelle est la maitresse de son frère Vincent et au romancier d'inclure dans sa construction littéraire la forme du roman dans le roman, génialement novatrice lorsque Gide écrit « Les faux monnayeurs ». En quelques mots Edouard, le double fantasmé de Gide, énonce, dans une soirée au coin du feu, pendant laquelle Bernard est cette fois très mignon, Jules-Angelo Bigarnet (quel blaze!) m'évoque irrésistiblement dans cette scène le Nael Marandin d'il y a quelques années, la théorie romanesque de Gide, mise en abime. Gide n'est néanmoins pas le premier à tenter cette construction, Diderot (et quelques autres qui n'apparaissent pas immédiatement à ma cervelle fatiguée) s'y est essayé avant lui.

  

 

Encore plus qu'à la lecture, la version de Benoit Jacquot met en évidence le superfétatoire de l'épisode Boris, qui ne semble être là que pour faire avaler les turpitudes de ces messieurs avec leurs jeunes pousses littéraires. Benoit Jacquot a eu la bonne idée de faire disparaître quelques intigues secondaires et parasites, comme celle où des camarades de lycée de Bernard et d'Olivier qui participent à un trafic de fausses pièces. En conséquence le personnage de Strouvilhou (l'incarnation du mal?) disparaît. La disparition de ce pan du livre n'est génant que parce qu'il lui donnait son titre. Néanmoins la fausse monnaie est bien sûr une métaphore. Edouard lui même, lorsque, en Suisse, au coin du feu, on le presse de donner le titre du roman qu'il est en train d'écrire, dit que les fausses pensées des gens sont comme les fausses pièces. Armand, le jeune dépressif cynique est un autre personnage du roman qui passe à la trappe dans l'adaptation de Jacquot (il a également fait un sort aux masturbations de Boris) qui en réalité et avec raison, ne s'est intéressé qu'aux quatre personnages qui ont réellement épaisseur et vérité dans le roman qui pourrait se résumer, si l'on va jusqu'à l'os, en la concurrence de deux adultes pour s'attirer les faveurs de deux garçons...

  

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Dans la vie de Gide toute la période de l'écriture des « Faux monnayeurs » est sous le signe de la pédérastie. L'édition courante de Corydon paraît la même année que le roman et Gide est en pleine idylle avec Marc Allégret qui a envisagé de porter « Les faux monnayeurs » à l'écran. Comencini en a eu également le projet. Dans les années 90 c'est Agnieszka Holland avec Françoise Giroud pour l'adaptation cinématographique qui a tenté de monter, sans succès l'opération.

  

Presque jamais Benoit Jacquot se libère de la déférence réfrigérante qu'il a pour l'oeuvre de Gide. Ce qu'il aurait fallu montrer, pour réchauffer tout ça, c'est immédiatement après le carton sur lequel on lit: Robert de Passavant s'occupe d'Olivier, c'est un plan moyen bien honnête de Passavant enculant Olivier. Ce qui aurait été certes un anachronisme de la chose écrite de 1925 mais pas du vécu des deux personnages...

  

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Nota: 

1- Tout d'abord, merci à Bruno qui m'a permis de voir ce film que j'avais raté lors de son passage à la télévision. Il a été depuis édité en D.V.D.

2- Ensuite je voudrais signaler que pour commenter l'adaptation de Benoit Jacquot, j'ai relu le roman de Gide. Il me semble que c'est ce que devrait faire tout critique, lire l'oeuvre originale, lorsqu'il doit traiter d'une adaptation. Malheureusement on peut constater que c'est rarement le cas!

3- A cette adresse: http://e-gide.blogspot.fr, on trouvera une mine de connaissances sur Gide où tout gidien doit se perdre.

4- Via mon e-mail, j'ai reçu le judicieux commentaire auquel je répond à sa suite (cher lecteur je vous rappelle que tous les commentaires sont les bienvenus, mais si possible utilisez la touche commentaire qui se trouve à la fin de chaque billet pour déposer ceux-ci. Il suffit de cliquer sur ce le mot commentaire, toutefois vous pouvez passer comme l'a fait Claude L. par l'hébergeur.


FAUX MONNAYEURS - D'accord sur les grandes lignes de votre billet relatif au film dont je viens de voir le DVD. Toutefois, d'après d'anciens souvenirs (j'ai 83 ans) il me semble que si film et roman paraissent "hachés" par découpage et juxtaposition des scènes, (plus inclusion du journal d'Edouard dans le roman) sans trait d'union, c'était pour donner l'impression de la quasi simultanéité des différentes actions, procédé utilisé par Sartre dans les Les chemins de la liberté où il emploie le même subterfuge narratif. Aussi, cela aurait fait dire à Gide à qui l'on demandait son opinion (mauvaise) sur 'les Chemins de la liberté' de Sartre "Je ne trouve pas cela assez 'genuine' rappelant ainsi son "antériorité". Le cinéma étant, entre autre, l'art du découpage et du montage, l'artifice n'en est que plus visible et parfois, gênant. - Bien amicalement CL. J'apprécie le film et j'accepte les garçonnets ; et tant pis si au nom de la vraisemblance il leur manque quelques poils au menton !

Claude L. Paris 15ème

Réponse: Votre remarque est fort juste en effet Sartre a utilisé ce procédé pour "Les chemins de la liberté" gros roman que Sartre a été incapable de terminer mais qui est tout de même intéressant et qui ne mérite pas le dédain qui l'entoure. Mais beaucoup plus que les faux monnayeurs c'est du Manhattan transfert de Dos Passos que Sartre c'est inspiré. C'est beaucoup plus convaincant chez l'américain qui a oser procéder par collage et s'est débarrassé des inutiles et lourdes transitions mais le chef d'oeuvre de ce type de construction dans le roman c'est "Contrepoint" d'Aldouxs Huxley. 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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Opération sweet Tooth de Ian McEwan

1 Janvier 2026, 09:07am

 

L'auteur ne nous avait pas habitué à une entrée de roman aussi primesautière. Nous sommes à Cambridge en 1970. Serena Frome, une jeune gourgandine est fille d'un évêque. C'est possible outre Manche dans la religion anglicane, en tout bien tout honneur. Elle raconte, à la première personne du singulier ses émois. Elle est jolie et généreuse de son corps. Elle étudie sans passion les mathématiques alors que, lectrice compulsive, elle aurait aimé se plonger dans la littérature anglaise. Serena se fait approcher par le fameux MI5 car dans le journal de l'université, les services secrets de sa majesté on remarqué les articles de la jeune femme à la gloire des dissidents soviétiques et de Soljenitsyne en particulier. Celui qui va devenir le mentor es espionnage de Serena est un professeur qui teste l'antibolchévisme de son élève en la glissant dans son lit... Sérena est jugée bonne pour le service. Ce début se présente comme une sorte de parodie plaisante et surtout drôle des campus novel de David Lodge. Mais sous cette entame légère se cache un roman très ambitieux, mêlant plusieurs genres comme souvent chez cet auteur. « Opération sweet Tooth est à la fois un roman d’espionnage, un roman d’amour, un roman historique, un récit d’apprentissage et une réflexion sur la création littéraire.

La découverte du MI5 par l'héroïne m'a évoqué le film d'espionnage loufoque et hilarant des frères Cohen: « Burn After Reading ».

Passé l'entame, peinture ironique des miteux services d'espionnage britanniques, on glisse subrepticement à la description des méthodes de renseignement et de désinformation à l'époque de la guerre froide qui ferait paraître coruscante la prose de John Le Carré que Ian Mc Ewan ne doit pas ignorer.

Ce n'est pas la première fois que McEwan se frotte au genre du roman d'espionnage. Il nous en avait donné déjà un roman y appartenant avec « L'innocent » ( on peut aller voir l'article que j'ai consacré à ce . L'auteur rappelle au passage que les avanies que subit notre simili espionne sont contemporaines à la « jamesbonderie » galopante qui sévissait alors au Royaume-Uni...

Si les romans d'espionnage écrits sur la Guerre Froide sont nombreux, ils ne se penchent guère sur un aspect du conflit largement méconnu, celui de la guerre culturelle.

Comme l'écrit l'auteur lui-même, l'histoire commence véritablement à la page 140 lorsqu'il est ordonné à Sérena d'infiltrer l'univers d'un jeune auteur prometteur, Tom Haley, car les supérieurs de la jeune femme voient en cet écrivain une personne pouvant contrebalancer le poison marxiste que l'intelligentsia traitresse du monde libre distille au fil des jours.

Une fois de plus Ian Mc Ewan montre qu'il est fasciné par la manipulation des êtres et des esprits. N'est il pas lui même un grand manipulateur lorsqu'il recycle, en la parodiant, l'intrigue d'un de ses romans, « Délire d'amour » (http://www.lesdiagonalesdutemps.com/2014/07/delire-d-amour-de-ian-mcewan.html) présentant la chose comme étant une nouvelle de Tom Haley. D'ailleurs d'après cette version, si l'on ne doute pas que l'écrivain en herbe soit bien pensant en revanche on est moins sur de son talents littéraire. On peut voir dans cette pirouette le regard que porte Ian McEwan, aujourd'hui sexagénaire, sur l'écrivain novice qu'il fut il y a près de quarante ans. Et l'on peut se demander quelle est la part d'autobiographie dans le récit des débuts de Tom Haley. Il est certain que l'auteur prête à son héroïne ses gouts littéraires. Serena, lectrice vorace et primaire reste froide devant l'avant-garde d'un Ballard, mais s'emballe pour Jane Austen. Les clins d'oeil au monde de l'édition anglaise sont nombreux par exemple passe Martin Amis, Angus Wilson et surtout Ian Fleming, le créateur de James Bond. Ian Mc Ewan aurait-il été un agent de la CIA ou d'une autre officine?

Ian Mc Ewan est un portraitiste hors pair. Il parvient à nous faire aimer cette pauvre fille de Serena qui est tout de même assez conne. La médiocrité de l'héroïne est pour moi le principal défaut du roman ce qu'a très bien compris McEwan à l'habileté littéraire diabolique qui, dans un twist inattendu à la toute fin du livre, déjoue cet éventuel reproche. Puisque MC Ewan nous refait le coup de « Expiation » comme dans ce que je tiens pour son chef d'oeuvre (mais je n'ai pas encore lu tous ses romans) le lecteur s'aperçoit au dernier chapitre qu'il n'a pas lu ce qu'il croyait lire.

Ce lroman peut se lire à différents niveaux. Sous des aspects souvent amusants « Opération Sweet Tooth » est aussi une réflexion sur l'écriture et la liberté des écrivains. L'auteur renvoie dos à dos l'espion et le romancier ces menteurs professionnels qui sont au fond, assez peu fréquentables.

« Opération Sweet Tooth » nous aide aussi à nous souvenir à ce qu'était le Royaume-Uni dans les années soixante-dix, avant la médecine carabinée de madame Tatcher, un pays en faillite dans lequel on se demandait chaque jour quel corporation allait se mettre en grève, pire qu'en France (je sais c'est difficile à imaginer aujourd'hui lorsque nous somme au bord de la Tamise). Une nation où la crise pétrolière avait contraint le pays à ne travailler que quatre jours pour économiser l'énergie. Le pétrole écossais n'était pas encore opérationnel. Les attentats de l'IRA faisaient des ravages, et l'on n'imaginait pas que dans moins de vingt ans l'URSS allait s'écrouler...

Cette histoire est basée sur des faits réels. Durant la guerre froide le MI5 enrôla, avec leur consentement ou non, comme ici, certains écrivains britanniques dans la propagande anticommuniste. L'auteur évoque une manipulation de ce genre pour le 1984 de George Orwell... Il faudrait être bien naïf pour croire que cette guerre culturelle ait épargné la France. Il est de notoriété publique que des officines du gouvernement américain finançaient partiellement certains journaux et revues « Sélection reader digest bien sûr mais aussi beaucoup d'autres à l'américanisme moins voyant quant à la presse communiste que serait elle devenu sans les roubles du Kremlin? Mais Moscou n'arrosait pas que la presse du Parti. Ces largesses aidèrent beaucoup par exemple Constellation, le rival de sélection, ou « l'Evènement » le beau trimestriel de d'Astier de la Vigerie. Les deux grandes puissances n'étaient pas les seules à prodiguer quelques monnaies à la presse européenne, on peut aussi citer parmi les donateurs Israel et l'Afrique du sud... Il serait d'une naïveté confondante de penser que des pratiques similaires n'existent plus aujourd'hui.

Ce roman qui révèle son véritable enjeu qu'à la toute fin et qui en fait il parle plus de création littéraire que de jeu politique est un grand plaisir de lecture.


 

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Wimbledon raconté par Raymond Reding

2 Décembre 2025, 07:34am

 

Wimbledon raconté par Raymond Reding
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Wimbledon raconté par Raymond Reding
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Tournier vu par Rinaldi

1 Décembre 2025, 08:24am

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Je souscris à tout ce qu'écrit Angelo Rinaldi sur Tournier, je le trouve même un peu trop bienveillant sur son Vendredi. Cet article est paru dans l'Express le 3 janvier 1986. 

 

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