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ROGER PEYREFITTE, LE SULFUREUX PAR ANTOINE DELÉRY

31 Juillet 2025, 06:35am

 

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Quelque soit les réticences qui vont suivre sur la biographie de Roger Peyrefitte par Antoine Delery, j'ai d'ailleurs plus de réserves sur l'objet étudié que sur l'étude elle même, on ne dira jamais assez combien ce livre est indispensable entre autres pour la mise en perspective de l'histoire de l'homosexualité en France depuis la dernière guerre et encore plus pour les « genders studies » (je ne trouve pas de termes français appropriés, ce qui en dit beaucoup).

 

 

 

 

         

 

 

 

 

         

 

  J'ai Lu, 1970 J'ai Lu, 1971    

 

 

J'ai Lu, 1973 J'ai lu, 1977     Le livre de poche 1978

 

La parution en 1945 des « Amitiés particulières » peut être considérée comme la première brèche dans le mur du silence qui entourait les amours entre garçons. Je sais bien que le premier roman de Roger Peyrefitte, et à mon avis le seul qui passera à la postérité, peut être pour de mauvaises raisons, n'était pas le premier à illustrer le sujet. Il y avait eu déjà quelques livres mais aux audiences très limitées, parlant de ces amours alors interdites, la première édition de Corydon date de 1930 et il y avait eu auparavant le chef d'oeuvre de Marcel Proust mais le premier fut un essai à la diffusion relativement confidentielle à sa parution, et le second n'avait pas que l'homosexualité masculine pour sujet et n'avait pas encore atteint en 1945 un très grand public qu'il a conquis petit à petit, contrairement à ce qui va se passer très rapidement pour « Les amitiés particulières » de Peyrefitte. J'explique le succès des « Amitiés particulières » par le fait que l'intrigue , l'amour entre deux jeunes garçons pensionnaires dans un collège catholique dans la province française, rappelait beaucoup de choses à un grand nombre de lecteurs qui n'avaient en 1945, aucun mal à s'identifier aux personnages ou à reconnaître des situations dont ils avaient été les témoins. La désaffection aujourd'hui pour le roman et pour toute l'oeuvre de Peyrefitte à la même cause que son succès d'hier. Les amitiés particulières paraît au XXI ème siècle nous parler d'un monde appartenant irrémédiablement au passé, sans résonance avec ce que peuvent vivre aujourd'hui des garçons de l'âge des protagonistes du roman. Vous pourriez me répondre qu'il en est de même pour « La recherche du temps perdu » sans parler de l'écart de talent qui existe entre Proust et Peyrefitte, la grande différence entre « La recherche du temps perdu » et « Les amitiés particulières » est que le grand oeuvre de Proust est solidement ancré dans l'Histoire, l'importance notamment dans celui-ci de l'affaire Dreyfus et de la Grande Guerre alors que le roman de Peyrefitte est un monde clos dans lequel la rumeur de l'extérieur ne pénètre jamais.

 

Les amitiés particulières ont par ailleurs, vérifié pour beaucoup l'affirmation de Merleau-Ponty: << L'être est ce qui exige de nous, création pour que nous en ayons l'expérience>>. Ceci dans le sens que l'homme a besoin de créateurs pour qu'il découvre certaines expériences de la vie qu'il n'a pas encore vêcu mais qu'a la découverte d'une oeuvre d'art, il s'aperçoit qu'il aspire à vivre une semblable expérience. Il ne faudrait pas par anachronisme méconnaitre quel ouvreur de chemins Peyrefitte a été avec son premier livre.

Un des principaux enseignements de cette biographie est de nous montrer un homme totalement autiste envers tout ce qui n'est ses petites affaires et totalement ignorant du monde dans lequel il vit et donc n'y comprenant rien. Son attitude à la fin de la guerre où il se rend tous les matins à son bureau des affaires étrangères alors que tous ses collègues ont fui, illustre bien cette incompréhension envers son époque. Il sera stupéfait ensuite de sa révocation par la nouvelle administration issue de la Libération en raison de ses accointances supposées avec le régime de Vichy; en réalité Deléry montre bien que la cause de ce renvoi est beaucoup plus une vengeance personnelle due à madame Bidault ( Le déchu se vengera envers cette dame dans « La fin des Ambassades » comme le note en octobre 1953, Cocteau dans son journal << Peyrefitte triomphe. La sottise de madame Bidault a fait vendre quarante mille exemplaires du livre en une semaine et coûté la présidence de la République à son époux.>>.) que le vichysme de Peyrefitte qui a traversé la guerre et l'occupation comme si elles n'existaient pas. Sa grande préoccupation durant cette période est l'écriture de son roman et accessoirement, mais beaucoup moins que Montherlant, les adolescents, pour lui le reste n'existe quasiment pas.

 

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illustration par Egermeier du Paysage des Olympique de Montherlant

 

A sa décharge, comme à celle de toutes les personnes qui ont vécu la débâcle de 40, dont on ne peut pas aujourd'hui mesurer quel traumatisme fut pour eux l'effondrement en une semaine de leur pays que la propagande disait doté de la meilleure armée du monde, le fameux « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » de Paul Reynaud (encore un nabot en politique). Ce choc et un égocentrisme assez monstrueux expliquent probablement la cécité pour le restant de sa vie de Peyrefitte envers les événements historiques qu'il traversera.

 

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Peyrefitte, dans une lettre à Montherlant ( je remercie Antoine Deléry de m'avoir fait connaître ce texte ) décrit en quelques lignes magistrales le triste épisode de l'exode et son attitude envers cet écroulement << Quant à moi j'ai dû un beau jour quitter Paris avec le dernier train rapide sur injonction expresse. Quarante-huit heures après être arrivés dans la retraite ronsardienne... nous recevions l'ordre d'en partir, les Allemands ayant été presque aussi vite que nous... Et je suis resté seul de tout le Ministère, quelques dix autres ex (ou futurs) diplomates ont également gardé leur poste... Vivant ici au milieu des délices - de celles qui aident à vivre, mais privé de toutes nouvelles, de mes amis, de mes enfants, de mon chat, de mes livres... Dans l'impossibilité de bouger d'ici autrement qu'à bicyclette (ni train, ni auto) je me surprends à demander parfois moins de " jeunesse " et plus de journaux, moins de vérité et plus de mensonges ! Mais en réalité quelle reconnaissance je dois et je devrais à mes passions ! Ce sont elles - et elles uniquement - qui m'ont soutenu à travers ce que je puis appeler... tant d'épreuves. Ce sont elles qui m'ont fait prendre patience, pendant trois jours, dans des gares encombrées de foules gémissantes, dans des trains peuplés de loques humaines (agrémentées de l'impérissable de l'éclat de vives couleurs), et, pendant plus d'une semaine, permis de voir sans en être abattu, le lamentable défilé des réfugiés sur la route, pauvres gens qui fuyaient la mitraille et la trouvaient toujours un peu plus loin ! Le petit dieu, à jamais vainqueur, qui fait le prix de ma vie, est le même qui m'a fait oublier la guerre pendant tant de fois à Paris, qui m'a rendu indifférent à l'avance ennemie et m'a fait braver le bombardement sur les bords de la Loire, et, si j'ose l'écrire, qui me console de la défaite, et peut-être de la ruine. N'ayons pas honte de ce qui nous sauve du malheur et de la faiblesse ; tant pis, si nous sommes forts et restons heureux !...>>. On voit dans cette missive que la fréquentation des auteurs anciens peut être bien utile dans le tourment des jours...

Comme tous les biographes, Antoine Deléry est entré en empathie avec son modèle, attitude qui me parait indispensable pour un écrivain qui par la force des chose va être contraint de vivre un temps certain avec le dit modèle; ce qui fait que toutes les biographies sont plus ou moins hagiographiques même si les auteurs en général s'en défendent. Le biographe est victime d'une sorte de syndrome de Stockholm tant il est pris en otage, à son corps défendant par son sujet. Ce qui amène Antoine Deléry à surévaluer l'oeuvre et surtout l'homme Peyrefitte. Ce dernier contrairement à ce qu'il écrit n'a pas du tout fréquenté la meilleure société de son temps, ni si l'on prend ce terme dans le sens de bonne société aristocratique ou grande bourgeoise, Peyrefitte n'a pas fait partie longtemps de la "café sociéty" car si le succès des « Amitiés particulières » et l'admiration de Florence Gould lui en avait entrouvert les portes, son besoin de produire des écrits scandaleux, d'abord pour remplir ses caisses mais aussi par une sorte de haine de toute hypocrisie l'on vite fait devenir personna non grata dans ce club de riches oisifs tolérants mais soucieux de maintenir un ordre social et intellectuel qui les faisait prospérer. D'autres irrévérencieux ont eux été adoubés définitivement par ce club, même si c'était à ses marges, tel un Philippe Jullian dont le journal apprend qu'il connaissait bien Peyrefitte, dont il disait qu'il était le fils d'une chaisière toulousaine et d'un mauvais prêtre (il le définissait ainsi d'après ses livres et non au vu de son livret de famille); il en fait cette subtile description: << Roger Peyrefitte, l'homme de lettres français par excellence, intarissable causeur, brillant et pirouettant, content de soi. Grand lecteur de Casanova, il a le coeur sec des libertins. Charmante compagnie d'ailleurs. Il est en Italie que pour faire l'amour. Le détail de ses aventures et ses attendrissements font rire. C'est une cure, comme à Vichy. Les malades commentent l'effet de chaque verre et les symptômes de la maladie. Il s'habille mal, porte des flanelles, craint les courant d'air. Comme Montherlant, il ne quitte pas un imperméable, si commode pour les cinémas.>>; ou plus encore comme un Paul Morand (le plus homophobe des écrivains français mais dont les meilleurs amis étaient homosexuel! Ses relations avec Peyrefitte étaient très cordiales jusqu'à leur brouille à la fin de la vie de Morand à cause d'une mise en cause par Peyrefitte dans un de ses écrits d'un des amis de Morand, voir à ce sujet le journal de ce dernier); si on prend le terme comme synonyme d'élite intellectuelle (au sens large du terme) c'est pire encore. Peyrefitte a été complètement étranger à son époque. Bien sûr Peyrefitte a rencontré quelques célébrités de son époque. Deléry m'écrit: << ll voyait régulièrement Roland Laudenbach, Jacques Laurent (Peyrefitte apparait dans plusieurs de ses livres, comme "la bourgeoise"!), Roger Nimier (qui lui a consacré plusieurs chroniques) et les gens de la Table Ronde, ainsi que de nombreux intellectuels comme Jean-Louis Bory (témoignages nombreux, sur ce point, de Gérald Nanty qui les a réconciliés après une longue brouille), Navarre (qu'il a fait entrer chez Flammarion), Curtis (qui fait un très beau portrait de lui dans un de ses livres), Jouhandeau (ils se tutoyaient), Sagan (rencontrée de nombreuses fois grâce à Nanty)...>>. J'y ajouterais Jean Cocteau; dans son journal, il y a une dizaine d'entrées à Peyrefitte. Il raconte notamment dans celui de 1953 cette anecdote savoureuse: << … je pense aux nombreuses visites que Montherlant et Peyrefitte me firent ensemble, rue de Montpensier, à la Libération. Montherlant était malade d'inquiétude pour sa gloire. Ils étaient alors amis intimes. Chaque fois qu'un collège passait sous les arcades, ils se précipitaient à la fenêtre où je ne voyais plus que leurs derrières.>>. Je n'arrive pas à m'imaginer Peyrefitte avec Laudenbach que j'ai bien connu, mais il est vrai que je manque d'imagination.

Il semble avoir ignoré à peu près les oeuvres de tous les écrivains de son temps et ne semblait s'intéresser ni à la musique ni aux arts plastiques, ni au cinéma et guère plus au théâtre. Il semble que le sport et les sciences ne firent pas non plus faire partie de son univers. A cette aune écrire qu'il était cultivé, au sens du XX ème siècle, me parait un contre sens total.

 

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Roger Peyrefitte, portrait en gloire comme grand maitre de l'ordre d'Alexandre

 

 

Ce qui ne veut pas dire que Peyrefitte fut un ignare. il lisait les classiques et grecs et latins avec constance. Dans les romanciers de son siècle il n'y a guère qu'Anatole France et Marcel Proust qui ont retenu son attention. Il lisait ce dernier assidument dès le début des années 30, ce qui n'était pas alors si fréquent. On peut ajouter qu'il était aussi familier de l'oeuvre de Gide, qu'il a rencontré par ailleurs deux fois, de la poésie de Valéry, et même de quelques auteurs étrangers comme Thomas Mann, et de nombreux italiens, qu'il connaissait d'ailleurs personnellement parlant et lisant couramment l'italien.

 

Il n'était certes donc pas inculte, mais il y dans sa pose de l'érudit et du Pic de La Mirandole de la grammaire quelque chose qui sent un peu trop son parvenu à mon gout. A lire l'ouvrage de Deléry on voit bien que l'auteur de « La mort d'une mère » ne sait jamais guéri de la modestie de ses origines. C'est aussi l'histoire d'un homme qui a eu la malchance de commencer sa carrière littéraire par un chef d'oeuvre et dont aucun des livres suivant n'a atteint ni la même qualité, ni le même succès. Il ne faudrait pas pour autant faire de Peyrefitte l'homme d'un seul livre et si je ne partage pas pour son oeuvre l'engouement de son biographe, je trouve l'oubli dans lequel il est tombé bien injuste et bien dommageable pour les lettres françaises.

Les postures prise par Peyrefitte lui ont joué de bien mauvais tour, l'isolant de plus en plus du monde littéraire. Pour ceux qui se souviennent de lui, il passe en amour pour un cynique et consommateurs de corps de jeunes éphèbes alors que le récit de sa vie, et quelques un de ses livres, si l'on en est un lecteur attentif, le montre surtout comme un amoureux transi et malheureux.

 

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Egermeier a photographié Roger Peyrefitte lors d'une séance de signatures lors de la parution de "Mort d'une mère, donc en 1950, si par le plus grand des hasards vous reconnaissez le joli tourneur de pages que l'on voit sur ces clichés derrière l'écrivain n'hésitez pas à me contacter, de même si vous reconnaissez les deux messieurs en conversation sur la dernière image.

 

Cette passionnante biographie met en lumière la difficulté de conduire une carrière. Je pense que la bibliographie de Peyrefitte aurait été toute différente si cela avait été Gallimard, et non les éditions Flammarion, qui ont poussé (il n'en fallait pas beaucoup) leur auteur sur la pente des écrits scandaleux, qui avait racheté le fond de Vigneau, son premier éditeur. Gaston Gallimard était intéressé par Roger Peyrefitte. Il fait figurer son nom sur une liste d'auteurs à « reprendre » (note de la fin des années 50 et reproduite page 330 du catalogue de l'exposition du centenaire des éditions Gallimard). L'équipe des éditions Gallimard aurait été bien meilleure conseillère pour notre turbulent écrivain que celle de Flammarion exclusivement soucieuse de gros tirages.

Je fais mien l'avis de Pierre de Boisdeffre, datant de 1969, dans sa précieuse « Littérature d'aujourd'hui » que je possède dans l'édition 10-18, lorsqu'il écrit: << A partir de 1950, Roger Peyrefitte changea de registre. Négligeant les investigations psychologiques, il entreprit une satire moins subtile et plus brutale des hommes et des institutions. (...) Depuis les ambassades Roger Peyrefitte a suivi la dangereuse pente du scandale. Les vrais amis de l'auteur étaient navrés de voir un écrivain de cette qualité ajouter le poids de son talent à cette somme d'attaques et d'infamies sous laquelle chancellent nos institutions (…) Depuis les Amitiés particulières, le romancier n'a pas trouvé de thèmes à la hauteur de son style (…) Sous le brio du style, sous l'éclat d'une carrière trop adroite, un homme existe qui peut encore se laisser émouvoir, et nous toucher. >>. Involontairement Antoine Delèry valide l'idée que la première partie de l'oeuvre de Peyrefitte, disons jusqu'à « L'exilé de Capri » est très supérieure à la seconde puisqu'il a consacré 200 page à la première pour 130 page à la seconde qui s'étale sur presque quarante ans et il escamote quelque peu les dernières années de l'écrivain, seulement 70 pages pour les trente dernières années.

 

Le jugement de Jacques Brenner dans son « Histoire de la littérature française de 1945 à nos jours (1978) est beaucoup plus sévère (et beaucoup moins lucide) que celui de Pierre de Boisdeffre voici ce qu'il écrit: << Ceux qui pensaient que Roger Peyrefitte resterait l'homme d'un seul roman ne se trompais pas. Tous les livres qu'il fit paraître ensuite sous l'appellation de romans relèvent d'un autre genre (…) en particulier de chroniques scandaleuses. La faiblesse de celles-ci vient de ce que l'auteur double le reportage ou l'enquête qui en font l'intérêt, d'une intrigue à laquelle on ne croit pas.>>. Je souscris totalement à cette dernière remarque; j'ajouterais que l'incrédulité du lecteur est nourri par la transparence des multiples doubles et masques dont Peyrefitte parsème certains de ses pseudo romans; le personnage de l'archéologue est l'archétype de ces êtres de papier auxquels on ne peut s'attacher.

Il me semble avant d'aller plus loin que le lecteur de ce billet, et surtout l'auteur du livre, qui m'a si obligeamment d'une part fait lire son manuscrit et d'autre part envoyé l'ouvrage dès sa parution avec une chaleureuse dédicace, doivent savoir « d'où je parle ». Je n'ai jamais rencontré Roger Peyrefitte alors qu'en lisant « Roger Peyrefitte, le sulfureux », je m'aperçois que je connaissais plusieurs de ses proches à commencer par Egermeier, de Ricaumont et Malagnac. Si les deux premiers cités étaient des hommes de coeur, j'ai toujours pensé que Malagnac était un triste gigolo. En revanche j'ai lu la plupart des livres que « le sulfureux » a écrit mais pour beaucoup il y a fort longtemps. Je n'ai pas lu ses quatre livres sur Voltaire, pas plus que « Le prince des neiges » (ce que j'aimerais bien) ni la soutane rouge pas plus que ces opuscules tirés sur grand papier. Pour le reste je crois avoir tout absorbé. J'ai commencé par « Les amitiés particulières », roman exploré lorsque j'avais quatorze ans, entre un Bob Morane et « Sur le fil du rasoir », ce livre plus qu'un révélateur fut pour moi la confirmation de mes gouts. Cette première lecture m'a donné l'envie de connaître les autres ouvrages de l'auteur. A partir de 1965, je lisais les nouveaux livres de Peyrefitte dès leur parution tout en essayant de me procurer ses titres plus anciens. Je n'avais souvent pas réouvert ces livres depuis, à l'exception de « L'exilé de Capri » et des « Amours singulières», romans que j'ai relus avec beaucoup de plaisir auxquels il faut ajouter « Du Vésuve à l'Etna » que j'ai repris, toujours avec bonheur à chaque fois avant de partir pour le sud de l'Italie. C'est le livre de Peyrefitte qui, en ce qui me concerne, demeure le plus vivant. « Roger Peyrefitte le sulfureux » m'a donné l'envie de découvrir « Retours en Sicile » dont je n'avais jamais entendu parler. Mes souvenirs de lectures sont contrastés si j'ai un souvenir ému de la découverte de Notre amour », livre tant aimé qu'aussitôt refermé je suis allé le porter chez le relieur pour le faire habiller de cuir, le volume a malheureusement disparu de ma bibliothèque, je me rappelle aussi le profond ennui à la lecture « Des fils de la lumière » et du « Chevalier de Malte ». Après avoir terminé le livre de Delèry et avant d'écrire ce billet, j'ai réouvert les ouvrages de Peyrefitte qui n'ont pas été mystérieusement boulottés par mes bibliothèques, sort subit apparemment par « Les français », « L'oracle » (ce que je regrette bien) ou Innominato. J'ai donc picoré dans « Les américain », « Les juifs », « Roy », « L'enfant de coeur », « Tableaux de chasse »... pour me rafraichir la mémoire.

« Roger Peyrefitte, le sulfureux » nous montre bien comment s'est construit l'homme et l'écrivain. Roger Peyrefitte dans ses jeunes années était un homme peu sur de lui. Inconsciemment il était à la recherche d'un maitre, c'est peu être ce trait de caractère qui a le plus séduit son biographe qui à son tour semble avoir pris Roger Peyrefitte comme ultime référence. La rencontre de l'encore jeune méridionale avec Montherlant sera décisive pour le jeune homme. Il s'est trouvé un nouveau père. Il se construira en imitation de celui-ci, il lui a appris son métier d'écrivain, mais aussi bientôt contre lui. Comme me l'écrit Antoine Deléry: << Peyrefitte est quelque part, le contraire d'un Montherlant (que j'aime néanmoins...) ou d'un Malraux (quelques belles pages, mais quel personnage agaçant), qu'il a poursuivi de ses sarcasmes, qui ont patiemment bâti leur légende, élevant une statue de plâtre dédié à un personnage rêvé qu'ils n'étaient pas...Faux héros de guerre (faux résistant!), faux aventuriers, faux voyageurs, faux hommes à femme, faux sportifs, véritables écrivains en pantoufles (vrai courtisan)...>>.

Il est indéniable par sa défense du droit à être homosexuel que Peyrefitte a fait preuve de courage. Mais je trouve que Delèry met trop en lumière le goût de la vérité de son modèle qu'il ne faut pas confondre avec une inclination pour l'espionnage et la délation. Peyrefitte fit preuve d'une indélicatesse flagrante lorsqu'il décida avec la complicité de Pierre Sipriot de publier sa correspondance avec Montherlant sans demander l'autorisation à l'ayant droit de l'académicien.

Le style de Deléry est à la fois précis (quoiqu'il faudra qu'il m'éclaire sur le terme de pédéraste mondain concept que je ne visualise pas bien) et limpide ce qui rend la lecture de cette biographie très agréable et il a bien du mérite car par essence en général il ne se passe pas grand chose dans la vie d'un écrivain si l'on excepte celle de Céline, Malraux ou Romain Gary. Il y a tout de même dans celle de Peyrefitte notamment les péripéties garçonnières en compagnie de Montherlant, narrées avec beaucoup de verve par le biographe, ce qui donnent les passages les plus drôle du livre, il faut dire que les deux compères ont tout des Pieds Nickelés chez les pédérastes...

L'auteur a délibérément choisi de nous épargner une biographie « à l'américaine » ces énormes pavés dans lesquels le lecteur n'échappe à aucune des maladies du sujet et qui sont généralement si ennuyeuse que l'on ne les lit pas dans leur continuité mais qu'on y pioche, grâce à l'indexe, les renseignements dont on a besoin. Il en est ainsi par exemple de la biographie de Jean Genet par Edmund White ou de celle de Cocteau par Claude Armand. Roger Peyrefitte, le sulfureux est néanmoins sérieuse et très bien documentée et ressemble plus aux biographies qu'écrivait jadis Maurois ou plus près de nous à celle que Daniel Garcia consacra à Bory. Néanmoins l'allégresse de l'écriture de Deléry et donc de la lecture, a son revers, il demeure quelques lacunes dans la vie de Peyrefitte et le curieux que je suis aurait aimé en savoir un peu plus sur certains personnages qui traversent la vie de notre grand écrivain comme sur ces deux frères, Doudou et Roger dont il partageait les faveurs avec Montherlant et qui auraient servi de modèles pour les jeune sportifs photographiés par Egermeier pour l'édition illustrée des Olympiques, ou encore sur Jacques de P. que Peyrefitte rencontre en 1939 alors qu'il n'a que quatorze ans et qui semble être son véritable premier amour d'adulte. Leur liaison durera plusieurs années. J'aurais aimé également en apprendre davantage sur des personnages moins affriolant que les garçons pré cités mais qui ont eu une grande importance dans la vie de l'écrivain comme ses secrétaires successifs et surtout sur Alexandre de Villiers son exécuteur testamentaire dont on ne connait ni l'âge ni les moyens d'existence hormis d'être le factotum de Peyrefitte.

Quelques notes en bas de page, trop rares et trop maigres, sont néanmoins les bienvenues pour éclairer le lecteur qui ne serait pas au fait de la vie littéraire du XX ème siècle. Mais qu'il faille une notule pour rappeler qui était Kléber Haedens me laisse songeur...

Le grand talent de Delèry biographe est d'avoir monté, au sens cinématographique du terme, avec fluidité les différents épisodes de la vie de son modèle

Je suis conscient que le critique parle à son aise, alors que je suppute que le collationnement de toutes ces informations sur le sulfureux n'a pas du être de la tarte... Quoiqu'il en soit si certains de ces personnages se reconnaissent ou qu'ils soient identifiés par des personnes les ayant connus que ceux là contactent le blog je leur serais grandement reconnaissant de même que j'en suis sûr Antoine Deléry qui pourrait ainsi enrichir son livre pour une future réédition.

L'actuelle édition a été faite un peu au minima. Il n'y a pas d'index mais le livre reste facilement consultable car il est découpé en nombreux chapitres courts au titre explicite. Les sources ne sont pas non plus mentionnées à chaque affirmation mais néanmoins les principales sont mentionnées en deux pages en fin du volume, précédant une bibliographie complète des volumes écrits par Peyrefitte. Plus inhabituel et gênant pour ce genre d'ouvrage on ne trouve pas non plus de cahier de photos, ce qui est toujours utile pour visualiser les personnage tels qu'ils sont au moment de tel ou tel épisode. J'aurais particulièrement apprécié de découvrir les appâts en collant du jeune Roger Montsoret, interprète de la pièce de Peyrefitte, « Le prince des neiges » (je mettrais ma main à couper que le garçon devait être alors l'amant en titre d'Hébertot...). J'aurais également été ravi de découvrir le tableau de Goor représentant Malagnac, grandeur nature, accompagné d'un lévrier (je n'ai pas repéré le dit Malagnac dans « Le banquet de Trimalcion » peint par ce même Goor; peut être est il le jeune homme qui serre de près le blond porteur d'amphore?).

 

 

Après la lecture de cette biographie, l'image que je me fais de Roger Peyrefitte est assez contrastée. Il s'y révèle un homme faible mais sensible, à la curiosité limitée assez borné pour tout dire mais pouvant se passionné pour des sujets, Alexandre et son époque, la Sicile, les monuments antiques en Grèce... qu'il explorera à fond, qui fera de lui, un des meilleurs spécialistes de son temps. Il paraît incapable de prendre de la hauteur tant dans sa vie que dans son oeuvre. Il s'intéresse toujours plus aux petites choses qu'aux grandes. C'est dans ses livres un miniaturiste, jamais un fresquiste. Cette manière de voir fait que certains de ses livres, comme « Les juifs », « Les français » ou « Les américains », déjà peu passionnants à leur parution, sont quasiment illisibles aujourd'hui car les minuscules péripéties et leurs acteurs ne disent plus rien à personne. Mais curieusement cette myopie littéraire peut faire tout l'intérêt d'autres ouvrages comme son Alexandre, objet littéraire totalement singulier et toujours passionnant actuellement sans doute en grande partie parce que sont parti pris narratif vient en complète opposition avec le sujet traité.

 

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Dessin de Michel Gourlier faisant partie de la collection de Roger Peyrefitte

 

L'utilisation de sa vie pour son oeuvre en fait un précurseur de l'auto-fiction.

On découvre que le moteur du courage indéniable de Roger Peyrefitte se nourrit de sa haine obsessionnelle de l'hypocrisie. Le meilleur exemple de cela est la philippique contre Mauriac véritable chef d'oeuvre que m'a fait découvrir « Peyrefitte le sulfureux ». Cette dénonciation des tendances homosexuelles de Mauriac, aujourd'hui reconnues, couta très chère à Peyrefitte au sens propre comme au sens figuré. Dans une récente biographie de Mauriac signée Jean-Luc Barré, François Mauriac, biographie intime, 1885-1940, publiée chez Fayard en mars 2009, Barré, fait une large place à l'homosexualité de « l'illustre écrivain catholique » ; il révèle même le nom d'un jeune homme qui aurait été « l'amant » de Mauriac ; Mauriac aurait en effet été amoureux fou de Bernard Barbey, chef de l'état-major particulier du général Guisan pendant la guerre de 1939 à 1945, qui était aussi romancier, lauréat du Grand Prix de l'Académie française et diplomate...

Si Peyrefitte était snob, il n'était ni arriviste ni intéressé par l'argent. On voit qu'avant sa ruine il fut généreux et après sa déconfiture dans un juste retour des choses il bénéficia de la relative générosité des autres.

On s'aperçoit que deux rencontres dans la vie de Peyrefitte ont été décisives. D'abord celle de Montherlant, sans laquelle il n'aurait probablement pas écrit et celle de Malagnac qui fut son mauvais ange qui le ruina et précipita sa déchéance littéraire.

 

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Roger Peyrefitte en compagnie de Salvador Dali, Malagnac et Amanda Lear

 

Je ne suis pas d'accord avec le biographe lorsqu'il écrit, c'est la dernière phrase de son livre que Roger Peyrefitte a été un homme heureux où alors il s'est beaucoup menti à lui même. En ce qui concerne le coeur, Il n'a connu que des amours en trompe l'oeil avec des médiocre, on ne constate pas autre chose en lisant « Le dernier des Sivry », « Notre amour » ou « L'enfant de coeur ». Pour l'esprit, il a connu la désaffection du public et l'oubli critique bien avant sa mort ce qui devait le faire douter de la pérennité de son oeuvre. Il reste les sens...

 

Tableau de Pierre Peyrolle représentant les membres fondateurs de l'ordre utopique d'Alexandre. On y voit sous le plafond du Panthéon derrière une grande statue d'Alexandre le grand, on voit de droite àgauche le peintre Pierre Fuchs, Salvador Dali, Arno Brecker, Joe Bodenstein, Roger Peyrefitte et Alexandre de Villiers. Le tableau est visible en Allemagne au château de Norvenich 

 

Antoine Delery résume parfaitement en quelques mots quelle fut l'essence de la vie de Roger Peyrefitte: << il s'est efforcé, sa vie durant, avec un certain succès d'être le personnage qu'il rêvait d'être...>>; j'ajouterais qu'au fil des ans le personnage a étouffé l'artiste chez Roger Peyrefitte... Et puis le livre d'Antoine Delèry donne envie de lire et de relire Peyrefitte, la plus grande qualité d'une biographie n'est elle pas de provoquer le désir de mieux connaître son objet.

 

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Roger Peyrefitte à la fin de sa vie photographié par D. Deville

 

Nota:

On peut lire un chapitre des ambassade, non retenu pour l'édition en volume mais paru dans le Crapouillot sur les homosexuels en aout 1955 à l'adresse suivante: http://culture-et-debats.over-blog.com/article-23868321.html.

 

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Tombe de Roger Peyrefitte à Alet les bains, Aude 

 

Antoine deléry, en biographe habité et passionné, n'est pas de ceux qui arrête leurs recherches une fois leur livre publié. Il continue sa quête d'informations sur le sulfureux et a la gentillesse de nous faire partager le fruit de ses recherches:

 

Les fidèles lecteurs de Roger Peyrefitte se sont peut être étonnés du peu de place tenue par son premier amour, Jacques de P., dans ses « Propos secrets », alors même que le nom de ce garçon revenait très souvent dans la correspondance de l’écrivain avec Henry de Montherlant, en partie publiée en 1983.

 

 La raison en est simple : le chapitre consacré à Jacques, qui devait être inséré dans le second tome des « Propos secrets » n’a finalement jamais été publié. Lors de mes recherches, j’ai pu lire ce texte resté inédit dans les archives de l’éditeur.

 Une mention manuscrite, qui n’est pas de la main de Roger Peyrefitte, indiquait sur la première page « A publier dans Propos secrets 3 ». Albin Michel avait semble t’il trouvé le texte trop long ou choisi de conserver ce morceau de bravoure pour ménager l’intérêt du tome suivant. Il est également possible que l’éditeur ou l’auteur ait préféré retirer ce texte susceptible de gêner Jacques, alors quinquagénaire au faîte de sa carrière, et éviter un éventuel procès.

 A son habitude, Roger Peyrefitte avait en effet donné dans ces pages des détails permettant aux lecteurs d’identifier Jacques.

 

 Né en novembre 1925 à Paris, Jacques était le fils d’un authentique aristocrate et d’une couturière d’origine juive. Lorsque Montherlant le repère à la kermesse Berlitz et le désigne à Peyrefitte, fin juin 1939, il n’a pas encore 14 ans. Il vit très modestement avec sa mère et une tante rue de Lisbonne, dans un quartier encore populaire du 8ème arrondissement. Montherlant ne s’est pas trompé : il est bien le genre de son ami, qui en tombe amoureux. Leur liaison durera jusqu’au printemps 1943. Elle sera transposée par l’écrivain dans « Le dernier des Sivry », roman contemporain des « Amitiés particulières » finalement publié en décembre 1993. Jacques, devenu Gérard, est « un assez grand garçon avenant et distingué. Ses cheveux bruns retombaient sur son front et semblaient prolongés par les cernes de ses yeux ». Bel adolescent, Jacques pose pour le photographe Egermeier chargé d’illustrer « Paysages des olympiques » de Montherlant. Peyrefitte apprécie sa parfaite éducation, sa distinction naturelle et sa particule. Il le fait venir auprès de lui en Touraine, où se sont repliées les Affaires étrangères, puis à Toulouse, où il vit les premières années de l’occupation. Leur relation, d’abord idyllique, tourne à l’orage : intelligent mais paresseux, Jacques se révèle dissimulateur. Peyrefitte, dévoré par la jalousie, le renvoie à Paris quand il s’aperçoit que son ami le trompe avec un jeune ouvrier. Ils ne devaient jamais se revoir.

Peut-être influencé par le souvenir d’Egermeier ou de la passion de Peyrefitte pour la photographie, Jacques entre à la prestigieuse école de photographie de la rue de Vaugirard, dont il sort diplômé en 1945. Il devient reporter-photographe dans un grand hebdomadaire. Professionnel reconnu, il est blessé en couvrant le conflit indochinois et reçoit la croix de guerre. Il s’impose comme l’un des photographes de presse les plus en vue des années 50 et 60, réalisant des clichés de nombreuses célébrités. Marié, père d’un fils, il est décédé à Paris en avril 2006.

Antoine Delèry a fait, par le biais d'un mail, une réponse éclairante à mon billet. Après avoir demandé son autorisation, j'ajoute cette réponse à ma critique de son livre.

 

Bonjour Bernard,
 
Votre texte me parait très bien: fouillé, complet, précis...Il donne une bonne image de Roger Peyrefitte, ombres et lumières, en mettant en balance vos réticences et mes arguments.
(cela confirme ce que je savais: vous savez lire et vous le montrez bien...)
 
Concernant son absence à son temps, son peu d'intérêt pour les sciences et les arts, il faudrait quand même signaler son goût sûr en matière de peinture et son intérêt pour l'art monumental et l'architecture moderne.
 
Il a été un grand collectionneur de maîtres et de petits-maîtres français et anglais du XVIIIème siècle. Il a eu des relations suivi avec de nombreux peintres de premier plan: Georges Matthieu, Pierre Peyrolles, Dali, Brayer...Ce qui l'a conduit à préfacer le livre "Nous les abstraits"(1960) caricaturant les excès de l'art contemporain, qu'il connaissait bien... 
 
En ce qui concerne l'art monumental et l'architecture, il était un esprit ouvert et curieux. On se rappelle qu'il a pris, presque seul, la défense des colonnes de Buren , en pleine polémique, dans "le Figaro". Dans une belle introduction au livre de Doucet sur Paris (éditions Sun), il défend le Paris moderne: Beaubourg, Buren et la pyramide du Louvre...
 
Enfin, il a été un mécène (cf le témoignage de Pierre Peyrolles) et pas seulement pour des artistes d'inspiration pédérastique (Gourlier, Goor...).
 
A t-il été un homme heureux...Oui, et de cela je suis sûr, non seulement par ses écrits mais aussi par des témoignages irréfutables. Dans ses épreuves des dernières années, il a fait preuve d'un optimiste, d'un allant, d'un dynamisme peu communs..."Caractère faible", écrivez-vous; vraiment ?
 
Enfin, votre conclusion me fait chaud au coeur: si le livre donne envie de lire et relire Peyrefitte, le but est pleinement atteint...
 
Bien à vous,
 
A.
 

PS: je ne sais pas encore si le livre se vend bien; mais il se lit bien, si j'en crois les lettres et messages reçus, touchants et sympathiques, et c'est l'essentiel... 

 
 

COMMENTAIRES

Le 21/08/2011
Monsieur,
Lu le long commentaire que vous faites de cette biographie consacrée à Roger Peyrefitte (19O7-2000). Etant d'une génération pour qui le nom de cet écrivain, très célèbre de son vivant (pour de bonnes et de mauvaises raisons), dit quelque chose, et surtout pour avoir lu nombre de ses livres, je vous remercie de m'apprendre l'existence de cette biographie, que je n'ai pas vue sur des présentoirs de librairies que je puis fréquenter, dans une grande ville de province. Je crains que "l'omerta" jeté sur le nom de Roger Peyrefitte ne nuise à la bonne distribution du livre de son biographe. Biographie que je lirai donc. Je souhaite surtout qu'elle s'intéresse aux oeuvres de Peyrefitte, plutôt qu'elle ne se contente de rapporter des anecdotes plus ou moins controuvées. Pour avoir eu l'honneur, il y a déjà plusieurs années, de m'entretenir avec M. de Villiers, lui-même alors avait le projet d'écrire une biographie "exhaustive" de Peyrefitte(ne sais si ce projet aboutira quelque jour) qui eût rétabli (selon lui) la vérité sur des épisodes ayant prêté à commentaires défavorables (et surtout contradictoires): je pense ainsi à sa première éviction du Quai d'Orsay, à sa réintégration grâce à l'intervention de Pierre Laval; enfin à son éviction définitive. Situation que Roger Peyrefitte jugea blessante, et surtout "injuste". Je pense personnellement que cette "injustice" (en tout cas vécue comme telle par lui) aura été, pour une bonne part, dans sa lutte contre les impostures (bien réelles) d'une certaine société contemporaine. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que cet écrivain jugé "anecdotique", "superficiel", etc., dans sa chronique satirique de la société contemporaine, ait été pris très au sérieux par les puissances bien réelles auxquelles il s'est attaqué (le Quai d'Orsay, l'église catholique romaine en tant qu'institution, le monde de l'édition et des lettres, le marché de l'art, les Juifs (et pour ce dernier, quoi qu'on en ait dit, ce livre n'est pas antisémite; l'avis mériterait d'être nuancé), etc.), puisqu'il connaît aujourd'hui la situation éditoriale qui est la sienne :ne pas voir ses livres réédités, à l'exception des "Amitiés particulières". A croire que les éditeurs français actuels se soient donné la consigne!
Je suis pleinement d'accord avec la remarque de Jacques Brenner, que vous citez fort à propos, et qui renvoie à tous les livres que Peyrefitte a consacrés à la société de son temps et ses impostures (des chroniques plutôt que des "romans", bien que se présentant comme tels); il n'empêche que ces "chroniques-faux romans" visent le plus souvent juste, sont pleines de détails vérifiables, provoquent un sourire, voire un rire libérateur (Peyrefitte nous rappelle que "les rois sont toujours nus", qu'il suffit d'avoir l'oeil exercé!), voire peuvent susciter chez le lecteur des impressions contradictoires (ex.: un livre comme "Les Clés de saint Pierre" peut être perçu, à juste titre, comme une violente attaque de ce qu'il y avait alors de plus sclérosé au Vatican, mais fourmille aussi de précisions passionnantes sur le rituel catholique, pour quelqu'un de non croyant); les livres même satiriques de Peyrefitte ne produisent pas une impression univoque. De ce point de vue, c'est un "conservateur" autant qu'un "démolisseur". Il y aurait lieu d'insister sur ce point. En tout cas, dans une époque aussi timorée que la nôtre, celle du "penser correct" (c'est-à-dire du "ne penser rien du tout"), une figure d'écrivain bretteur comme Roger Peyrefitte peut donner de la nostalgie. Comme celle de Jean-Edern Hallier, dans un autre genre.
Je me rends compte que mon commentaire prend des proportions monstrueuses; cela veut surtout dire qu'un écrivain comme Roger Peyrefitte demande à être abordé avec un maximum de nuances (en tant qu'homme et en tant qu'écrivain). On a parlé de la "méchanceté" de Peyrefitte: ce point mériterait d'être commenté. Il est exact que lorsqu'il veut régler des comptes, il tend son arc au maximum et que la flèche traverse de part en part. La fameuse Lettre à François Mauriac en est un exemple. Pour admirer Mauriac comme romancier, mémorialiste et essayiste politique, je ne me retiens pas cependant de considérer que Roger Peyrefitte (si l'on pousse l'empathie le plus loin, si l'on se place de son point de vue)avait quelque légitimité dans son attaque. Mauriac avait une vie intérieure torturée au point que l'hypocrisie lui était sans doute nécessaire (c'est ce que je veux retenir de ma lecture de l'essai de M. Jean-Luc Barré), mais ayant à la fois attaqué Cocteau (au moment de la mort de celui-ci), et le film de Delannoy, tiré des "Amitiés particulières", Mauriac avait en quelque sorte lui-même allumé la bombe qui lui explosa alors au visage. Mauriac ne pouvait ignorer que Peyrefitte ne se contenterait pas à son endroit d'un "silence poli".
Mais c'est le même Peyrefitte (plutôt une "autre partie de lui-même") qui est capable d'écrire ce chef-d'oeuvre qu'est "La mort d'une mère", le livre le plus lucide qu'on ait écrit sur l'amour qu'on peut porter à une mère, en même temps que sur la nécessité d'affronter sa propre vie, quand vous en êtes séparé à jamais. La fin du livre que d'aucuns ont voulu juger scandaleuse, du moins en 1950, n'est pas plus, mais pas moins, que l'expression de la Vie contre la Mort.
Peyrefitte "concierge", se délectant des potins les plus nauséeux...C'est un point de vue, mais qui demanderait encore à être nuancé. Un ex.: dans "Propos secrets" (le premier volume, publié en 1977), les pages consacrées à Henry de Montherlant ont choqué certains lecteurs de l'auteur des "Jeunes Filles" et des "Garçons", mais étaient-ce de si bons lecteurs que cela? J'en doute: les pages que Roger Peyrefitte consacre à Montherlant redonnent à celui-ci toute une épaisseur humaine, nous font mesurer les dangers que sa sexualité particulière (sur laquelle je ne veux pas prononcer de jugement moral, bien qu'elle me soit étrangère) pouvait, ou avait pu lui faire courir, etc. Du coup, de cette dimension humaine restituée se renforçaient des romans aussi admirables que "Le Chaos et la Nuit" (Marguerite Yourcenar, dans ses entretiens avec Matthieu Galey, dit que c'est là un des chefs-d'oeuvre du roman français du XXe siècle) et "Un assassin est mon maître", dont on saisissait mieux le côté nihiliste et pessimiste, à la mesure de la solitude humaine de l'auteur (bien que ce nihilisme et ce pessimisme ne représentassent pas complètement Montherlant; il a été aussi un peintre du bonheur, du bonheur de la jouissance).
Qu'il y ait eu en Peyrefitte un mélange de sentimentalité et de méchanté, cela serait, à la limite, l'illustration d'un mélange assez banal chez un bon nombre d'écrivains. "Méchant", Peyrefitte ne l'est pas plus, peut-être moins même, que les Goncourt (dans leur fameux "Journal").
Pour la partie la plus directement autobiographique de l'oeuvre de Peyrefitte (pour la différencier de la partie satirique de son oeuvre, sous forme d'une chronique scandaleuse de la seconde partie du XXe siècle), vous faites observer fort justement qu'elle se place sous le signe de la lucidité et de l'insatisfaction (la lucidité ne peut rendre le plaisir charnel complètement satisfaisant); un livre comme "Notre amour", mais plus encore "Jeunes proies" (qui renvoie à la bisexualité de l'auteur), un livre plus révélateur encore. Seuls émergent les paysages et les objets (l'importance du paysage et des antiquités romaines et grecques dans "Notre amour"). Je veux espérer que le biographe aura fait un sort au grand collectionneur (et bibliophile) que fut Roger Peyrefitte; sa collection fut une oeuvre à part entière; si "Un musée de l'amour" (le titre est emprunté à l'un de ses poètes préférés: Baudelaire) n'est consacré qu'à ses érotiques, Peyrefitte eût pu écrire "La Maison de l'artiste" d'Edmond de Goncourt, tant ses différentes demeures ont appartenu à la tradition des écrivains-esthètes (espèce disparue?).
Tout à fait d'accord avec vous sur son peu de goût de la littérature moderne, mais le biographe aura, je le souhaite, insister sur sa passion pour la littérature du XVIIIe siècle (Voltaire en tête) et les littératures antiques (grecque et romaine). De ce point de vue, il est un des derniers écrivains célèbres auprès du grand public à avoir bénéficié de cette tradition. Ainsi que sa connaissance des conteurs italiens du XVIe siècle; L'Arétin, entre autres, avec qui il a quelques ressemblances.
Roger Peyrefitte mérite d'être traité avec un maximum de nuances (quel que soit l'avis général qu'on porte sur son oeuvre).
Pardon d'avoir été aussi long. Je vous donne ainsi quelques impressions en vrac.
Thierry FLEURANCE-AVERTY
Professeur. Docteur ès lettres.
P.-S.: Au risque de paraître très "pion". Votre article a laissé passer des fautes d'orthographe grossières, à commencer par la formule d'ouverture. Il est trop passionnant pour que subsistent de telles scories! 
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR THIERRY FLEURANCE-AVERTY LE 21/08/2011 À 12H05

réponse à Thierry Fleurance-Averty 

Merci pour votre long commentaire. Je pense à la lecture de celui-ci que la biographie d'Antoine Deléry vous intéressera. Si vous ne la connaissiez pas encore, ce qui m'étonnerait à la lecture de votre texte je vous conseille les deux tomes de la biographie de Montherlant par Pierre Sipriot (aux éditions Robert Laffont qui va beaucoup plus loin que "Les propos secrets.  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 21/08/2011 À 18H15
Merci merci pour cette article, je suis un jeune homme de 25 ans qui a découvert Peyrefitte à 18 ans et depuis ce jour où j'ai lu les amitiés particulières je dévore ses livres et je l'ai collectionne ainsi que tous les articles notamment dans la revue Arcadie et le Crapouillot. Merci encore
Cordialement Florent
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR FLORENT LE 13/05/2012 À 15H04

Les anciens numéros d'Arcadie ne doivent pas être facile à se procurer. Je serais curieux de connaitre, en quelques lignes, ce qui vous attire chez Roger Peyrefitte dont l'oeuvre ne me semble peu en communion avec notre époque. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 13/05/2012 À 21H27
Il est vrai que l'oeuvre de Roger Peyrefitte ne soit pas proprement dite en communion avec notre époque mais je pense que beaucoup d'auteurs sont tomber dans l'oubli tel que henry de Montherland par exemple que j'admire, il y a dans l'écriture de ces deux hommes malgré leurs distances, une écriture poétique, une écriture qui représente exactement l'amour entre garçon, les sentiments, les premiers émois, la découverte l'exilé de Capri en est un bon exemple. J'aime Peyrefitte pour son talent et pour l'homme pour sa franchise, son honnêteté. Il reflète l'homme que je voudrai être mais que ne pourrait être par l'omertà des amours si tendres à Peyrefitte. Je m'intéresse à tous ces hommes qui s'y intéresse comme Joubert, ou alors Pasolini il y en a encore d'autres mais je ne répondrai à votre question.
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR FLORENT LE 14/05/2012 À 21H17

Je suis partiellement d'accord avec vous, mais je crois qu'en littérature, comme en peinture, il faut aller au delà du sujet. Il ne faut pas à mon sens faire un amalgame entre des auteurs parce qu'ils ont des gouts ou des opinions communes (voir ce qui se passe avec les écrivains collaborateurs Céline et Brasillach par exemple stylistiquement ont aucun point commun) est une erreur. L'oubli de Montherlant est heureusement que relatif. Il faut bien dire que c'est un auteur d'une importance bien plus grande que Peyrefitte, son journal est à la hauteur de l'oeuvre de Cioran et puis il y a son théâtre pas assez joué mais toujours présent tout de même. L'oubi frappe de nombreux auteurs français contemporains aux deux homme je citerais par exemple Jean Louis Curtis ou Pierre Boulle . Dans la même sensibilité je vous conseille de lire François Rivière dont la production actuelle, mins frontale que celle de Peyrefitte et Montherlant est plus large que celle du premier et d'un style plus moderne que celle du second. Je vous conseille en ce qui concerne vos lectures (et autres) de ne pas vous enfermer dans une thématique et aussi de pas se limiter à la littérature française, les écrivains du monde offrent bien des découvertes et des plaisirs. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 15/05/2012 À 07H17
J'ai bien aimé la biographie de Antoine DELERY qui m'a rendu Roger Peyrefitte encore plus antiphatique. Au sujet de Peyrefiite, je recommande la lecture d'un petit ouvrage paru en 1979 : "ROGER PEYREFITTE OU LA POSTIERE DE CASTRES" de Maurice Périsset dans lequel tout est dit sur cet écrivain mineur et méprisable et qui était conscient de l'être !!!
COMMENTAIRE N°4 POSTÉ PAR ALAIN DUPONT LE 16/05/2012 À 13H54

Le fait qu'un écrivain soit sympathique ou antipathique n'a que peu d'intérêt d'où l'intérèt relatif des biographies en particulier lorsque la vie de l'écrivain a peu de rapport avec son oeuvre, comme Conan Doyle ou Simenon ou encore un Vigny (quoique). Ce qui compte c'est ce qu'il a écrit. En ce qui concerne Peyrefitte que je trouve en effet comme vous antipathique, mais Aragon ou Breton par exemple ne le sont pas plus. Peyrefitte n'est pas un écrivain capital contrairement aux deux cités préalablement. Il reste néanmoins que "Les amitiés particulières" reste un livre qui a marqué l'Histoire de la littérature française du XX ème siècle. Et qu'il reste deux ou trois autres livres lisibles et même à lire mais je suis surpris par exemple quand un commentateur âgé de 25 ans m'écrit que Peyrefitte est pour lui l'auteur capital; je crois que beaucoup en ce qui concerne Peyrefitte sont aveuglés par leurs penchants sexuels. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 17/05/2012 À 07H55
Laissez donc les jeunes gens sensibles à ce pauvre Roger, abandonné de tous, l'aimer, en dépit de l'époque ! ne me dites pas que vous regardez comme une référence notre époque, cher B.A. ! Et comment faire tout à fait abstraction, surtout dans la jeunesse, des "sujets" qui inspirent un auteur (et nous, nous passionnent) pour ne regarder leur style... Peyrefitte est complexe, en effet, comme dit le professeur ; et certes Montherlant est bien plus grand que lui (à mon avis, un auteur "éternel" ce dernier, comme on disait encore naguère) (et moi je crois à ces "naïvetés" d'antan plus qu'à celles d'aujourd'hui divinisant sans mémoire ni culture les pacotilles du jour... mais ça n'est déjà plus notre sujet !)
COMMENTAIRE N°5 POSTÉ PAR XRISTOPHE LE 18/05/2012 À 01H49

Que les jours fourmillent de pacotilles littéraires (et autres) je ne vous contredirais pas sur ce sujet, mais pour lire de bons livres il faut savoir regarder vers le passé et surtout bien au delà de nos frontières et ne pas se limiter à un seul sujet. Je maintiens que les jeunes gens d'aujourd'hui, on en priorité d'autres ouvrages à découvrir que l'oeuvre de Peyrefitte, même si un livre de lui assez méconnu comme Notre amour reste un livre à relire, mais pas d'ailleurs pour les jeunes. Dans la thématique gay, lire l'oeuvre au Noir par exemple de Marguerite Yourcenar offre un plaisir plus consistant que Les amitiés particulières. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 18/05/2012 À 07H33
Bien sûr ; je n'ai pas dit non plus que R. Peyrefitte fût un grand auteur à mes yeux ; ce qui plutôt m'agaça presque dans votre réponse au "jeune homme", c'est la surprise que vous manifestez (je n'ai plus votre texte sous les yeux) de voir qu'un jeune homme d'aujourd'hui s'attarde encore sur un auteur "passé" (sinon - DU passé, du grand passé - je vous entends pour ce qui est de celui-ci) ; un auteur "démodé" en somme : ni un classique ni un contemporain ; et je souffre à la vérité pour les auteurs aujourd'hui "démodés" (qui d'ailleurs l'étaient déjà du temps de ma propre jeunesse folle, comme le superbe Montherlant, ou Gide, que l'on disait toujours "au Purgatoire" !!!) (Ceci se passait autour des années, of course, 1968, qui accouchèrent de tellement de bêtises pour, en échange, juste un petit vent frais assez quelconque, surtout vu d'aujourd'hui. Pour la "thématique gay" enchantée par l'inspirée Yourcenar, moi je préfère de beaucoup Hadrien - lu plusieurs fois, mais c'est peut-être que cela "remonte" à ma jeunesse et que j'ai un faible (montherlantien !) pour les amours romaines (qui n'étaient pas encore griffées "gay" à la mode un peu trop pimpante à mon goût américaine !)
COMMENTAIRE N°6 POSTÉ PAR XRISTOPHE LE 18/05/2012 À 22H33

Ayant dans ma jeunesse suivi les dernieres leçon en auditeur libre grâce à un passe droit que je devais à Maurice Bardèche, du grand Cacopino, j'ai moi aussi une grande attirance pour la Rome antique (plutôt pour le césarisme que pour les "amours romaines moins formatrices que les grecques), ce n'est pas difficile à s'en apercevoir en parcourant le blog, je ne peux qu'être admiratif d'Hadrien, cependant je trouve l'oeuvre au noir supérieur par sa construction littéraire. Encore une fois le thème ne doit pas estomper l'esprit critique. 

Il n'est pas dans mon esprit question de mode, il me semble puisque vous parlez de Gide que "Les faux monayeurs ou Les caves du Vatican" peuvent encore parler à un lecteur d'aujourd'hui, idem pour "La ville dont le prince est un enfant (dont je suis l'éditeur en dvd) beaucoup plus que les "Amitiés" qui croule sous une bondieuserie louche et décorative que la pièce de Montherlanr a su mette hors champ et c'est cette réduction à l'os, ne laissant que l'exacerbation des passions humaines ce qui fait de "La ville" un classique au même titre que Phèdre ou que le Becket d'Anouiih...  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 19/05/2012 À 07H19
Je sursaute (de joie !) lisant que vous êtes, de "La Ville...", l'éditeur d'un dvd ! S'agirait-il (et je n'en saurais rien ! ?) de la version de 67 et 68 (avant le cataclysme dérisoire des marioles du pavé) au théâtre Michel avec Paul Guers sublime, le Didier Haudepin des "Amitiés" (ayant perdu hélas la fraîche magie de ses douze ans)(au fait, moi j'ai un faible pour le film : "Les Amitiés..." pour moi, c'est le film d'abord, j'avoue), le piquant Philippe Paulino... Ce chef-d'oeuvre aurait-il échappé au néant, un dvd existerait, etc etc... (Arrêtez mon tournis derviche, en me disant que je ne rêve pas...)
COMMENTAIRE N°7 POSTÉ PAR XRISTOPHE LE 20/05/2012 À 02H30

Le dvd en question est la version tournée par Christophe Malavoy. Il n'y a pas eu de captation de la version avec Paul Guers que j'ai vu à la création au théâtre Michel. En revanche sur ce dvd qui comporte un dvd de bonus il y a la version audio d'après un disque avec le très jeune alors Jacques Perrin.  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 20/05/2012 À 06H50
Hélas, hélas, je le craignais... Quelle injustice - pour des raisons techniques, sociales, etc, que ces merveilles d'antan et même de naguère "incaptées" - soient à jamais perdues (alors que l'aujourd'hui suréquipé enregistre tout "et n'importe quoi" et le diffuse en masse à peine pondu.) J'ai vu bien sûr le Malavoy que je n'ai guère aimé (mais vous n'y êtes pour rien) ; le texte de la pièce lui-même étant tronqué etc. Je savais qu'il existait deux disques de DVD. N'y a-t-il pas tout de même un petit extrait de MA version de référence du Théâtre Michel, là-dedans ? Il me le semble... (et c'est sûrement dans votre blog tellement "documenté" que je l'ai lu) Merci encore pour vos réponses.
COMMENTAIRE N°8 POSTÉ PAR XRISTOPHE LE 20/05/2012 À 13H58

Il y a beaucoup de choses dans le dvd bonus puisque je l'ai entièrement conçu dont une interview très agréable de Michel Aumont et beaucoup de texte et photos mais rien sur la mise en scène de la pièce par Jean Meyer car tout extrait très difficile d'ailleurs à récupérer m'était interdit sur le dvd par la productrice de l'adaptation de Malavoy que je trouve très bonne et qui n'est pas un filmage de la pièce mais un "mixage" de celle ci avec des morceaux du roman "Les garçons". Un responsable de l'I.N.A. m'avait fait miroiter qu'il y avait une version filmée de la pièce avec Haudepin, mais ce monsieur étant un escroc, il a été révoqué de l'INA pour avoir vendu à des éditeurs des programmes qui n'existaient pas, je suis très dubitatif, en revanche il doit bien exister une captation amateur d'autres versions, car la pièce a été plusieurs fois reprises et pas plus tard que l'année dernière en Belgique... J'espère que vous avez mon dvd car il est vraiment magnifique . C'est le plus beau de la trentaine que j'ai édité. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 20/05/2012 À 14H21
Je vais l'acheter au plus vite ! ne serait-ce que pour l'estime que m'inspire votre travail (ce que j'en connais). Je n'ai pas trouvé la version Malavoy détestable, du reste : j'ai surtout des réserves sur les garçons... (entre autre la manière un poil trop "viriliste" dont est jouée leur amitié) ; les acteurs adultes sont superbes, surtout Michel Aumont, mais le sympathique Malavoy n'a pas le dixième de l'intensité du sublime Guers/abbé de Pradts. (C'est vrai, je me souviens du mélange avec "Les garçons", maintenant que vous me le dites). Bien sûr, vous "nous" tiendriez au courant, si un incunable amateur faisait surface, même piètre techniquement, de LA version Michel! (Peut-être faut-il demander à Didier Haudepin ???) (le grand amour rêvé de mes seize ans !)
COMMENTAIRE N°9 POSTÉ PAR XRISTOPHE LE 20/05/2012 À 14H47

Je peux vous procurer ce dvd qui aujourd'hui doit être difficile à se procurer. Difficile de comparer les deux interprétations mais sur scène Malavoy mettait beaucoup d'intensité, dans le film les natures différente du théâtre et du cinéma changent le jeu des acteurs (heureusement). Didier Haudepin n'a jamais répondu à mes lettres ni à mes téléphonage à sa maison de production, pas plus quand je lui ai envoyé le dvd, idem pour Paul Guers qui est retiré depuis des années dans le midi et qui vivrait m'a t on dit comme un solitaire, il ne jouirait pas d'un équilibre mental parfait. Ces informations datent de l'élaboration (un travail de romain) du dvd soit neuf ans maintenant. Pour ma part je crois que n'a été filmé qu'un petit extrait de la pièce pour l'émission sur le théâtre que diffusait la seule chaine de télévision d'alors et dont l'un des deux producteurs était Max Favalelli...  

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 20/05/2012 À 18H14
Dans "Jeunes proies", (titre que j'estime racoleur et maladroit) Peyrefitte évoque un Philippe de M. (s'étant suicidé, si je me souviens bien) et cite Saint-Simon "Il était moins que rien, du pays de Liège"

Si l'on lit Saint-Simon (ou si l'on google) on apprend que le nom de Philippe est "de Marchin"
COMMENTAIRE N°10 POSTÉ PAR LUC AVANT-HIER À 08H51

merci pour votre attentive lecture de Peyrefitte et Saint-Simon 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 12H19
 
Merci pour cet article . Mais comment se fait-il que vos liens de bas de page ne fonctionnent point ? Tant pour Peyrefitte que pour Egermeier ?

Francois
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR FRANCOIS LE 13/12/2011 À 06H59

ce disfonctionnement est curieux car sur mon ordinateur, un mac cela fonctionne. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 13/12/2011 À 07H05
Merci de votre réponse . Moi je tombe sur une page qui me demande de m'identifier...
peu importe , je suis comme vous un grand admirateur de Roger P. et j'ai pu consulter les photos grace à une recher sur Google
Merci pour votre blog qui est très intéressant
bien cordialement

Francois
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR FRANCOIS LE 13/12/2011 À 10H57
Bonjour,

juste pour préciser que j'ai également constaté que les liens situés en bas de vos messages sont souvent inaccessibles (à moi, à nous lecteurs :-)

Je ne saurais vous guider, ne connaissant pas la plateforme over-blog et la façon dont vous les insérez, mais quand ils font appel à l'interface d'administration (tel par exemple ici, le premier lien qui commence par "http://srv04.admin.over-blog.com"), ils ne fonctionnent que pour l'administrateur du site.
COMMENTAIRE N°3 POSTÉ PAR VINCENT LE 18/12/2011 À 00H46
Je suis également ravi de découvrir votre blogue, par une recherche sur Peyrefitte, que j'ai commencé à lire il y a... très longtemps.

Moi aussi je comprends que les liens indiqués le sont uniquement pour l'administrateur du blogue.
COMMENTAIRE N°4 POSTÉ PAR ALCIB LE 21/12/2011 À 14H26

J'espère que vous reviendrez souvent sur mon blog. 

J'ai modifié les liens. J'espère que cette fois ils fonctionnent. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 21/12/2011 À 16H16
Oui, tout fonctionne très bien maintenant.

Je reviendrai certainement (quand je serai un peu moins bousculé). Merci encore.
COMMENTAIRE N°5 POSTÉ PAR ALCIB LE 21/12/2011 À 16H36

merci pour votre réponse et pour cette bonne nouvelle 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS LE 21/12/2011 À 17H06
Bonjour,

Remarquable blog ! Merci de nous rappeler que Roger Peyrefitte, bien oublié, fut l'un des plus grands écrivains français du siècle passé.

Une chose m'étonne. Le portrait que fait M. Duléry du fameux "Jacques de" dont parle tant Peyrefitte dans sa correspondance avec Montherlant, et ailleurs, correspond à celui de Jacques de Potier, beaucoup de gens l'auront reconnu.

Or, dans "Nouvelles minutes d'un libertin" (éditions Le Promeneur, 2000), François Sentein évoque, à la page 370, une rencontre qu'il fit avec Peyrefitte en 1943. Je le cite : "il nous raconte, sans de toute une heure quitter la parole, quels tours lui joua, pendant deux ans, le petit Jacques de Vallauris (...)" Plus loin, Sentein nous précise que ce petit Jacques a posé pour l'album de Montherlant et Egermeier, "Paysages des Olympiques".

Pas de doute, il s'agit bien du "Jacques de", évoqué par Peyrefitte.

Jacques de Potier et Jacques de Vallauris sont-ils une seule et même personne ?
COMMENTAIRE N°6 POSTÉ PAR LORANDE AVANT-HIER À 16H36

Je vous remercie de ce très intéressant commentaire mais je ne suis pas compétent pour vous répondre, je vais m'enquérir auprès de de Delry de cette question. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 16H57
Jacques de Potier est bien le nom du garçon dont parle Sentein et Peyrefitte.

 

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>. Le Vincent..." href="https://vudelahune.over.blog/2025/07/autour-d-herve-guibert-un-dejeuner-avec-vincent-9.html"> Autour d'Hervé Guibert, un déjeuner avec Vincent

30 Juillet 2025, 06:45am

J'avais trouvé le billet, qui occupe la plus grande partie de cet envoi, sur un site signé "Soleil" qui aujourd'hui semble avoir disparu. Le texte issu de ce blog defunt commence à : << Vincent est un des plus proches intimes d'Hervé Guibert.>>. Le Vincent en question est peu ou prou celui de "Voyage avec deux enfants" et de "fou de Vincent", ce dernier livre commençant ainsi:

« Dans la nuit du 25 au 26 novembre, Vincent tombait d'un troisième étage en jouant au parachute avec un peignoir de bain. Il a bu un litre de téquila, fumé une herbe congolaise, sniffé de la cocaïne. Le retrouvant inanimé, ses camarades appellent les pompiers. Vincent se redressa brusquement, marcha jusqu'à sa voiture, démarra. Les pompiers le coursent, s'engouffrent dans son immeuble, montent avec lui dans l'ascenseur, pénètrent dans sa chambre, Vincent les injurie. Il dit “ Laissez-moi me reposer ”, eux : “ Andouille, tu risques de ne jamais te réveiller. ” Dans la chambre d'à côté, ses parents continuent de dormir. Vincent a foutu les pompiers dehors. Il s'est endormi comme un charme. À neuf heures moins le quart, sa mère le secoue pour l'envoyer au travail, il ne peut plus bouger d'un pouce, elle le transporte à l'hôpital. Le 27 novembre, prévenu par Pierre, je rendis visite à Vincent à Notre-Dame-du-Perpétuel-secours. Deux jours plus tard il mourait des suites d'un éclatement de la rate. » 

Fou de Vincent, comme son nom l'indique, est l'histoire d'une folie. D'une folie pour un garçon aimé, disparu accidentellement en novembre 1988. S'appuyant sur les notes de son journal et sur ces souvenirs, Guibert tente de faire le récit de cette relation singulière. Remontant la chronologie, il appelle à lui tous ses souvenirs, du décès de Vincent à l'automne 88, jusqu'à leur première rencontre en 82. Six années parcourues à rebours, à contre-courant ; le récit commence par la mort, pour s'achever sur la rencontre. 

Selon Arnaud Genon, qui lui a consacré une étude, et cocréateur du site herveguibert.net, Hervé Guibert «a toujours eu le projet de se dévoiler [...] même si les dispositifs purement autofictionnels n’apparaissent qu’à partir de « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie ». » L’écrivain de confirmer, tout en précisant le travail de narration et d’écriture de son livre :
 
Pour moi tout est vrai dans ce livre, rien ne pouvait être faux dans ce livre là donc, mais en même temps, je trouve que c’est un roman, parce qu’il il y a une construction, il y a un suspense qui est mis en place dès la première page et qui est mené jusqu’au bout.

Mais il ne faut pas oublier que les oeuvres d'Hervé Guibert sont des autofictions; dans ce mot que le plus important est à mon sens fiction. D'ailleurs les lecteurs attentifs de Guibert savait que Vincent n'était pas mort des suites de sa chute puisqu'il réapparaissait dans "Le protocole compationnel". En effet le "vrai" Vincent que j'avais croisé à l'occasion de quelques vernissages chez Agathe Gaillard, est mort il y a quelques mois, époque, où en faisant des recherche sur ce garçon disparu de mon horizon depuis longtemps, je suis tombé sur ce texte signé Soleil; trouvant dommage qu'il ne soit plus accessible, je le réédite aujourd'hui, en espérant que sont auteur, s'il me lit ne s'en trouve pas offusqué ou peiné.

 

 

 

 

Vincent est l’un des plus proches intimes d’Hervé Guibert. Il a partagé quelques-uns de ses plus beaux moments, et donné corps à un personnage de son auto-fiction, dans Fou de Vincent, un des plus beaux textes de l’écrivain, un des plus douloureux aussi, paru chez Minuit en 1989.

 

Je retrouve Vincent le 2 décembre 2001, au Père Tranquille, dans le quartier des Halles. Il a relu Fou de Vincent, que je lui ai envoyé parce qu’il ne l’avait plus, et Christine vient de lui adresser un exemplaire à peine sorti des presses de Le Mausolée des amants, le journal de l’écrivain de 1976 à 1991. Le jeune homme arrive avec des fantômes dans les yeux. L’une de ses paupières est à moitié fermée. Un mauvais coup ? Il porte quelques traces de cicatrices au visage. Il annonce sans ambages qu’il a fumé un joint avant de venir, que c’est pour ça qu’il est en retard. Il est sorti la veille. Il n’est donc pas tout à fait dans son assiette.

 

 

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Vincent commande un thé. Le serveur lui apporte une théière en inox. Le sachet est attaché au couvercle. Vincent verse l’eau chaude avant d’avoir fait infusé le thé. Il appelle le serveur : « Vous êtes sûr que c’est du thé ? » Le serveur lui explique qu’il faut d’abord plonger le sachet dans l’eau. « Vous ne voulez pas me le faire ? » demande le jeune homme.

 

Vincent saute d’un sujet à l’autre. Il évoque Guibert. Il a commencé de lire Le Mausolée, et il paraît touché : «J’ai lu les premières pages et ça ne me faisait pas grand-chose. Et puis, tout à coup, j’ai entendu sa voix dans mes oreilles, comme si c’était lui qui me disait son texte, et là, j’avais l’impression de le retrouver. Je comprenais mieux ce qu’il voulait dire, ce qu’il y avait derrière ses mots.» Du coup, Vincent revient en arrière sur son histoire. «Ce qu’il a aimé en moi, c’est que j’étais un mec bizarre. Je lui ai fait faire des trucs qu’il n’a pas fait avec d’autres. Mais à la lecture, je me rends compte que je suis un mec parmi plein d’autres. Je ne savais pas que c’était à ce point. En fait, je ne connais pas Hervé Guibert. Tu le connais sans doute mieux que moi. Je n’en ai vu qu’une petite partie. Ce qui est clair, c’est qu’il écrivait son journal en sachant qu’il serait lu. Pour moi, Hervé reste un grand gamin. Il cherchait toujours à m’étonner. »

 

 

Vincent, main torse, 1985-1986 © Hervé Guibert, Christine Guibert/Courtesy les Douches la Galerie

 

Puis, sans raison apparente, un peu du coq à l’âne, Vincent se met à parler de lui. Pierre Reimer, qui connaît bien Agnès B., lui a trouvé un job chez la styliste. Il est chargé de mettre de l’ordre dans les stocks, et de dispatcher les objets publicitaires dans les différentes boutiques. « C’est un job intéressant. Enfin, on me donne des responsabilités. Bon, je ne gagne pas grand-chose, mais c’est un début. Je m’en sors à peu près… » Il parle de l’appartement de Courbevoie, que ses parents lui ont offert, « une avance sur l’héritage. Mais je n’ai droit qu’à 600 000 F, et il vaut plus, alors je vais devoir le revendre pour libérer un peu d’argent. » Avec le bénéfice de cette vente, il compte ouvrir une boutique de location vidéo dans le quartier République.

 

Vincent a faim. Il a envie de viande. Nous sortons dans l’air froid de cette fin d’automne. Il fait gris sur Paris. Nous trouvons refuge à L’Entrecôte, qui est à deux pas. La serveuse regarde le jeune homme d’un drôle d’air. Toujours cette tête qui déjà, à l’époque où Hervé Guibert vivait, était capable de rebuter un commandant de bord au point qu’il lui refuse l’accès à son avion.

 

Vincent appelle un serveur pour protester. Les enceintes grésillent. Le son est de mauvaise qualité. On ne s’entend pas. Le serveur n’a pas l’air très content, mais il obtempère. Vincent réclame un cendrier. La maison n’en a plus. Le serveur apporte un petit plat en argent. Vincent sourit. Il revient sur Hervé Guibert. « Parfois, il pouvait faire peur. Il avait de brusques envies. Il pouvait m’entraîner sous un porche, me serrer dans ses bras. J’étais un gamin. Physiquement il était plus puissant que moi. C’étaient des moments que je craignais. Je ne pouvais pas lui échapper. Il y avait une sorte de violence en lui, profondément enfouie.

 

« Je me souviens d’une anecdote qui s’est passée en 1983 à la Feria de Nîmes. Hervé était venu avec un ami allemand qui avait plus de 150 000 francs en poche. Hervé lui-même devait avoir cinq ou six mille francs. A un moment, je les laisse aller se promener dans le parc. Ils étaient habillés de manière très parisienne. Ce que devait arriver est arrivé : ils ont été braqués par une dizaine de jeunes. Tout leur argent y est passé.»

 

Vincent revient à lui. Il me parle de cet ami allemand, d’un âge déjà avancé, fin lettré, admirateur d’Hervé Guibert un peu fétichiste, qui l’invite régulièrement au restaurant et insiste pour lui donner 2000,00 F à chaque fois. « Au début, je ne voulais pas. Je trouvais que ce n’était pas correct. Mais Pierre m’a dit que je devais accepter, que sinon je risquais de le fâcher, et que sans doute cela lui fait plaisir de m’offrir cet argent. Il est vrai que cela m’arrange aussi. C’est lui qui m’a offert ces chaussures, ce blouson de cuir. Pour le remercier, j’ai volé pour lui, pendant que la vendeuse emballait le blouson, une ceinture et des boutons de manchette. Dans la rue, je lui ai dit que j’avais aussi un cadeau pour lui, et j’ai sorti ces objets de ma culotte. Il a ri. Cela l’amuse. Parfois, il voudrait faire comme moi, piquer des trucs dans des magasins. C’est pour m’impressionner. Mais je l’arrête. S’il vole quelque chose, tout le monde va le voir. Il manque de naturel. Cela s’apprend. »

 

L’ami allemand de Vincent voulait posséder un peu de l’écriture d’Hervé. Vincent lui a donné une des rares enveloppes qui lui restent. « Je n’ai pas gardé les courriers d’Hervé. A quoi bon ? » La jolie lampe bleue dont Guibert parle dans Fou de Vincent, le jeune homme l’a prêtée à son ami. « Il voulait l’avoir chez lui. Il m’a donné de l’argent pour pouvoir la garder. Je lui ai fait signer un papier pour qu’elle me revienne à sa mort. C’est un cadeau d’Hervé. »

 

Vincent connaît bien le milieu des pickpockets de Paris, les bandes qui opèrent dans le métro. Il admire ceux qui font un travail « propre », c’est-à-dire qui opèrent sans violence, sur des touristes apparemment fortunés. « J’en ai vu un l’autre jour qui subtilisait un appareil photo numérique à un japonais. Je suis sûr que le type ne s’en est rendu compte que le soir. Du grand art. » Mais il est capable de prendre fait et cause pour la veuve et l’orphelin. Il s’est battu pour défendre une vieille dame à qui des loubards venaient de faucher son sac. « Personne n’a bougé dans le métro. Ils m’ont laissé faire tout seul. Les voleurs étaient trois. J’étais tout seul. Je n’ai pas pu les retenir. Après, j’ai insulté un gros mec baraqué qui avait regardé la scène sans faire le moindre geste. Il devait faire un mètre de plus que moi, mais je m’en fichais. J’étais en colère. »

 

Dans Fou de Vincent, Hervé fait passer Vincent par la fenêtre dès la première page. Le jeune homme meurt des suites de l’accident. «En fait, l’histoire est à moitié vraie. On sortait du restaurant Le Petit Congo, un ami nous invite à prendre un verre et à fumer chez lui. Il habitait au premier étage, pas au troisième. Par la fenêtre, je vois passer deux filles que je connais : «Vincent, tu viens avec nous ?» Je saute en comptant me récupérer à la barrière de la fenêtre. Mais il pleut, mes mains glissent, et je me retrouve sur le trottoir avec le scafoïde cassé et trois côtes brisées. Hervé est venu me voir à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Il a croisé mes parents. Ils se sont fait des salamalecs. Mes parents avaient pourtant lu Voyage. Ils savaient qui était Hervé.»

 

Quelques pages plus loin, Guibert raconte le départ manqué de Vincent, qui doit quitter Rome en avion -- à l’époque où l’écrivain vit à la Villa Médicis -- mais ce dernier est overbooké, et le pilote a refusé de le prendre dans la cabine «quand il a vu sa tête» : «J’ai une tête bizarre, un peu à la Klaus Kinski. C’est une impression que je donne toujours.» Hector Bianciotti, qui débarquer Vincent à la sortie d’un concert de Rameau à Saint-Louis-les-Français, où il était avec Hervé, demande à ce dernier : «Mais c’est qui ?» Guibert répond : «C’est Vincent.» Hector s’étonne : «C’est lui, Vincent ?» Mais Guibert traduit : «C’est ça, Vincent ?»[1]

 

Vincent veut sodomiser Hervé, ce dernier sort une capote rose qu’il veut lui enfiler. L’exercice apparaît quelque peu laborieux à la page douze de Fou de Vincent. «C’est très exagéré. On a fait des câlins. Mais de là à mettre une capote rose ! Ce n’était pas du Walt Disney, quand même ! Pour moi, Hervé était comme un grand frère.»

 

Pierre Reimer écrit à Vincent chez Hervé Guibert. Hervé avoue dans son livre qu’il n’a pas tenu. La curiosité était trop forte. Il a ouvert la lettre pour la lire. Il s’en excuse auprès de Vincent, qui lui répond : «Maintenant, je sais que tu es bizarre.»

 

 

«Cela s’est vraiment passé ainsi, souligne Vincent. Je lui disais tout le temps d’arrêter de se faire des films. Il se racontait des histoires, et il y croyait. C’était son moteur.» Vincent confirme un autre remarque du livre : «Détenir une petite quantité de drogue, écrit Guibert, quand je passe une soirée avec Vincent, même si je ne m’en sers pas, c’est me munir d’un balancier pour aller jusqu’au bout du fil lui ravir son corps.»

 

«Il m’est arrivé, avec Hervé, souligne Vincent, de jouer l’assistante sociale. Il m’offrait toujours des flacons de parfum. Tous ses lecteurs amoureux de lui en envoyaient. Il me racontait que son père lui massait les pieds avec du parfum, quand il était jeune, et que sa mère était couchée. Il voulait me masser le torse avec du parfum, et que je le fasse aussi. J’acceptais par pure complaisance...

 

«Quand je relis ce qu’il a pu écrire sur moi, je trouve souvent cela vexant. Si je l’avais en face, je lui dirais que ce n’est pas bien. Il m’agace, mais il me fait rire. Je connais toutes ses attitudes. Il essaye de jouer les grands adultes, mais ce n’est qu’un gros poupon !» Vincent ne réalise pas qu’il vient de parler d’Hervé au présent.

 

Il revient sur son travail chez Agnès B. « Si tu veux t’acheter des fringues dans une boutique, appelle-moi, je te donnerai mon numéro de carte. J’ai 50 %. C’est vachement intéressant. »

 

Je relève quelques anecdotes dans Le Mausolée des amants, par exemple ce passage où Guibert note : «Hier soir Vincent s’est cassé un verre contre le front, a injurié les serveurs de la Coupole, m’appelait ma biche, puis en larmes s’est agenouillé devant moi pour baiser mon gland.»[2]

 

«Ce doit être vrai,» murmure Vincent avec un sourire d’enfant qui a fait une bêtise.

 

Parfois, Hervé n’a changé qu’un détail de l’anecdote du réel. Quand, à la fin de Fou de Vincent, il explique que le tout jeune homme lui a chipé sa plaquette pornographique Les chiens, ce n’est pas tout à fait vrai, suggère Vincent : c’était un autre livre. En revanche, il est «bien possible» que le jeune Vincent ait déclaré un jour à Hervé Guibert : «J’avais décidé de ne plus aimer les hommes, mais toi tu m’as plu,» comme l’écrivain l’indique à la fin de son livre. «Mais ça n’a pas d’importance,» conclut Vincent.

 

Nota

Ce billet doit beaucoup au site suivant: http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-12710557.html; 

 

 

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A PROPOS DE BERNARD BUFFET, LE SAMOURAÏ

29 Juillet 2025, 06:42am

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24bc931b4dSi le titre de la biographie de Bernard Buffet par Jean-Claude Lamy est beau, il est assez peu conforme à la réalité du personnage du peintre. J’aurais préféré une biographie un peu moins hagiographique et d’un style plus tenu. Le lyrisme du début frise le ridicule et les premiers chapitres sont riches en digressions certes intéressantes mais qui bousculent par trop la chronologie. Mais ce ne sont là que des vétilles devant le plaisir de lecture que procure cette biographie qui espérons le remettra au premier plan un artiste qui aura beaucoup fait pour ruiner sa réputation.
L’une des qualités du livre, à la documentation sans faille, est de faire revivre une époque, l’immédiate après guerre où Paris était encore la capitale de l’art mondial, pour bien peu de temps encore mais aucun des acteurs qui s’agitaient sur la scène de l’art parisien le pressentait.

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Dans cette après guerre où la bataille entre abstraction et figuration faisait rage, l’art était un enjeu politique majeur. Il faut imaginer le rustre Maurice Thorez, secrétaire générale du Parti Communiste, alors premier parti de France, arpentant les allées du salon d’Automne, suivi de l’oppotuniste Aragon qui n’avait pas encore troqué son costume d’ apparatchik contre celui de la vieille folle noctambule, pour soutenir Fougeron champion français du réalisme socialiste.
La notoriété dans la Quatrième République des artistes est inconcevable aujourd’hui, comme l’est la fulgurante ascension de Bernard Buffet qui connaît ses premiers succès à 18 ans! Il faut dire que ses tableaux d’ ascète sont en phase et aux couleurs de l’époque. Il est bon de se les remettre dans l’oeil pour se souvenir de leur force...

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Lamy me confirme le rôle de découvreur du peintre par Henri Héraut (1894-1982), (Comme le livre que je traite est largement disgressif, je m’autoriserai   ce plaisir coupable, dont je suis un fervent pratiquant, assez souvent dans ce texte...). Ce que m’avait confié, dans les années 70 ce curieux personnage qu’était ce peintre et critique. Je n’oublierais jamais ma visite dans son “atelier” en fait un petit appartement dans un immeuble récent qui dominait la gare Montparnasse. Héraut m’expliqua qu’il n’avait pas l’électricité puisque la gare éclairait son logis ! Ainsi muni d’une lampe électrique et juché sur un escabeau je pus admirer des dessins de Delacroix et des Buffet des années quarante... Voici comment Lamy raconte la découverte du jeune peintre par Heraut: << Maison rue des Batignolles; à chaque étage, au palier, une vaste glace reflète son image. “Le feutre vert sur l’oreille, je m’imagine beau. Au deuxième, je pousse la porte, j’entre chez Bernard Buffet. D’immenses toiles d’hommes nus, tristes, pourris de solitude... je me vois vrai”.>>.

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Les anges d'Héraut...

Henri Héraut avait fondé en 1935 un Groupe de peintres figuratifs français qui s’intitule Les peintres des Forces Nouvelles parmi eux: Henri Héraut, Robert Humblot,Henry Jannot , Jean Lasne, Alfred Pellan, Georges Rohner , Tal Coat... Dans leur manifeste on peut lire: << ... qui ont compris que le temps des escamotages de dessin ou surcharge de pâte était révolu" et qui prônent le "retour au métier consciencieux de la tradition dans un contact fervent avec la Nature >>. Ils sont Convaincus que cette attitude, dans le contexte de l'avant-guerre, représentait la plus osée des audaces, que la modernité n'est pas formelle, les peintres de Forces Nouvelles se prononcent contre l'impressionnisme, "ennemi public numéro 1", le surréalisme ou le cubisme. A l'école de Georges de la Tour, des frères Le Nain ou des artistes classicisant des années vingt, cette peinture se veut un retour au dessin et au modelé, au métier. Le groupe se disperse en 1939, mais certaines manifestations en prolongent l'esprit pendant les années d'occupation.

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tableau de Jannot

On comprend son adhésion immédiate à l’oeuvre de Buffet. Lorsque j’ai rencontré Héraut, il était d’une saleté repoussante, qui contrastait avec le soin qu’il prenait de sa petite moustache blanche, parfaitement taillée. Il portait un immuable costume trois pièces bleu; le devant du gilet était ciré de crasse et l’arrière de sa veste était en lambeaux comme si elle avait été déchirés par un fauve. Il se vantait d’avoir autant d’ attirance pour les garçons que les filles tout en étant toujours resté vierge. Il ne peignait plus que des anges. Il avait toujours le même petit feutre vert sur l’oreille que trente ans au par avant lors de sa première visite chez Buffet.

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La rencontre en 1948 de Buffet avec Pierre Descargues, l’un des critiques les plus respectés et les plus influents de l’époque, est déterminante pour l’avenir du jeune peintre. Voici ce que Descargue écrivit sur Bernard Buffet dans le livre qu’il lui a consacré: << Il témoigne puissamment du désarroi de notre époque. L'inaction de ses personnages, leur vie absurde, Bernard BUFFET  les exprime comme un mal dont on est soi-même victime, avec violence en se donnant soi-même tout entier à cette œuvre de vengeance, c'est à dire en y mêlant intimement l'amour et la haine. >>.

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Pour un vieux et fidèle auditeur, comme moi de France-Culture, on ne peut lire un texte de Descargue sans entendre sa voix qui à su passionnée tant de gens pour l’art moderne, et cela sans exclusive durant tant d’années. C’est une curieuse expérience pour un vieil habitué de ses confidences radiophoniques de le découvrir dans ces pages tout jeune et déjà passionné. Pierre Decargue, dans ses récents livres de souvenir, il me semble (je ne les ai pas par de vers moi), est bien oublieux de son ancienne admiration pour Buffet...

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Un des grand mérite du volume est de rappeler l’incroyable précocité de Bernard Buffet qui entre à I'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris en décembre 1943, dans l'atelier du peintre Eugène Narbonne, où il est déjà considéré comme très doué. Il s'y lie notamment d'amitié avec les peintres Maurice Boitel et Louis Vuillermoz.

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un tableau de Maurice Boitel.

“Bernard Buffet le samouraï” me procurera tout au long de ses pages de constants bonheurs de découvrir jeunes des gens que j’ai croisés, et parfois admirés, chenus, principalement sous la voûte du Grand Palais lors des Salons d’Automne des années 80. La vénérable institution brillait alors de ses derniers feux sous la férule de Mac Avoy... Il en est ainsi de Jean-Pierre Capron, Boitel et de bien d’autres...
Est-ce un soupçon de vanité mais il est toujours curieux et parfois émouvant, de découvrir dans les pages d’un livre des gens que l’on a côtoyés, connus ou même seulement croisés. Ainsi il m’est étrange de découvrir que Jean-Pierre Capron a été l’un des amis les plus proches et les plus fidèles de Bernard Buffet, je le croisais dans les allées du Grand Palais lors de chaque Salon d’Automne, toujours d’une urbanité parfaite, toujours accompagné de son compagnon d’un si petit format qu’ avec Jean-Claude Farjas nous l’avions surnommé le jockey.  Ce garçon paraissait être le petit fils de son ami... C’est lui qui apportait rituellement la contribution de Capron au Salon, bien peu était impatient de découvrir la toile de l’artiste qui pourtant vivait très bien de sa production ce qui resta mystère pour moi... Les peintres contemporains qui semblaient avoir l’aval de Bernard Buffet me semblaient bien médiocres. Mais peut-être comme pour Boitel il voulait surtout rester fidèle à ceux qui ne l’avaient pas méprisé à ses tout débuts?


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tableau de Jean-Pierre Capron

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Portrait de Capron par Buffet.
 

Le hasard du calendrier a voulu que pendant que je lisais cette biographie, je reçoive un e-mail m’invitant à la pose d’une plaque commémorative, peinte par Jean-Pierre Alaux pour le souvenir de Maurice Boitel...
La première exposition de Bernard Buffet, se déroule dans la librairie-galerie de Guy Weelen et Michel Brient. Le soir du vernissage : personne. C’est un jour de grève, et en plus, il neige. Mais, insensiblement, comme l’a dit Bernard Buffet lui-même : « c’est parti tout seul », et toutes les œuvres ont été vendues. Raymond Cogniat achète pour le Musée National d'Art Moderne de Paris une peinture : " Nature morte au poulet ". Comme toutes les toiles du peintre achetées par les pouvoirs publics, elle est remisée aujourd’hui dans les réserves du musée! Pierre Descargue  est le premier à noter ce qui distingue d’emblée le nouveau venu : « Il témoigne puissamment du désarroi de notre époque. L’inaction de ses personnages, leur vie absurde, Bernard Buffet  les exprime comme un mal dont on est soi-même victime, avec violence, en se donnant soi-même, tout entier, à cette œuvre de vengeance, c’est-à-dire en mêlant intimement l’amour et la haine. ». Presque en même temps meurt à 38 ansFrancis Gruber  dont on a vu un moment, à mon sens à tort, le grand inspirateur de Buffet. Aujourd’hui le rapprochement de Gruber avec Julian Freud me parait pus pertinent...

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tableau de Gruber
Jean Claude Lamy n’élude les penchants homosexuels du peintre. Bien au contraire il met au centre de son livre l’amour entre Bernard Buffet et  Pierre Berger: << Un soir d’avril 1950, Buffet se trouve à la galerie Visconti Richard Anacréon passe une tête, accompagné de son jeune assistant (Pierre Bergé). Maurice Garnier remarquent immédiatement  leur attirance réciproque.>>. Pierre Bergé dans “Les jours s’en vont je demeure” Gallimard Folio n° 4087) narre ainsi leur rencontre: << Il avait vingt ans, j’en avais dix huit et, comme tous les coups de foudre, le nôtre frappa à la vitesse de l’éclair... Nous nous retrouvâmes le dimanche suivant... Le soir nous avons cherché un hôtel et finîmes dans un endroit douteux, rue des canettes, où une femme digne et silencieuse nous conduisit à une chambre non sans nous avoir donné une serviette ravaudée. C’était Céleste Albaret, l’ancienne gouvernante de Proust...>>.

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L’auteur sait à propos de cette extraordinaire histoire d’amour, même souvent trouver les mots justes qui font sourdre l’émotion: << A Manosque comme à Reillanne, les séjours de Bernard et de son compagnon n’ont laissé aucune trace visible. Pas de rue portant le nom du peintre ni de plaque commémorative. Après la disparition des derniers survivants qui fréquentèrent les deux jeunes gens que l’on croyait lié à la vie et à la mort, il ne reste qu’un sentiment de vide comme celui qui suit un amour brisé. Le triptyque “Horreur de la guerre”, ce chef d’oeuvre que Bernard à peint à Nanse en 1954, méritait un lieu d’exposition dans la région. Car c’est en Haute Provence que son art essentiellement concret, domina toute la peinture de sa génération.>>. Dans tout le livre c’est la seule fois où transparaît l’avis de Lamy la peinture de Bernard Buffet et ceci à la lumière de l’amour qui unissait Buffet et Bergé. En ce qui me concerne je ne partage pas cet avis de considérer La série des horreurs de la guerre (thème largement partagé à l’époque) comme le sommet de l’oeuvre qui reste pour moi les toiles dites “misérabiliste” de la période 1945-1950.

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Le récit de la vie du peintre a dans l’ouvrage toujours en contre point la réception critique de son travail, Lamy quant à lui s’interdit (à une exception prés) de porter un jugement sur la peinture de son sujet. La plupart des extraits de critiques sont à la fois défavorables à Buffet et bien Choisis, comme cette dernière, datant de 1960, de Pierre Cabanne: << Après avoir été le symbole d’une époque angoissée et dure, Buffet semble n‘être plus aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, que le produit de la publicité et de la spéculation, la victime de la complaisance mondaine ou le forçat de sa surabondance et de sa facilité.>>.

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On un pu parler d’un véritable phénomène Buffet. Les prises de positions sur son art dépassait de loin le cercle restreint (néanmoins beaucoup moins qu’aujourd’hui) des critiques d’art. Ainsi Viallatte s’ enflamme dans sa chronique de “Spectacle du monde”: << La signature de Bernard Buffet ressemble à un fagot d’épines. Quand il peint un bouquet c’est un bouquet de chardons: un animal c’est le homard ou le grondin, une bête tout en pinces, en arrêtes et en griffes; en piquants et en barbelé. Ses personnages n’ont que des os; ses poires aussi, il a inventé la poire en bois, longue, noire et mince comme un fil, pour les jours de deuil et de famine. Tout ce qu’il peint naît en carême... Ces toiles pourtant ne sont pas sans âme. Elles ont même une âme véhémente; pauvre, agressive, hargneuse et douloureuse; une âme maigre, longue acide, d’orphelin qui revient du cimetière dans une chambre où il n’y a pas de feu; une âme menaçante et menacée qui se venge de l’homme, qui gâche la joie, qui fait avorter les récoltes, qui jette un sort sur les navets... Avec ça des dons éclatants: la composition est solide, le dessin sûr, la couleur rare; une manière qui étonne par sa délicatesse. Il est ferme, brutal, subtil. Il a créé un monde à lui. Il impose sa règle du jeu; c’est la marque des grands.>>. (Alexandre Vialatte.

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Bernard Buffet est certainement le premier peintre vivant dont je vis un tableau, expérience commune à bien des personnes de ma génération. Pendant longtemps une reproduction de son “Grand duc” décora ma chambre d’enfant...

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La meilleure part du livre est celle où Lamy avec beaucoup d’intensité et de chaleur ressuscite tout le petit monde intellectuel et mondain de la IV République. Un temps où Paris Match consacrait dix pages couleurs à un peintre de vingt huit ans... Un article qui déclencha un tollé causé aussi bien à cause des déclarations de l’artiste que par l’étalage du luxe dans lequel il vivait... Epoque où pouvait exister une prestigieuse revue culturelle de droite, La Parisienne, dans laquelle François Nourissier étrillait le peintre; des année où “Le Berry républicain” comparait les mérites de Carzou et de Buffet... Qui se souvient aujourd’hui de Carzou, de ses toiles au fons monocolore sur lequel une femme rencontrait un canon, tout pareillement hérissés de piquants tels d’incongrus porcs-épics. Peut-être qu’un jour, la postérité ne sera plus oublieuse, tant mieux, tant pis!? Qui peut le savoir? Mais soyons reconnaissant à Jean-Claude Lamy de faire revivre, l’espace d’une lecture, tout un monde, qui, l’instant d’une république s’est cru immortel.

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tableau de Carzou.

“Bernard Buffet, le samouraï” en filigrane pose de nombreuses questions comme celle de la place du marchand dans la carrière d’un peintre: << Emmanuel David a misé sur Buffet comme un joueur bien inspiré à la roulette. Cela lui rapportera gros. Mais le peintre lui, sort il gagnant de cette “affaire”? Pierre Descargues se pose la question en s’étonnant que l’artiste accepte de peindre des oeuvres en série au rythme d’un tableau par jour... Il regrette ensuite implicitement le choix qu’a fait Buffet de confier ses intérêts à Emmanuel David: << Que serait il advenu si au lieu de se confier à David, Buffet avait répondu à la proposition d’un autre marchand qui fut celui de Miro, des surréalistes et par la suite de Riopelle, de Paul Kallos, de Mathieu et de Veira da Silva. Le marchand se nommait Pierre Loeb. >>.

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portrait de Maurice Garnier par Bernard Buffet.
 

L’ouvrage par ailleurs s’interroge  à la fois sur le pouvoir de la critique d’art  sur celui de l’état sur le goût de l’ intelligentsia. Celui qui fut longtemps le bras droit d’Emmanuel David puis son successeur, Maurice Garnier explique ainsi le retournement de la critique envers son poulain: << Oui, absolument ! Il y a eu plusieurs raisons, en 1958, qui ont fait basculer Bernard Buffet dans l'incompréhension vis-à-vis des pouvoirs officiels, mais pas du grand public. Justement, c'est son succès auprès du plus grand nombre qui a déplu. André Malraux, en créant le Ministère des Affaires Culturelles, à voulu soutenir l'art abstrait, ce qui était tout à fait légitime. Mais pour cela, il fallait évincer, éliminer Bernard Buffet car l'artiste était "encombrant". Il marquait trop fortement la continuité de la peinture classique, figurative. Bernard Buffet a été trop tôt considéré comme un "phénomène". Il n'avait que trente ans !>>. Déclaration qui soulève le problème de l’art officiel et de l’influence de Malraux durant le pouvoir gaulliste. Cette main mise du ministre de la culture sur l’art, pour lui le grand peintre contemporain était Chagall, ne pourrait il pas expliquer en partie le déclin de Paris et son remplacement comme capitale de l’art par New-York?

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Lorsque l’on referme le livre de Lamy on a appris beaucoup de choses mais nous ne pouvons pas véritablement cerner qui était Bernard Buffet. On a le sentiment d’avoir rencontré un homme faible dont l’art a correspondu miraculeusement, durant quelques années à l’attente de son époque. Et dont des personnes au début inconsciemment en on fait un véhicule de leurs espoirs, de leurs ambitions, de leurs idées... Le pur Buffet meurt dès sa rencontre avec le galeriste Emmanuel David qui enclenche le processus de production à outrance en permettant l’écoulement de la production de la machine à peindre Buffet qui ne savait que peindre et qui finalement n’aimait que cela. Puis viendra le système de la grande exposition annuelle mis en place par Pierre Berger et son marchand Maurice Garnier. Mais il serait réducteur de n’y voir qu’un dessein mercantile de ses hommes. Ils étaient aussi animé par l’admiration pour l’oeuvre et par le souci de préserver le fragile équilibre du peintre qu’il n’atteignait que par un travail forcené. Buffet était une sorte de monstre prisonnier de sa frénésie de peinture...
L’inavoué personnage central du livre n’est pas Bernard Buffet mais Pierre Bergé . Je suggère que Jean-Claude Lamy lui consacre son prochain livre qui ne pourrait être que passionnant sur ce prodigieux entremetteur dont l’émergence de sa fortune reste pour moi un grand mystère. Mais l’écriture d’un tel livre ne doit pas être sans risque... La couverture est toute trouvé, écoutons Mag Bodard qui découvrait le nid du couple Bergé-Buffet: << La maison de Buffet est ravissante... Ses plus belles toiles y sont au mur dont un immense portrait de “la commode” tout nu, avantages au vent... >>, il faut savoir que “la commode” était le surnom de Bergé; on disait alors des deux inséparables amis, voilà Buffet et sa commode! Ce tableau ferait un parfait “visuel” pour cette biographie... Il sera intéressant de guetter si “Bernard Buffet, le samouraï” est chroniqué dans “Têtu” dont Pierre Bergé est le propriétaire...

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La thèse sous jaçante de Lamy est que privé de son amant mentor, l’art de Buffet n’a fait que s’étioler ne répondant plus à une nécessité intérieure mais ne devenant plus qu’une mécanique de survit, une occupation addictive vide de sens. On peut remarquer une importante différence entre le témoignage de Pierre Bergé dans son livre qui écrit qu’il était resté en contact avec son ancien amant et la biographie de Lamy qui laisse entendre que les deux hommes ne se serait plus revu après leur séparation.
Sans doute par manque d’audace ou par égard pour Annabel l’auteur ne fait que murmurer son opinion mais elle reste clairement audible. La pagination est  très révélatrice de la thèse de l’auteur. Il consacre 140 pages au début du peintre, puis 120 pages de ce que l’on peut appeler l’ère Bergé (1950-1958) et seulement 45  pour les quarante dernières années de la vie de Bernard Buffet!
Je ne suis pas certain que Lamy ait voulu que l’on perçoive la biographie de Bernard Buffet qu’il a écrite comme je l’ai ressenti, comme la faillite douloureuse d’un homme...

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Laissons le dernier mot à Pierre Bergé qui a fait dans “Les jours s’en vont je demeure” un portrait touchant de Bernard Buffet dans lequel il ne   pas de ses responsabilités et qui me parait lucide même s’il n’est sans doute pas dénué d’amertume: << Avec la célébrité, des gens de toute sorte entrèrent dans sa vie. Beaucoup de parasite. Il n’était pas dupe, me le disait, s’en amusait. En fait, un peu avant l’âge de trente ans il avait abdiqué. J’ai toujours su qu’il avait mesurer l’impasse dans laquelle il s’était fourvoyé, dont il ne pouvait plus sortir. Il a essayé de peindre différemment, d’aborder la couleur, de changer sa technique. C’était en juillet 1957. Il fit ainsi une dizaine de toiles, me les montra, les détruisit. Nous n’en reparlâmes jamais. Il reprit ses pinceaux et continua à cerner de noir des bouquets de chardons, des poissons plats, des têtes de clown. Il était devenu amer, se consolait avec l’alcool, le sexe. Il peignait toujours, avec une espèce de rage, comme pour se venger de cette célébrité qui l’encombrait et qu’il savait, d’une certaine manière, usurpée. Il aurait voulu tout recommencer, revenir à la peinture telle qu’il l’avait aimée dans son enfance lorsqu’il traversait Paris pour suivre, place des Vosges, les cours de M Darbefeuille. C’était trop tard. J’avais été complice, probablement coupable. J’avais tant cru en son génie. Tout cela tourna mal. Une guerre de marchands s’engagea. Le plus malin l’emporta. La vérité est qu’il n’eut jamais de marchand à l’égal d’un Kahnweiler, Rosenberg, Pierre Loeb, Vollard. Capable de le comprendre - surtout de comprendre la peinture - de lui parler, de le mettre en garde, de le guider. Il partait à la dérive devant des témoins béats d’admiration, incapable de voir qu’il allait se fracasser, se perdre. Ils se contentait de le rassurer, de subvenir à ses besoins, de jouer le rôle de banquier, de secrétaire, d’intendant. Il ne savait rien, on lui cachait tout. Il n’avait plus aucun rapport avec la vie ni avec l’art de son temps. Il ne lui restait que des japonais qui l’admirait on ne sait trop pourquoi. Il était trop intelligent pour s’en satisfaire, il n’était pas dupe...>>

2005   
 

COMMENTAIRES lors de la premiere edition du billet

exécuteur testamentaire et unique ayant droit moral sur l'ensemble de l'oeuvre plastique & littéraire de Bernard Buffet ( 1928 / 1999 ) , je viens de prendre connaissance de votre commentaire sur le pitoyable livre de Jean-Claude Lamy , que Bernard Buffet surnommait à juste titre , lorsqu'il le voyait : " ... tiens , voilà celui qui n'a surement pas inventé l'eau tiède !.... " ; on comprendra dés lors le peu de crédit que l'on doit accorder à ce " bafouillage " illisible , ... qui enfonce des portes ouvertes depuis les débuts du jeune garçon Bernard Buffet, et qui assurément est loin , bien loin de la vérité vraie ... c'est le résumé de la " vieille " histoire du non moins vieux Maurice Garnier , une supercherie !... quant au commentaire de Pierre Bergé , car c'est bien d'un commentaire dont il s'agit , ce n'est guère " glorieux " pour ce dernier ,dont la mémoire , si vive en temps ordinaire , semble dans ces propos-là défaillante ... enfin , pour rétablir certaines vérités , seul Bernard Buffet a décidé , seul avec lui -meme dans son atelier et ce dés le début des années 50 , d'établir une exposition annuelle en Février , en souvenir de ses souvenirs ... ni M. Garnier , ni Pierre Bergé n'ont eu leur mot à dire ..; les décisions de Bernard Buffet n'ont jamais été discutables par qui que ce soit ... avec ma considération la meilleure , hugues tartaut
COMMENTAIRE N°1 POSTÉ PAR HUGUES-ALEXANDRE TARTAUT AVANT-HIER À 04H43

Je vous remercie de votre commentaire qui, s'il est partial, mais ce n'est pas un défaut en un temps où coule surtout l'eau tiède, sur un livre tout aussi partial, il ne contrdit pas la teneur de mon billet. En effet c'est curieux que Pirre Bergé soit aussi peu dissert sur ses début et en particulier sur le rôle que Bernard Buffet y a joué 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS AVANT-HIER À 07H32
merci , cher Monsieur , pour votre aimable réponse ; non , il n'y a aucune partialité dans mon commentaire , simplement une vérité !j'ai vécu dans l'intimité de Bernard Buffet les 10 dernières années de sa vie , un compagnon de voyage en quelque sorte ..., et il s'est beaucoup confié à moi ... jusqu'à son "grand départ " le 4 0ctobre 1999 ... quant à vos commentaires , j'admets bien volontiers qu'ils sont sensibles et intelligents ... mais ne vous fiez pas à tout ce qui a pu etre écrit et dit ... quant à Pierre Bergé , que je connais bien et qui est un ami depuis que j'ai 17 ans .... il est ce qu'il est devenu ... un homme d'importance et de pouvoir dont la mémoire s'adapte à l'image qu'il souhaite laisser à la postérité ... Bernard Buffet avait raison : " ... tout n'est que vanité !... ", avec ma considération la meilleure , hat
COMMENTAIRE N°2 POSTÉ PAR HUGUES-ALEXANDRE TARTAUT HIER À 16H25

J'ai eu l'occasion et l'honneur de rencontrer plusieurs fois Bernard Buffet dans le cadre du Salon d'automne dont j'étais l'un des administrateurs, j'étais président de la section photographique, lorsque Mac Avoy qui était un ami, présidait cette institution. J'ai le souvenir en ce qui concerne Bernard Buffet d'un homme affable et timide de premier abord qui se "dégelait" ensuite. Je suis totalement d'accord avec ce que vous dites sur Pierre Bergé mais la postérité n'est pas toujours aveugle. Bernard Buffet comme beaucoup de gens de ma génération a été le premier peintre français contemporain dont j'ai su le nom. Je me dis que mon amour actuel de la peinture, souvent bien différente de celle de Bernard Buffet, lui doit certainement quelque chose. 

RÉPONSE DE LESDIAGONALESDUTEMPS HIER À 18H33

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En repensant aux livres de MICHEL TOURNIER

29 Juillet 2025, 06:38am

 

 

J'ai beaucoup aimé Michel Tournier, où plutôt j'ai beaucoup aimé son deuxième livre, "Le roi des aulnes" dont l'adaptation cinématographique donna un assez mauvais film qui ne fut sauvé fugitivement que par la présence de Caspar Salmon qui avait déjà été remarquable dans  L'ÉLÈVE, que deviennent les enfants de cinéma? J'ai lu "Le roi des Aulnes" dès sa parution; j'en avais été alertée par un article du supplément littéraire du Monde qui alors traitait encore de littérature. Le livre m'a accompagné quatre jours, le lisant par petits morceaux craignant d'en terminer la lecture trop vite. J'avais le sentiment merveilleux, très valorisant pour mon égo car on pense stupidement être le seul, de découvrir un grand écrivain. Aussitôt cette lecture terminée, voyant que l'auteur avait écrit un premier livre, "Vendredi ou les limbes du Pacifique" qui avait fait quelque bruit, mais à coté duquel j'étais passé sans m'arrêter, je me suis précipité pour acheter ce premier opus de l'auteur. Je l'ai avalé en quelques jours, je n'étais déjà pas un lecteur véloce, et me suis bien demandé quel intérêt y avait-il, surtout pour un premier roman, de réécrire Robinson Crusoé qui plus est en l'alourdissant de considérations philosophiques, je n'ai guère retenu de ce pseudo roman qu'une manière originale de se masturber que près de quarante cinq ans plus tard je n'ai toujours pas expérimenté. J'ai néanmoins attendu avec impatience le prochain ouvrage de Tournier. Ce fut "Les météores" roman contenant des pages épatantes en particulier celle sur le dandy des gadoues, mais très mal construit et partant dans tous les sens. Et puis c'est à peu près tout ce qui mérite d'être cité. J'ai pourtant durant les dix ans qui ont suivi acheté et lu tous les ouvrages que Michel Tournier. Il était de plus en plus minces mais écrits dans un style de plus en plus lourd. Tournier est peu à peu passé à la trappe médiatique, qui n'est pas toujours injuste. Il restera l'homme d'un seul livre, "Le roi des Aulnes", ce qui n'est pas rien.

 

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L’homme de trop de Dominique Fernandez

27 Juillet 2025, 07:34am

 

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« L’homme de trop » est ce que l’on peut appeler un roman à idées ou à thèse. Cette dernière étant que les homosexuels en acquérant différents droits et en particulier celui de se marier et aussi une plus grande visibilité dans la société auraient de ce fait perdu leur regard critique et leur esprit de révolte vis à vis du monde qui les entoure. Le titre vient de ce que Jadis "homme de trop" parce qu'il faisait partie de la minorité exclue, il reste "homme de trop" par son refus d'abolir ce qui faisait sa différence, de se banaliser, de se fondre dans le conformisme ambiant. Pour transmettre à ses lecteurs cette hypothèse à mon avis un peu grossière mais pas complètement fausse, Dominique Fernandez àa choisi le mode du dialogue, lointainement inspiré du dialogue platonicien, entre deux hommes, Lucas, le héros du livre, l’homosexuel ancienne manière, il est né en 1949, qui est plus ou moins le porte parole de l’auteur, et Gael jeune trentenaire personnifiant le gay d’aujourd’hui; le présent du roman se situant en 2015. Ce dialogue ne commence véritablement qu’à la moitié du livre. Auparavant Dominique Fernandez nous narre la vie de Lucas. Vie qui est à peu près plausible et qui n’est pas extraordinaire, sinon sa brève et tragique histoire d’amour avec le jeune Sacha, même si l’on sent que l’auteur a rapetassé différents pans de vie de plusieurs personnes pour en faire une. Est-ce pour cela que l’on ne parvient pas a entrer en communion avec Lucas et puis il y a quelques incohérences de détail dans le parcours et la biographie du personnage. Tout d’abord Fernandez en a fait un reporter photographe d’agence mais visiblement notre auteur ignore tout de la photo et du fonctionnement d’une agence photo. Le statut de Lucas tel qu’il nous le montre aurait été crédible jusqu’au milieu des années 60, mais certainement pas au delà, ce qui est paradoxale puisque Fernandez a partagé durant quinze ans la vie d'un photographe, et puis les réactions de Lucas et son itinéraire paraissent légèrement anachronique pour un homme de son âge et corresponde plus à celui d’une personne ayant l’âge de Dominique Fernandez, quatre vingt douze ans aux prunes comme l’aurait écrit ce bon docteur Destouches.

On retrouve chez Lucas les deux tropismes géographiques de l’auteur: l’Italie et la Russie. Le politiquement ultra correct de Fernandez tourne parfois au ridicule comme d’insister sur le fait que Lucas ne se permet pas de toucher à Sacha parce qu’il n’a que dix sept ans et pas dix huit! Comme on voit la révolte de notre homosexuel contre la société a bien des limites… Les parents indignes qui jettent leur fils à la rue parce qu’il est homosexuel sont bien sur des bourgeois ou des intégristes chrétiens, alors que l’on sait qu’aujourd’hui l’homophobie émane principalement des milieux populaire et des musulmans installé en France (certes pas que). Encore plus ridicule, les clients des gigolos regardent l’entrejambe des statues de garçon et s’habillent d’un grand imperméable et d’un large chapeau mou un peu comme le héros du regretté Pétillon!

Le personnage de Gael n’existe pas et n’est qu’un ramassis de clichés sur les gay d’aujourd’hui, ce qui déséquilibre le livre; mais comme à la fin du volume on découvre « Fin du premier volume », peut être que l’infatigable Fernandez rétablira l’équilibre dans un second volume car ce roman est le premier volume du diptyque « L'homme de trop », sous-titré L'arc-en ciel interdit. La construction du roman est bancale avec en outre la curiosité totalement incongrue dans le récit de deux chapitres très documenté sur le cochon dans la littérature sous le mince prétexte que Sacha s’identifie à cet animal. Cette partie du livre doit beaucoup à Pastoureau qui est d’ailleurs honnêtement cité

Ces nombreux défauts n’excluent pas que certains morceaux du roman sont bien venus comme la relation de Lucas avec Sacha puis avec ses deux autres jeunes amants. Il reste que cette quasi suite de « L’étoile rose » (même s’il ne s’agit pas des mêmes personnages) ne me parait pas indispensable dans la bibliothèque.

 

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VOYAGE AUX ILES DE LA DÉSOLATION D'EMMANUEL LEPAGE

26 Juillet 2025, 06:58am

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J'ai embarqué toute une après midi, grâce à Emmanuel Lepage sur le Marion Dufresne pour les Iles de la désolation dont les plus connues sont celles de Kerguelen. Un voyage au fil des pages durant lequel le lecteur-regardeur en prend plein les yeux. Il y a du Brenet, du Marin-Marie, du Nicolas de Stael, du Pierre Joubert et même de l'Alechinsky dans les dessins de Lepage, le tout sous le patronage conjugué d'Hergé et de Stevenson. Mais dans « Voyage aux iles de la désolation », il y a surtout de l'Emmanuel Lepage et c'est très bien comme cela. Un peu par hasard Lepage embarque sur le Marion Dufresne, le bateau ravitailleur de ces iles perdus entre l'ile de la Réunion et le bas du monde où il fait très très froid. Ces terres australes sont le terrain de jeu de nombreux scientifiques français.

 

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Lepage décide de faire une bande dessinée et pas seulement un carnet de voyage de cette expérience. Et là est peut être le plus grand tour de force du « Voyage aux iles de la Désolation » qui n'est pas qu'une suite de superbes images mais une véritable narration fluide de cette extraordinaire aventure. La dextérité graphique extraordinaire de Lepage est au service de beaucoup d'humanité qui de temps en temps est pimenté d'humour. Parfois la réflexion se fait profonde et puis une anecdote vient alléger le propos. Pendant 160 pages Lepage nous raconte à la première personne son périple, mais sans jamais se pousser du col, bien au contraire, il n'a de cesse que de pousser au premier plan ses compagnons de voyage, d'une grande diversité, il y a des scientifiques de diverses obédiences, des marins bien sûr, des ouvriers, des cinéastes, un peintre, des dockers, des hauts fonctionnaires et même un sénateur, avec beaucoup de tendresse. Cette équipée n'est pas toujours rose. Si je ne suis pas certain que Lepage ait réussi à dessiner l'odeur des otaries, critère de qualité d'un dessinateur pour le météorologue de l'expédition en revanche il a réussi, sans se représenter à peindre en neuf cases son mal de mer.

 

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Quand il pose son sac à terre sur ces ilots inhospitaliers pour l'humain, Lepage se transforme en un grand peintre animalier. La double page sur laquelle il a représenté une colonie de manchots est somptueuse. Elle donne envie de voir les originaux quelle belle exposition cela ferait.

 

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Lepage utilise de multiples techniques pour transcrire ses émotions. C'est avec un égal bonheur qu'il se sert tantôt de l'aquarelle, tantôt de crayons de couleur ou encore de craie grasses ou de fusains.

 

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« Voyage aux iles de la désolation » est un livre d'art qui se transforme constamment en un documentaire sur les terres australes et leurs habitants tant animal qu'humain. C'est aussi entre autres un livre sur la recherche et ses vicissitudes, sur la difficulté du métier d'artiste et surtout une délicate exploration de la nature humaine. Au détour d'une page on découvre également des morceaux méconnus de l'Histoire des explorations. Il y a tout cela dans cet album qu'il ne faut pas hésiter à qualifier de chef d'oeuvre. Espérons que le prochain festival d'Angoulême ne l'oubliera pas.

 

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Indépendamment de son immense qualité, j'ai lu ce livre avec une émotion particulière, car, lorsque j'avais un peu plus de vingt ans, j'ai failli partir pour les iles Kerguelen dans le cadre du C.N.R.S., et plus particulièrement pour le Groupe de Recherche Ionosphérique. A l'époque où le séjour était encore plus rude qu'aujourd'hui, pour être envoyé la-bas, il fallait passer de nombreux examens de santé et surtout de très nombreux tests et entretiens psychologiques où l'on étudiait si le prétendant pouvait supporter les lourdes contraintes d'un séjour coupé du reste monde durant de long mois, dans une communauté réduite, dans une iles au climat inhospitalier. Lepage évoque d'ailleurs sans ambages les tensions qu'il découvre au sein des différents groupes qu'il rencontre. Après tous ces contrôles, j'ai été jugé « bon pour le service ». Au moment de signer mon engagement, je me suis dégonflé, adieu donc le C.N.R.S, car le séjour aux Kerguelen était le passeport pour y être engagé.

 

 

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Voyage aux îles de la Désolation, Emmanuel Lepage, éditions Futuropolis, 2011

 

 

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Les dieux nus de Claude Michel Cluny

25 Juillet 2025, 06:36am

 

 

 

Je vais essayer dans ce billet de me conformer aux désirs de l’auteur: << qui est un bon lecteur, est aussi, ce qui ne doit pas être si aisé, l'interlocuteur rêvé : tour à tour chaleureux, ironique sans agressivité, connaissant le texte, frayant à l'auteur la voie étroite de l’auto-commentaire. >>. C’est ainsi que Claude Michel Cluny défini le « bon lecteur ». Tentons d’en être un.

« Les dieux nus » est le tome V du journal de l’auteur. Il couvre les années 1978 et 1979. Cluny est né en 1930, il a donc 48 ans quand commence ce tome du journal qui n’a été publié qu’en 2006, ce qui a laissé le temps à C.M.C de l’émonder, ce qu’il n’aura pas manqué de faire…

Chaque volume de ce journal de C.M.C est une invitation au voyage. Cette fois ce sont les Etats-Unis qu’il parcourt, principalement en train. De la Nouvelle Orléans à la Floride, de Seattle à Chicago. Un peu plus tard il nous emmènera avec lui dans un ubuesque périple au Soudan pour un improbable projet cinématographique. Le temps de vaquer à ses occupations parisiennes, dont beaucoup restent floues pour le lecteur, il repartira pour une escapade vénitienne puis sans trop s’attarder sur les rives de la Seine il repartira pour les Etats-Unis cette fois pour sillonner l’ouest américain, la Californie, le Nouveau Mexique, Las Vegas…

Une fois de plus, il montre dans ses récits de voyage qu’il est un des plus grands écrivains paysagistes de langue française, l’égal d’un Nicolas Bouvier, mais en ce domaine c’est surtout à paul Morand, qu’il cite à plusieurs reprises, qu’il fait penser par sa façon de voyager, par ses réflexions sur les manières de vivre et sa détestation du tourisme de masse.

Jamais notre diariste, même s’il en a la tentation, s’abstrait de la rumeur du monde dans ces années là c’est la révolution iranienne et le génocide au Cambodge qui le préoccupe.

Le journal pour C.M.C est aussi le journal de ses amours, en l’occurrence, au début de 1978, celui qu’il éprouve pour un garçon de 17 ans, Dominique que CMC surnomme « l’escholier »*. Il réapparaitra de façon sporadique dans les tomes suivants du journal. L’escholier est bientôt supplanté par un Thierry du même âge. A ce propos, je m’interroge sur les rapports amoureux de l’auteur. Il semble beaucoup s’investir dans ceux-ci jouant volontiers les pygmalions ce qu’il fait pour l’escholier, comme il le fera plus tard pour « les Dioscures ». L’escholier est encore lycéen et visiblement issu d’un milieu modeste et doté de parents accommodants (il semble vivre seul avec sa mère). Je constate que lorsque le sujet a pris de l’âge, C.M.C s’en désintéresse, sa sollicitude s’évapore et il garde que des relations distendues avec celui qui a pourtant, durant quelques temps, été le réceptacle de son savoir et de sa sollicitude. Peut être ai-je pratiqué ainsi, mais je ne m’en souviens plus, à moins que je veuille l’oublier… C’est du moins ainsi que j’analyse les pratiques amoureuses de l’auteur. Mais il est vrai que l’on ne connait pas de quelle manière évolueront ses rapports avec « les Dioscures » puisque, hélas l’édition du journal s’est arrêtée au tome X alors que les quatre autres tomes suivants étaient prêt à être édités.  Mais il y a des exceptions au relative désintérêt de C.M.C pour ses amours anciennes, par exemple envers Béto, son ami brésilien, qui, en 1978, a trente ans et lui rend visite ce dont C.M.C. est très heureux, il l’emmène chez sa mère qui est ravie de le revoir**… Par ailleurs on comprend, à demi mot qu’il lui est arrivé d’user de gigolos, cela sans doute exceptionnellement. Ce n’est pas moi qui lui jetterait la pierre.

Chez C.M.C le poète est toujours présent ce qui nous vaux presque à chaque page des bonheurs de style, des accouplements inattendus de mots, des images qui nous font nous envoler loin de la page, comme ici: << La sérénité de Goa et les splendeurs du Rajasthan, ce rêve d’architectes qui auraient frotté sur leur coude la lampe d’Aladin, des couleurs du ciel empire Moghol, les ocres, les pourpres, les ors, les crépuscule jade et turquoise…>>.

Ses bonheurs d’écriture touches parfois des sujets inattendus: << Les W.C. dans le jardin, guérite d’où voir venir de loin les temps modernes.>>

Le temps comme il l’est toujours dans les grandes oeuvres est une interrogation majeure de l’écrivain: << Les ombres s’allongent terriblement, qui font nos amours si belles, nos désespoirs si nets, notre temps si compté.>>, << Tu voudrais arrêter le temps prendre le visage aimé entre tes mains, le confier à l’heure qui passe afin qu’elle s’arrête, qu’elle fixe à jamais la perfection du bonheur d’aimer - qu’elle admette cette illusion du temps suspendu, des amours parfaites, des erreurs effacées, des déchirements aussi anciens que l’amour d’aimer.>>

L’amitié tient une grande place dans la vie de C.M.C. Dans ce tome il fréquente particulièrement Guibert et Zouc, Alice Sapritch et aussi Jean-Louis Bory broyé par la dépression qui lui sera fatale. Il tient une sorte de journal du naufrage de Jean-Louis Bory.

Plus par obligations professionnelles que par gout, il côtoie le milieu littéraire, artistique et journalistique parisien ce qui lui donne l’occasion de brosser des portraits souvent cruels: << Jean d’O, le zéro des 40.>>, << Chéreau, un petit maitre à talons rouges se déhanchant pour faire croire qu’il pense.>>, << Mary Marquet, un mètre quatre vingts et des pieds qui entraient en scène deux alexandrins avant elle.>>, mais aussi de faire de fines analyses: << Il m’a toujours paru qu’il y avait quelque chose de faussé, voire de faux dans le rapport de Barthes à l’écriture: il ne lui fait pas confiance, il la craint pour ce qu’elle révèle en dépit de soi. Il est un voyeur des textes, et la passion, fut-elle une passion froide, qui anime tout véritable écrivain lui fait peur.>>, << Guitry, Anouilh, théâtre de répliques sans personnages, où des pantins échangent des mots comme autrefois les cocus échangeaient des balles.>>.

Un peu comme les carnets de Montherlant, C.M.C. parsème son journal d’aphorismes et de réflexions morales: << Séparer la sexualité de l’amour: une manière de donner du temps au bonheur.>>, << Le nationalisme n’est souvent que la réduction du politique à une pulsion primaire, dont les foules aiment à s’aveugler.>>

C.M.C n’est pas sans s’interroger sur le fait de tenir un journal en se référant à d’autres prestigieux pratiquants de cette discipline: << Pour Green et pour Gide à ses débuts, le journal s’irriguait à la source du non dit. Une oeuvre, fut-elle de nature romanesque, se fortifie de ses réserves qui le jour venu, en se révélant emportera l’obstacle du doute, emportera les hésitations. >>. Cette intéressante remarque donne un alibi au diariste pour ne pas tout révéler, ce qui n’est en général pas le projet de celui-ci… Ou encore sur le même sujet: << C’est une discipline qu’un journal, mais je m’y astreins non sans plaisir. C’est Gide qui avec Léautaud, a fait du « journal » le miroir du temps et le miroir intérieur.>>.  Son intérêt s’étend bien sûr à d’autres modes littéraires: << Savoir en quelques lignes, le temps d’un oeuf à la coque et d’un toast avec le thé du matin, boucler un destin ou défaire sans y toucher un noeud gordien romanesque, voila bien à quoi excellent les nouvellistes anglo-saxons.>>

C.M.C rend compte, mais assez brièvement de ce que l’on pourrait appeler sa vie culturelle, cinéma bien sûr puisqu’il est partie prenante dans le dictionnaire du cinéma qu’édite Larousse, mais aussi théâtre, il n’est pas tendre avec les mises en scènes de Vittez et comme il se doit pour un écrivain, la littérature, s’il lit constamment ses lectures ont relativement peu d’échos dans son journal. Les dieux nus me font entrevoir ce que je pensais déjà. C.M.C au fond n’aime pas le roman, même s’il lit avec plaisir certains romanciers comme Graham Green, mais il n’aime pas ceux de Modiano: << Les roman de Modiano sont des meringues nappées de brouillard.>>. Cette constatation m’amène à m’apercevoir que pour être un grand diariste, et même un moins grand, on ne peut pas être vraiment un romancier. Pour tenir son journal, il faut être empli de soi-même, il n’y a plus de place pour les personnages d’un roman. Vous me rétorquerez qu’il y a des exceptions mais elles sont rares, Julien Green certainement et peut être Gide; mais oncle André n’a selon son propre aveu, écrit qu’un roman, « Les faux monnayeurs » mais est-ce vraiment un roman ? N’est-ce pas plutôt une auto-fiction dans laquelle la fiction aurait pris le pas sur l’autobiographie, contrairement à la plupart des auto-fictions que l’on peut lire aujourd’hui dans lesquelles la fiction n’a qu’une minime part.

Un journal est surtout le portrait de son auteur mais celui de C.M.C fait un peu exception à la règle, bien des pans du personnage reste dans l’ombre; pourtant j’ai déjà lu plusieurs centaine de pages de « L’invention du temps », titre générique qui coiffe tous les volumes du journal de C.M.C. Je commence donc à connaitre un peu le personnage, d’autant que dans « Les dieux nus », une fois n’est pas coutume, notre diariste laisse entrevoir quelques fragments triviaux de son quotidien. Oh rassurez vous rien des épanchements hypocondriaques d’un Amiel ou d’un Renaud Camus, très peu de choses sur ses soucis de trésorerie, on n’est pas chez Brenner mais tout de même une légère ouverture sur le quotidien prosaïque de l’auteur. Malgré cela je ne comprend toujours pas comment financièrement il parvient à faire autant de voyages et en plus presque toujours en première classe. Ceux qui verront dans cette interrogation un soupçon de jalousie n’auront pas forcément tort… Et puis il ne descend presque que dans des hôtels de première catégorie. Ce que j’approuve complètement. Pourquoi en voyage être plus mal que chez soi? Mais justement nous apprenons que C.M.C habite un studio rue de La Harpe et cela depuis douze ans. Il me semble qu’il y a un hiatus entre habiter un studio et retenir des suites dans les hôtels mais à la fin du volume notre globe-trotter se rend acquéreur d’un appartement plus vaste avenue Parmentier…

Mais au delà de mon verbiage ce qui fait l’immense qualité du journal de Cluny c’est, que comme Flaubert, il hausse la prose à la hauteur de la poésie. Cluny est l’héritier à la fois de Flaubert et de Morand.

 

  • On peut espérer que l’ « escholier » et Thierry soient toujours de ce monde, ils seraient aujourd’hui aux abords de la soixantaine. Si par miracle ils lisaient ces lignes j’aimerais beaucoup avoir leurs témoignages sur Claude Michel Cluny. Cet appel s’étend à tous ceux qui ont connu l’écrivain.

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Une saison à Hydra d’Elizabeth Jane Howard

23 Juillet 2025, 06:32am

 

 

Ce n’est pas dénigrer le beau roman d’Elizabeth Jane Howard, paru en Angleterre en 1959, que de constater qu’il a été écrit sous l’influence de Virginia Woolf et que par là même il constitue un idéal tremplin pour aborder l’oeuvre de cette dernière. Le roman se déroule du printemps à la fin de l’été. Nous sommes au milieu des années 50. Nous y visiterons plusieurs lieux successifs d’abord Londres, puis New-York, puis Athènes, puis Hydra, c’est dans cette ile grecques que se dénouera l’action et enfin retour à Athènes. Ces changements de décors  et les transitions, voyages en avion ou en bateau qui les accompagnent sont intrinsèquement liés à la narration.

Il y a quatre protagonistes dans cette histoire, deux hommes et deux femmes. Leur histoire est racontée tour à tour du point de vue de chacun. C’est le même procédé, mais avec plus de maitrise qu'Elizabeth Jane Howard utilisera quelques années plus tard pour sa saga des Cazalet. L’un des plaisirs de ce roman, et ils sont nombreux, est que l’ On en vient à attendre telle ou telle voix dans une nouvelle situation, dans tel ou tel contexte, on se demande ce que l'un ou l'autre a pu comprendre de ce qu'éprouvent les autres et quelle est sa réaction.

Il y a Emmanuel Joyce, un auteur dramatique à succès d’une petite soixantaine d’années. Son talent, le mot génie est employé par l’entourage et le public, en fait une célébrité. Il est d’une origine très modeste, mi juive mi irlandaise. Il est marié depuis une vingtaine d’années avec l’élégante Lillian issue de la meilleure société anglaise de vingt années sa cadette, mais de santé fragile. Ils ont eu une fille qui est morte à l’âge de deux ans d’une méningite. Emmanuel en garde une tristesse récurrente quant à Lillian elle n’a jamais accepté cette perte Elle entretient sa douleur. Emmanuel ne peut se passer de Jimmy, jeune homme de trente ans qui a connu une enfance difficile. Il est son homme à tout faire, à la fois factotum, manager, disciple et souvent metteur en scène de ses pièces. Jimmy vit avec les Joyce, même s’ils n’ont pas de foyer mais vivent dans des grands hôtels ou dans des appartement qu’ils louent pour des courtes périodes ou encore résident dans des maisons que leur prêtent des amis. Ce curieux trio vagabond fonctionne depuis des années et forme une famille, lorsque survient, Alberta, 19 ans, la nouvelle secrétaire d’Emmanuel, une ingénue campagnarde, fille de pasteur. Elle m’a paru, tout de même un peu trop oie blanche, même en 1955 pour être tout à fait crédible.

L’arrivée de la jeune fille va bouleverser la vie des trois autres qui vont eux même faire que la vie d’Alberta prendra un tour qu’elle n’aurait jamais cru possible.

A ce sujet le titre orignal The sea change, est beaucoup plus explicite que le titre français, un brin mensonger. Mais il est vrai que île est centrale dans le texte, c’est qu’il s’agit du lieu où tout va se jouer, comme sur une scène de théâtre. Là-bas, les masques vont tomber et les protagonistes, qui jouaient tous un rôle, vont petit à petit l’abandonner. « The sea change » repris à La Tempête de Shakespeare – Sybille Bedford nous explique tout dans une passionnante introduction – renvoie à de profondes transformations. La vie change, comme la mer, selon certains courants, intérieurs ou extérieurs. Ce roman explore la notion de changement de cap dans une vie, ces moments où soudain tout s’ouvre, le possible comme le pire.

Les portraits de chacun se dessinent progressivement, ni tout à fait blancs ni tout à fait noirs. Chacun a ses blessures secrètes, ses égoïsmes, ses routines, ses espérances aussi. Un besoin de l'autre, et aussi une incapacité à le voir autrement que pas ses yeux et par le besoin qu'il a de lui. Le point de vue alterné de chacun de ces personnages permet au lecteur d'accéder à leurs états d'âme. Par ailleurs, l'évocation de leur passé dont il est question régulièrement éclaire leur comportement présent et leurs choix quant à l'avenir.

On verra chaque personnage à force d’introspection évoluer et même effectuer des changement dans leur personnalité que l’on aurait pas envisagé au début du roman. C’est le cas en particulier d’Emmanuel qui n’est pas présenté au début sous un jour favorable. En même temps que les personnages le ton du roman au début dans la première scène, un suicide raté on est dans un humour noir cynique à la Mitford puis progressivement la gravité s’installe et le ton rappelle celui des grands romans de Graham Greene.

Une saison à Hydra n’est pas un roman à clés même si en tant qu’épouse de Kingsley Amis, Elizabeth Jane Howard a fréquenté les milieux intellectuels aussi bien en Angleterre qu’aux Etats-Unis. L’aura d’Emmanuel de son vivant fait penser à celui qu’en France à eu en France Sacha Guitry, au Etats-Unis Tennessee William et en Grande Bretagne Noel Coward et un peu plus tard Harold Pinter. Mais un des manques du roman est que l’on a pas véritablement idée de la teneur des pièces qu’écrit Emmanuel Joyce. Il est d’ailleurs peu question du travail de l'écriture, de la mise en scène ou de ce qui fait l'intérêt d'un comédien. Mais avec les entrée ssuccessives de chacun des personnages et les dialogues brillants, on a parfois l’impression d’être dans une pièce de théâtre. On peut regretter aussi que les personnages secondaires ne soient pas assez développés. J’aurais aimé en savoir un peu plus sur le couple émouvant des Friedman et surtout sur Julius, l’enfant sur-doué d’Hydra.

Elizabeth Jane Howard est une extraordinaire paysagiste. Chose peu fréquente pour un lecteur j’ai pu de visu le vérifier puisque j’ai lu ce roman dans une ile grecque avec devant les yeux des paysages assez semblables à ceux d’Hydra

La force de la romancière c’est de faire parler et réfléchir d’une manière convaincante des personnes d’âges et de conditions différentes.

Tout cela est mené de main de maitre, chaque détail, chaque scène, chaque description est utile au développement de l’intrigue et l’on éprouve beaucoup d’émotion en quittant le quatuor.

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LES MILLE AUTOMNES DE JACOB DE ZOET DE DAVID MITCHELL

18 Juillet 2025, 06:41am

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Avec l'ouvrage de David Mitchell, dont je n'avais rien lu jusqu'alors, nos avons à faire à un tour de force littéraire qui cache habilement son jeu par la fluidité de son écriture. Paradoxalement l'impatience qu'a le lecteur à ce précipiter sur la page suivante fait que celui-ci risque de ne pas remarquer la poésie des images que Mitchell instille dans le suspense du récit.

L'attaque du roman n'est pas aimable, si d'emblée nous savons que nous sommes dans le Japon ancien, nous ne savons pas immédiatement quand. Nous tombons, sans préambule, au beau milieu d'un accouchement difficile et sanglant dont aucun détail nous sera épargné. Avalé cet apéritif déconcertant d'une vingtaine de pages, le roman se déploie sur 700, nous sommes projeté en 1799 dans l'ile de Méjima, appendice de Nagazaki, une ile artificielle, de 120 mètres de long et de 75 de large, dans la baie de Nagazaki, reliée à la grande ile par un pont, le microcosme dans lequel les japonais confinaient une petite communauté de la Compagnie des Indes orientales unies, seule entité étrangère avec laquelle l'archipel concédait à commercer. Pendant plus de deux siècles ses résidents européens ont fourni le Japon en coton, en soie, en sucre contre de l'argen et de l'étain. L'ilot a initialement été construite pour les portugais avant d'échoir aux néerlandais de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Durant 250 pages nous faisons connaissance avec les habitants de cette chiche enclave par les yeux du jeune Jacob de Zoet, clerc impécunieux venu tenter de faire fortune dans l'espoir de revenir au bout des cinq ans de son engagement les fontes suffisamment pleines pour que le père de sa promise lui accorde l'autorisation de se marier avec sa fille. Il avait trouvé Jacob trop démuni lors de sa première demande. Zoet qui est à la fois malin, curieux et savant est malheureusement pour lui un brin naïf ce qui donne au portrait qu'il dresse de ses compagnons de quasi captivité, les hollandais n'ont pas le droit, sauf quelques uns en de très rare occasion, de quitter leur ilot, un rendu souvent humoristique bien différent de celui du premier chapitre. Notre héros (et son récit) est une sorte de mélange de Sinouhé l'égyptien (du roman éponyme de Waltari) et du Zénon (héros de L'oeuvre au noir) de Marguerite Yourcenar. Mitchell réussit à rendre passionnantes les intrigues cocasses et crapoteuses qui occupent ces expatriés. Le pur Jacob qui pensait être là pour éradiquer la corruption sous l'égide du mentor qui l'a amené dans ce bout du monde perdra vite ses illusions en s'apercevant que la plupart des ses collègues sont plus préoccupés de leur enrichissement personnel que de la prospérité de la compagnie. Il tente de se consoler, tout en ayant conscience de trahir l'amour de celle qui est censée l'attendre, avec une jeune sage femme japonaise, Orito qui lui est bientôt enlevée pour être séquestrée dans un lieu diabolique. Orito supplante alors Jacob comme personnage principal du roman et l'on ne comprend qu'alors le sens du premier chapitre, ce qui devrait laisser tout lecteur époustouflé devant l'habileté de la construction romanesque échafaudé par David Mitchell. De goguenard le ton du livre devient alors très noir. Avec ce changement de voix, même si le livre est entièrement écrit à la troisième personne, on pense désormais au "Roman de la rose" d'Umberto Eco et au Dumas du comte de Monte-Cristo; mais un Dumas qui aurait lu Sade et Ridder Haggard et aurait trempé sa plume dans l'encrier de Nabokov.

« Les milles automnes de Jacob de Zoet » empreinte avec les malheurs de la jeune femme, les chemins du roman d'aventure et va à partir de là de rebondissements en rebondissement. Il est presque impossible d'en dire plus de l'intrigue, sans en tuer le suspense haletant, même si ce n'est qu'une des nombreuses facettes du livre, il serait dommage de vous en priver. Sachez seulement qu'un autre acteur va bientôt s'avancer au devant de la scène, l'interprète Uzaemon, lui aussi épris d'Orito... C'est avec beaucoup de maitrise que l'auteur met en avant tel ou tel personnages, alors que d'autres s'effacent pour réapparaitre plus loin ou définitivement quitter la scène. Le tour de force est d'autant plus grand que ces premiers rôles alternatifs sont d'une grande diversité. On passe d'un esclave africain à un capitaine d'un vaisseau anglais, d'une herboriste à un samouraï.

Le roman est divisé en trois grandes parties à peu près égales. La première partie est centrée autour d'un personnage. Dans le deuxième, il y en a deux. Dans le troisième, trois. Le rythme de la narration s'accélèrent au même rythme que l'augmentation des pôles de narration, pour finir en un staccato haletant.

Lorsque l'on a refermé ce volume de 700 grandes pages, paradoxalement une de ses qualités les plus saillante en est la concision du romancier. Alors que nous étions avec l'un des esclaves de Dejima, que jusque là on avait à peine remarqué, Mitchell nous précipite dans la cabine du capitaine d'un vaisseau de la marine royale anglaise perdu dans la mer de Chine. Nous voila apparemment dans une histoire et des gens sans aucun rapport avec ce qui a précédé. On ne sera pas long à comprendre le pourquoi de cette incise lorsque réapparaitra un personnage avec lequel on avait fait connaissance au début du livre. En 20 pages nous faisons connaissance avec tout l'équipage, le bateau et la raison qui les a conduit dans ce triste océan et nous serons triste à la fin du chapitre de quitter ces marins espérant les revoir sans trop tarder, voilà bien une prouesse d'écrivain...

L'habitué du cinéma japonais ne sera pas sans avoir de réminiscences à la lecture des « Mille automnes de Jacob de Zoet qui parfois lui évoquera le Imamura de « La ballade de Narayama » et à d'autres occasions le Rashomon de Kurosawa. Un autre film de Kurosawa est en rapport direct avec le roman c'est « Barberousse » d'après le livre de Yamamoto Shugoro qui raconte l'histoire de Noboru Yasumoto quifraichement sorti d'une école de médecine hollandaise de Nagasaki, espère une carrière prestigieuse auprès du Shogun, grace à ses appuis. Pourtant à sa grande déception, il est affecté dans un dispensaire qui soigne gratuitement les indigents, auprès de Kyojo Niide, surnommé Barberousse... Je conseille, à ceux qui possède le tropisme médical de l'auteur d'approfondir ce pan de l'ouvrage en voyant ce film de Kurosawa et en lisant deux Manga, "l'arbre au soleil" de Tezuka et "Jin", ils découvriront ce que les élèves du docteur Marinus sont devenus... 

C'est avec beaucoup de délicatesse que David Mitchell fait entrer des questions purement littéraires dans son passionnant roman par l'intermédiaire des traducteurs japonais (à propos saluons la qualité de la traduction de l'anglais du texte original en français par Manuel Berri), personnages importants du livre qui sont les indispensables truchements entre les hollandais reclus sur leur ilot et le pouvoir japonais. Ce corps de lettrés ne cesse de s'interroger sur les bons mots en japonais pour transcrire ceux des hollandais qui ont, eux, l'interdiction d'apprendre le japonais. « Les milles automnes de Jacob de Zoet » se déroule à la fin de la période Edo, le shogunat des Tokugawa (1639-1867) ère de complète isolement voulu de l'archipel par rapport au reste du monde. Cet hautain cavalier seul géopolitique prendra fin avec l'arrivée en baie de Tokyo des « bateaux noirs » du commandant Perry en 1853. A l'époque à laquelle se déroulent les péripéties de Jacob de Zoet et des autres protagonistes de cette histoire, une cinquantaine d'années avant l'intrusion américaine dans le champ clos nippon, on voit les premières lézardes dans les remparts isolationnistes de la forteresse Japon; ne serait-ce que par la timide ouverture à la science occidentale et en particulier à la médecine figurée par les contacts qu'entretient le docteur Marinus, le personnage le plus truculent du récits, avec le petit aréopage de lettrés japonais locaux. Cette mise en lumière de l'impossible isolement d'une nation au XIX ème siècle, n'est pas sans écho avec notre actualité...

L'un des grands intérêts du roman, mais il en a de nombreux autres, est que nous apprenons beaucoup de choses sur les moeurs des japonais à la fin de l'ére Edo. Le talent de Mitchell est de nous faire passer son érudition, qui est grande, sur le sujet, il a vécu plusieurs années au Japon, sans pour cela altérer le rythme de sa narration. Nous sortons du livre riche de connaissances que nous avons acquises sans nous en apercevoir. Contrairement par exemple à Umberto Eco, que je citais précédemment, il parvient à faire infuser son savoir dans tout le roman, tantôt par une phrase de dialogue, tantôt par une courte description ou par une anecdote. La masse d'informations que l'auteur a du accumuler avant d'écrire son roman est considérable sur des sujets aussi divers que: la médecine les Japonais, les Anglais, les Hollandais, le sexe, la politique, l'Histoire... à l'aube du XIX ème siècle, et pourtant rien ne pèse.

Autre prouesse du romancier faire vivre autant de personnages, en leur donnant à chacun une voix reconnaissable, que ce soit dans les dialogues ou les monologues.

Certains chapitres peuvent se lire comme des nouvelles indépendantes, alors que pourtant ils sont tous parties prenantes de l'ensemble et indispensables pour son bon équilibre. Aux détours des pages on peut également y isoler des haikus, respirations qui reposent des longs dialogues.

Mitchell fait preuve d'une puissance romanesque que l'on ne croyait plus possible dans notre XXI ème siècle croupissant. Il a écrit au présent, cette ouverture du Japon à l’occident. Le roman débute en 1799 et se clôt en 1817. Son livre est à la fois un récit d'aventure haletant et une magnifique histoire d'amour et bien d'autres choses encore, un roman historique, un conte gothique, une réflexion philosophique, un roman maritime, un récit ethnographique...

On ne peut être que d'accord avec le critique James Wood lorsqu'il écrit dans le New Yorker: << David Mitchell est l'un des rares écrivains dont le don pour l'artifice est proprement surnaturel. Un écrivain qui mieux que la plupart, peut camper un paysage, dresser un portrait, moduler une voix, poser une intrigue, faire monter le suspense... Chez lui le fait de révéler le caractère imaginaire de la fiction ne fait que lui donner plus de réalité.>>.

Dans une ancienne interview David Mitchell dressait la liste des auteurs qui l'avait influencé: Borges, Kundera, Perec (il lui a emprunté l'art d'emboiter subtilement les histoires), Calvino, Dickens, Alice Munro, Marilynne Robinson, John McGahern, Bulgakov, DeLillo, Zola, Peter Carey, Orwell, Isaac Asimov (pour le soufle du récit), Ishiguro (chez Mitchell on retrouve l'héroïsme passif de certaines figures de cet écrivain), Hesse, Tanizaki, Helen Simpson, Nabokov (qui est certainement l'auteur dont il est le plus proche stylistiquement), Tchekhov, Thekhov et Tchekhov. Il ajoutais: << Je pourrais changer le sac de l'aspirateur de Tchekhov et considérer ça comme un grand honneur.>>. Il est incontestablement déjà à la hauteur de ses admirations à son cinquième livre. A l'époque Mitchell ne citait pas Melville mais lorsque l'on aborde la dernière partie du livre, il est difficile de ne pas y déceler une dette envers Billy Budd...

"Les mille automnes de Jacob de Zoet" fait parti de ces livres que l'on aime tant qu'à l'approche de la fin, on ralentit sa lecture, pour le quitter moins vite. Et puis quand sera venu le temps inéluctable de la séparation, de la dernière ligne qui vous aura peut être fait verser une larme, surtout si dans le coeur et dans les yeux vous avez la nostalgie d'un visage aimé, disparu depuis longtemps ou celui d'une baie japonaise désormais bien lointaine, ou peut être encore les deux, soyez certain que vous n'oublierez jamais Jacob de Zoet.

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LE FOND DES FORÊTS DE DAVID MITCHELL

16 Juillet 2025, 07:07am

 

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David Mitchell a eu bien raison d'écrire son livre de souvenirs sur son enfance, surtout et d'abord parce que c'est un beau livre mais aussi du fait qu'il a rendu son double, Jason Taylor, très sympathique, il met tout lecteur qui a lu « Le fond des forêts » en bonne disposition pour aborder les autres volumes de son oeuvre.

Le fond des forêts (Black Swan Green en version originale) est l'histoire du jeune Jason Taylor, treize ans, qui vit à Black Swan Grenn, dans le quartier le plus bourgeois de ce bourg qui se situe dans le Worcestershire (au centre de l'Angleterre entre Birmingham et Oxford pour vous situer). Il a un bégaiement qu’il a surnommé « le pendu » (c’est dire s’il l’étouffe); il parvient au prix d'immenses efforts, à le dissimuler à presque tous, il est embarassé par son âme de poète qu’il faut à tout prix dissimuler sous peine d’être traité de « tarlouze », il n'est pas le garçon le plus populaire de son l'école, il brise la vénérable montre ancienne de son grand-père, relique familiale que lui a donnée son père, et il y a quelque chose de bizarre et de désagréable entre ses parents qu'il ne veut pas comprendre.

Il n'est pas difficile, malgré le contexte extrêmement anglais (les nombreuses références à la civilisation britannique peuvent déconcerter au début mais ensuite, grâce aux utiles notes en bas de page de l'excellent traducteur qu'est Manuel Berri, elles procurent un exotisme confortable) , de se reconnaître dans Jason, mis à par que vous comme moi, vous n'étiez pas aussi sensible et intelligent que ce garçon, car nos parents avaient aussi des problèmes de couple et s'en prenaient parfois à nous sans raison. Nous nous sommes également chamaillés avec nos frères et nos sœurs. Nous avons été irritable avec nos amis. Nous avons tentés de faire des choses pas très belles pour se rendre populaire auprès des copains... C'est la sincérité des réactions de Jason face à ces situations qui rend l'histoire tellement convaincante. Ce qui fait de Jason un garçon aussi attachant c'est qu'il réagit toujours à la hauteur de ses treize ans tout en étant toujours surprenant pour le lecteur et parfois pour lui même.

David Mitchell a précisément daté son livre. Nous sommes en 1982. Les anglais ont gagné la guerre des Malouines, très présente dans un des chapitres. Margaret Thatcher est au sommet de sa popularité. Cette peinture de l'Angleterre blanche et provinciale de 1982 m'a fait rêver. On y trouvait encore de beaux garçons de quinze ans qui lisaient et admiraient Owen, Brooke et Orwell... Je doute que cela existe encore trente ans plus tard...

« Le fond des forêt » est une belle illustration des bienfaits de la contrainte. En effet si Jason n'avait pas eu ce bégaiement qui l'oblige à être plus spectateur qu'acteur, alors qu'il n'est en rien introverti, à réfléchir au mot qu'il va employer pour ne pas buter dessus et ainsi faire une constante recherche de vocabulaire, il aurait certainement rejoint les barbares poilues comme les appelle sa vieille amie madame de Crommelynck. Jason n'aurait pas écrit de poèmes et David Mitchell, victime du même embarra de langue que Jason ne serait pas l'écrivain qu'il est.

Le chapitre dans lequel madame de Crommelynck dialogue avec Jason et lui tient des propos, qui pour certains lui passent très au dessus de sa tête, même s'il se rend compte de l'importance de cet instant où pour la première fois un adulte s'adresse à lui comme s'il était son égal est un grand moment d'émotion et de littérature.

Madame de Crommelynck, personnage hautement romanesque, en regard de l'esquisse d'intrigue que Mitchell introduit à son propos dans le fond des forêts pourrait bien réapparaitre dans un prochain opus du romancier. Elle le mérite.

Il y a des castes à l'école, de la même façon qu'il y a des castes dans la société indienne. Il y a le brahmane, la plus haute caste, que tout le monde honore. Il y a les intouchables, la caste la plus basse, que tout le monde évite. Et puis, il y a certaines castes dans le milieu dont personne ne se préoccupe vraiment de sauf si vous êtes dans l'une d'elles. La plupart des gens appartiennent à ces obscures castes intermédiaires, habituellement personne ne s'en soucie beaucoup. Il faut remercier David Mitchell d'avoir choisi son héros parmi elle.

Cette peinture extrêmement fine du quotidien d'un collégien dans l'Angleterre profonde, mais déjà investi par les rurbains, avec les brimades sadiques qu'endure Jason de la part de certains de ses camarades m'a choqué. Me souvenant de mes lointains treize ans et de ma scolarité, je n'ai jamais été témoin d'une telle méchanceté gratuite. Est-ce à dire que les petits français sont plus civilisés que les petits anglais? Ou que les garçons du début des années 60 avaient plus d'humanité que ceux du début des années 80? Où encore est-ce le contexte économique et politique, très dure en Angleterre en 1982 qui favorise la cruauté chez les jeunes? Autant de questions dont je ne connais pas les réponses mais que le livre force son lecteur à se poser.

Une autre réflexion qu'amène la description du quotidien de Jason est que celui-ci est plus près de celui des garçons du « Grand Meaulnes », sous l'égide duquel son auteur a placé « Le fond des forêts », que celui d'un pré-adolescent d'aujourd'hui. Il n'y a pas encore d'ordinateur individuel, pas de consoles de jeux, elles n'en sont encore car leur balbutiement et il faut aller dans les salles d'arcade pour jouer et bien sûr pas de téléphones portable et autres intrusions messagières dans le fil des jours, une autre époque vous dis-je...

Si j'ai cité « Le grand Meaulnes » c'est que Mitchell revendique ce parrainage pour son ouvrage. Madame de Crommelynck donne le roman d'Alain Fournier à lire, en français, à Jason. Pourtant on pense plus à cet autre livre contemporain du « Grand Meaulnes » qu'est la guerre des boutons de Pergaud mais une guerre entre enfants beaucoup plus noire et violente que celle décrite par Pergaud, d'une cruauté digne de sa « Majesté des mouches » que Mitchell cite également. Mais il est vrai que tout comme Alain Fournier, Mitchell à l'art d'instiller du fantastique dans les replis des paysages. Il sait retranscrire les histoires que les jeunes garçons se racontent pour « épouvanter » la réalité (parmi les romanciers contemporains, je ne connais que Robert McCammon avec son « Mystère du lac » pour avoir fait aussi bien).

On remarquera que tout comme dans ses deux premiers romans (en fait le premier et le troisième car le deuxième number9dream n'est pas traduit en français, encore un petit effort messieurs dames des éditions de l'Olivier), Mitchell procède pour la construction de son ouvrage par une succession vignettes plus ou moins longues. Les treize chapitres de ce livre de 474 pages sont chacun des petits bijoux de nouvelle qui pourraient se lire indépendamment les unes des autres; visiblement l'auteur a du mal avec les transitions, ce qui nuit à la continuité de son récit; celle-ci, contrairement à ses autres livres, est néanmoins grandement aidée par le choix d'un narrateur unique s'exprimant à la première personne, souvent en des monologues introspectifs d'une grande intelligence, mais cependant, et c'est la grande réussite du livre, toujours crédible pour les treize ans de Jason. L'écrivain a réussit à corriger ce défaut de discontinuité dans son dernier roman, Les mille automnes de Jacob de Zoet . Ce véniel défaut du « fond des forêts » fait que l'on a l'impression que tout ce qui arrive à Jason, sauf les deux derniers chapitres, est simultané, alors que le récit se déroule sur un an.

Au propos de la nature de ses livres, recueils de nouvelles ou romans, David Michell répondait dans une excellente interview (en intégralité:http://seren.dipity.over-blog.fr/article-33254048.html): << Je crois que tous les romans sont faits de nouvelles dont les débuts et les fins se mélangent et se fondent. J'espère que Le Fond des Forêts peut également être lu comme un recueil de nouvelles, et d'ailleurs certains des chapitres ont été publiés en tant que nouvelles pendant que je l'écrivais. Les nouvelles relèvent d'un art plus élevé et plus exigeant que j'espère découvrir en vieillissant et en m'adoucissant.>>.

Avec beaucoup de malice, pour circonvenir l'exercice mémoriel et pour l'inscrire dans la continuité de son oeuvre, alors que "Le fond des forêts" est en rupture avec ses premiers romans, Mitchell introduit un des personnages de « La cartographie des nuages » que l'on retrouve soixante ans plus tard et qui m'a irrésistiblement fait penser à Marguerite Yourcenar, si celle-ci n'avait pas choisi comme thébaïde une ile du Maine mais un ancestral presbytère du Worcestershire... Je ne vous en dirais pas plus sur l'identité de ce revenant pour ne pas déflorer cette jubilatoire surprise.

Dans l'interview, déjà citée préalablement, Mitchell s'explique pour quelle raison, il a entrepris l'écriture de « Fond des forêts »: << J'ai effectué beaucoup de recherches pour Cartographie des Nuages (bien qu'on soit loin des recherches pour le nouveau), alors Le Fond des Forêts fut une sorte de vacance pour moi en termes de recherches. Je voulais également écrire un livre qui m'aide à me comprendre davantage, ce que je n'avais jamais fait avant. Avant Le Fond des Forêts, j'avais évité les personnages pris dans des tourmentes familiales - ils étaient libres, flottants et sans famille, comme les personnages chez Murakami - mais en devenant papa, je me suis intéressé davantage aux situations familiales complexes comme sources d'inspiration pour ma fiction.>>.

Il était de bon ton, avant la mode de l'envahissante auto fiction, de se moquer des auteurs qui écrivaient leurs souvenirs lorsqu'ils étaient encore jeunes, et bien je pense que c'est un tort car si David Mitchell avait attendu son « Fond des forêts aurait perdu en fraicheur.

En outre d'avoir écrit ce merveilleux livre qui m'a procuré tant de plaisir, je suis reconnaissant à David Mitchell d'avoir mis en scène un garçon qui n'aime pas ses parents d'une façon immodérée (il faut dire que ce fut mon cas); cela nous repose de tous ces livres, généralement assez mauvais dans lesquels l'auteur hisse laborieusement son géniteur (curieusement plus souvent que sa génitrice) sur un piédestal qu'il voudrait inexpugnable.

Jason fait parti de ces êtres de papiers dont j'aimerais beaucoup avoir des nouvelles, connaître la suite de son histoire. C'est malheureusement rare de retrouver un personnage dont pourtant vous vous êtes senti si proche le temps d'une lecture, mais avec David Mitchell je ne désespère pas tant il est enclin à faire revivre ses créatures de livre en livre. Je rêve que Jason Taylor devienne l'Antoine Doisnel de David Mitchell.

 

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